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LA SCIENCE ET L ART EN MEDECINE

Si nous consacrons noire principal chapitre a cette étude, ce n'est pas que nous prétendions décider dogmatiquement si la médecine est ou doit être une science ou un art, ni exposer en quoi consiste exactement pour nous l'art médical ou la science médicale, ni faire le portrait du médecin artiste et du médecin savant; il n'e^t pas, croyons-nous, possible de limiter précisément ce qui appartient à l'art et ce qui appartient à la science, par la

raison que tout commence par être un art et que tout devient une science.

Avant la chimie, on trouve l'alchimie; avant l'astronomie, l'astrologie; avant l'architecture, fondée aujourd'hui sur les notions positives et concrètes de la géométrie et de la mécanique, l'art de bâtir des demeures; avant la science médicale, l'art médical. Ces deux mots offrent dans le langage ordinaire deux sens bien différents ; au fond c'est toujours la même chose à des périodes diverses de développement. Ce que nous cherchons justement à démontrer, c'est que la médecine, après avoir été envahie par des éléments divers et étrangers à son but, comme l'intervention des dieux et des forces, a peu à peu, avec la transformation des esprits et l'avancement des connaissances, éliminé ces éléments et les a remplacés par d'autres notions.

Au temps bienheureux de la scolaslique, et il n'y a pas même plus de deux siècles dans cette Faculté, ainsi que l'expose M. Maurice Raynaud, il eût fallu traiter la chose dogmatiquement, et, selon les règles, la diviser en cinq articles; poser sa majeure, la développer; établir sa mineure, la commenter ; et enfin réfuter les objections et tirer la conclusion des prémisses. Mais, de même que les étranges sujets de thèse que présentaient les candidats, comme « la femme est-elle un ouvrage imparfait de la nature, » et tant d'autres plus bizarres encore, seraient assez mal accueillis, de même traiter un sujet selon les procédés d'Aristote semblerait quelque peu original. Cette remarque est nécessaire, parce qu'il peut arriver que nous paraissions perdre de vue notre but, ou du moins n'y arriver que très-indirectement. En effet, notre objet

est de montrer quelles ont été les transformations qu'a subies la médecine dans ses diverses phases, les divers caractères qu'elle a revêtus, les manières philosophiques dont on l'a interprétée : c'est pourquoi nous avons appelé notre travail l'évolution de la médecine : mais celle-ci contient implicitement l'étude de l'art et de la science dans la médecine, les formes que celle-ci a revêtues étant artistiques ou scientifiques, selon les diverses phases théologique, métaphysique ou positive.

De l'ensemble de notre travail ressort cette idée, que nous avons exprimée déjà, que l'art existe de moins en moins, et que cette qualification est d'autant plus applicable à la théorie et à la pratique médicales, qu'on les étudie plus loin dans l'histoire.

Itépétons encore qu'il n'y a rien d'absolu : il y a eu dans tous les temps des artistes et des savants ; souvent dans un même homme il y a les deux. L'illustre Trousseau était de ceux-là, quand, en même temps qu'il disait : « de grâce, un peu moins de science, un peu plus d'art, Messieurs, » il disait aussi, « tout art a son côté scientifique; a et encore: «jadis la médecine était un art, elle se plaçait à côté de la poésie, de la peinture, de la musique. Aujourd'hui on veut en faire une science, et la placer à côté des mathématiques, de l'astronomie, de la physique. » Il reconnaissait donc la nécessité de mélanger les deux éléments, avec prédominance de l'art, mais il en faisait deux choses absolument distinctes.

Au siècle précédent, il n'y avait pas d'hésitation ni de compromis. Voltaire, — pour invoquer la voix la plus retentissante de ce siècle, — dit expressément : « Médecine, art d'opérer de la tête et de la main, pour rendre la

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vie à un homme qui va la perdre Vingt médecins s'y

trompeni, celui qui a le plus d'esprit, le coup d'œil le plus juste, devine le caractère de la maladie. 11 y a donc réellement un art dans la médecine, mais dans tout art il y a des Virgile et des Meevius. »

Il n'y a pas dualité entre la science et l'art; c'est ce que nous faisons découler des considérations suivantes : chaque art dépend d'une science ou de plusieurs sciences ; l'agriculture suppose des connaissances chimiques, physiques, astronomiques, physiologiques ; ainsi la médecine dépend de la physique,, de la chimie et de la biologie ; réciproquement chaque science fondamentale prête son aide à une quantité d'arts ; de plus, à chaque art correspond une certaine des six sciences fondamentales, qui en est la base : ainsi l'art de teindre les tissus est en rapport direct et de dépendance avec la chimie; ainsi l'art médical est en rapport direct et de dépendance avec la biologie. Est-il possible d'essayer de traiter les maladies sans connaître et la statistique du la biologie (anatomie), et sa dynamique ou bionomie (physiologie, mésologie) ? Les sciences sont donc les bases des arts. Si l'on veut rattacher d'une manière générale le système des arts au système des sciences, on ne peut faire mieux que de citer la formule d'Auguste Comte : « Science d'où prévoyance, prévoyance d'où action. » En effet, savoir c'est prévoir, c'est avoir la notion de la permanence des phénomènes, c'est connaître les lois naturelles ; or prévoir conduit naturellement à agir, soit pour se protéger, soit pour se créer des ressources, pour subvenir à des besoins toujours îenouvelés, soit encore pour acquérir des jouissances et du bien-être. Que sont les arts, en effet, sinon des actes.

sinon des résultais, des applications de connaissances à un but déterminé? A la science il appartient de connaître et par suite de prévoir, à l'art de pouvoir et par suite d'agir.

Mais s'il est exact que les arts reposent sur des vérités scientifiques, il n'est pas moins vrai que les arts ont précédé les sciences, que cliaque science dérive d'un art ; c'est-à-dire que la pratique a précède la Ihéorie ou la loi. C'est la nécessité de la condition humaine ; puis, les sciences correspondantes aux arts se sont élevées peu à peu, à mesure que l'homme, plus protégé matériellement, a pu se livrer à la recherche des lois des phénomènes. Alors cliaque science et l'art qui lui correspond ont marché de pair, et enfin aujourd'hui c'est la théorie qui, dans presque toutes les branches de nos connaissances, a devancé la pratique; ce sont le& sciences physique et chimique, par exemple, qui rendent à l'industrie, c'està-dire à l'art, les immenses et admirables services que l'on sait, sans cependant se diminuer en quoi que ce soit, eu s'accroissant, au contraire, pour satisfaire au besoin de connaître la nature des choses, qui est fondamental dans l'esprit humain.

Résumons-nous par des propositions: 1° il n'y a pas d'antagonisme ni de différence radicale enire la science et l'art, ce sont deux côtés d'une même chose, non deux choses différentes, « deux versants d'un même fait; » 2° tout art est en rapport avec une ou plusieurs sciences correspondantes; ils se développent simultanément; 3° le mode artistique, c'est-à-dire pratique, a nécessairement précéûé le mode scientifique ou théorique.

Ces propositions exposées, cherchons à les appliquer à notre étude.

« Il n'y a pas de science dont, la marche ait dû être aussi étroitement liée au développement de l'art correspondant que l'histoire ne le montre pour la biologie, comparée à l'art médical.» (A. Comte).

C'est-à-dire que s'il est prouvé que toutes les sciences actuelles ont été à l'origine des arts, que si l'on a appliqué empiriquement des connaissances dont on ne connaissait pas les lois théoriques, si on a su observer les astres avant de constituer la science de l'astronomie, si on a su construire des habitations avant de connaître la géométrie et les lois de la physique, cela est vrai surtout pourla médecine ; d'abord parce que la biologie, dont elle fait partie, supposant connues et comprenant les notions préliminairement acquises de la physique et de la chimie, lesquelles supposent à leur tour les connaissances mathématiques, la biologie a été nécessairement la dernière constituée des six sciences fondamentales, d'où il suit que la médecine a dû rester forcément un art isolé plus longtemps que d'autres pratiques, la physiologie et Panatomie ne s'étant développées qu'en dernier lieu. C'est en effet depuis un temps relativement trèscourt qu'elles fournissent à l'art qui leur correspond des notions positives.

Cette vue fait comprendre que la science biologie devait recevoir plus de lumières et pendant plus longtemps de fan médical, nécessairement toujours en progrès, par suite du besoin des hommes, que n'en a pu recevoir par

exemple la chimie de l'alchimie ou des pratiques industrielles ; en effet, le développement de l'alchimie a été arrêté net par la constitution de la véritable chimie, et dès lors l'industrie a reçu toute sa force et son extension de la théorie chimique. Ensuite la nature même de l'art médical, qui constate les phénomènes vitaux, qui s'occupe des organes et des fonctions des êtres vivants, lui donnait une relation particulièrement intime avec la physiologie, et celle-ci n'a pu s'ériger en notion positive qu'en recevant de la pratique et de l'observation médicales, des indications qui ne pouvaient venir d'ailleurs. Ces relations nécessaires de l'art médical avec la biologie montrent que la constitution de celle-ci fut provoquée et hâtée par l'évolution de la médecine, qui observa et appliqua des données positives « propres à systématiser les notions biologiques » (Robin).

Mais aujourd'hui la biologie, science fondamentale et abstraite, n'a plus à se régler sur la médecine, ni à mesurer ses progrès sur les progrès de celle-ci. Cette remarque peut être appliquée à toutes les sciences fondamentales considérées par rapport aux arts qui leur correspondent ; car notre capacité d'action est bornée par le temps et par l'espace, tandis que notre faculté de spéculation est extrêmement vaste. C'est pourquoi il ne faut pas que la théorie, qui a devant elle l'étendue, attende que la pratique l'ait rejointe.

Observons encore, comme en rapport avec ce que nous avançons, que la physique et la chimie ont fait des progrès bien plus considérables que la biologie plus récente, grâce à leur séparation d'avec les arts correspondants qui leur permit de revêtir le caractère spéculatif et de formuler des théories qui, à l'inverse de ce qui avait lieu

avant, produisirent des améliorations extrêmes dans la pratique et concoururent pour une large part à améliorer la situation des hommes; il n'est pas besoin de le démontrer aujourd'hui.

Ceci nous amène naturellement à chercher les causes plus immédiates de retard dans les progrès de la médecine. Nous avons vu que celle-ci est une application de la biologie; or, cette science abstraite ayant été la dernière constituée, il est clair que les sciences médicales, anatomie, physiologie, mésologie, ont été développées en dernier lieu, et ainsi leur application a été imparfaite plus longtemps. C'est, du reste, un fait constaté historiquement: on faisait d'admirable géométrie au temps d'Archimède et d'Apollonius ; on faisait encore une détestable physiologie en plein xvn e siècle, au temps d'Harvey.

Auguste Comte fait encore observer, dans ses« Considérations sur l'ensemble de la biologie, » que celle-ci « a été en quelque sorte incessamment ballotée entre la métaphysique qui s'efforçait de la retenir et la physique qui tendait à l'absorber, entre l'esprit de Stahl et l'esprit de Boerhaave. » En effet, les propriétés des corps organisés vivants étant les plus complexes et les plus difficiles à analyser, de grands esprits même ont pu être amenés, selon leur pente naturelle et dans l'impatience où ils étaient de comprendre, à les expliquer, les uns facilement par des forces imaginaires, les autres par les simples actions chimiques, physiques, mécaniques, qui sont la condition indispensable des phénomènes dits vitaux, mais qui ne sont Das toute la vie, celle-ci consistant dans les

propriétés spéciales à la substance organisée ou à ses éléments.

On peut ranger sous différents chefs les causes de relard dans les progrès de la médecine. Broussais, avec sa lucidité habituelle, les indique dans ses «Propositions de médecine: » nous les lui empruntons quant au fond.

1° La méthode empirique, qui consiste à garder la mémoire des symptômes observés et des remèdes qui ontété utiles ou nuisibles « sans se permettre aucune explication physiologique.» En effet, jamais un groupe de symptômes ne ressemble absolument à un autre groupe de symptômes; et il s'ensuit qu'en donnant un ensemble symptomalique comme type et comme modèle d'une maladie, sans rapporter le tout à la lésion organique et au dérangement physiologique, on s'expose à commettre des erreurs ou des confusions. Qui ne comprend l'importance qu'il y a par exemple à distinguer l'œdème d'une affection cardiaque de l'œdème d'une néphrite albumineuse,en rapportant le symptôme à l'organe.

2° L'ignorance où l'on a été longtemps de la nature de la maladie, c'est-à-dire la différence entre l'organe sain et l'organe malade, ignorance qui empêche le médecin d'apprécier en connaissance de cause la valeur du symptôme fonctionnel ou physique.

• 3° L'ignorance de la modification physiologique, ou physiologie pathologique, qui sur le vivant conduit à la connaissance de la nature de la maladie; de même que de l'intégrité de la fonction on est en droit de conclure à l'intégrité de l'organe.

4° L'ontologie médicale, qui consiste à présenter des groupes de symptômes qu'on appelle maladies sans les rapporter aux organes, c'est-à-dire à créer des entités

pathologiques n'ayant pas de rapport avec les réels phénomènes de la vie, et qu'on considèrecomme des puissances malfaisantes produisant la perturbation. Une telle imagination dispense de bien des recherches et des labeurs nécessaires à la découverte de la vérité. C'est pourquoi il est permis de dire que la création de puissances morbifiques retarde les progrès de la médecine en diminuant l'importance des études anatomo-pathologiques.

5° La prétention d'adresser des remèdes à une entité morbide factice sans apprécier leurs effets sur les organes. En effet, c'est faire de la thérapeutique au hasard, et c'est nuire, par les résultats nécessairement fâcheux qu'on obtient dans un grand nombre de cas, et par l'emploi malheureux des moyens de guérison, à ces moyens euxmêmes qui, employés rationnellement, peuvent rendre des services si grands.

On voit qu'il y a un demi-siècle, le puissant esprit de Broussais comprenait l'importance capitale de l'anatomie et de la physiologie pathologique, de l'expérimentation thérapeutique, qui sont de nos jours les bases fondamentales de la médecine, et qu'il pensait qu'au lieu d'adresser un remède dont on ne connaissait pas l'effet à une maladie dont on ignorait la nature, il fallait apprendre les effets du médicament et la nature de la lésion.

Nous terminerons ici ces considérations sur l'art et la science, en faisant remarquer l'importance de la tradition en médecine. Quoique celle-ci soit un art encore, il est remarquable que cet art a historiquement une existence autonomique , qu'il a été bien longtemps avant de

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reconnaître sa dépendance envers les sciences, et que la tradition a été un de ses éléments capitaux, à ce point qu'il n'a jamais pu être renouvelé de fond en comble, soit par une puissante personnalité, soit par une grande découverte. Ceci n'est point le caractère d'un art d'avoir une autonomie et une tradition. L'invention des couleurs à l'huile modifie profondément la peinture, les découvertes acoustiques font faire un pas énorme à la musique; un Shakespeare ou un Hugo fondent une nouvelle littérature; en médecine, les progrès sont lents à s'imposer, les découvertes scientifiques ne retentissent pas de suite dans la pratique, les habitudes, les manières d'agir sont puissantes et invétérées; et, s'il se trouve une académie pour condamner le Cid, il se trouve des facultés nombreuses pour condamner le quinquina, il faut des siècles pour faire adopter une pratique un peu hardie, comme la transfusion du sang, gu la trépanation. Nous croyons que cette défiance a pour cause l'objet même de la médecine, savoir le soin de la vie humaine; les corps savants et les malades redoutent l'inconnu qui peut être bon ou mauvais. L'observation tient enfin dans la médecine une place considérable, comme dans une véritable science. Nous nous contenterons d'indiquer cette particularité de l'art médical.

Cette trop longue étude de l'art et de la science en médecine nous a paru utile ; il était bon de simplifier un peu cette question si controversée dans le monde des savants et dans le monde des ignorants.

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