IV. — INFANTICIDE
La destruction des jeunes par leurs parente n'e-t p:i- ^ans exemple chez les mammifères; elle y est pourtant iniiniriient plus rare que dans l'espèce humaine. En règle ^rénérale, l'amour des jeunes est un instinct puissant chez I<^s H;:immifères, surtout chez les femelles, aussi longtemps que le rejeton ne peut se suflire à lui-même. Comment, chez l'homme, ce sentiment si impérieux subit-il de si fréquentes éclipses? C'est dans la supériorité même de l'intelligence qu'il en faut chercher la raison. Chez Tliomme, comme chez l'animal, il existe un autre instinct, plus primordial encore, l'instinct de la conser\'ation et, dans l'intelligence humaine la plus rudimentaire, fût-ce celle d'un Fuégien ou d'un Bochiman^il y a un degré de pn'*voyance,unevisionanticipée de l'avenir, qui sont inconnus à la plupart des animaiïx.
Pour un pauvre être, vivant au jour le jour, entouré de dangers et d'embûches, élever des enfants constitue un acte d'héroïsme; le besoin l'opprime, et quand le fardeau lui semble trop lourd, il l'allège. Puis l'habitude une fois prise, l'amour instinctif delà progéniture parle moins haut et l'on en arrive à lui imposer silence pour différents motifs. Nous verrons cependant que, même alors, entre l'antique instinct, dont l'origine remonte au-delà de l'humanité, aux ancêtres animaux, et les nouvelles pratiques égoïstes, il existe bien souvent un conflit moral.
C'est naturellement chez les races humaines les plus inférieures, les moins intelligentes et les plus désarmées, que l'infanticide se commet le plus fréquemment et aussi le plus simplement.
En Tasmanie, les enfants étaient souvent mis à mort au moment de leur naissance. Plus tard on s'en débarrassait quelquefois en temps de guerre ou bien le père les tuait dans un moment de colère contre sa ou ses femmes*.
C'est que l'homme primitif, plus généralement l'homme inférieur, est d'ordinaire incapable de se maîtriser; il est ce que les médecins aliénistes appellent un impulsif. Sa mentalité est très simple, ses désirs, ses mouvements de rage ne sont point refrénés ou mitigés par l'influence inhibitoire de mobiles difi^érents; chez lui, habituellement, l'acte suit de près le désir. Ainsi, à la Terre de Feu, Byron vil un homme broyer sur des rochers son enfant coupable d'avoir renversé un panier plein d'œufsdemer. Mais, le plus souvent, en Tasmanie et en Mélanésie, l'infanticide se pratiquait comme simple mesure de prévoyance. Les Australiennes du sud, dit M. Eyre, tuaient souvent leurs trois ou quatre premiers enfants; elles s'épargnaient ainsi l'ennui et la fatigue de les
i , Bonwick, Daily Life and Origin of Ihe Tasmanians, p. 79.
porter sur leur dos, en accompagnant l'homme dans sa vie
nomade*. Là comme à la Nouvelle-Guinée*, comme partout,
c'étaient surtout les filles qui étaient de préférence sacrifiées,
étant considérées comme des non-valeurs. Il était aussi de
règle d'enterrer les enfants tout vivants avec la mère, quand
celle-ci venait à mourir. Mais cette dernière coutume, de
même que la mise à mort des jumeaux, ou du moins de l'un
d'entre eux, n'est nullement spéciale à la Mélanésie. Parry
Ta retrouvée chez les Esquimaux ^ et elle existe bien ailleurs :
Quand les conditions de l'existence sont si dures, l'enfant
abandonné ne trouve pas de mère adoptive.
D'après Ilumboldt, les Indiens de l'Amérique méridionale invoquent, pour justifier leur coutume de tuer au moins un enfant en cas de grossesse gémellaire, la honte qu'il y a à ressembler aux animaux les plus vils, qui ont des portées nombreuses (Hist. gén. des voyages, t. XXXVIII, p. 379).
Pour des raisons du même genre, bien des peuples primitifs se débarrassent, sans le moindre scrupule, des enfants difformes. Les Bochimans, par exemple, les étranglaient, les enterraient vivants ou simplement les abandonnaient et, en ^mps de famine, ils traitaient de même les enfants bien eonfoiTOés*.
Les Kamtchadales sacrifiaient aussi les enfants faibles ou mal conformés (Kotzebue, Hist. nai, des voyages, t. XVII, p. 392). La célèbre sélection infantile de Sparte n'était sùre- ^nenl qu'une sur\'ivance : Salus popxdi, suprcma lex.
En Tasmanie, l'instinct maternel refoulé se satisfaisait ^ une autre manière. Les femmes, après avoir tué ou aban-
1. Eyrc, Joumals of Iwo Expéditions of Discovery into the ïnierior of Centrai Amiralia, l. I", p. 324.
1 D'AlbeHis, La Nouvelle-Guinée, p. 108. ^•^arry, Hist. nat. des voyayes, t. XL, p. 431. ^•Wake, Evolution ofMorality, t. I, p. â07.
122 L'ÉVOLUTION DE U NORALK.
donné leurs enfants, adoptaient de jeunes chiens, les soignaient, les caressaient et les élevaient avec beaucoup de sollicitude*.
Ces féroces coutumes n'étaient point spéciales à la Mêlanésie. En quantité de contrées, elles ont été dictées par les implacables nécessités de la vie primitive. Dans certaines pelileslles, où la quantité d'aliment était strictement limitée, rinfanticide était réglé presque légalement. Ainsi à Tikopia*, aux îles Radak', il était moral de mettre à mort le troisième ou le quatrième enfant.
Dans tous les archipels polynésiens, Tinfanticide était aussi une pratique fort commune. Il en était même né une profession : des « lueurs d'enfants » attitrés parcouraient les villages en offrant leurs services aux femmes nouvellement mères *, car d'ordinaire, en Polynésie, l'enfant était sacrifié au moment même de sa naissance. L'épargnait-on, ne fût-ce que pendant une heure? Alors l'opinion publique^ non pas la loi, intervenait ; elle lui reconnaissait le droit J^ vivre, se faisant visiblement, dans ce cas, l'interprèle de l'inslinct maternel réveillé. Néanmoins en Polynésie l'infanticide était devenu une habitude générale. ATaïti, ditEllis,il n'y avait pas de femme qui n'eût tué au moins un de ses enfants ^ soit en l'étranglant, soit en l'enterrant tout vivant- Aux îles Sandwich, les naissances étaient mises ainsi en coupe réglée. On a évalué aux deux tiers la proportion des enfants sacrifiés de cette manière ^ Aucune famille n'élevait plus de deux ou trois enfants (Elhs).
Aux Marquises et aux îles de la Société, la célèbre con-