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MÉDECINE MÉTAPHYSIQUE

Le mode métaphysique d'interpréter les choses est celui qui occupe la plus grande place dans la médecine. On le retrouve dans le passé tout entier, et de nos jours, il est adopté par un certain nombre de doctrines. On conçoit cette durée et celte extension quand on réfléchit, d'une pari, au besoin si humain de connaître la raison première el dernière des choses, et de l'autre, à la commodité qu'il y a à imaginer des êtres abstraits pour expliquer ce qu'on n'est pas encore capable de comprendre.

On trouve de ces entités factices non-seulement dans la médecine spiritualiste animiste, vitaliste, mais aussi dans les diverses écoles grecques et latines. Depuis Hippocrate attribuant arbitrairement les maladies à la qualité et aux mélanges divers des quatre humeurs (sang,

pituite, bile jaune, bile noire), jusqu'à Hahnemann disant : « la cause de la maladie est une aberration dynamique de notre vie spirituelle, un changement immatériel dans notre manière d'être, » la médecine a été remplie de ces hypothèses plus ou moins ingénieuses mais purement imaginatives. 11 va sans dire qu'au temps des premières tentatives d'organisation médicale, elles étaient légitimes, elles provenaient ou de l'ignorance réelle et nécessaire, ou d'erreurs anatomiques et physiologiques sur lesquelles s'érigeaient les hypothèses et les erreurs médicales.

Diogène, d'Apollonie en Crète, cité par Aristote, nous donne une description du système veineux d'après laquelle il y a « deux grosses veines traversant le ventre jusqu'à l'épine du dos, l'une à droite, l'autre à gauche; chacune d'elles descend d'une part dans la cuisse qui lui répond: vers le haut, elles montent à la tète, passant près des clavicules et traversant la gorge, etc. » Pour Hippocrate et ses successeurs, les artères contiennent de l'air, d'où cette conclusion, que l'air est transporté dans tout le corps pour alimenter la chaleur innée. Les erreurs anatomiques et physiologiques vont se perpétuer à travers les siècles jusqu'à Harvey, jusqu'à Haller, qui établissent des vérités fondamentales. L'explication métaphysique se produit d'autant plus à son aise que les découvertes positives sont moins nombreuses ou moins importantes. 11 est évident qu'il est inutile d'imaginer un «souffle» pour animer l'organisme, quand on connaît la structure des centres nerveux et leurs relations avec les nerfs périphériques, la terminaison des fibres nerveuses dans les cellules de la substance grise des centres, et d'autre part, quand on sait que cette substance grise est le foyer de

toute activité nerveuse, quand on constate qu'une plus grande quantité de phosphates ammoniaco-magnésiens est éliminée par les reins après un travail plus prolongé de l'esprit, et encore « que les nerfs et les centres nerveux sont, d'après des expériences certaines, les organes du mouvement, de !a sensation, de l'intelligence et de la volonté. »De même quel besoin a-t-on d'esprits vitaux ou animaux quand op. connaît les phénomènes de la nutrition, condition nécessaire de la vie? El ainsi du reste ; d'une manière générale, faire de la métaphysique en médecine, c'est rechercher l'essence de la maladie au lieu de sa cause prochaine et sa nature, c'est l'imaginer a comme surajoutée à l'état physiologique, » à la manière des forces qui s'ajouteraient à la matière; c'est imaginer des théories subjectives et logiques pour expliquer la formation des maladies et l'action des remèdes; ainsi l'humorisme, le méthodisme, l'iatrochimie et autres théories célèbres sont des créations métaphysiques en ce sens, qu'elles ne reposent pas sur des laits naturels et observés, mais que les seules facultés intellectuelles de leurs inventeurs les ont constituées en un ensemble doctrinal. Un nombre considérable de doctrines, systèmes et opinions médicales présentent ce caractère; il est nécessaire d'en rappeler au moins quelques uns, afin de bien montrer par la compaiaison avec les idées modernes, ce qui constitue l'état métaphysique. Dans le tableau historique que nous présentons, nous citons presque tous les grands noms de la médecine, c'est dire que, sans faire de critique, nous reconnaissons et présentons leurs erreurs métaphysiques comme nécessaires et liées à l'évolution médicale et que néanmoins nous nous inclinons devant les maîtres avec

la reconnaissance que doivent recueillir ceux qui ont semé de la part de ceux qui récoltent.

Pythagore, au dire deCelse, est l'auteur de la doctrine des jours critiques dont Hippocrate et Galien ont développé abondamment la théorie. Il y a dans cette doctrine la trace d'une vérité expérimentale ; nous connaissons nous aussi la crise et son apparition assez ordinaire après sept ou huit jours. Les septénaires que nous adoptons aujourd'hui en sont la preuve ; l'erreur consiste à s'imaginer qu'il y a un jour déterminé par une puissance fatale pour l'apparition de la crise, d'après l'ordre numérique. Ainsi, selon Galien, les crises qui surviennent le sixième jour sont funestes, aussi ce jour est-il appelé le tyran; les crises du septième jour sont, au contraire, favorables.

Nous avons déjà dit que le divin vieillard, le grand Hippocrate lui-même, s'était laissé aller à l'hypothèse dans sa théorie des humeurs crues ou cuites, les premières étant le mal, les secondes la guérison. Les artères, pour lui, contiennent le pneuma.

Les dogmatistes de l'école de Cos, quoique recommandant l'étude de l'anatomie et proclamant l'importance des faits, accordaient néanmoins au raisonnement une importance qu'il ne peut avoir en médecine, pour découvrir les causes et l'essence de la maladie. Ils prétendaient, avec les seules ressources de l'esprit, et en partant seulement de l'observation de certains faits, s'élever jusqu'à la notion des raisons premières des phénomènes de la vie.

Plus tard, les Pneumatistes imagineront un esprit aérien, modificateur des solides et des liquides.

En face du dogmatisme, en contradiction avec lui,

mais entaché comme lui d'hypothèse, l'Empirisme repousse, non-seulement le raisonnement, mais l'anatomie. 11 n'est plus permis d'interpréter les faits, d'en chercher la cause prochaine, de rattacher h phénomène morbide fonctionnel soit à un dérangement des humeurs, soit a quelque autre trouble : tout cela c'est de l'hypothèse; l'Empirisme tombe lui-même dans le danger qu'il fuit; il ne s'attache qu'au symptôme, il l'enregistre, il le compte, et en reg.ird de l'ensemble sympiomatique, il inscrit le résultat du remède adressé au hasard à l'organe qui est malade, s'il y en a un; et ainsi, après un certain nombre d'observations, il peut dresser un tableau mathématique de la maladie, qui est le théorème empirique; or, c'est là encore une sorte de métaphysique que d'admettre pour la vérité le pouvoir de se faire connaître, pour ainsi dire, d'elle-même, par la voie du hasard seul; c'est faire de ce mot une puissance imaginaire. Rien ne prouve que la succession des symptômes observés et constitués en maladie, soit invariable; et pareequ'ils se sont présentés un grand nombre de fois, ce n'est pas à dire qu'ils seront identiquement les mêmes dans une observation ultérieure.

Les Empiriques anciens déclarent que le raisonnement est inutile, que les causes cachées ne doivent pas être recherchées et ils se dispensent d'étudier l'anatomie et la physiologie comme « spéculations oiseuses et inutiles à l'art ». Les Empiriques modernes ont prétendu que c'est l'observation pure qui produit les grandes découvertes comme la circulation, l'irritabilité ou la contractilité. Broussais fait remarquer,, avec raison, que les « découvreurs » sont toujours conduits par le raisonnement, l'induction.

Il est bien évident que ceux qui découvrent dans un ordre quelconque de connaissances, sont ceux qui sont déjà préparés par des travaux antérieurs, qui leur ont donné des idées directrices de leurs recherches.

Le méthodisme nous offre des exemples encore plus frappants de la prétention d'expliquer les phénomènes pathologiques à l'aide'de forces ou de modificateurs imaginaires : pour Asclépiade, qui le prépara par ses théories reprises ensuite, les tissus du corps étaient percés de pores innombrables et invisibles que traversent incessamment les atomes. Ceux-ci, mal dirigés, modifiés dans leur marche parla dilatation ou la contraction des pores, produisent la maladie: le sang épais entrave le libre passage des atomes et bouche les pores, voilà comment se forme la douleur. Conséquemment, quel doit être le traitement? Contracter ou dilater les pores. Toutcela est d'une remarquable clarté et d'une simplicité magistrale; le grand malheur est que cela n'est qu'une spéculation subjective; ajoutons, en passant, quelques traits caractéristiques au portrait d' Asclépiade.

« Il avait pour maxime, dit Celse, que le médecin doit guérir ses malades, tuto celeriter etjucundè; ce serait le mieux, s'il n'y avait danger le plus souvent à vouloir aller irop vile et trop agréablement.» D'après Pline, Asclépiade voulait être surnommé le médecin d'eau froide. Il faisait donc de l'hydrothérapie et de mille autres douceurs un moyen curatif universel; c'est un peu ce qu'on a revu de nos jour» ; en plus il s'aidait de « sottises magiques.» Enfin, dit Broussais, «ce dogmatisme artistique était une exploitation de la fortune des riches d'alors.» .Des explications d'ensemble métaphysiques, un traite-

ment doux et bénin, à la convenance des malades, uue petite pointe de mysticisme, un soupçon de charlatanisme... Asclépiade a certainement fait lignée.

Themison ne garde plus de ménagements, et avec lui, le vrai méthodisme apparaît dans toute sa solennité ; il y a trois genres pathologiques, le resserré, le relâché et le mixte, qui est naturellement un composé des deux premiers. Sa méthode, selon lui, était propre à rendre la médecine facile; c'est en effet peu compliqué; de là, une thérapeutique également simple, les astringents, les relâchants, et dans les cas où il fallait recomposer, reconstituer l'organisme, on s'adressait au « cycle meta syncritique ». et tout était dit. On voit donc que le méthodisme faisait de la métaphysique en se livrant à une synthèse exagérée, comme l'Empirisme en poussant l'analyse et la . division jusqu'aux plus extrêmes limites. Juvénal jugeait sévèrement Themison : Quoi Themison œgros uutumno occident mto. »

Pour le pneumatisme représenté par Aretée, l'esprit ou pneuma est la cause de toutes les maladies, selon qu'il est trop chaud, trop sec, trop froid, trop humide, trop subtil, ou trop épais, et ainsi se trouvent expliqués les divers élats pathologiques.

L'humorisme renouvelle encore une fois la théorie de la formation des maladies, il admet comme axiome l'existence des quatre humeurs cardinales: le sang, la pituite, la bile jaune et noire dont les altérations produisent les maladies; il y a lutte perpétuelle entre le corps vivant et les corps bruts qui se l'assimileraient entièrement sans les efforts de la médecine. Les humeurs sont en fermentation, ébullition, corruption, etc.; tout cela est de l'hypothèse, et si la médecine moderne se préoccupe des

altérations des liquides de l'économie, elle le fait directement à l'aide du microscope ou des réactifs chimiques, et elle connaît d'avance leur composition normale.

Nous ne chercherons pas nos exemples de médecine métaphysique dans le moyen âge; nous avons montré que cette époque est surtout remplie par l'interprétation théologique et surnaturelle. Quanta l'Arabisme, il ne fait que reproduire les théories et les doctrines grecques ; c'est à la fin du seizième siècle et dans les siècles suivants que nous retrouverons plus florissante que jamais et fortifiée même par certains progrès de la science, la métaphysique médicale.

A cette époque, à l'issue du moyen âge, nous rencontrons Paracelse « qui rêve » en plein midi et délire en pleine santé (Daremberg). Nous l'avons signalé dans notre chapitre de la médecine théologique, et, en effet, lui et plus tard Van Helmont sont en même temps des mystiques et des ontologistes. Ils tiennent au moyen âge encore.

Paracelse croit à l'influence des constellations, à l'empreinte de Dieu sur les plantes et les substances; Van Helmont, en même temps qu'il étudie la magie, cherche à obtenir l'inspiration divine, abjurant la raison, « à laquelle il impute tous les malheurs de l'homme » (Broussais); mais tous deux admettent un esprit de la vie, un archée situé dans l'estomac, c'est-à-dire qu'ils admettent à la fois et la puissance surnaturelle générale régulatrice, et les forces, les entités productrices immédiates des phénomènes vitaux. C'est pourquoi nous en parlons encore à cette place.

Paracelse prétendait donc que notre corps n'est composé que de soufre, de mercure et de sel : les maladies

proviennent de ce que le mercure esl en nous précipité, distillé, ou sublimé, de ce que le soufre est coagulé, congelé ou dissous, et de ce que le sel est calciné, réverbéré ou alcalisé.

Du moment que l'on connaît si bien l'origine et la nature des maladies, il n'y a plus qu'à s'adresser aux combinaisons et réactions de la chimie pour trouver des remèdes.

Pour Van Helmont, la maladie résulte du désaccord entre l'archée principal situé à l'orifice supérieur de l'estomac et les archées secondaires ou subalternes des reins et du foie; au-dessus d'eux plane le grand principe vital, le duumvirat, qui réside à la fois dans l'estomac et dans la rate.

Faut-il multiplier les citations? Au xvi° siècle, les exemples des théories les plus fantastiques abondent ; c'est à qui des iatrochimistes, des iatromathémaliciens inventera l'explication la plus subjective et la plus originale ; les uns ne voyant dans la vie que des phénomènes physico-chimiques, les autres que des phénomènes physico-mécaniques : c'est la faculté d'imagination appliquée aux phénomènes de la vie. Il n'est pas possible d'étudier tous les systèmes métaphysiques, tous les monuments de l'ontologie. Le grand Boerhaave lui-même reconnaîtra l'existence et l'action d'esprits animaux siégeant surtout dans la région du diaphragme ; à la fin du XVII e siècle, le célèbre Stahl ajoutera à l'édifice des siècles antérieurs son couronnement.

La doctrine de l'animisme résume d'une façon magistrale les efforts des esprits supérieurs pour se rendre compte des phénomènes à l'aide d'hypothèses. La matière est passive, immobile, muette, sourde, insensible, il faut

un principe, un être immatériel qui la fasse entendre, voir et sentir, qui l'anime; ce principe, c'est l'âme. L'influence de Stahl s'est étendue à tout le xvm e sièle et n'est pas épuisée. Les théologiens ont tiré de la doctrine présentée par un médecin une nouvelle force; l'idée d'une indépendance absolue entre la matière et l'âme ou principe vital fortifiée par cet appui des vitalistes et des animistes, va se fixer dans les esprits, et au xix e siècle encore, Barthez lui redonnera un nouvel éclat, jusqu'à ce que s'établisse presque sans eonteste le dogme scientifique actuel « qui n'admet ni propriété ou force sans matière, ni matière sans propriété ou force. » (Littré et Robin Dictionnaire de médecine). Leshomceopathes qui, selon la pittoresque expression des auteurs du dictionnaire cité, « guérissent l'idéal de la maladie avec l'idéal du remède » n'oseraient plus dire : « La maladie est une altération de ce qu'il y a d'immatériel en nous, le médicament qui agit sur le principe immatériel doit le faire par des propriétés de même ordre » (Hahnemann).

Nous espérons avoir réussi à faire comprendre ce que nous entendons par métaphysique médicale ; elle ne consiste pas seulement pour nous à admettre des forces, des archées, des principes vitaux qui, en réalité, n'existent pas, mais encore à accorder à des phénomènes une importance qu'ils n'ont pas exclusivement, ou à retirer à d'autres celle qu'ils ont; c'est à ce titre que le mécanicisme et l'iatrochimisme nous semblent pouvoir être rangés dans la phase métaphysique de la médecine; car accorder une prépondérance exagérée dans les phénomènes physiologiques ou pathologiques, soit aux réactions chimiques, soit aux lois purement physiques et méconnaître l'existence des phénomènes biologiques, c'est encore créer

par isolément ou omission quelque chose qui n'est pas l'expression des faits, aussi bien que prétendre que « la force vitale s'oppose à l'accomplissement des phénomènes physico-chimiques. » La vérité ne consiste pas plus dans une doctrine que dans une autre, quelque rationnelle qu'elle paraisse, si elle ne contient pas toute la vérité; car nous entendons par le mot métaphysique non-seulement ce qui est au-dessus des choses sensibles, mais aussi ce qui est en dehors de la nature et de la réalité.

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