MÉDECINE THÉOLOGIQUE
Notre tâche est maintenant facile : montrer par des exemples historiques que la médecine a passé par les phases diverses que nous avons signalées, qu'elle a eu des manières d'être correspondant à des manières d'expliquer les choses de notre monde, lesquelles subsistent encore : nous les avons déjà retrouvées et montrées persistantes autour de nous.
Et pourquoi s'étonnerait-on que la pensée humaine interprète différemment, selon les époques, les phénomènes de la nature, et qu'il se forme ainsi des courants dedivers sens qui se prolongent plus ou moins loin, jusqu'à ce qu'un seul absorbe tous les autres? Il est nécessaire qu'une idée générale ou théorique relie entre elles les notions conquises sur le monde et sur l'homme, et les
tienne sous sa dépendance. Or, cette idée dominante, c'est la cause que l'esprit donne aux phénomènes observés, et elle a pour origine le besoin instinctif, naturel, de connaître et d'expliquer; mais cette idée d'ensemble, cette cause, n'est pas toujours la même, A un moment donné, « le penchant de l'homme à supposer en toute cause une volonté analogue à la sienne » (Littré) lui fait adopter le régime théologiqui*. 11 est fétichiste, il est polythéiste, il est monothéiste, selon qu'il voit des personnalités et des volontés dans les corps bruts qui lui résistent, dans les plantes qui vivent; ou qu'il transforme ses fétiches en les élevant à la dignité de dieux; ou qu'enfin, il conçoive la notion d'un Dieu unique. 11 y a donc eu un développement des choses humaines, sous l'influence des diverses formes théologiques. Nous allons l'étudier dans la médecine.
Croire que les maladies sont causées par la colère des puissances célestes, que les guérisons sont obtenues de leur clémence, c'est faire de la médecine théologique.
Nous nous étendrons peu sur cette phase médicale considérée dans l'antiquité. A cette époque la médecine ne pouvait guère revêtir un autre caractère; de plus, celte période de l'histoire est plus connue que d'autres temps plus rapprochés de nous. On sait que dans la période historico-mythologique de la Grèce, on trouve dès divinités tutélaires directement protectrices de la santé des hommes. Puis des dieux cette mission passe aux prêtres médecins, vivant de l'autel et de l'officine pharmaceutique qui y était annexée, si peu compliquée que fût alors la thérapeutique. On connaît les tempies d'Apollon et d'Esculape, les asclépiions, placés habilement dans les endroits salutaires, et leurs desservants les Asclépiades ;
les cures heureuses de ces représentants de la divinité, recueillies avec soin et inscrites sur des tables votives, pour exciter l'enthousiasme des malades et des fidèles. Il n'est pas douteux que l'art médical était alors contenu tout entier dans le dogme religieux, et qu'il y avait intime adhérence entre la personnalité du prêtre et celle du médecin. Avant Hippocrate, l'art médical paraît détenu par ce personnage doublement révéré, parce qu'il distribue la santé, et parce qu'il est le mandataire de la divinité. Certains passages des écrits d'Hippocrate ont gardé comme un reflet de cette période ; par exemple : « la connaissance des dieux est inhérente à la médecine, car elle trouve dans l'étude des maladies et de leurs symptômes, une multitude de raisons d'honorer les dieux. Les médecins reconnaissent la supériorité des dieux, car la toutepuissance ne réside pas dans la médecine elle-même; les médecins, il est vrai, soignent beaucoup de maladies, mais grâce aux dieux, un grand nombre guérissent d'ellesmêmes. » (Traité de la bienséance.) Il faut ajouter qu'Hippocrate dit par contre, en parlant de ce qu'on appelait les maladies infligées par la divinité, « qu'à son sens elles n'étaient ni plus ni moins infligées par la divinité que les auires. »
Parlerons-nous des mille puissances tutélaires, mâles et femelles qui, dans le monde romain, président à toutes les maladies et à toutes les fonctions, comme à tous les besoins? Quelques-unes de ces divinités médicales ont été peintes magistralement par un écrivain contemporain : « Nona et Décima gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et Potina, et Carna berceuse dont le bouquet d'aubépines éloigne de l'enfant les mauvais rêves, » et « Mena tourment des vierges, et
la douce Rumina qui pr&tége le sein de la nourrice, gonfle <lc veines bleuâtres, » et « Crépitas » honoré comme un dieu. Il suffit de ces quelques indications pour donner l'idée de l'époque romaine.
Et nos ancêtres, où en étaient-ils? Ecoutons César, le conquérant des Gaules : « La nation des Gaulois est abandonnée aux superstitions; ceux qui sont affectes de maladies trop graves immolent des victimes humaines ou font vœu d'en immoler, croyant que, pour apaiser les dieux et pour la vie d'un homme, il faut leur donner celle d'un autre homme en échange. »
Ces quelques citations montrent bien le caractère éminemment religieux et théocratique de la médecine antique.
La médecine a surtout sa phase théologique au moyenâge, avec des prolongements qui s'étendent jusqu'à nous. A cette époque méconnue, où la religion catholique possédait l'entière adhésion des esprits, et servait de direction générale à révolution humaine, le progrès ne fut cependant pas absent, la filiation ne fut pas interrompue entre l'antiquité païenne et la modernité positive : on doit au moyen-âge, sous l'influence de la catholicité, la protection des faibles reconnus les égaux naturels des forts. Un commencement de richesse commerciale et industrielle fut la conséquence de la sécurité des serfs exonérés des inquiétudes de la guerre, devenue défensive au lieu d'être comme jadis systématiquement offensive et conquérante; enfin c'est le moyen-âge qui, tout en donnant tète baissée dans l'ascétisme religieux et dans les excès d'une foi superstitieuse, apporta à la fortune so-
cîlile dans les arts, l'archiieclure ogivale, la peinture sur vitraux, la musique d'église; dans le commerce la lettre de change, dans l'industrie, les horloges, les glaces, le papier; l'empirisme scientifique dota déplus les hommes de la poudre à canon, de l'aiguille aimantée, et de l'imprimerie.
Néanmoins, le moyen-âge ne pouvait se dispenser d'infliger à la médecine la chémiâtrie théologique, la croyance aux astres, aux influences démoniaques et à la sorcellerie. On ne pourrait croire qu'il en fût autrement, puisque le régime théologique, bien que tout à fait épuisé au point de vue scientifique, est encore en pleine vie dans le monde des ignorants comme il Tétait, avec de meilleures raisons d'être, dans les temps dont nous allons parler, c'est-à-dire la fin du moyen-âge, et les siècles suivants immédiatement.
L'hippocratisme et le galénisme, doctrines si longtemps suivies, n'étaient pas purgées des conceptions théologiques, et les trois âmes de Platon et d'Aristote, la théorie des esprits, etc., invitaient les successeurs de ces grandes écoles et principalement les galénistes à trouver, dans la cabale et l'alchimie, un moyen de reprendre le joug de la médecine surnaturelle. C'est ainsi qu'au xvi e siècle, Jérôme Fracastor, dans son traité de la sympathie et de l'antipathie, attribue les deux phénomènes au passage des atomes invisibles et indivisibles d'un corps dans un autre, ce qui n'est pas très-différent de la doctrine des magnétiseurs et spirites modernes ; puis par analogie, il établit entre les constellations et le monde terrestre, des rapports de même sorte. A côté de ces phénomènes abstraits s'élèvent des influences intelligentes soit démoniaques, soit divines. Car les démons ne sont
que des produits altérés de la divinité, et « Dieu, — dit Sprengel, — redevint la cause agissante immédiate de tous les phénomènes, et la physique fut transformée en une véritable Ihéosophie. » Des sorciers et des philosophes ambulants parcourent l'Europe, associant à leurs prétentions nouvelles quelques secrets puisés dans le magisme oriental et dans la doctrine de Zoroastre. Ils affectent aussi de prendre aux juifs et aux rabbins leurs mots hébraïques pour assurer une efficacité quelconque à leurs formules faites dans la langue que Dieu employa pour parler aux hommes et aux anges. On doit à ces philosophes la doctrine dite des signatures où les planètes correspondaient avec nos organes, par certains signes, et où les herbes étaient identifiées à divers appareils par des ressemblances imaginaires :« les feuilles tachetées de la pulmonaire convinrent aux altérations du poumon, » « le suc jaune de la grande chélidoine » fut employé dans les maladies du foie ; le diable était attiré par les humeurs acres des mélancoliques, mais Dieu, par ses exorciseurs, le faisait plus ou moins vivement déguerpir.
Les démons présidant aux planètes dont nos métaux dépendent eux-mêmes, il s'ensuivit que la volonté diabolique put opérer de nombreux prodiges à l'aide de ces métaux variablement maniés; et rien ne s'opposait à la croyance de la transmutation de ces métaux les uns dans les autres. Tout cela préparait à Paracelse les triomphes de son illuminisme, et l'explication des fonctions du corps par les rapports prétendus harmoniques entre les organes et les intelligences célestes, entre le macrocosme sidéral et le microcosme viscéral, allait être adoptée et avoir ses beaux jours. Déjà des événements singuliers avaient montré dans les esprits populaires une prédispo-
Boiiidet. -*