CHAPITRE VII
L'émancipation des paysans en 1861. — RépartilioQ cl rendement des terres. — Quantité de terre attribuée aux paysans et quantité dont ils auraient besoin. — Consommation de blé. — Situation économique des paysans.
La situation agraire, si embrouillée en Russie, a besoin d'être mise spécialement en lumière pour que Ton puisse comprendre la lutte politique que cette question avait soulevée.
Lors de l'émancipation des paysans, en 1861, les paysans reçurent de la terre provenant en partie des domaines de la Couronne, en partie des domaines particuliers, après qu'on eut calculé que celui qui la cultivait devait, pendant trois jours par semaine, travailler pour lui-même, et pendant les autres jours cultiver la partie de terre restée entre les mains du propriétaire.
Pour la terre, on avait fixé un prix qui dépassait de 25 pour 100 le prix de vente d'alors. Une exception était faite pour les paysans des gouvernements de l'Ouest. Dans cette région, ils ne payaient rien audessus des prix de vente habituels et, lors de la révolte de Pologne en 1863, le gouvernement leur attribua en outre 41 pour 100 de la part afférente aux propriétaires polonais, pour rendre ainsi les paysans favorables aux troupes du gouvernement.
La superficie totale de la terre que les paysans se
virent attribuer s'élevait à Hl 730 000 déciatines environ. Elle fut répartie entre 23 120 000 individus du sexe masculin, ce qui représentait, en moyenne, 4,83 déciatines pour chacun. Mais la répartition se fit en réalité de façon fort inégale, de sorte que, dès le début, une partie des paysans souffrit du manque de terre.
En outre, parmi les terres de paysans, à peine 8 pour 400 étaient couvertes de bois, tandis que la superficie des domaines comprenait une moyenne de 50 pour 100 de terres boisées.
Le manque de combustible et de bois de charpente mit bientôt les paysans dans une pénible dépendance vis-à-vis des propriétaires.
Le fort accroissement de la population fit ensuite que, lors des partages de terres qui avaient lieu tous les douze ans entre les familles de paysans, le lot échéant à chacun diminuait chaque fois proportionnellement au nombre d'individus mâles.
De cette manière, la moyenne de la superficie de terre qui revenait à chaque individu mâle était tombée en 1900 à 2,76 déciatines.
Pour donner aux paysans l'occasion d'augmenter leur terre au moyen d'achats, on fonda, en 1882. la Banque agraire paysanne. Pendant les premières années, jusqu'à 1905, il avait été vendu aux paysans, par l'intermédiaire de la Banque paysanne, 7 260 000 déciatines, ce qui augmenta la superficie des terres des paysans de 6,5 pour 100, pour ces vingt-deux années réunies, tandis que l'accroissement de la population était en même temps de 1,3 pour 100 par an.
Le second moyen de porter remède à la grande pénurie de terre qui se faisait sentir dans certains endroits et particulièrement dans la zone du « Tchernoziom » (de la Terre noire), c'était la colonisation des
pays frontières peu peuplés, principalement de la Sibérie.
Tout d'abord, le gouvernement se montra peu favorable à l'émigration hors de la Russie d'Europe. En 1881, rémigration fut cependant reconnue officiellement par une ordonnance qui tendait à la contenir dans d'étroites limites.
Suivant une nouvelle loi de 1889, il fallait, pour obtenir la permission d'émigrer, le consentement de deux ministres; et, pour obtenir des secours de voyage et de première installation, l'autorisation d'un autre ministre était encore nécessaire.
En 1892, on cessa d'accorder des secours. Par suite de l'établissement du chemin de fer sibérien, l'attitude que le gouvernement avait prise par rapport à l'émigration changea. La procédure à suivre pour obtenir l'autorisation fut simplifiée et on laissa aux gouverneurs le soin de régler ces affaires. Dans les années 1885 à 1900, 1207 653 personnes, soit 6 pour 100 de l'accroissement de la population pendant cette période, avaient émigré en Sibérie.
L'essor de l'industrie vers l'année 1880 attira naturellement une partie de la population vers les villes et allégea ainsi les conditions d'existence de ceux qui restèrent dans les campagnes.
Mais on peut juger du peu d'influence que cette circonstance exerça sur la grande masse de ceux qui vivent de l'agriculture, par ce fait que si le nombre des ouvriers de fabrique était passé de 565 142 pour l'année 1860, à 1 710 773 au 1" janvier 1902, ce dernier chiffre, toutefois, ne représentait pas plus de 1 1/2 pour 100 du chiffre de la population.
Au lieu d'essayer de développer l'esprit d'initiative chez les paysans, on restreignit davantage encore leur
indépendance par l'institution des chefs de district, ou zemskië natchalnilîi, sous Alexandre III.
Par suite de cette réforme, les anciens juges paysans élus et les fonctionnaires paysans, nommés également à l'élection, avaient été remplacés par d'autres fonctionnaires choisis par le gouvernement parmi la noblesse locale, et que Ton appelait les « zemskié natchalniki » . Cette mesure eut pour effet d'opprimer les paysans par tous les moyens imaginables au profit des propriétaires, en réunissant en la personne de ces nouveaux fonctionnaires le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif, au civil, dans les campagnes.
Pour relever l'agriculture chez les paysans, le gouvernement ne fit pour ainsi dire rien, quoique leurs procédés de culture soient si primitifs qu'un orateur de la droite, à la première Douma, les ait comparés à ceux des indigènes de Java.
Le rendement de la terre est aussi très maigre et de 20 pour 100 environ au-dessous de celui des terres des propriétaires; mais, par contre, les impôts directs levés sur la terre par la Couronne, par les zemstvos et les communes se montent à un rouble 50 kopeks par déciatine pour les terres de paysans, et à 23 kopeks pour les terres de propriétaires.
Les troubles agraires qui eurent lieu en 4902 à Poltava et à Tchernigov, et qui étaient provoqués par la lamentable situation dans laquelle se trouvaient les paysans, amenèrent enfin le gouvernement à s'occuper de la question agraire, qui surprit la Russie tout autant que la guerre avec le Japon.
Dans les cinquante gouvernements de la Russie proprement dite (la Pologne exceptée), sur une superficie de 410 millions de déciatines, il y a 318 millions de terres imposées.
20G L'EVOLUTION DE LA lU'SSIE
Ces terres, en 1905, étaient réparties de la manière suivante :
Déciatines.
Terres attribuées aux paysans par l'émancipation 112 001 000
Terres achetées plus tard par les paysans .... 13 812 000 Terres de l'Église, des couvents, des villes et des
institutions publiques 7 054 000
Terres de propriétés formant environ 225 000 domaines 8U62 000
Terres de la Couronne et des apanages 94 313 000
Terres des Bachkirs 9 586 000
Total 317 928 000
11 y a lieu d'ajouter à cela les terres des Cosaques dans les gouvernements d'Astrakhan et d'Orenbourg et dans le territoire du Don, soit 19 millions, et celles des Kalmouks et des Kirghizes dans le gouvernement d'Astrakan, soit 14 millions de déciatines.
Plus de la moitié des terres cultivées se trouvent en la possession des paysans.
Dans les vingt-six gouvernements du centre, les biens de paysans aj'ant une superficie inférieure à 10 déciatines forment 55 pour 100 de l'ensemble.
L'étendue des lots attribués aux familles de paysans est très inégale suivant les gouvernements. Mais, en moyenne, 23 pour 100 de ces exploitations ont moins de 5 déciatines, tandis que 27 pour 100 d'entre elles ont de 5 à 8 déciatines.
A titre de comparaison, on peut rappeler qu'en France :
39,21 "/o des propriétés foncières comprennent moins de 1 hect. 32,08 »/o — — de 1 à. ä —