‹ L'évolution de la médecineChapitre 7 sur 9 · RO · texte numérisé non relu

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sition véritablement morbide à accepter les doctrines magiques et cabalistiques. Ainsi en 1374, eut lieu l'épidémie dite danse de Saint-Guy. Des bandes de deux à trois cents, et plusieurs milliers de convulsion naires allaient d'une ville à l'autre, propageant et augmentant le mal choréique dont ils étaient atteints. En 1458, sur plusieurs points de l'Allemagne, les enfants furent saisis de l'idée persistante d'aller en pèlerinage et en troupe au mont Saint-Michel de Normandie, et ceux « à qui l'on refusait la permission d'accomplir le voyage mouraient infailliblement de dépit et de douleur » (Littré, Médecine et médecins). Le même illustre auteur rapporte encore qu'à la suite de la peste noire du moyen âge «on vit des bandes — les flagellants — allant de ville en ville... chantant des hymnes de pénitence et s'imposant des mortifications pour apaiser la colère du ciel... on les accueillait partout avec transport, et souvent le même vertige enlevait soudainement à une ville une partie de ses habitants. »

Si de pareils symptômes d'inféodation théocratique n'avaient fait explosion que parmi les malades ou la masse du peuple, sans rencontrer confiance ou adhésion de la part des gens de l'art, on pourrait hésiter à les faire rentrer dans l'histoire de la médecine théologique ; mais on sait avec quelle facilité ils étaient acceptés par les médecins comme ayant une origine surnaturelle ; et comment ces médecins interprétaient l'insensibilité hystérique de la peau, les anesthésies et hyperesthésies et différents troubles de l'innervation et de la motilité, au profit du diable, de ses passages à travers le corps, avec toutes ses ruses, ses victoires ou ses défaites. Prolongées jusqu'au xvm e siècle, ces aberrations impriment à la pratique médicale le cachet de leur dépendance théologique. Sous

Louis XIV, ies eamisards inspirés entendaient des harpes éoliennes, avaient des visions angéliques, et si, avec la permission de Bossuet, ils ne reçurent que le secours des dragonnades,' ils n'en éprouvaient pas moins des symptômes pathologiques auxquels la médecine d'alors opposait sa science correspondante, c'est-à-dire toute pleine de surnaturalité.

Quand plus lard le clos Saint-Médard fut le théâtre des convulsions restées si célèhres, il fallut un puissant gallicanisme religieux pour faire interdire le miracle par la police royale ; car la philosophie n'était pas encore en mesure de faire prévaloir aucune opinion générale différente de celle qui avait cours sur l'évolution des faits.

Avant n'être réduits à une interprétation positive, ces faits devaient d'ailleurs passer par des explications métaphysiques dont nous parlerons, et qui d'ailleurs ont toujours vécu corrélativement avec la théologie, 'tout en étant, an moyen âge, en grande partie dominées par les explications purement surnaturelles, comme nous le montrerons en parlant de la médecine métaphysique où nous retrouverons les mêmes époques étudiées à un autre point de vue.

Dans la période que nous décrivons présentement, et qui n'est que le moyen âge vu dans ses conséquences, au moment où il va disparaître, la médecine nous apparaît surchargée de toutes sortes d'éléments étrangers à son objet; inspection des astres, alchimie; connexion des organes avec le ciel, du cœur avec le soleil, des reins avec Vénus; regard mortel du basilic, démonologie, etc.

La prolongation relative d'un pareil état de choses jusqu'à nos jours ne contredit pas l'ensemble historique des trois modes d'évolution que notre travail a pour but de

faire apprécier. La foi religieuse a semblé à certains savants compatible avec l'interprétation positive ou scientifique des phénomènes de ce monde; quand ils veulent bien ne pas ajouter aux moyens d'investigation dont ils disposent leurs aperçus subjectifs sur l'origine et la fin des choses, ces savants peuvent en effet rassembler, pour l'explication des faits, les mêmes preuves expérimentales, les mêmes procédés de synthèse et d'analyse que ceux qui repoussent le surnaturel, mais un infranchissable abîme les séparera de ceux qui s'en tiennent aux procédés exclusivement scientifiques, c'est-à-dire à notre humble portée. D'ailleurs, voyant que les points d'appui commencent à manquer, minés qu'ils sont par l'envahissement des méthodes nouvelles, les adhérents à la médecine théologique se réfugient dans le miracle.

Saint Chrysostôme, au iv° siècle, disait qu' « autrefois les dons extraordinaires de l'esprit étaient donnés même aux indignes, parce qu'alors l'Eglise avait besoin de miracles, mais aujourd'hui ils ne sont pas même donnés aux dignes parce que l'Eglise n'en a plus besoin. » L'Eglise de nos jours paraît de nouveau ressentir le besoin des miracles, car il s'en produit beaucoup, et il est remarquable qu'ils se rapportent tous à la biologie médicale, puisqu'ils consistent toujours en guérisons opérées par des eaux miraculeuses, ou en extases, apparitions et visions, choses essentiellement médicales. Si peu de gens font des miracles aujourd'hui, dignes ou indignes, beaucoup de gens sont témoins de miracles, et des petits enfants, des bergers et des jeunes filles voient leur apparaître la Vierge. Ils sont donc des intermédiaires passifs de l'intention miraculeuse de la divinité; mais ces intermédiaires passifs, inconscients, neutres, désintéressés,

tout en étant l'occasion et la cause des maladies épidémiques de croyance miraculeuse, sont eux-mêmes des malades d'une certaine catégorie; ce sont des visionnaires, des hallucinés, et c'est cette situation première où ils sont qui produit consécutivement, chez toutes les personnes que leur foi dispose, l'illusion d'un rapport avec la divinité. Tout cela est l'affaire de la médecine. C'est encore elle qui doit être appelée à juger certains cas pathologiques attribués à l'action divine, comme celui de Louise Lateau à Bois-d'Haine en Belgique, comme celui des stigmatisés du Tyrol, et ceux d'autres malades semblables réclamés explicitement par la science positive.

On voit que la phase théologique n'est pas confinée à l'antiquité, ni au moyen âge. Après le serment des apothicaires du xiu" siècle : « Premièrement, je jure de vivre et mourir en la foi catholique...; item : de ne donner jamais à boire aucune potion abortive, » on trouve au xvu° siècle Guy Patin qui dit naïvement ou malignement : « Ce qui a sauvé le roi a été neuf bonnes saignées et les prières des gens de bien comme nous. » Trois siècles auparavant, Gui de Chauliac se moquait avec énergie de « la secte des femmes et de plusieurs idiots qui remettent les malades de toutes les maladies aux saints tant seulement, se fondant en cela : le Seigneur me l'a donné ainsi qu'il lui a plu, le Seigneur me l'ôtera quand il lui plaira, le nom du Seigneur soit béni : Amen. »

Des opinions semblables ou analogues peuvent se constater encore de nos jours ; on lisait, il y a quelques semaines, dans les journaux que les naturels des îlesFidgi, cédées par les chefs à l'Angleterre, sont décimés par une épidémie de rougeole importée de Sydney. Ces pauvres

gens, voyant que les blancs ne meurent pas comme eux, disent : « Dieu est irrité contre nous parce que nous avons donné notre pays aux étrangers, et c'est pour cela qu'il a envoyé pour nous punir la maladie et la mort, afin qu'en définitive les blancs restent seuls maîtres du pays.» Et ils ne veulent pas être soignés. De même « les brahmes regardent le choléra comme une maladie que leurs divinités irritées font éclater pour témoigner leur colère de voir le beau pays de l'Indoustan livré à la domination étrangère. » (G. Audiffrent, des Epidémies.)

On a proposé avec raison le nom de médecine théocratique pour qualifier les doctrines anciennes et modernes « qui veulent soumettre la science à la foi religieuse et au dogme théologique. » Os doctrines, en effet, ont poussé la préoccupation de la puissance divine et providentielle jusqu'à considérer la maladie comme «une réaction salutaire contre une cause accidentelle de troubles fonctionnels. »

Un reste regrettable du régime théologique ou surnaturel est le spiritisme acluel, avec ses tables tournantes, parlantes, ses guéridons frappeurs et tapoteurs, ses médiums et ses êtres invisibles. Tout cela est un reste de la magie et de la sorcellerie du moyen âge et intéresse vivement la médecine, car il y a un rapport évident entre les phénomènes d'hallucination et d'extase, isolées ou collectives, et les divers troubles nerveux qui accompagnent les pratiques du spiritisme. Les sciences occultes d'autrefois persistent dans le somnambulisme, dans le magnétisme, dans le spiritisme ; ceux-ci ont remplacé l'alchimie et la cabale. C'est encore à la science à s'occuper de ces questions, elle peut retrouver dans le présent les maladies mentales du passé. Et de même qu'en y touchant, elle a

transformé l'astrologie en astronomie et l'alchimie en chimie, elle pourra peut-être dégager de toutes ces pratiques où se mêlent avec les simples illusions de l'ignorance les hallucinations de la névrose et de la véritable aliénation mentale, quelque chose de vrai et d'utile à connaître. Ces « maladies de l'esprit » sont encore du ressort de la médecine.

Nous avons montré les divers prolongements de la période théologique de la médecine, pour indiquer une fois de plus que nos divisions ne sont pas absolues; elles ne sont que relatives. Cette remarque pourra s'appliquer à la phase métaphysique que nous allons étudier.

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