OPINIONS COMMUNES SUR LA MÉDECINE
Nous ne croyons pas qu'il faille n'attacher aucune importance aux opinions vulgaires ; l'état des esprits considérés en masse est une sorte d'échelle graduée marquant la hauteur relative du niveau de la science; quand celleci est très-haute, l'intelligence générale est haute en proportion.
C'est pourquoi, avant d'étudier historiquement les phases d'évolution de la médecine, nous voulons jeter un coup d'oeil sur le monde médical de nos jours, chaos assez confus et trouble, et essayer d'y démêler la trace des opinions anciennes, subsistantes pour la plupart; car tout s'éteint par degrés, de même que rien ne se fait que progressivement.
11 n'est pas de sujet sur lequel on raisonne et déraisonne davantage que sur la médecine : nous ne prétendons point exposer ici les erreurs et les préjugés innombrables dont elle est le théâtre; nous cherchons simplement à retrouver autour de nous des manières de voir et d'interpréter les choses médicales qui soient les restes des diverses pé- Bourdet i
riodes par lesquelles a passé la médecine. Pour les personnes étrangères à loute culture, c'est purement le procédé employé pour guérir les maladies ; un médecin est une sorte de machine qui fournit des remèdes aux souffrances humaines ; il a appris à faire ce métier, il sait que tel moyen curatif est applicable telle à maladie , voilà tout. Les personnes qui n'ont pas souci ni notion de l'enchaînement et de la hiérarchie des connaissances humaines, et qui croient qu'on peut apprendre un art, une science, une pratique quelconque, isolément et sans notions fondamentales, représentent assez bien, tout en pouvant être éclairées sur des points particuliers, l'état dans lequel se trouvaient les esprits avant que rien fût connu, quand toute la science se résumait dans la connaissance de la position de quelques astres ; car à cette époque primitive il y avait déjà une médecine à l'état embryonnaire; celle-ci ayant certainement pour origine l'instinct de conservation, l'homme a cherché à se garantir des éléments ennemis et à éviter les conditions défavorables; cette espèce d'hygiène rudimentaire a été la première médecine.
Nous voudrions pouvoir dire que l'hygiène sera également la dernière médecine, et que ses progrès empêcheront quelque jour le développement des maladies; mais il est impossible de savoir jusqu'à quelle limite parviendra notre puissance à nous défendre contre les causes extérieures de destruction, et les causes intérieures qui ne sont bien souvent que le résultat des premières.
Les personnes incultes nous aident donc, par une sorte d'analogie rétrospective à comprendre la médecine primitive. Il est [bien entendu qu'il n'y a pas d'assimilation totale à faire entre les ignorants primitifs et les ignorants
de notre civilisation; mais leur méthode est la même; tous deux, les premiers d'une manière fatale, les seconds par inertie intellectuelle, font de la médecine un ensemble de moyens réunis par Je hasard ou une expérience sommaire et qui va combattre la maladie , ou plutôt le symptôme morbide : et, en effet, on en veut prodigieusement au médecin, quelque réellement instruit qu'il soil, comme à un manœuvre qui commet une maladresse, attribuant toujours à l'ignorance du médecin ce qui est attribuable à l'imperfection ou à la pauvreté de l'art de guérir proprement dit. C'est qu'on ignore les liens de la médecine avec les sciences, et qu'alors on ne conçoit pas que la thérapeutique rationnelle ne peut être constituée qu'en dernier lieu. L'erreur ne consiste pas a croire que la médecine ait pour but la guérison des maladies et la conservation de la santé, elle consiste à croire qu'elle puisse arriver là d'emblée et à ignorer les connaissances diverses sur lesquelles elle est appuyée.
Ainsi la manière dont la plus grande partie des hommes conçoit la médecine aujourd'hui peut nous faire entrevoir ce qu'elle fut pour les premiers hommes incultes, comme le sont encore beaucoup de nos semblables. Nous essayons avec le type actuel de nous représenter l'ancien, du moins d'une manière relative.
Ces considérations, du reste, rentrent dans l'ordre des suppositions : nous ne les présentons que pour ne pas laisser de côté l'examen des opinions populaires, qui d'ailleurs sont de plus en plus conformes à la réalité des choses , et dont il faut s'habituer à tenir compte : « les grossières, mais judicieuses indications du bon sens vulgaire, étant le véritable point de départ éternel de toute sage spéculation scientifique. » (Comte.)
Vulgairement donc, la médecine se confond avec la thérapeutique, quand celle-ci n'en est qu'une partie; or, dégager la thérapeutique des autres connaissances médicales, n'est-ce point faire ce que faisaient les premiers guérisseurs et ce que font encore les « rebouteux » de nos villages. Donc il y a actuellement des représentants de la médecine rudimentaire, instinctive, celle qui a précédé même la médecine théologique. Et disons à ce propos qu'en attribuant trois phases distinctes à la médecine, nous ne voulons point dire que ces divisions sont d'une précision mathématique comme durée ou comme nature, qu'elles se sont succédé régulièrement comme les saisons, mais elles sont généralement vraies; l'observation a pu légitimement fixer dans la médecine trois tendances diverses pour expliquer tout : la première par les puissances surnaturelles, la seconde par des forces, des entités factices, des êtres de raison, la troisième par les phénomènes naturels. Ces modes de penser se mêlent en diverses proportions, les époques rentrent les unes dans les autres ; ainsi il y a de nos jours des théologiens et des métaphysiciens de la médecine, comme il y a des représentants de la médecine de l'instinct, celle qui a existé dans les cavernes de Troglodytes, et qui persistera jusqu'à la généralisation du savoir. L'esprit humain à la poursuite de la vérité n'a pas toujours passé de la théologie à la métaphysique, de la métaphysique à la science; il y a eu des modificateurs qui ont fait varier la loi ; mais celle-ci «est plus certaine que celle qui établit que l'esprit passe par le spiritualisme, le sensualisme, le mysticisme, pour aboutir à l'éclectisme. »
Nous venons de voir qu'avant la première organisation théologique ou félichique, c'est-à-dire avant la première civilisation, il y avait une médecine de l'instinct, celui-ci étant l'origine de l'art médical; cherchons maintenant des représentants du régime théologique lui-même.
Si, continuant l'examen des opinions régnantes pour les comparer aux phases historiques, nous tâchons de découvrir les continuateurs des temps où Ton croyait à l'intervention perpétuelle d'une volonté surnaturelle dans les affaires des hommes, un seul coup d'oeil nous montrera, dans la société moderne, des personnes qui, à l'exemple des anciens, « plaçant dans le ciel les inventeurs de la médecine et en faisant des dieux, » admettent qu'il y a des rapports entre Dieu et les maladies.
Là, ce sont des épidémies envoyées pour châtier une époque d'impiété et d'incroyance ; ici ce sont des miracles tout à fait tangibles: des stigmates, des extases, des sommeils mystiques et autres manifestations de la puissance divine. Remarquons ici que nous ne raillons pas des croyances ; nous signalons seulement des tendances ou dispositions d'esprit, par exemple celle qui consiste à donner, à priori, à des faits graves ou insolites comme une violente épidémie, un phénomène cataleptique ou hystérique nouveau, etc., une origine extra-naturelle, au lieu d'en rechercher laborieusement les causes naturelles, ainsi que l'indiquerait une méthode scientifique, sauf à déclarer ensuite son impuissance actuelle à expliquer ce fait.
Parlerons-nous des nombreux miracles qui depuis quel-
ques années viennent stimuler la foi chancelante? Il y a maintenant des bulletins, des tableaux, où les guérisons et résurrections miraculeuses sont affichées, dénombrées et numérotées; tous les jours, on en fait dans la polémique des arguments. Dirons-nous ces cures merveilleuses obtenues par une pratique religieuse, par une prière fervente, la prière étant transformée ainsi en moyen thérapeutique; nous ne voulons point nous appesantir sur ce point délicat. Ces indications montrent suffisamment qu'il y a des esprits qui ne veulent pas détacher les choses même de la médecine de leur croyance et qui les rapportent à une puissance supérieure. N'y a-t-il pas lieu de faire un rapprochement entre ce que sont les personnes ainsi disposées et ce qu'étaient les médecins et les malades au temps où l'on consultait les oracles sur les cas de maladies; où la médecine était entre les mains des prêtres, des héros ou des rois, où les maladies étaient regardées comme des signes de la vengeance des dieux, où les Asclépiades, descendants d'Esculape, étaient en possession exclusive de la pratique médicale, où il y avait pour tous les cas de souffrance ou d'indisposition des divinités protectrices? Le monothéisme a substitué aux pléiades de dieux et de demi-dieux une seule volonté; mais la méthode n'est-elle pas la même? Introduire dans la production ou la guérison des maladies une volonté extrahumaine ou plusieurs volontés composantes d'un arbitraire unique, au lieu d'y voir le résultat de certaines conditions atmosphériques, telluriqnes, ou de certaines altérations organiques, c'est en être encore à cette période où l'homme, ne connaissant pas son domaine, ni luimême, ni la constitution physique, chimique, biologique des corps, possédé, comme nous ne cesserons de l'être,
du désir intime d'expliquer les choses, mais ne le pouvant, faute de moyens d'exploration, où l'homme reconnaissait une puissance dispensatrice. La théologie est née « du sentiment de l'incognoscible » (Herbert-Spencer). Demême on croyait au moyen âge à mille influences ridicules. Par exemple, en Italie, sous Jules II, on s'imagina, en présence d'une grande mortalité des nouveau-nés, que les sorcières suçaient le sang des nourrissons. Aujourd'hui les nourrices nous suffisent pour expliquer une mortalité effrayante des enfants à la mamelle : ainsi on croyait encore que le contact du tombeau de saint Louis guérissait les paralysies.
Mais l'opinion dominante maintenant sur la médecine, celle qui règne parmi les gens du monde, commeelle régnait jadis parmi les médecins, c'est celle que nous avons qualifiée de métaphysique, c'est-à-dire celle qui consiste essentiellement à s'enquérir n^n-seulement de l'état des choses, mais « de leur origine et de leur fin, » à chercher partout « des archétypes. » Appliquant cette définition à noire sujet, nous constaterons qu'une pareille disDosition de l'esprit a produit, parmi les médecins même, ce qu'on a appelé la « métaphysique médicale, » c'est-à-dire « la recherche de l'essence des maladies. » On ne peut donc s'étonner si bien des personnes adoptent cette manière de penser et s'efforcent d'interpréter, avec les seules ressources de leur intelligence, les phénomènes pathologiques ou l'emploi des remèdes; considérant la médecine comme un art semblable à tous les autres, elles croient qu'il peut accepter une certaine quantité d'inspiration et d'aperçus personnels ; c'est à en effet ce qui a constitué
l'art médical avant que les? sciences médicales fussent très-développées ; et c'est ce qui correspond pour nous à la période métaphysique de la médecine. Aujourd'hui une série de connaissances rigoureuses et positives est venue changer ce caractère purement artistique; des méthodes précises se sontiniroduites jusque dans la clinique. Ainsi nous citerons la recherche de la composition du sang, de sa richesse en fibrine, dans les diverses affections. On ne cherche plus les causes premières, mais les causes prochaines et accessibles.
Néanmoins l'opinion courante du monde n'en est pas là, et si nous, regardons autour de nous, nous nous trouverons en pleine métaphysique. La notion d'entités, de forces, de causes générales et abstraites y domine encore, ayant succédé à la notion d'une volonté particulière régulatrice de tout. Nous étudierons historiquement plus tard la phase métaphysique ou abslractionnelle, à laquelle a succédé à son tour la phase scientifique, que l'on peut faire dater de Bichat, le véritable créateur de la biologie moderne ; cette dernière forme se substitue sans cesse à la précédente, et ce travail s'il n'a été rapide que depuis le commencement du siècle, est commencé et ébauché depuis longtemps par toutes les découvertes. Ainsi il est bien certain que la connaissance de la circulation a eu des résultats considérables, et pour l'explication des maladies et pour la pratique médicale ; sans elle eût-on saigné, eût-on fait la transfusion du sang, les injections thérapeutiques veineuses, etc.? C'est ainsi que les éléments scientifiques se sont surajoutés l'un à l'autre, modifiant à chaque instant les proportions de l'art et de la science, de l'empirique et du positif.
De nos jours, l'opinion générale fait de la médecine un
art semblable aux autres, c'est-à-dire un ensemble aujourd'hui fort compliqué de procédés pour guérir, de moyens curalifs qui varient considérablement selon celui qui les emploie, selon l'artiste, en un mot ; on se refuse à croire qu'il y ait des éléments positifs dans la médecine, comme par exemple la lésion matérielle fondamentale qui constitue un état morbide : c'est que le monde ne peut voir que deux choses : un ensemble de symptômes ou un symptôme, un signe qui le frappe et l'émolionne, et contre lequel il doit y avoir un remède que le médecin appliquera d'autant plus à propos qu'il sera plus habile ; aussi le critérium à l'aide duquel on juge de la valeur d'un médecin, c'est la rapidité avec laquelle il fait disparaître le symptôme alarmant; arrêter une hémorrhagie on un flux quelconque vous fait passer pour un savant de premier ordre; il serait au contraire difficile, en présentant aux ignorants celui qui a découvert la matière glycogène dans les cellules hépatiques, de leur l'aire comprendre en quoi il est éminent ; c'est qu'en effet, c'est une nécessité de la situation : quand on ne peut relier scientifiquement et hiérarchiquement les faits, on ne conçoit et l'on n'admire que les choses essentiellement et immédiatement pratiques ; on commet forcément l'erreur de croire que science et pratique sont, sinon en antagonisme, du moins en état d'indifférence : c'est un préjugé répandu que celui qui consiste à séparer violemment le praticien et le savant. Est-il besoin de le combattre? Il suffit de constater qu'il n'est pas aujourd'hui un seul bon praticien qui ne connaisse les travaux des savants purs ; et, bien qu'il puisse paraître inutile ou superflu pour l'exercice de la médecine de connaître la physiologie cérébrale, ou ce qui constitue le développe-
ment de l'embryon après la disparition de la tache germinative, 'ou les réactions des corps de la chimie organique, qui refuserait de les apprendre ? Comment comprendre sans la connaissance de ces faits par exemple, que l'hémiplégie droite s'accompagne souvent d'aphasie? Si l'on ignore le mode de génération des premiers éléments anatomiques, comment s'expliquer la formation des tissus pathologiques ou cicatriciels ; enfin, comment s'expliquer que le chloral se transforme en chloroforme en présence du sang ? Est-il besoin de démontrer que toute découverte scientifique a son retentissement dans la pratique et que sans celle de Galvani et de Volta par exemple, on n'irait pas aujourd'hui détruire avec le galvano-caustique, si sûrement et si rapidement, le pédicule d'un polype que l'instrument tranchant ne peut atteindre ? Les diverses appréciations mondaines ou naïves sur la médecine que nous avons signalées sont donc subjectives. Où la chose apparaît mieux encore, c'est dans les tentatives d'explication des maladies elles-mêmes. Qui n'a constaté cette recherche ignorante de l'origine et des causes du mal : le mauvais sang, la bile plus ou moins acre, les humeurs que Molière appelait «peccanles crasses, fuligineuses ou féculentes» sont invoquées encore de nos jours comme aux temps de l'humorisme ancien ou moderne, qui a laissé des traces profondes parmi les hommes illettrés; tout cela n'a aucune gravité en soi, mais c'est le signe d'une méthode vicieuse, consistant à chercher des explications quelconques aux choses à l'aide de théories a priori que nous indiquerons dans l'évolution de la médecine elle-même.
Admettre pour expliquer son mal une altération hypothétique d'un liquide de l'organisme qu'on ignore, c'est
déjà quelque peu métaphysique, mais c'est surtout le primier degré d'une longue suite d'hypothèses et d'appels au surnaturel, invoqué comme explication générale de la maladie et des remèdes. C'est ainsi qu'on arrive à créer des forces, des entités, des êtres n'ayant que la réalité subjective, et à l'aide desquels on interprète aisément tous les phénomènes, sans vérifier la valeur de l'hypothèse qu'on admet définitivement. Alors les mots maladie, santé, n'ont plus la signification positive qu'ils ont pour nous; l'ignorance de l'anatomie et de la physiologie fait concevoir l'état pathologique comme indépendant de l'état normal ; la maladie est un être de formation nouvelle ayant une existence propre et primitive. Or nous savons que l'état morbide se relie à l'état physiologique, et que les perturbations de l'organisme ne sont que des exagérations ou des amoindrissements, des accidents en un mot, d'une ou plusieurs des parties constituantes de l'organisme.
Ainsi on voit substituer des explications personnelles plus ou moins ingénieuses à celles qui résulteraient de connaissances antérieures nécessaires, concevoir la maladie sans connaître l'organe ni la fonction, ni l'altération de l'un et de l'autre, c'est-à-dire la lésion et son symptôme. Nous trouverons dans le passé des systèmes qui feront de ces erreurs un corps doctrinal.
Nous avons présenté tant bien que mai le tableau des opinions qui partagent les esprits, dans les jugements auxquels donne lieu la médecine. En terminant, disons que celle-ci tend à se dégager des conceptions étrangères
à son objet et à se constituer positivement, scientifiquement. La plupart des hommes éclairés, quelles que soient d'ailleurs leur philosophie et leur foi, ont renoncé à y mêler les questions de révélation ou de croyance religieuse (1).
(1) De Blainville. le premier, a dit que : la physiologie est l'art de rapporter les phénomènes vitaux aux lois générales de la matière (Principes d'anatomie comparée. Paris, 1822, p. 16); l'expérimentation, pour lui, est : l'art de faire naitreces phénomènes, soit en faisant varier les circonstances dans lesquelles ils s'accomplissent, dans des limites compatibles avec leur existence, soit, au contraire, en faisant abstraction d'un ou de plusieurs d'entre ces phénomènes pour en apprécier un autre. (Ibid.. Introduction, p. l).
Il a montré aussi que la vie est un mouvement moléculaire ou chimique continu que caractérisent une combinaison (assimilation) et une décombinaison simultanées (désassimilation;, successivement répétées, correspondant à un apport de nouvelles molécules et à un départ des anciennes, au sein d'une matière peu stable. De ce mouvement continu plus ou moins lent d'une partie à l'autre, nommé aussi nutrition, ré-" suite la chaleur, mais de plus l'accroissement ; puis, celui-ci atteint, la reproduction survient; des phénomènes plus élevés, qu'en ne voit que sur les animaux, ne se produisent plus si les précédents ont cessé, si le premier au moins ne persiste pas (p. 16 à 181.
Tout corps tant qu'il est organisé présente ces phénomènes; ils sont distingués sous le nom de vitaux en raison de leur continuité et de leur non-fixité et permanence comparativement à ce que montrent les combinaisons et les formes dans les corps bruts ; mais les premiers ne sont pas d'autre ordre naturel que ceux dont les manifestations, mieux étudiées, sont connues sous le nom de lois générales de la matière.
Blainville ajoute, en effet: «Dans un corps vivant, il semble qu'il y ait toujours deux ordres de forces perpétuellement agissantes, les unes vitales et les autres générales, et, quoi qu'on en dise, tout à fait aussi inconnues les unes que les autres, et, en effet, de même nature; mais elles semblent différer, parce que les unes sont beaucoup plus mesurables que les autres, quoique évidemment les premières rentrent dans les secondes. C'est même l'art de rapporter les phénomènes vitaux aux lois générales qui constitue la véritable physiologie. »
« Il y a, dit encore M. Chevreul, deux manières d'étudier et d'expliquer les phénomènes de la vie. Dans l'un, on les fait dépendre médiatement et immédiatement d'une force particulère appelée principe vital, qu'on représente souvent comme antagoniste des forces qui régissent
Chacun travaille, dans lemonde savant, à faire progres-
la matière brute, telles que la pesanteur, l'affinité, la chaleur, l'électricité, la lumière, le magnétisme. Dans l'autre, sans rien préjuger sur la nature des causes qui produisent les phénomènes, on cherche, après avoir défini ces derniers aussi bien que possible, à les rapporter à leurs causes immédiates ou prochaines; et bien loin d'admettre o priori qu'ils sont les effets immédiats d'un principe vital, on tend au contraire à les ramener aux forces qui régissent la matière brute. C'est à cette dernière manière d'envisager les phénomènes de la vie que j'ai donné la préférence. » Chevreul, Considérations générales et inductions relatives à la matière des êtres vivants. — Journal des savants. Paris, 1837, in-4°, p. 667.)
Puis M. Chevreul conclut de ses recherches (p. 67i : « Que ce qu'il y a de mystérieux dans l'économie vivante n'est pas la nature des forces en vertu desquelles les fonctions vitales s'accomplissent, mais leur coordination, leur résultante pour maintenir des formes spécifiques de plantes et d'animaux dans l'espace et dans le temps. » Et ce savant revient encore aujourd'hui à ces conclusions (Rapport annuel des professeurs du Muséum. Paris, L867, in-S\ p. 22 , en insistant toujours sur l'importance que l'on doit attacher au «principe de l'appropriation des organes aux fonctions qu'ils doivent remplir. » Rapport de 1868, p. 24.)
C'est enfin ici le lieu de reproduire les principes de philosophie positive rappelés en ces termes par M. Cl. Bernard, depuis que ceci est écrit (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1875, p. 338-339 : « Nous ne pouvons remonter au principe de rien, et le physiologiste n'a pas plus affaire avec le principe de la vie que le chimiste avec le principe de l'affinité des corps. Les causes premières nous échappent partout, et partout également nous ne pouvons atteindre que les causes immédiates des phénomènes. Or. ces causes immédiates, qui ne sont que les conditions mêmes des phénomènes, sont susceptibles d'un déterminisme aussi rigoureux dans les sciences des corps vivants que dans lessciences des corps bruts. 11 n'y a aucune différence scientifique dans tous les phénomènes de la nature, si ce n'est la complexité ou la délicatessedes conditions de leur manifestation qui les rendent plus ou moins difficiles à distinguer et à préciser. Tels sont les principes qui doivent nousdiriger. Aussi conclurons nous sans hésiterque la dualité établiepar l'école vitalistc dans les sciences des corps bruts et des corps vivants est absolument contraire à la science elle-même. L'unité règne dans tout son domaine. Les sciences des corps vivants et celles des corps bruts ont pour base les mêmes principes et pour moyens d'étude les mêmes méthodes d'investigation.»
serlamédecine, à la rendre, plus certaine à l'aide du développement des sciences médicales d'une part, et des sciences chimiques et physiques d'autre part, Tous les médecins, tous les élèves admettent la médecine moderne; l'enseignement, quoi qu'on en dise, est purement scientifique : on n'y introduit pas la préoccupation des fins dernières ou de l'origine de l'homme. Ces questions n'entrent pas dans notre Ecole, qu'on voudrait en vain représenter comme un foyer dangereux de matérialisme et d'athéisme, parce qu'elle laisse ces questions de côté. Chacun comprend l'importance de l'anatomie et de la physiologie normales et pathologiques, et on ne peut dire que nos maîtres, les Robin, les Claude Bernard, les Vulpian, les Charcot et tant d'autres, professent autre chose que la science. Le régime positif de la médecine se fonde chaque jour : l'idée de sa subordination à la puissance divine ou à des forces cachées a pu la dominer jadis, mais la sagesse générale élimine ces interprétations. C'est dans le domaine des faits seuls que se passe la compétition des travaux, et il ne peut plus y avoir dans la médecine ni ?pirituahstes, ni matérialistes, ni animistes, ni mécaniciens; tout le monde est obligé d'admettre certaines vérités qui autrefois eussent amené des luttes mémorables. Qui voudrait que l'épilepsie continuât à faire fermer les comices, qui voudrait respecter les fous comme possédés de la divinité, ou brûler des hystériques et des choréiques comme possédés du démon ? Qui voudrait appeler le quinquina écorce scélérate, persécuter ou réhabiliter l'antimoine? Il est impossible de ne pas s'entendre sur la pneumonie, ni même sur la paralysie générale, chacun est du même avis sur les anévrysmes mi-
liaires ou sur l' action de la digitale; ou du moins on ne se combat qu'avec des observations et des expériences. 11 n'y a plus autre chose que des médecins instruits ou ignorants, et non plus des théoriciens en lutte.
C'est cette dernière phase de la médecine que nous appelons scientifique, et dans celte médecine-ià, il y a place pour toutes les études, toutes les inventions, tous les perfectionnements : elle ne demande pas aux travaux d'où ils viennent, ni s'ils sont inspirés de l'esprit de Paracelse ou de l'esprit de Boerhaave : elle les prend, les contrôle, et, selon qu'ils sont contraires ou conformes à la réalité des choses, les rejette ou les accepte. La science n'est plus la « forêt de faits » de Bacon, où il faisait fort noir, c'est, selon une grande expression contemporaine, « la gerbe des faits- »