V. loUZÉFOVlTGH
Président du congrès monarcliiste de Kiev, fonctionnaire de 4« classe.
L'empereur Guillaume fit répondre au congrès de Kiev par l'entremise de son chargé d'affaires à Pétersbourg, M. de Miquel, qui adressa au président la communication suivante :
« En réponse à votre télégramme, M. de Tschirschky, sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, m'a chargé de vous faire savoir que ce télégramme est fondé sur des suppositions complètement inexactes, que l'Empereur Guillaume n'a jamais eu les intentions qu'on lui a prêtées, et que la publication de semblables nouvelles doit être attribuée à la presse tendancieuse. »
Les pogroms augmentèrent en proportion du développement que prenait TUnion du peuple russe. D'après des calculs dignes de foi, pendant les diife'rentes phases de la révolution jusqu'à l'automne de 1906, 638 pogroms avaient eu lieu, qui avaient fait des victimes dans 37 075 familles juives , comprenant ■158101 personnes; 937 d'entre elles avaient été massacrées et 1 190 grièvement blessées, et les dégâts matériels se montaient à 51 094 703 roubles (près de 133 millions de francs).
Une des manifestations les plus barbares de la politique de pogroms fut le massacre qui eut lieu Jans la petite ville de Siedlce, en Pologne. Le gouverneur général, Engelke, avait donné Tordre de procéder à des perquisitions domiciliaires, afm de connaître les habitants de cette ville qui avaient des opinions révolutionnaires. Dans une délibération préalable, le colonel Tikhanovski, commandant de la garnison, demanda que la ville fût cernée par la troupe et que l'on fît un massacre de juifs. La gendarmerie elle-même considéra ce plan comme inhumain et s'y opposa. Il n'en fut pas moins exécuté quinze jours plus tard. Le 8 septembre, l'infanterie commença la fusillade, qui fut suivie du pillage et de l'incendie. Le lendemain, trois maisons furent démolies à coups de canon. Le massacre durait depuis cinq jours, quand le gouvernement de Stolypine se décida à y mettre fin. Le nombre des morts dépassa cent, et celui des blessés atteignit un millier. Pendant tout ce temps, et quelques jours après encore, la ville demeura comme isolée du reste du monde.
Les Provinces Baltiques offraient un aspect désolé. Pendant que la révolte des paysans faisait rage, les châteaux avaient été brûlés. Ensuite, vinrent les expéditions de répression, qui dévastèrent les demeures des
paysans. Se conformant aux listes de proscription dressées d'avance, les soldats avaient fusillé les coupables et les suspects, sans interrogatoire ni jugement. Un rapport officiel d'octobre 1906 indique qu'on exécuta en Livonie mille six cent cinquante personnes.
Les récits de quelques journaux russes et étrangers jettent un jour éclatant sur les événements de cette époque et sur l'état d'esprit qui régnait dans les spbères burcaucraticiues influentes. Il va de soi que la presse se partageait en deux camps pour juger ces événements et que c'étaient naturellement les journaux libéraux qui, dans la mesure où la censure le leur permettait, faisaient entendre des paroles de blâme.
Suivant un de ces récits, un détachement d'un des régiments de cavalerie les plus connus suivait le 10 août la rue Serguievskaïa, à Pétersbourg, lorsqu'une jeune fille, qui passait à ce moment, s'écria : « Voyez comme ils galopent gaillardement, on dirait qu'ils ont pris Port-Arthur! » Un officier entendit la réflexion, tourna bride avec ses cavaliers et, saisissant l'imprudente jeune fille, la fit conduire à la caserne. Là, il commanda aux soldats de lui donner vingt-cinq coups de fouet. Quand l'ordre eut été exécuté, évanouie, le corps couvert de plaies saignantes, elle fut abandonnée aux soldats, qui, toutefois, la laissèrent tranquille.
Le i" novembre 1900^ au banquet des anciens élèves du Lycée Alexandre, qui se tient tous les ans à cette époque, un gentilhomme de la Chambre, nommé Sabourov, porta un toast à Mouromtsev et à d'autres membres de la Douma, anciens élèves du Lycée. Les assistants accueillirent si mal la proposition que Sabourov fut jeté dehors, malmené et, d'après les mêmes sources, révoqué de ses fonctions à la Chancellerie de l'Lmpire, sur la demande du ministre des finances, Kokovtsov. Le ministre des finances eut
no L'ÉVOLUTION DE LA RUSSIE
Toccasion de déclarer plii;^ tard, dans les journaux, qu'il était resté étranger à l'incident.
Une preuve significative de l'intolérance des classes supérieures, c'est le fait que, dans plusieurs gouvernements, les assemblées de la noblesse décidèrent d'exclure les membres qui avaient des idées libérales. Ceux-ci se trouvaient ainsi dépouillés du droit de prendre part à l'administration d'une partie des alTaires de la province. La noblesse de Kostroma accorda cependant, à ceux qu'on avait ainsi exclus, le droit d'assister à ses réunions, mesure qui provoqua des protestations de la part d'un grand nombre d'assemblées de la noblesse.
Mais l'événement qui produisit la plus vive stupeur pendant cette période troublée, ce fut l'attentat commis le 25 août 1906 contre Stolypine. Revêtu de l'uniforme des gendarmes, un homme pénétra dans la villa habitée par Stolypine; il portait une bombe, qui fit explosion dans le vestibule et détruisit une grande partie de la villa, tuant une trentaine de personnes, parmi lesquelles l'auteur de l'attentat avec quelquesuns de ses complices, et en blessant plusieurs autres. Mais Stolypine demeura indemne.
Le lendemain, le général Mine, célèbre depuis la sanglante répression exercée à Moscou par le régiment Séménovski, était tué d"un coup de feu à la gare de Péterhof. Après quoi, le complice de ses exploits à Moscou, le colonel Riemann, jugea prudent de passer à l'étranger.
Avant ces actes de violence, le nouveau ministère n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer sa couleur. A partir de ce moment, les plans de réformes depuis longtemps annoncés de Stolypine commencèrent à prendre forme. Il s'engagea dans la voie suivie par l'ancien régime autocratique et fit le nouvelles lois
STOLYPINE ET SA LOI n'EXCEPTION i 77
d'exception. Le para.iiraplie 87 des Lois fondamentales, qui reconnaissait au gouvernement le droit d'édicter des lois temporaires dans l'intervalle des sessions de la Douma, « si des circonstances extraordinaires le réclament impe'rieusement >, servit à le couvrir dans l'occurrence.
La première nouvelle loi d'exception avait trait à l'administration de la justice. Une ordonnance du 1" septembre institua les cours martiales. Uans les parties de l'Empire soumises à 1' « e'tat de siège » ou à r « état de protection extraordinaire ", le gouverneur ge'néral ou tout autre fonctionnaire analogue, <■ dans le cas où un crime commis par un civil est si manifeste qu'il n'est pas besoin de proce'der à une enquête, doit remettre Taccusé à la cour martiale, qui appliquera les lois de la guerre. Cette cour est compose'e d'officiers, un président et 5 membres. Immédiatement après le crime, ou au plus tard dans les vingtquatre heures, Taccusé doit être remis à la cour, qui est tenue d'examiner sur-le-champ l'affaire à huis clos et de la terminer dans les quarante-huit heures au plus tard. La sentence est exécutée séance tenante ou, au plus tard, dans un délai de vingt-quatre heures. »
Le lendemain, on édicta des mesures analogues pour les cas où l'accusé appartiendrait à l'armée ou à la flotte.
Cet oukaze ne pouvait avoir qu'un effet démoraUsant. Les expéditions de répression, envoyées dans les régions où avaient éclaté des troubles agraires, procédèrent comme en pays ennemi. D'autre part, on vit des officiers qui avaient siégé dans les cours martiales, en qualité de juges, se suicider ou devenir fous.
Mais si une mesure qui avait pour but de mettre un terme à des actes de violence était légale aux termes
du paragraphe 87 des Lois fondamentales, en raison de l'e'tat d'anarchie qui re'gnait alors, la teneur littérale de ce paragraphe ne pouvait justifier une grande partie des mesures que Stolypine prit dans la suite. Il était donc nécessaire de lui donner une interprétation en conséquence. Aussi le gouvernement déclara-t-il, dans un communiqué du 6 septembre 1906, que non seulement « des circonstances extraordinaires », mais également la nécessité pressante de ne pas différer une mesure, peuvent exiger impérieusement la promulgation d'une loi en dehors de l'approbation de la Douma. C'est cette interprétation qu'on appliqua immé diatement à la question agraire.
Après avoir encore, par deux ordonnances, abandonné en faveur des paysans une partie des domaines de l'État, par un oukaze du 18 octobre on abolit toutes les dispositions restrictives touchant les habitants des campagnes et « autres personnes des anciennes classes non privilégiées », et on leur accorda la libre accession aux fonctions publiques, en même temps que le droit de s'établir en tel lieu qu'il leur plairait. En même temps^ on abrogea la disposition qui portait que, par le fait de l'acquisition de droits supérieurs, ces personnes se trouvaient malgré elles exclues de leur condition primitive. Mais on décréta qu'au cas où elles commettraient des actes criminels, elles seraient soumises aux mêmes règlements que les membres des classes supérieures dont elles avaient acquis les droits. On fit également connaître par la même ordonnance que, dès la réunion de la Douma, on lui soumettrait un projet de loi touchant les changements nécessaires dans l'organisation de l'administration locale et des tribunaux ruraux.
Un changement profond fut apporté au droit de propriété des paysans par l'ordonnance du 22 no-
vembre. Elle tendait .î supprimer l'institution, considérée comme nationale, du c mir », en changeant le droit de propriété collective des paysans en droit de propriété individuelle : les chefs de famille, réunis en assemblées de village, pouvaient, à la pluralité des voix, décider de passer au régime de la propriété individuelle; mais, en outre, tout paysan pouvait, malgré la décision du mir, faire détacher de la communauté le lot de terre qui lui était attribué temporairement, en s'adressant aux fonctionnaires du gouvernement, aux chefs de district, qui l'y autoriseraient.
Lors de l'émancipation des serfs, en 1861, il avait été décidé que la terre échue à chacun serait répartie à nouveau tous les douze ans entre les familles de paysans, proportionnellement au nombre d'individus mâles qui les composent. Mais cette règle n'avait pas été observée partout. En outre, les paysans plus pauvres, qui n'avaient plus de chevaux de labour, ou qui n'étaient plus en état de cultiver leurs lots, les avaient abandonnés à des pa3'Sans plus aisés, qui, lors de l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, se trouvaient posséder en fait une plus grande superficie de terre qu'il ne leur en revenait légalement. La nouvelle loi favorisait ainsi les plus aisés, au détriment des paysans appauvris, et allait à rencontre de l'intention manifestée par la première Douma de donner davantage de terre aux paysans qui en manquaient.
D'autre part, la nouvelle loi, en relâchant les liens qui unissaient les paysans dans l'institution du mir, et en divisant la population des campagnes en une classe possédante aisée et en un prolétariat paysan, pouvait diminuer les demandes de terre supplémentaire et amener au gouvernement de nouveaux partisans.
Cette mesure de Stolypine a été qualifiée de coup d'Etat, même par des hommes aussi modérés que
Maxime Kovalevski. Il est évident que le paragraphe 87 des Lois fondamentales, auquel le ministre fait allusion dans son ordonnance, n'autorisait pas à agir de la sorte, car il n'existait pas de « circonstances extraordinaires i>, et la question n'était pas si urgente qu'on ne pût attendre que la représentation nationale fût de nouveau réunie. En outre, cette mesure suivait une direction diamétralement opposée à celle qu'avait prise la première Douma^ et Stolypine risquait de voir annuler par la Douma les nouvelles formes de propriété qu'il cherchait à introduire dans les campagnes, ce qui aurait provoqué une extrême confusion.
Dans cette période d' « entre Doumas », toujours sur la base du paragraphe 87, une soixantaine d'ordonnances au total furent rendues touchant les questions les plus diverses, circonstance qui jette une vive lumière sur le « régime constitutionnel » de Stolypine.
Parmi ces ordonnances, celle du 30 octobre 1906, qui étendait les droits accordés à la secte des vieuxcroyants, et aussi la nouvelle loi agraire trahissaient manifestement l'intention du gouvernement de chercher à recruter des voix pour les élections prochaines.
Mais le gouvernement ne se contenta pas de ces mesures pour augmenter ses chances de succès aux élections à la seconde Douma. Par une ordonnance du 9 octobre, défense fut faite à quiconque était au service de l'Etat de s'affdier à des fractions politiques, à des sociétés ou des associations révolutionnaires, même à celles qui, tout en ne pouvant être positivement quahfiées de révolutionnaires, indiquaient, soit par leur programme, soit par les proclamations de leurs chefs, ou par tout autre genre d'action, une tendance à combattre le gouvernement ou à engager la population à le faire.
En même temps, la qualification de t service de
l'Ltat » fut étendue à toute sorte d'emplois d'ordre subalterne, tels que le service des chemins de fer, etc. En outre, un arrêt du Se'nat décida que les juges ne pouvaient appartenir à aucun parti politique, Taffiliation d'un magistrat à un parti quelconque devant inspirer la défiance et faire naître des doutes sur son impartialité chez les personnes traduites en justice, ou qui s'adresseraient aux tribunaux, si, par hasard, le juge n'appartenait pas au même parti que la partie en cause.
Un imagina encore une innovation : les partis politiques devaient se soumettre à la formalité de la « régistration », c'est-à-dire de la légalisation. Pour commencer, on ne légalisa que 1' « Union du peuple russe », les octobristes et les partis situés entre ces lieux groupements, comme par exemple le parti de l'ordre légal. La régistration entraînait le droit de tenir des assemblées électorales et de publier des listes de candidats, mais, en outre, il devint patent, lors des élections mêmes, que, sans parler d'une quantité d'autres prérogatives, les formules officielles de bulletins de vote n'étaient remises, pour être distribuées, qu'aux partis légalisés. Cette mesure devait naturellement entraver sérieusement le recrutement des voix, vu l'état de choses régnant en Russie, où les électeurs sont encore peu au courant des opérations électorales et où les candidats ne peuvent être assez connus pour que tout le monde sache exactement leurs noms, prénoms et profession, leur domicile et leur circonscription électorale, détails dont l'inscription sur les bulletins de vote est obligatoire.
Étant donné ces dispositions du gouvernement, il n'y a pas lieu de s'étonner que le parti cadet, toujours si redouté, n'ait pas obtenu la régistration de ses statuts. Mais, ce qui témoigne d'une intolérance peu
commune, c'est que le parti de la « rénovation pacifique ». dont les fondateurs étaient au nombre des personnes que Stolypine avait tenté de faire entrer au ministère avant la dissolution de la Douma, ne put obtenir cette sanction qu'après l'avoir sollicitée à plusieurs reprises et après avoir supprimé certaines parties de ses statuts.
Bref, pour empêcher le plus possible les membres de la première Douma d'influer sur les prochaines élections et d'être élus à la seconde Douma, on les persécuta de toute manière : les gouverneurs reçurent l'ordre de surveiller étroitement les démarches des anciens députés et, en cas de nécessité, de sévir immédiatement contre eux. Dès qu'ils étaient rentrés chez eux, ils avaient été mis sous la surveillance de la police et ils étaient constamment suivis par des détectives. Le socialiste populiste Aladine fut tout particulièrement l'objet de leur attention : une demi-compagnie de soldats, la police locale, gendarmes et gardes de police, ainsi que des Cosaques, se tenaient en permanence dans la localité où il avait son domicile et se trouvaient à la gare à chaque train qui aurait pu l'amener. Mais en vain : déclinant l'imposante réception que lui avait préparée Stolypine^. Aladine préféra voyager bien tranquillement à l'étranger.
Les cent quatre-vingt-deux signataires du manifeste de Vyborg furent poursuivis, ainsi que nous l'avons dit, et devinrent de ce fait inéhgibles. On perquisitionna chez trente-trois d'entre eux; vingt-quatre furent arrêtés, cinq déportés, et on interdit en outre à beaucoup d'autres d'exercer à nouveau leurs fonctions municipales.
Mais on prit même contre d'autres notabilités appartenant à l'opposition des mesures ayant pour but de les priver à cette occasion du droit de vote.
STOI-YPINP: et sa loi DEXCEPTION 183
On engagea des poursuites contre certains d'entre eux en vertu du paragraphe 129 de la loi pénale, qui vise l'excitation à des crimes envers l'État et la désobéissance aux autorités, etc. Suivant une disposition particulière de la loi électorale russe, le seul fait de l'accusation suffisait pour priver l'accusé de son droit électoral.
D'autres personnes étaient exclues des listes électorales sous toute sorte de prétextes; parfois, à la suite d'une décision du Sénat, ces affaires étaient renvoyées en appel. C'est ce qui arriva à Maxime Kovalevski, dès que la voix publique l'eut désigné comme futur président de la Douma, et même à Milioukov, le chef présomptif des cadets. Le prrtre Pétrov^ très connu pour ses idées libérales et très estimé, fut exilé dans un cloître par le Saint-Synode; et il se soumit à la peine qui lui était infligée pour avoir fait acte de publiciste, bien que Pétersbourg l'eût choisi pour représentant.
A côté de cela, on inscrivit sur la liste électorale Krouchévane, le chef obscur du pogrom de Kichinev, membre de LUnion du peuple russe, bien qu'il eût été poursuivi pour dettes, et que, d'après la loi, il n'eût pas le droit de voter. On expulsa et on arrêta des candidats parfois quelques jours seulement avant les élections, et en maints endroits pendant la période électorale; on arrrta même des électeurs déjà élus.
Pour restreindre sur une grande échelle l'influence de l'élément démocratique et pour modifier dans un sens réactionnaire la composition des masses électorales, Stolypine eut encore recours aux interprétations du Sénat. C'était son adjoint Kryjanovski, qui s'était chargé de faire donner à la loi électorale tout ce qu'il était possible d'en tirer.
Pour accorder aux électeurs des grands propriétaires une plus grande influence dans les assemblées élec-
torales de gouvernement, il fallait restreindre l'importance des autres classes. Le Sénat complaisant rendit un arrêt décidant qu'on ne devait pas comprendre dans la classe des petits propriétaires les paysans qui avaient acquis des biens par lentremise de la Banque des paysans, car ils ne pouvaient être considérés comme possédant le cens nécessaire pour être admis dans cette classe, tant qu'ils n'auraient pas acquitté entièrement le prix des biens achetés.
Cette interprétation de la loi excluait environ 30 à 40 pour 100 des petits propriétaires et les faisait passer dans la curie rurale, qui n'élisait pas directement les électeurs au collège électoral de gouvernement, mais seulement des délégués, lesquels délégués choisissaient l'électeur qui devait voter à l'assemblée électorale.
L'ingénieux calcul qui avait donné lieu à cette interprétation du Sénat eut néanmoins peu d'effet, les petits propriétaires ayant montré la première fois peu d'intérêt pour les élections; 14 pour 100 seulement, parmi eux, avaient pris part aux élections à la première Douma.
Pour empêcher à l'avenir l'élection de représentants plus ou moins instruits des paysans, tels qu'Aladine et Anikine à la première Douma^, le Sénat décida d'exclure du nombre des électeurs de la classe rurale les personnes considérées comme appartenant à la classe des paysans, mais qui ne s'occupaient pas d'agriculture et qui n'habitaient pas à demeure dans leurs villages. Cette mesure du gouvernement fut également un coup d'épée dans l'eau, car, à la seconde Douma, onze des députés élus par les électeurs paysans possédaient une haute culture intellectuelle.
Pour restreindre l'élément démocratique dans le corps électoral des villes, le Sénat décida que les ou-
vriers de fabrique, même s'ils avaient un domicile particulier et se trouvaient ainsi en droit de prendre part aux opérations électorales de la curie urbaine, ne pouvaient voter que dans la curie électorale des ouvriers de fabrique, de même que les ouvriers de chemin de fer occupant un domicile particulier ne pouvaient plus être comptés parmi les ouvriers de fabrique.
On y ajouta une interprétation sur ce qu'il fallait entendre par un « domicile particulier » . Au total, l'effet fut insignifiant; il arriva même, au contraire, que, dans certaines villes, le nombre des électeurs augmenta. Ce fait provenait, dit-on^ de ce que les ouvriers de chemin de fer ayant un domicile particulier devaient être inscrits au nombre des électeurs de la curie urbaine. Toutefois, Saint-Pétersbourg et Varsovie donnèrent un résultat différent; 20 000 personnes dans la première ville et 25 000 dans la seconde perdirent leurs droits électoraux.
Enfln, Kryjanovski étendit sa sollicitude aux nationalités non russes. Il télégraphia au gouverneur militaire du territoire de Sémirêtchensk (Asie centrale) que, suivant la loi, seules les personnes possédant la langue russe pouvaient être élues membres de la Douma, et qu'on ne pouvait pas non plus choisir comme électeurs des personnes ne parlant pas le russe. De cette manière, toute la population kirghize du territoire de Sémirêtchensk fut privée du droit que lui avait reconnu la loi électorale d'envoyer un député à la Douma, en plus des deux députés que la population russe de l'endroit avait le droit de nommer.
Mais on ne dédaigna pas non plus des moyens moins radicaux. On jugea à propos de mêler TÉglise à la lutte électorale. Le Saint-Synode adressa un mandement aux membres du clergé orthodoxe, « les invitant à y prendre une part active et, en leur qualité de
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pasteurs des âmes, à assurer la direction du mouvement électoral, de façon qu'on pût élire de dignes représentants de la nation ».
Le haut clergé chercha d'ailleurs en général à se conformer de la façon la plus énergique à ces prescriptions. L'évoque de Minsk adressa une circulaire à ses suhordonnés, pour leur recommander de prélever sur les fonds des paroisses les sommes nécessaires pour mener à bien la campagne électorale et venir en aide aux électeurs qui n'auraient pas assez de ressources pour se rendre au chef-lieu de la circonscription électorale. En outre, si, contre toute prévision, le parti polonais l'emportait aux élections, les prêtres devraient en indiquer immédiatement la cause à l'évèque.
Enfin, la circulaire leur enjoignait d'observer si, dans les listes des grands propriétaires, on n'introduirait pas des noms de tenanciers polonais, et d'en rendre compte à la chancellerie de l'évèché, qui veillerait à ce que ces personnes fussent exclues.
L'évéque de Simbirsk fit insérer dans les journaux ecclésiastiques le programme de l'Union du peuple russe, accompagné de l'exhortation suivante : « Nous désirons que notre clergé fasse connaître à ses paroissiens l'Union du peuple russe, afin de les faire entrer dans cette Union et d "empêcher l'inlluence que pourraient prendre sur eux les représentants et les agitateurs des différents partis politiques qui sèment la révolte et font miroiter aux yeux du peuple des promesses qu'ils ne pourront réaliser, parce qu'ils laissent de côté les bases de la vie de l'État russe : TOrthodoxie, l'Autocratie et le Nationalisme. »
Dans son zèle à répondre aux désirs de l'évéque, il arriva que. dans son sermon, un prêtre laissa tomber ces paroles édifiantes : « Quest-ce la liberté"? — C'est la corruption qui vient du diable. Ceux qui désirent la
liberté, ce sont les juifs qui veulent répandre leur foi religieuse. De plus, ils sont vendus aux Japonais. Il y a même des agitateurs qui ressemblent au dial)le ou à ses suppôts. Les agitateurs sont de la même sorte qu'Aladine. Et, sachez-le tous, ces juifs et ces agitateurs veulent établir en Russie un vaste harem. »
Dans plusieurs paities de l'Empire^ d'autres prêtres tentèrent même de faire de la propagande pendant le service divin, en faveur de l'Union du peuple russe, mais furent souvent accueillis par des cris d'indignation de la part de leurs paroissiens. Le clergé suivit fidèlement l'injonction qui lui était donnée de ne pas manquer de voter, et dans les assemblées électorales des petits propriétaires, où les prêtres, en qualité de représentants des terres de l'Église, avaient le droit de vote, ils prirent souvent part au vote, en bien plus grand nombre que les autres électeurs réunis. Et pourtant, le résultat fut le plus ordinairement que les candidats libéraux, et dans le nombre quelques prêtres, recueillirent la majorité des voix.
Avec le concours de Goutchkov, Stolj'pine tenta de former un parti de gouvernement composé d'octobristes et d'une réunion de monarchistes, connue alors sous le nom de & noblesse unifiée de Russie » , traînant à sa remorque « l'Union du peuple russe » .
» L'ardent patriotisme » de chacun devait servir de lien entre ces divers éléments, et le mot de ralliement était la prédominance de la nationalité grand-russe sur toutes les autres.
Une presse gouvernementale fut fondée à cet effet. Le journal Rossiia, qui succéda au Rousskoé Gosoudarstvo de Witte, devait en prendre la direction, et une quantité de journaux gouvernementaux, qui ne devaient avoir qu'une existence éphémère, furent créés moyennant une dépense d'un million de roubles.
On poursuivit en même temps la presse progressiste de tendances libérales. Dans le dernier semestre de 1906, deux cent soixante journaux avaient été supprimés et deux cent sept directeurs de journaux avaient été l'objet de poursuites; pendant le mois de janvier 1907, au moment où la campagne électorale battait son plein, on supprima encore soixante-dix-sept publications périodiques et l'on poursuivit soixante directeurs.
En même temps, on enjoignit aux gouverneurs de lire attentivement le contenu de la Rossiia, comme étant l'expression de l'opinion du gouvernement, et aux autorités locales de veiller avec soin à ce qu'on ne laissât pas les journaux d'opposition se répandre dans les campagnes.
Une modification complète de la loi électorale fut proposée par la « noblesse unifiée », mais rencontra de la résistance dans la partie la plus libérale de la bureaucratie et dans le centre du Conseil de l'Empire, et cette modification fut par suite repoussée.
Vigoureusement appuyés par le gouvernement, les partis légalisés, et en particulier 1' « Union du peuple russe » et les octobristes, se préparèrent à la lutte électorale. Ces derniers révisèrent leur programme dans un sens plus radical, afin de le mettre davantage au goût du public. Voici ce que renfermait ce nouveau programme : « Le Tsar gouverne conjointement avec la représentation nationale élue au suffrage universel; la quantité de terre des paysans sera augmentée et, en cas de besoin, on aura recours à l'expropriation. On présentera une loi de protection des ouvriers. La liberté individuelle sera garantie par la loi, et toutes les nationalités seront rendues égales en droits. »
Malgré les belles paroles du programme, Goutchkov, président du comité central du parti, avait, dans un article inséré dans le Novoé Vrétiiia^ pris la défense du
gouvernement et approuvé les mesures incunstitutionnelles et notamment les cours martiales. Une polémique s'engagea à la suite de cet article entre Goutchkov, le prince Eugène Troubetskoï et D. Chipov. Troubetskoï soutenait cette opinion que les cours martiales et la peine de mort ne diminuent pas le nombre des attentats, mais les augmentent au contraire; et il considérait comme nécessaire une réunion des partis du centre, des cadets et des membres du parti de la « rénovation pacifique » pour sauver la civilisation russe et les principes constitutionnels; mais le prince Troubetskoï considérait une entente avec Goutchkov comme absolument impossible.
Chipov faisait remarquer que les octobristes avaient jusque-là défendu l'opinion que l'œuvre de réformes ne pourrait s'accomplir que par la coopération du gouvernement avec la représentation nationale, et que, lorsqu'au commencement de l'année le ministère Witte était retourné « à l'absolutisme et aux traditions du bon plaisir administratif », les octobristes avaient déclaré publiquement qu'il leur était tout à fait impossible de lui accorder leur appui.
Aussi Chipov estimait-il que les octobristes ne pouvaient désormais se solidariser avec le ministère Stolypine^ avec le ministère de la dissolution de la Douma, dont la politique ne pouvait être que réactionnaire, ce dont témoignaient les actes d'arbitraire administratif commis journellement par le ministère.
Mais, aucune protestation ne s'étant élevée du sein du parti octobriste contre les idées émises par Goutchkov, Chipov se sépara de ce groupe et se joignit plus tard à celui de la « rénovation pacifique ».
Le programme de ce dernier parti insistait principalement sur la nécessité de combattre aussi bien les assassinats politiques que les exécutions politiques,
et de s'opposer à tout terrorisme sanglant, à celui Je la révolution comme à celui du gouvernement. Le parti de la re'novation pacifique ne se distinguait pas beaucoup sous ce rapport du parti des réformes démocratiques (Maxime Kovalevskij. Dans la question agraire, il était partisan du principe de l'expropriation, mais désirait qu'on ne l'appliquât qu'à l'occasion, pour remédier aux plus graves dilTérends; au point de vue de la tactique, le parti écartait toute idée d'entente avec l'extrème-gauche, mais il était en même temps l'adversaire irréconciliable de tout gouvernement inconstitutionnel.
Gomme on pouvait s'y attendre, les cadets se virent refuser la permission de tenir des réunions en Russie; c'est pourquoi ils retournèrent en Finlande et se réunirent à Helsingfors.
11 fut dit dans cette réunion, au sujet du manifeste de Vyborg, que l'idée d'une résistance passive ne pouvait être réalisée actuellement sous la forme d'un vaste mouvement organisé, et qu'en conséquence le parti devait consacrer toutes ses forces à la campagne électorale, en dépit des obstacles que le gouvernement semait sur son chemin. L'adresse par laquelle la première Douma avait répondu au discours du trône devait servir de base à la proclamation électorale du parti cadet.
Malgré tout ce que le gouvernement avait fait pour empêcher l'entrée à la Douma de l'élément d'opposition, Stolypine déclara cependant au correspondant du Times, dans une interview qui parut le 14 janvier 1907, que le gouvernement n'exerçait aucune pression sur les électeurs et que les élections en Russie ne se distingueraient en aucune façon des élections faites dans n'importe quel pays constitutionnel. Il assura, en
outre, que le gouvernement, en ce qui concernait le budget, suivrait strictement la loi qui autorisait à fixer chaque mois un douzième provisoire, en prenant pour base le budget de l'année précédente. Enfin, il affirma même que son plus vif désir était de mettre fin au régime bureaucratique, de concert avec la Douma, et que les bruits relatifs à une intention du gouvernement de dissoudre la seconde Douma étaient un infâme mensonge: que le gouvernement n'avait même jamais songé à faire un coup d'État quelconque.
Dans sa politique à l'égard des zemstvos, Stolj'pine suivit les traditions du temps de Plehve. On révoqua un grand nombre d'instituteurs, d'agronomes, de géomètres, de médecins, etc., en invoquant comme raison qu'on ne pouvait avoir confiance en eux au point de vue politique. On usa du même procédé à l'égard des membres et des présidents des zemstvos. Le gouvernement réussit de cette manière à paralyser le fonctionnement de toute l'institution des zemstvos, et les écoles et les hôpitaux furent fermés dans beaucoup d'endroits; mais ce qui contribua également à produire ce résultat, ce fut la dépression économique qui régnait dans l'Empire; les impôts dus aux zemstvos ne rentraient pas.
En général, ce n'étaient pas les paysans affamés qui demeuraient redevables de leurs contributions, mais bien les propriétaires, et surtout les grands propriétaires. La police recouvra impitoyablement, chez les petites gens sans défense, le reliquat de ce qui était dû, tant sur les impôts des zemstvos, que sur ceux de la Couronne.
Mais les gens influents refusèrent de payer, et cela impunément, et, fait qui caractérise bien la Russie, il y avait des gens qui, depuis quarante ans qu'existait l'institution des zemstvos, n'avaient jamais acquitté
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les contributions votées par ceux-ci, et, sur la liste de ces personnes, se trouvaient des noms appartenant aux premières familles de Russie.
Ainsi, ce furent les grands propriétaires qui devancèrent les paysans dans le refus de l'impôt et qui forcèrent finalement le gouvernement à recourir à des mesures de rigueur, lors des recouvrements d'août et de septembre.
Les finances de la Russie avaient été, en effet, complètement désorganisées par la guerre et les troubles intérieurs, et l'on se trouvait encore en face de sérieuses difficultés, malgré lénorme emprunt de 2 milliards 250 millions de francs qui avait été conclu au printemps.
L'état des finances est exposé de la façon la plus claire dans la lettre adressée en septembre i 906 par le ministre des finances Kokovtsov au président du Conseil. Le ministre insiste sur la pressante nécessité de restreindre les dépenses et dépeint ainsi la situation :
« L'année 1906 a débuté dans des conditions qui ne s'étaient pas vues depuis de longues années : nous avons au budget un déficit de 481 millions de roubles. A ce déficit s'ajoute encore une somme de 180 millions représentant les dépenses non soldées de l'année 1905; pendant l'année courante, nous avons aussi à couvrir un emprunt à court terme de 150 millions, conclu également en 1905. Pour faire face à ces besoins, qui atteignaient 811 millions, nous avons conclu, au mois d'avril de cette année, un emprunt extérieur au taux de 5 pour 100, qui a produit une somme nette de 677 millions, déduction faite des intérêts de cette année, des droits de timbre et autres frais. En outre, les restrictions apportées à nos dépenses, en partie en avril, en partie en vertu de la nouvelle loi adoptée à la Douma, ont donné 20 millions, et le fonds spécial
translëré au compte de la Couronne, et qui continue à rentrer, s'élève à environ 5 millions. De plus, l'emprunt intérieur réalisé par les Caisses d'épargne, sans tenir compte des intérêts, est venu augmenter de 34 millions les recettes de l'État, et enfin les sept derniers mois ont donné une plus-value inattendue de 400 millions. Toutes ces recettes forment une somme de 836 millions de roubles, qui, avec un excédent d'environ 25 millions, arriverait à couvrir le déficit de l'année courante et les dettes impayées de l'année précédente.
ï En attendant, après la fixation du budget, on avait consenti toute une série de dépenses extraordinaires se montant au total à 50 millions. D'autre part, la nécessité de venir au secours des populations éprouvées par la famine exigea une somme de 100 millions, sur laquelle le ministre de l'intérieur a dépensé dans l'année courante 70 millions.
« Il en résulte que le déficit, déduction faite de l'excédent précité, a atteint 95 millions. Cette somme menace même, depuis ces derniers jours, de s'accroître beaucoup. Le gouvernement japonais réclame pour l'entretien des prisonniers de guerre une indemnité dépassant de plus de 25 millions la somme prévue par nous au budget. Le ministère de la guerre réclamait avant-hier une augmentation de crédits de 16 millions et demi et ajoutait que, pour l'entretien des troupes envoyées pour réprimer les troubles dans les diverses parties de l'Empire, il manquait environ 3 millions par mois, ce qui, pendant les quatre mois qui restent encore à courir jusqu'à la fin de l'année, fera en tout environ 8 millions (1). »
(1) Ce chiffre, qui surprend, a été emprunté au rapport du ministre reproduit ici.
« En outre, les dépenses occasionnées par la famine, et qui ont été calculées au plus juste^ viendront encore exiger 30 millions environ, dont 10 millions seront nécessaires dans le cours de la présente année.
« Si nous additionnons maintenant toutes les sommes ci-dessus (95 -f 25 -f 16 1/2 + 8 + 10 millions de roubles) sans compter les dépenses imprévues encore possibles, nous obtenons un déficit colossal d'environ 155 millions. Pour faire face à ces besoins, nous n'avons que deux moyens à notre disposition : une extrc'me limitation de nos dépenses, ou une augmentation de nos recettes.
I Étant donné que nous avons déjà, dans le cours de cette année, procédé par deux fois à d'importantes réductions dans notre budget, nous ne pouvons guère espérer encore quelque chose de ce côté. L'autre moyen, à savoir l'augmentation de nos revenus, ne donne pas davantage d'espoir.
t Nous vivons dans de telles conditions qu'une partie de notre pays est éprouvée par la famine; une grande partie même en souffre pour la seconde fois, après la mauvaise récolte de l'an passé.
< Si, jusqu'ici, nos recettes ne se sont pas encore ressenties de la famine, cela ne tardera pas à arriver. Je ne vois, à cet égard, qu'un moyen possible, et ce moyen consiste à mettre une digue au flot toujours montant des demandes de crédits adressées au Trésor de l'Empire; si ces conditions ne sont pas remplies, l'avoue mon impuissance à satisfaire aux exigences qu'on m'impose, et je déclare franchement que je refuse de continuer à diriger les finances de l'Etat si le Trésor de l'Empire consent un crédit pour de nouvelles dépenses sans disposer des moyens nécessaires pour le couvrir. L'expérience de l'année écoulée
prouve d'une manière frappante l'impossibilité d'agir de la sorte. »
Afin de de'montrer encore plus complètement la gène financière du paj'S, le ministre des finances remit, un peu plus tard, au président du Conseil, par surcroît de précaution, la lettre suivante :
« La situation du Trésor est si précaire qu'elle réclame la plus grande prudence sous le rapport des dépenses, car c'est seulement à cette condition qu'on peut espérer établir le budget sans déficit notable.
« Malgré cela^ plusieurs ressorts s'adressent au ministre des finances pour lui demander de nouveaux et très importants crédits, tout en réclamant le rétablissement d'autres crédits qui, par suite de la guerre, ont été rayés des budgets de 1905 et de 1906. Et cependant il est impossible de faire droit à de telles demandes. Les frais énormes causés par la guerre avec le Japon grèvent le budget de nouvelles dépenses se montant à 95 millions de roubles pour les intérêts et le remboursement partiel des emprunts de 1904 et de 1906.
« La situation économique du pays s'est trouvée en même temps gravement ébranlée, par suite d'abord de l'éloignement de leurs foyers de plusieurs centaines de milliers d'hommes de la réserve, détournés des paisibles travaux de l'agriculture, puis des perturbations apportées par la guerre dans le trafic des chemins de fer, et enfin des troubles intérieurs qui se sont produits depuis lors, et qui ne sont pas encore terminés.
« Ces troubles ont eu pour la vie économique du pays des effets plus pernicieux que la guerre ellemême^ comme on peut s'en rendre compte notamment par les cours des valeurs de bourse qui ne sont jamais tombés aussi bas qu'à présent.
€ La continuation d'un tel état de choses dans l'Em-
pire russe menace d'entraîner les plus graves complications. Si cette période troublée se prolonge, on ne pourra môme pas pourvoir aux besoins les plus pressants, les plus impérieux.
t On pourrait compter que le budget de l'année courante se soldera par un déficit de 481 millions, mais en réalité la différence entre les dépenses et les recettes atteindra sûrement un chilTreplus élevé, étant donné que les troubles agraires, qui continuent dans beaucoup de régions, et les mauvaises récoltes qui se sont produites dans un certain nombre de gouvernements, influent sûrement d^une manière défavorable sur les recettes du Trésor, en môme temps que l'État supportera la charge des secours à distribuer aux victimes de la famine.
« En outre, la confection du budget de 1907 sera rendue encore plus difficile par ce fait que l'année prochaine verra cesser complètement les versements de redevances des paysans pour le rachat des terres, ce qui diminuera les revenus du Trésor de 35 à 40 millions environ. Enfin, il ne faut pas oublier que les dépenses résultant de la guerre japonaise seront loin d>Hre complètement payées dans le cours de cette année, et que le changement qui s'est opéré dans la situation politique oblige la Russie à renforcer sa puissance miUtaire en Extrême-Orient, à reconstituer son armée, à renouveler son matériel de guerre, et même à exécuter un vaste programme de constructions navales.
< Nous voyons donc de graves obstacles se dresser devant nous pour arriver à équilibrer le budget de
« D'autre part, le dernier emprunt a été négocié avec les plus grandes difficultés et à des conditions extrêmement désavantageuses. Et, de plus, malgré
l'énormité de la somme empruntée, le montant n'en a pas suffi à couvrir le déficit de 1905 et les dépenses de liquidation de la guerre. La conclusion d'un nouvel emprunt 4905-4907, aussi bien dans le pays même qu'à l'étranger, est actuellement irréalisable, autant par suite de l'état général du marché financier qu'en raison de l'instabilité de la situation intérieure.
t Pour arriver à clore sans déficit le budget de 4907, il ne reste donc qu'à créer de nouveaux impôts ou à accueillir avec plus de parcimonie les demandes de crédits présentées par les différents départements.
« Mais de nouveaux impôts seront difficiles à réaliser dans le cours de l'année 4907 et ne donneront que de maigres résultats. La seule ressource qui nous reste est donc de restreindre toutes les dépenses de manière à arriver à couvrir les dépenses ordinaires et, si possible, les dépenses extraordinaires. Pour cela, il est nécessaire, non seulement d'éviter toute augmentation de crédits sur le budget de 4906, mais encore de soumettre les dépenses de tous les départements à une complète révision en vue de les diminuer. »
Un nouveau budget n'ayant pu être établi avec le consentement de la Douma, on aurait dû, pour se conformer aux Lois fondamentales, établir ce budget par douzièmes, pour un mois à la fois, en se réglant sur le budget de l'année précédente, mais avec l'adjonction des autres dépenses résultant des nouvelles lois ou ordonnances. Malgré cela, et en dépit des assurances données par Stolypine à la presse étrangère sur la loyauté constitutionnelle du gouvernement, on établit pour une période de trois mois, dès le début de Tannée 4907, un budget qui comportait une augmentation de dépenses de 64 millions, dont une grande partie était affectée à des frais de police.
Comme nous l'avons dit plus haut, la Douma avait accordé 15 millions pour combattre la famine, tout d'abord par des distributions de semences. Après la dissolution de la Douma, le gouvernement alloua encore 55 millions. Les achats de céréales furent négociés par l'adjoint du ministre de l'intérieur, Gourko. Il donna sans garantie toute la fourniture, avec un à-compte de 800 000 roubles, à un Suédois nommé Lidwall, connu comme entrepreneur de maisons de jeu et de cafés-chantants, qui lui avait été recommandé par une couturière nommée Mme Esther, et qui sétait procuré, moyennant une reconnaissance de 25000 francs, une recommandation du gouverneur de Nijni-Novgorod, le baron Frédériks. Le scandale fut dévoilé par la presse libérale, mais Gourko fut chaudement défendu par l'Union du peuple russe.
Néanmoins, on institua une commission d'enquête, et le soin de secourir les victimes de la famine dans les provinces fut retiré à Gourko. La commission constata que les révélations de la presse étaient exactes, et aussi que, sur les 160 000 tonnes de grains pour lesquelles Gourko avait traité, Lidvall n'était prêt à livrer que 4 000 tonnes; encore cette quantité était-elle de qualité inférieure. A la suite de ces constatations, on accorda, sur sa demande, un congé à Gourko, et l'affaire fut transmise au premier département du Conseil de l'Empire, pour qu'il prît telles mesures qu'il jugerail nécessaires. Le département fit mettre Gourko en accusation.
On découvrit également dans Tadministration de la marine une quantité de malversations, ce qui amena la retraite du ministre de la marine, Birilev, et son remplacement par l'amiral Dikov. On réorganisa en même temps le ministère de la marine.
Les revers subis pendant la guerre japonaise donnèrent lieu, à un grand nombre de procès. C'est ainsi que Nébogatov, qui avait capitulé avec une division de la flotte, fut condamné à dix ans de forteresse. Le commandant des troupes de Port-Arthur, Stoessel, ainsi que les généraux Fok et Reass, furent traduits devant un conseil de guerre.
Les désordres et les révoltes qui se produisirent dans l'Empire, amenèrent des procès, qui se distinguèrent presque tous par le fait que les avocats de la défense se virent refuser la permission de jeter une lumière complète sur les faits de Taccusation et d'y répondre.
Et en dépit de toutes les révélations faites à la première Douma sur la politique de pogroms, des symptômes de cette politique apparaissaient constamment. Le 44 février, un pogrom éclata de nouveau à Odessa (un des sièges de prédilection de l'Union du peuple russe;. Ce fut seulement au bout de quatre jours, et après que les consuls des puissances étrangères eurent fait à qui de droit des représentations sur la situation critique des étrangers, que le gouvernement donna ordre au général Kaulbars de faire cesser le pogrom. Une tentative d'assassinat fut dirigée par l'Union du peuple russe contre le comte Witte. C'était le seul ministre de valeur qui se fût opposé d'une façon effective à la politique de pogroms, seule raison d'être de l'Union du peuple russe.
L'attentat contre le président du conseil Stolypine n'avait pas été exécuté par le parti socialiste-révolutionnaire, mais par une nouvelle organisation dont les membres se donnaient le nom de « maximalistes ». Leur programme tendait à réaliser immédiatement les exigences maxima du socialisme. La plupart des
eOO LEVOLUTION DE LA RUSSIE
attentats et des vols à main armée, qu'on appelait des « expropriations », et qui avaient ^té exécutés avec succès pendant l'automne de 1906, étaient l'œuvre des maximalistes. Suivant une communication officielle, le montant des sommes « expropriées » dans un but révolutionnaire atteignait, en novembre 4906, environ 3 millions de roubles.
Les plus fortes sommes dont s'emparèrent les maximalistes furent les suivantes : 80 000 roubles lors du pillage d'une banque, à Kiev; 250000 roubles, dans l'attaque d'un train, à Oufa; 360 000 roubles au moyen d'une bombe lancée contre un convoi d'argent à Pétersbourg, le 27 octobre, en plein jour, dans une petite rue appelée « Fonarny Péréoulok » ; enfin le 8 novembre^ à la station de Rogov, le train-poste de Vienne à Varsovie, qui transportait un million de roubles, fut arrêté par une bande d'une centaine d'hommes qui, en vingt minutes, fouillèrent les plis chargés et s'emparèrent d'une somme importante.
L' <t organisation de combat t des socialistes-révolutionnaires, qui avait à sa tête l'agent provocateur Azev, s'était dissoute pendant l'automne, mais était remplacée par deux « colonnes volantes » qui opéraient isolément.
L'une d'elles tua, le 22 décembre 1906, le comte Ignatiev. qui, depuis la mort de Trépov (septembre), était considéré comme le principal inspirateur de la politique réactionnaire à la cour, et cette même colonne volante organisa, le 3 janvier 1907. le meurtre du préfet de Pétersbourg, Von der Launitz, complice aux yeux des révolutionnaires des tortures infligées à Maria Spiridonova, qui avait tiré sur un fonctionnaire à Tambov.
La seconde colonne, celle du nord, mit à mort le procureur général militaire Pavlov, l'âme des Cours martiales, ainsi que le chef de l'administration des
prisons, Maximovski, responsable des tortures que l'on faisait subir aux détenus politiques dans les prisons.
Mais une quantité d'attentats projetés avaient échoué grâce aux dénonciations du provocateur Azev; entre autres, un attentat dirigé contre le grand-duc Nicolas Nikolaévitch et deux contre le Tsar, dont les révolutionnaires prétendaient que Tinitiative remontait à ce même Azev, l'infâme agent du gouvernement.
Les attentats et les dénonciations amenèrent, comme toujours, des perquisitions domiciliaires et des arrestations en masse. C'est ainsi que le nombre des perquisitions qui eurent lieu à Pétersbourg, du 13 au 16 décembre 1906, s'éleva à 400.