CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES EXPLICATIONS MÉCANIQUES
Ces difficultés, et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, nous avertissent qu'il est temps de nous arrêter ; qu'il ne faut pas suivre plus avant ces tentatives faites pour diminuer de plus en plus le nombre des notions premières sur lesquelles repose la Physique. Aussi bien, la théorie des atomes-tourbillons nous a ramenés bien près des doctrines de Descartes. Le seul corps dont W. Thomson admette l'existence, ce fluide parfait, homogène et incompressible qui remplit tout l'espace, qui n'a pas d'autre propriété que de se mouvoir en conformité avec les équations hydrodynamiques d'Euler, est proche parent, àcoup sûr, de cette étendue en longueur, largeur et profondeur, capable de toutes sortes de figures et de mouvements, qui constitue la matière cartésienne.
On pourrait pousser l'assimilation encore plus loin, et certains Tout osé. Puisque le fluide de W. Thomson n'a d'autre propriété que de supporter,
dans Tespace, des vitesses variables selon certaines formules, pourquoi n'irait-on pas jusqu'à le supprimer, jusqu'à lui dénier toute existence substantielle, jusqu'à le réduire à la pure étendue? La masse de Tatome-tourbillon, à supposer qu'on en ait trouvé une définition acceptable, ne serait qu'un symbole^ qu'une expression mathématique combinée au moyen de la figure et du mouvement de l'atome ; sa constance ne serait pas la traduction, en langage mathématique, de la persistance d'une substance matérielle, mais la conséquence d'une certaine distribution permanente de vitesses de rotations; pour cet atome, il n'est plus vrai de dire que « la loi physique de la conservation de la masse ait dégénéré* en un axiome métaphysique, conservation de la matière ». Dès lors, pourquoi attribuerions-nous plus de réalité à la matière même du fluide au sein duquel se forment les tourbillons ? Pourquoi ne l'identifierions-nous pas à l'espace, réceptacle de certaines vitesses et de certaines forces vives? Pourquoi ne réduirions-nous pas la Mécanique à l'étude « de l'étendue et de ses changements tous nuds », changements qui laissent invariables dans le monde la quantité totale d'Énergie ? Ainsi serions-nous amenés à la doctrine nouvelle qui a vogue sous le titre de théorie de la migration de l'Energie ^. Au moment de quitter la terre ferme de la
1. W. OsTWALD : La déroute de Vatomisme <ionteinporaia {Revue gén. des Sciences, t. VI, p. 934; 1895).
2. Au sujet de cette doctrine, voir Tarticle précédent de M. Ostwald, puis : M. Brillouin : Pour la matière {Revue gén. des Sciences, t. VI, p. 1032; 1895), et W. Ostwald : Lettre sur l'Énergétique (Revuô gén. des Sciences, t. VI, p. 1069; 1895).
Mécanique traditionnelle pour nous élancer, sur les ailes du rêve, à la poursuite de cette Physique qui localise les phénomènes dans une étendue vide de matière, nous nous sentons pris de vertige; alors, de toutes nos forces, nous nous cramponnons au sol ferme du sens commun ; car nos connaissances scientilîqaes les plus sublimes n'ont pas, en dernière analyse^ d'autre fondement que les données du sens commun * ; si Ton révoque en doute le& certitudes du sens commun, Tédifice entier des vérités scientifiques chancelle sur ses fondations et s'écroule.
Nous persisterons donc à admettre que tout mouvement suppose un mobile, que toute force vive est la force vive d'une matière. « Vous recevez un coup de bdton, nous dit M. Ostwald*; que ressentez- vous, le bâton ou Ténergie? » Nou& avouerons ressentir Ténergie du bâton, mais nous continuerons à en conclure qu'il existe un bâton, porteur de cette énergie. Nous n'oublierons pas^ d'ailleurs, que cette énergie, qui réside en certains lieux de l'espace, qui se transporte d'une région à une autre, ressemble singulièrement à une Matière qui aurait renié son nom, mais n'aurait pu changer d'essence. Nous demeurerons donc en deçà des doctrines pour lesquelles l'existence substantielle de matières diverses et massives devient une illusion et nous arrêterons nos discussions aux
1. P. DuiiEM : Quelques réflexions au sujet de la Physique expérimentale {Ftevue des Questions scientiûques, ,2" série^ t. III; 1894).
2. W. OsTWALD : La déroute de Vatomisme contemporain {Revue gén, des Sciences, t. VI, p. 957; 1895).
i80 L'ÉVOLUTION DE LA MÉGANIQUE
bornes que Hertz lui-même n'avait pas franchies.
Les tentatives faites pour expliquer mécaniquement les phénomènes physiques que nous présente rUnivers se classent nettement en deux catégories.
Les tentatives de la première catégorie sont menées suivant une méthode que Ton peut justement nommer Méthode synthétique.
En cette méthode, on commence par construire de toutes pièces un mécanisme ; on dit quels corps le composent, quelles en sont les figures, les grandeurs, les masses, quelles forces le sollicitent; de ces données, on tire les lois selon lesquelles se meut le mécanisme ; comparant alors ces lois aux lois expérimentales que Ton veut expliquer, on juge s'il y a entre elles une suffisante concordance.
Cette méthode a été longtemps la seule dont on usât. Nous lui devons les exemples les plus célèbres de théories mécaniques : la théorie, donnée par Descartes, des attractions et des répulsions magnétiques; l'explication de la pesanteur par les tourbillons, doctrine essentielle de la Physique cartésienne, que Huygens a perfectionnée; la tentative de Fatio de Duilliers et de Lesage, pour réduire la gravitation à l'impulsion que les molécules matérielles reçoivent de la part des atomes ultra-mondains ; la théorie du calorique, telle que Laplace la développe dans sa Mécanique céleste \ les diverses théories cinétiques des gaz; l'éther gyrostatique de W. Thomson; les constructions cellulaires par lesquelles Maxwell a tenté de rendre compte des actions électromagnétiques ; les mécanismes variés imaginés, en ces dernières années, par M. Lorentz, par M. Larmor, par M. J.-J. Thom-
son, par M. Langevin, par M. Jean Perrin, par d'autres encore, pour expliquer divers effets de la lumière, de l'électricité, de radiations nouvellement découvertes.
A toute époque, depuis la renaissance des Sciences physiques, mais particulièrement en la nôtre, cette Méthode synthétique s'est heurtée aux répugnances de certains esprits; le caractère aventureux des hypothèses sur lesquelles repose chacune de ses explications; la forme quelque peu puérile des mécanismes qu'elle est obligée d'imaginer sous les apparences sensibles, ont, de tout temps, prêté le flanc à bien des sarcasmes. « Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, disait Pascal. Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain, et pénible. » Et Newton, lançant son fameux « Hypothèses non ïîngo », entendait surtout rejeter hors du domaine de ses spéculations les mécanismes des Cartésiens et des Atomistes.
Aux yeux de la plupart des physiciens, la méthode synthétique ne semble plus capable de donner une explication mécanique et complète des phénomènes naturels; c'est alors à la Méthode analytique que Ton demande aujourd'hui une telle explication.
La méthode analytique est celle que Maxwell a définie dans la préface de son Traité d'Electricité et de Magnétisme et qu'il s'est efforcé de mettre en pratique dans ce Traité. Elle réduit d'abord en formules générales les lois des phénomènes physiques ; puis, sans faire aucune hypothèse sur la nature des mouvements par lesquels ces phénomènes pourraient s'expliquer, elle donne à ces formules un
aspect qui fasse éclater aux yeux leur analogie avec les équations de certains mouvements.
Si les formules auxquelles on a affaire peuvent être mises sous la forme imposée par Lagrange aux équations de la Dynamique, les choses iront au mieux. Aux grandeurs qui caractérisent le système physique soumis à Texpérience, on pourra faire correspondre les variables et les vitesses qui fixent la figure et le mouvement d'un certain système mécanique, de telle sorte que les lois qui président aux transformations des deux systèmes s'exprimeront par les mêmes équations. Les rouages du système mécanique expliqueront alors les propriétés du système physique.
Si, d'ailleurs, les formules qui condensent les lois des phénomènes expérimentalement étudiés ne se laissent point couler dans le moule creusé par Lagrange, la méthode analytique ne deviendra pas, pour cela, inefficace ; pour assimiler ces formules aux équations de la Dynamique, elle supposera que le système renferme des masses inaperçues et des mouvements cachés ; d'ailleurs, comme rien ne vient préciser et limiter la nature, le nombre, la complication de ces masses et de ces mouvements, il semble bien qu'aucune sorte de formules ne pourra être tenue pour irréductible aux équations de la Dynamique ; quelles que soient ces formules, il est toujours permis d'espérer que l'on pourra les ramener aux lois de la Mécanique, soit exactement, soit avec telle approximation que l'on voudra.
Il y a plus : l'emploi de ces masses et de ces mouvements cachés permettra, si l'on * veut, de supprimer toute force réelle, de ne laisser subsister
que les forces d'inertie et les forces de liaison; ici encore, Tindétermination absolue laissée aux masses et aux mouvements cachés nous assure qu'aucun géomètre n'arrêtera nos efforts vers la solution de ce problème en nous prouvant que cette solution ne peut être obtenue ni exactement, ni approximativement.
Que la méthode analytique se propose donc simplement de réduire l'explication des phénomènes physiques à une Mécanique où les notions de mouvement, de masse et de force sont tenues pour des notions premières; ou bien qu'elle se propose de donner cette explication sans faire appel à la notion de force, il n'est pas de loi d'origine expérimentale dont on puisse prouver qu'elle sera rebelle à une telle explication.
Dès lors, pour le physicien^ F hypothèse que tous les phénomènes peuvent s'expliquer mécaniquement n'est ni vraie^ ni fausse ; elle n'a^pourlui^ aucun sens.
Expliquons cette proposition, qui pourrait sembler paradoxale.
Un seul critérium permet, en Physique, de rejeter comme faux un jugement qui n'implique pas contradiction logique : la constatation d'un désaccord flagrant entre ce jugement et les faits d'expérience. Lorsqu'un physicien affirme la vérité d'une proposition, il affirme que cette proposition a été comparée aux données de l'expérience ; que, parmi ces données, il s'en trouvait dont l'accord avec la proposition soumise à l'épreuve n'était pas nécessaire a priori; que, cependant, entre ces données et cette proposition, les écarts sont demeurés inférieurs aux erreurs d'expérience.
En vertu de ces principes, on n'énonce pas une proposition que la Physique puisse tenir pour erronée, en avançant que tous les phénomènes du monde inorganique peuvent s'expliquer mécaniquement; car Texpérience ne saurait nous faire connaître aucun phénomène qui soit sûrement irréductible aux lois de la Mécanique. Mais il n'est pas non plus légitime de dire que cette proposition est physiquement vraie; car l'impossibilité de l'acculer à une contradiction, formelle et insoluble, avec les résultats de l'observation est une conséquence logique de l'indétermination absolue qu'on laisse aux masses invisibles et aux mouvements cachés.
Ainsi, pour qui s'en tient aux procédés de la méthode expérimentale, il est impossible de déclarer vraie cette proposition : Tous les phénomènes physiques s'expliquent mécaniquement. Il est également impossible de la déclarer fausse. Cette proposition est transcendante à la méthode physique.
Si donc on veut sortir, à l'égard de cette proposition, d'un état d'esprit où toute décision demeure suspendue, on devra recourir à des raisons que ne connaît pas la méthode expérimentale.
Ces raisons pourront être de deux sortes; elles pourront consister en arguments tirés de la Métaphysique; elles pourront aussi, répudiant toute prétention philosophique, invoquer la commodité comme un motif de préférence.
C'est par des arguments métaphysiques que Descartes établit la réduction nécessaire de tous les phénonxènes physiques à des i< raisons de Méchanique » ; c'est parce qu'il ne trouve dans la notion
de corps aucune idée claire, si ce n'est celles que les géomètres ont accoutumé d'y voir, qu'il fait de l'étendue en longueur, largeur et profondeur l'essence même de la matière ; c'est parce que la matière est essentiellement identique à l'espace dont traitent les géomètres, que l'on ne doit rien recevoir dans la saine Physique, si ce n'est diverses figures et divers mouvements; il est évident que c'est même chose d'élever une livre à deux cents pieds de hauteur ou deux livres à cent pieds, et c'est sur cette évidence qu'est fondée toute la Statique ; l'immutahilité divine nous assure que le Créateur garde toujours dans son œuvre la même quantité de mouvement qu'il y a mise à l'origine, et cette conservation de la quantité de mouvement est le premier principe de la Dynamique.
La Dynamique de Descartes, tirée de raisons métaphysiques, s'accordait à peine avec les découvertes de Galilée touchant la chute des graves; et bientôt Leibniz, substituant la conservation de la force vive à la conservation de la quantité de mouvement, intitulait son raisonnement : Démonstratio erroris memorabilis Cartesii, Depuis la réfutation de cette erreur mémorable, je ne pense pas qu'aucun philosophe digne de ce nom ait tenté de tirer de la Métaphysique les principes premiers de la Mécanique ; il est clair pour tous que l'expérience seule, par son contrôle, garantit la valeur de ces principes; la Métaphysique, qui se reconnaît incapable de les justifier, ne saurait dire si leur empire est borné aux seuls mouvements sensibles ou s'il s'étend à l'ensemble des phénomènes physiques.
Ainsi la méthode métaphysique, pas plus que la méthode physique, ne peut répondre à cette question : Est-il vrai ou faux que tous les phénomèneis physiques soient réductibles à des mouvements locaux soumis aux lois de la Dynamique ?
Force nous est donc de renoncer à la question ainsi formulée, qui ne comporte pas de réponse, et de lui substituer cette autre question : Est-il commode à celui qui veut exposer la Physique, est-il utile à celui qui veutTaccroître, de réduire tous les phénomènes physiques à des mouvements, de ramener toutes les lois physiques aux équations de la Mécanique?
Sous cette forme nouvelle, la question perd le caractère absolu qu'elle avait jusqu'ici; il est clair maintenant que des physiciens différents pourront lui donner des réponses différentes, sans que la seule logique ait le pouvoir de réduire aucun d'entre eux au silence.
Le degré de commodité d'une méthode, en effet, est essentiellement affaire d'appréciation personnelle ; la tournure particulière de chaque esprit, l'éducation qu'il a reçue, les traditions dont il est imprégné, les usages du milieu dans lequel il vit influent à un haut degré sur cette appréciation ; d'un physicien à l'autre, ces influences varient extrêmement; aussi l'un pourra-t-il priser comme infiniment élégante et aisée une exposition de la Physique que l'autre jugera tout à fait lourde et mal commode.
Lorsqu'on examine l'altitude des divers^esprits à l'égard des théories physiques, on peut les classer
en deux grandes catégories : la catégorie des abstraits et la catégorie des Imaginatifs,
Les esprits abstraits se contentent de considérer des grandeurs neltements déûnies, fournies par des procédés de mesure déterminés, susceptibles d'entrer, suivant des règles fixes, dans des raisonnements rigoureux et dans des calculs précis; il leur importe peu que ces grandeurs ne se puissent imaginer. Ils sont satisfaits, par exemple, s'ils ont défini un thermomètre qui, à chaque intensité de chaleur, fait correspondre un degré déterminé de température; s'ils connaissent la forme des équations qui relient cette température aux autres propriétés mesurables des corps, à la densité, à la pression, à la chaleur de fusion, à la chaleur de vaporisation. Ils n'exigent nullement que celte température se réduise à la force vive d'un mouvement imaginable animant des molécules dont la figure se pourrait dessiner. Pourvu que les lois de la Physique se laissent condenser en un certain nombre de jugements abstraits exprimables en formules mathématiques, ils consentent volontiers à ce que ces jugements portent sur certaines idées étrangères à la Géométrie. Que le monde physique né soit pas susceptible d'une explication mécanique, ils s'y résignent sans peine.
Les imaginatifs ont de tout autres exigences. Pour eux, « l'esprit humain \ en observant les phénomènes naturels, y reconnaît, à côté de beaucoup d'éléments confus qu'il ne parvient pas à
1. J. Bo\i9>s>vn¥,^(^'. Leçons synthétiques de Mécanique générale, p. 1; Paris, 1889.
débrouiller, un élément clair, susceptible par sa précision d'être l'objet de connaissances vraiment scientifiques. C'est l'élément géométrique, tenant à la localisation des objets dans l'espace, et qui permet de se les représenter, de les dessiner ou de les construire d'une manière au moins idéale. Il est constitué par les dimensions et les formes des corps ou des systèmes de corps, par ce qu'on appelle, en un mot, leur configuration à un moment donné. Ces formes, ces configurations, dont les parties mesurables sont des distances ou des angles, tantôt se conservent, du moins à peu près, pendant un certain temps et paraissent même se maintenir dans les mêmes régions de l'espace pour constituer ce qu'on appelle le repos^ tantôt changent sans cesse, mais avec continuité, et leurs changements de lieu sont ce qu'on appelle le mouvement iocal^ ou simplement le mouvement ».
Ces configurations diverses des corps, leurs changements d'un instant à l'autre, sont les seuls éléments que le géomètre puisse dessiner; ce sont aussi les seuls que l'imaginatif puisse se représenter clairement; ce sont donc, selon lui, les seuls qui doivent être objets de science. Une théorie physique ne sera constituée que lorsqu'elle aura ramené l'étude d'un groupe de phénomènes à la description de telles figures, de tels mouvements locaux. « Jusqu'ici la science *, considérée dans sa partie édifiée ou susceptible de l'être, a grandi en allant d'Aristote à Descartes et à Newton, des idées
1. J. BoussiNESQ : Théorie analytique de la Chaleur, t. I, p. xv; 1901.
de qualités ou de changements d'étal, qui ne se dessinent pas, à Fidée de formes ou de mouvements locaux qui se dessinent ou se voient. »
Le physicien imaginatif ne se tiendra donc point pour satisfait tant qu'il n'aura pas remplacé les qualités diverses des corps, accessibles seulement à la conception abstraite et à la représentation numérique, par des combinaisons de figures saisissables à l'intuition géométrique et susceptibles d'être dessinées.
Les théories qui ont été proposées jusqu'ici pour expliquer mécaniquement les phénomènes physiques vont-elles fournir à son imagination les représentations figurées hors desquelles, pour lui, il n'y a point de clarté?
Oui, assurément, s'il s'agit des anciennes théories mécaniques formées par voie synthétique. A la base même d'une telle théorie se trouvent des hypothèses déterminées sur la figure des atomes et des molécules, sur leur grandeur, sur leur agencement; il suffit d'ouvrir un livre où se trouve exposée une telle explication, que ce livre porte le nom de Descartes ou celui de Maxwell, pour y trouver des dessins figurant l'aspect qu'offrirait la texture des corps à un regard d'une suffisante pénétration.
Mais la valeur explicative des théories mécaniques formées par synthèse paraît, aujourd'hui, bien douteuse. Trop clairement, il apparaît que chacune d'elles est propre, tout au plus, à représenter un fragment minuscule de la Physique ; que ces représentations parcellaires ne se laissent pas souder les unes aux autres pour former une expli-
cation cohérente et logique de TUnivers inanimé. On recourt alors à la méthode analytique ; on groupe en un ensemble de formules mathématiques les lois auxquelles obéissent les qualités corporelles et leurs changements, et Ton s'efforce de prouver que cet ensemble de formules n'est pas incompatible avec une explication mécanique des phénomènes physiques.
Ce procédé — qui ne s'en rend compte? — ne fournit plus aucun aliment à l'imagination, avide de seconder la raison, sinon de la primer, dans l'intelligence des phénomènes physiques; il ne satisfait plus aux désirs de celui qui, sous les qualités et leurs changements, veut saisir quelque chose qui se dessine ou qui se voie.
En premier lieu, cette méthode analytique assure bien que les lois physiques établies ne sont pas incompatibles avec une explication mécanique, mais elle ne nous fait pas connaître d'une manière explicite le détail de cette explication ; elle nous affirme « en gros que cela se fait par figure et mouvement », mais elle ne nous dit pas par quelles figures ni par quels mouvements, elle ne « compose pas la machine »; elle n'indique même pas comment on la pourrait composer; elle ne donne aucun procédé pour tirer de l'analyse des équations qu'elle étudie le plan d'un mécanisme capable de marcher d'accord avec ces équations. Comment des masses et des mouvements qui demeurent cachés seraient-ils mieux accueillis par les Imaginatifs que les puissances occultes de l'ancienne Scolastique?
En second lieu, la méthode analytique met
en évidence cette vérité : Si Ton peut composer une machine capable d'expliquer un ensemble de lois physiques, on peut en composer une infinité d'autres qui expliqueront tout aussi exactement le môme ensemble de lois. « Si donc un phénomène comporte une explication mécanique complète S il en comportera une infinité d'autres qui rendront également bien compte de toutes les particularités révélées par l'expérience ». Entre toutes ces explications équivalentes entre elles, partant également acceptables pour un esprit abstrait, l'esprit du physicien imaginatif flottera, hésitant, cherchant pour se décider un argument convainquant qu'il ne pourra jamais découvrir, et trouvant seulement, pour guider son choix, des motifs qui n'ont rien de général ni d'absolu.
Enfin, si la méthode analytique assure que l'ensemble des phénomènes physiques est susceptible d'une explication mécanique, elle laisse entrevoir
aussi et surtout que cette explication, pour être complète, devrait invoquer une prodigieuse multitude de masses invisibles, une infinie complexité de mouvements cachés; et Ton devine que l'imagination la plus puissante , bien loin de se figurer nettement le mécanisme du monde, s'égarerait affolée dans un semblable chaos.
Donc la méthode analytique qui, seule, semble capable de fournir, des lois de la Physique, une explication mécanique logiquement constituée, parait hors d'état de satisfaire aux exigences des
1. H. PoiNCARÉ : Electricité et Optique^ t. I, Introduction p. xiv; Paris, 1890.
physiciens imaginatifs, c'est-à-dire de ceux-là mêmes qui requièrent une interprétation mécanique des phénomènes.
Si ces physiciens veulent à tout prix se figurer les qualités des corps sous des formes accessibles à l'intuition géométrique, sous des figures assez simples pour être peintes en un tableau clairement visible aux yeux de l'imagination, ils devront renoncer à Tespoir de réunir toutes ces représentations en un système cohérent, en une science logiquement ordonnée. Il faudra « que chacun choisisse* une manière de raisonner sur le monde, qui soit juste autant que possible... et surtout qui soit rapide^ intuitive et féconde ».
Beaucoup se résignent. Ils renoncent à classer les diverses lois naturelles actuellement connues en une suite dont tous les termes s'enchaînent les uns aux autres avec un ordre irréprochable et une rigueur parfaite; ils préfèrent feindre des mécanismes dont le jeu simule plus ou moins exactement les phénomènes déjà découverts et, parfois, en fasse soupçonner de nouveaux. Ils reviennent alors à la méthode synthétique, mais sans lui demander la Physique une et coordonnée qu'elle ne peut fournir. A chaque catégorie de phénomènes, ils font correspondre un agencement de figures et de mouvements qui en soit l'imitation plus ou moins heureuse ou, selon le mot des physiciens anglais *,
1. M. Brillouin : Poar la matière [Revue gén. des Sciences^ t. VI, p. 1034; 1895).
2. Touchant remploi constant que les Anglais font du modèle pour illustrer les théories physiques, voir l'article sur V Ecole anglaise et les théories physiques que nous avons
le modèle. Ce modèle, ils le composent d'organes aussi concrets, aussi accessibles aux sens et à l'imagination qu'il se peut; W. Thomson n'hésite pas à faire entrer dans ses constructions schématiques des ficelles et des renvois de sonnette] il ne s'agit plus, en effet, de concevoir un mécanisme qui puisse être regardé comme l'expression de la réalité, comme le reflet du quid proprium des choses matérielles; à un esprit auquel échappe l'abstraction pure, il s'agit de prêter le secours d'objets qui se touchent et qui se voient, qui se sculptent et qui se dessinent.
Non seulement les éléments qui composent un modèle doivent être aisés à imaginer et, pour cela, ressembler autant que possible aux corps que nous voyons et que nous manions tous les jours, mais encore ces éléments doivent être peu nombreux; les agencements par lesquels ils sont combinés doivent être relativement simples. Cette simplicité, faute de laquelle il cesserait d'être utile, interdit au modèle la prétention de représenter un ensemble étendu de lois naturelles; l'usage d'un modèle déterminé est forcément très restreint; chaque chapitre de la Physique exige la construction d'un mécanisme nouveau, sans lien avec le mécanisme qui a servi à illustrer le chapitre précédent.
Réduite à illustrer par des modèles chaque groupe de phénomènes, la Physique mécanique peut demeurer, pour certains esprits, une aide précieuse, sans laquelle les lois, formulées en pro-
publié dans la Revue des Questions scientifiques (2^ série, t. Il; 1893).
194 LÉVOLUTION DE LA MÉGANIQUE
positions abstraites, leur seraient moins aisément et moins pleinement accessibles; elle peut exciter la curiosité de plusieurs, et, par voie d'analogie, leur suggérer des découvertes — tel le modèle électro-optique de M. Lorentz conduisant M. Zeemann à reconnaître Faction d'un champ magnétique sur les raies du spectre. L'emploi de modèles peut même devenir indispensable à certains géomètres dont la faculté d'abstraire est moins puissante que l'imagination; et, parmi ceux-ci, on doit compter quelques-uns des plus grands physiciens de ce temps, qui souscriraient à ces paroles de W. Thomson : « Il me semble * que le vrai sens de la question : Comprenons-nous ou ne comprenons-nous pas un sujet particulier en Physique? est celui-ci : Pouvons-nous faire un modèle mécanique correspondant?... Je ne suis jamais satisfait', tant que je n'ai pas pu faire un modèle mécanique de l'objet; si je puis faire un modèle mécanique, je comprends; tant que je ne puis pas faire un modèle mécanique, je ne comprends pas. »
De telles exigences intellectuelles, une pareille identification entre les deux mots comprendre et imaginer^ surprennent grandement, — j'oserais presque dire : scandalisent — ceux qui peuvent concevoir une idée abstraite sans le secours de représentations géométriques ou mécaniques ; ceuxci ne doivent pas, cependant, priver de ce secours ceux dont la nature d'esprit le réclame; ils ne peuvent que répéter les sages paroles de .Helm-