‹ L'évolution de la Russie, pendant les années 1904-1907;Chapitre 11 sur 27 · de 5 à · texte numérisé non relu

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Mais il y a aussi en Russie un certain nombre de gros cultivateurs qui ont acheté de la terre dans les gouvernements de l'Est, alors qu'elle était encore à bon marché. 11 paraît qu'il y a encore 20 000 paysans qui posséderaient chacun plusieurs centaines de déciatines, quelques milliers qui en posséderaient 1 000, et que certains paysans auraient jusqu'à 50 000 et même 400000 déciatines.

La terre appartenant aux paysans était cultivée en 1895 par 40 millions dïndividus du sexe masculin et se montait ainsi en moyenne par tête à 2,76 déciatines de terre provenant de l'émancipation, plus 0,34 résultant d'achats postérieurs, soit un total de 3,40 déciatines, c'est-à-dire que le lot de chacun avait diminué de 36 pour 400 (4 ).

Si Ton fait abstraction des trois gouvernements des Provinces Baltiques, où l'état de choses dilTère sous beaucoup de rapports de celui qui règne dans le reste de la Russie, les 47 gouvernements restants, relativement aux conditions de travail^ peuvent se répartir en trois groupes :

1" La région industrielle, où 59,4 pour 400 des habitants s'occupent d'agriculture, et où 49,5 pour 400 sur ce nombre trouvent à gagner leur vie à côté de l'agriculture;

'2" Le centre, à population très dense, avec 77,4 pour 400 d'agriculteurs, dont 9 pour 400 peuvent trouver à s'occuper en dehors de l'agriculture:

3" Enfin, les régions Irontières, à population très

(1) Aax États-Unis, on compte 4,40 déciatines par tête d'iiabitant appartenant à la classe agricole; en Angleterre 2,82; au Danemark t,~i); en France 1,81; en Allemagne 1,75, d'où il ressort que le manque de terre en Russie provient plutôt de l'état dans lequel se trouve la terre que d'une insufGsance absolue de superficie.

clair!«emée, qui, par suite, souffrent moins du manque de terre et qui offrent évenUiellement des chances accessoires de gain à la population agricole.

Sur la superficie revenant à chaque individu mule, environ la moitié, soit 1,5 déciatine, se compose de terre labourable, mais un travailleur adulte ne trouve pas à s'occuper suffisamment sur la petite superficie qu'il a à cultiver d'après ce calcul.

Suivant une estimation^ 40 pour 100 seulement des travailleurs valides parviennent à s'employer, mais 60 pour 100 seraient dans la nécessité de chercher ailleurs un travail qui, d'après ce que nous avons vu plus haut, ne s'offre pas à eux.

Pour compenser la perte proportionnelle de terre causée par l'accroissement de la population et subvenir à leur existence, les paysans ont affermé sur une grande échelle des terres des domaines de la Couronne et des propriétés privées.

Le plus souvent, les locations ne se font que pour une année à la fois. Mais plus le besoin de terre des paysans est devenu grand, plus les prix de location se sont naturellement élevés, de telle sorte que dans le Tchernoziom par exemple, étant donné le prix des fermages, le paysan se trouve en perte.

La somme des revenus que la Couronne et les propriétaires tirent des fermages, s'élève à plus de 100 millions de roubles par an pour 25 millions de déciatines, dont 6 574000 appartiennent à la Couronne.

Il va de soi que, dans la majeure partie des cas, la redevance se paie en travaux agricoles exécutés par les paysans sur les domaines des propriétaires qui font de l'agriculture pour leur propre compte.

Suivant des calculs établis par Sokovnine pour 46 gouvernements et se rapportant aux années 1883 à 1900, le produit brut d'une déciatine de terre de pay-

san idëduction faite de la semence nécessaire, qui est de 19,2 pour lOOj atteint 24 roubles 68 kopeks, et celui d'une déciatine alTerme'e est de 16 roubles 78 kopeks.

l'our labour, ensemencement et moisson d'une déciatine, le propriétaire paie 15 roubles (40 francs; de main-d'œuvre.

Suivant d'autres calculs, la terre de paysan, d'après une moyenne établie sur la terre labourable et sur les autres terres, donne comme revenu 8 roubles 99 kopeks. C'est en s'appuyant sur cette dernière donnée que le ministre de l'agriculture lermolov a tiré cette déduction qu'il était plus avantageux pour les paysans de travailler moyennant salaire sur les terres des propriétaires, que de faire de la culture pour leur propre compte et que, par suite, l'abandon de nouvelles terres aux paysans équivaudrait à leur ruine.

Toutefois, les données de l'auteur précité doivent être plus sûres et il est évident que les calculs de lermolov, même sous d'autres rapports, sont empreints de partialité en faveur des propriétaires.

C'est sur ces données que s'appuya néanmoins le gouvernement dans son communiqué du 3 juillet 1906, qui conduisit finalement à la dissolution de la première Douma.

Suivant des calculs ayant pour base les données de Sokovnine, la culture des céréales en Russie produirait environ 35 millions de roubles de plus qu'à présent, si toute la terre était possédée par les paysans, en tenant compte dans ce calcul de cette circonstance que les terres des propriétaires sont actuellement en meilleur état et donnent des récoltes de 20 pour 100 plus abondantes que celles des paysans. Mais on a supputé en même temps que la culture des céréales serait faite sur une plus grande échelle que maintenant, parce que les

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paysans appliciiieraicnt sur les cliamps des domaines leur système de culture, qui attribue à la culture des céréales une plus grande superficie de terre que le système des propriétaires. En elTet, 40 pour 100 des terres cultivées par les paysans sont affectés à la culture des différentes céréales, tandis que, dans les domaines particuliers, cette proportion n'est que de 24 pour 100.

Ainsi, sur les 38685 000 déciatines de terres cultivées pour leur propre compte par les propriétaires, 9 353 000 seulement sont emblavées en céréales, tandis que, sur les 140000 000 de déciatines cultivées par les paj'sans, la superficie emblavée en céréales atteint 61984000 déciatines.

Mais ces deux calculs ne sont qu'approximatifs et ont été dressés dans un but politique, pour soutenir l'une ou l'autre solution de la question agraire.

Le rendement agricole, dans les 50 gouvernements de la Russie d'Europe, est représenté par les chiffres suivants :

Roubles.

Pour les céréales 1 458 411 000

Pour les plantes destinées au commerce et à

l'industrie 438 223 000

Pour l'élevage du bétail 76â 400 000

Pour les autres branches de l'agriculture. . . . 133 400 000

Total 2 792 436 000

Sur ce chiffre, il revient aux propriétaires environ 500 millions de roubles et aux paysans 4 300 millions. La culture paysanne jouerait ainsi pour l'État un rôle plus important au point de vue économique que celle des propriétaires.

L'état actuel de l'élevage du bétail en Russie et son recul continu pendant la dernière moitié du siècle

LA QUESTION AGRAIRE 2il

ressortent nettement des chiffres ci-dessous, publiés par Tsyboulski.

Il y avait, dans les années ci-dessous indiquées, le nombre suivant de têtes de bétail par 1 000 déciatines :

Années. Chevaux. Vaches. Moutons. Porcs.

Le chilTre relativement élevé des chevaux s'explique par ce fait que le nombre des petits propriétaires, c'est-à-dire principalement des paysans possédant la terre en commun, est très grand par rapport à celui des autres propriétaires de terre (i).

Le nombre absolu de bétail, en 1900, était le suivant :

Chevaux. Vaches. Moutons. Porcs.

Propriétaires. 3 009 543 6 031456 9 473 184 1880 848 Pavsans 16 672 226 26 881772 40 170 226 9 489 663

Total... 19 681769 32 913 228 49 643 410 11370 511

La récolte de blé, déduction faite de la semence, pour les 50 gouvernements de la Russie d'Europe, est en moyenne de 500 kilos par déciatine et, suivant une autre donnée, d'environ 550, tandis qu'elle est en France d'environ 1 300 kilos et en Allemagne de 1 200 kilos pour la même superficie.

Ce rendement peu élevé de l'agriculture russe a con-

{i) Dans les 26 gouvernements du centre en Russie, 53 pour 100 de la superficie sont partagés en lots de moins de 10 déciatines, tandis qu'en Allemagne le cliilfre correspondant est 27 poui" 100 et en Franco 35 pour 100.

duit à rechercher s'il ne serait pas possible de remédier à la pauvreté des paysans par la simple application de meilleurs systèmes de culture. On a tout d'abord pensé à la culture en prairies et à l'abandon des villages, alin de remédier à Tiiiconvénient du morcellement des terres en une infinité de petites parcelles, pratique qui rend l'exploitation agricole plus difficile.

En ce qui concerne les prairies, l'expérience faite dans le gouvernement de Moscou a montré que l'application régulière de ce genre de culture n'est possible sur la terre commune des paysans que dans les régions où le lot attribué à chaque famille n'est pas inférieur à 9 déciatines, et que son application ne peut être qu'exceptionnelle là où la superficie moyenne de ces lots est de 8,7 déciatines; mais qu'il faut absolument y renoncer quand la superficie est seulement de 7,7 déciatines.

On a déduit de cette expérience qu'une population paysanne pauvre en terre ne peut se livrer à une culture intensive.

Dans les Provinces Baltiques, presque toute la terre appartenant aux paysans est répartie entre des métairies séparées, et dans le Royaume de Pologne il en est de même dans 40 pour 100 des cas.

L'exemple de ces parties de l'Empire est cause que, depuis 1870, les paysans des gouvernements limitrophes à population russe ont commencé à quitter leurs villages. L'émigration a peu à peu augmenté, si bien qu'en 1903, dans les six gouvernements les plus proches, 3568 maisons de paysans ont été abandonnées par leurs propriétaires désireux de se mettre dans de meilleures conditions pour élever du bétail et se livrer à une culture plus intensive.

On a remarqué dans ces régions que les partisans de l'émigration étaient en général les paysans dont la

situation économique était moyenne. Les plus aisés et les plus pauvres s'opposaient à Témigration, les premiers parce qu'ils pouvaient mieux que les autres profiter des pâturages communaux, etc., et ne se souciaient pas do reconstruire ailleurs sur nouveaux frais leurs confortables demeures; les derniers, au contraire, parce qu'ils n'avaient pas les moyens de quitter leurs masures délabrées et que, vu leur pauvreté, ils arrivaient mieux à se tirer d'affaire dans le village commun que dans des métairies séparées.

Les paysans qui possèdent 10 déciatines se trouvent dans de bonnes conditions après s'être séparés de la communauté; mais ceux qui ne possèdent que 3 ou 4 déciatines ont plus de peine à se tirer d'affaire qu'auparavant. C'est pourquoi, dans quelques endroits, lors du partage intervenu au moment de la séparation des intérêts, les paysans de cette dernière catégorie ont vendu leurs nouveaux lots et s'en sont allés vers d'autres régions.

Cette expérience semble indiquer que la situation des paysans les plus pauvres, de ceux qui ont le plus besoin d'une réforme agraire, ne se trouvera pas améliorée par le simple fait qu'on aura détaché leur lot de l'ensemble de la communauté pour en former une parcelle indépendante.

Afin de se rendre compte de la quantité de terre nécessaire pour remédier au manque de terre des paysans, on a fait de vastes calculs. La culture des paysans produit 33 roubles 60 kopeks par tête (on estime qu'une famille se compose de 5,7 individus, dont 2,7 du sexe mâle).

On admet que le budget minimum d'un paysan se monterait à 48 roubles 84 kopeks par tête, dont 32 roubles 73 kopeks pour sa nourriture, et le reste

pour Tentretien du matériel agricole, les fermages et les impôts directs.

Les de'penses dépasseraient ainsi de 15 roubles 24 kopeks (soit de 30 pour 100) les revenus de l'agriculture. Combler ce déficit par d'autres sources de gains, il n'y faut guère compter, les métiers manuels n'ayant pas pu se développer dune manière correspondante.

Il ne reste donc pour le paysan qu'à restreindre ses dépenses, c'est-à-dire à souffrir de la faim.

La preuve qu'il en est réellement ainsi, c'est que la consommation moyenne des céréales pendant les années 1905 à 1908 n'a été que d'environ 225 kilos par tête et, pour l'année 1906, de 193 kilos seulement, tandis qu'on en consommait en France, en moyenne, 365 et en Allemagne 320. L'état de famine chronique dans lequel se trouve ainsi le peuple, influe naturellement sur sa santé, et il en résulte une mortalité extraordinaire dans les campagnes. Dans certains gouvernements, cette mortalité dépasse 45 pour 1000 et elle est pour la Russie d'Europe de 35,5, tandis qu'elle n'est en Allemagne que de 26,2, en France de 22. en Angleterre de 18,5 pour 1000.

L'absence de toute sorte de réserve est cause en outre que, lorsque la récolte tombe en quelque endroit au-dessous de la moyenne, il en résulte bientôt une famine partielle. La question agraire est donc réellement une question vitale pour la Russie.

Mais, bien que les récoltes n'aient atteint en Russie, pendant la période de 1905 à 1908, que 311 kilogrammes par habitant et par an, tandis qu'en Allemagne, pays qui importe des céréales, le chiffre correspondant est de 425, néanmoins, pendant cette même période, la Russie a exporté en moyenne 63 kilogrammes de blé par tète . Dans la dure année 1908, la récolte ne dépassa

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pas 293 kilogrammes par personne et l'exportation descendit à 4G kilogrammes. Cette année-là, la Russie fut en outre obligée d'importer de la semence.

Ceux qui estiment que, vu la situation économique de la Russie, il n'y a pas d'autre ressource actuellement que de donner un supplément de terres aux paysans, calculent que, pour combler le déficit de 30 pour 400 constaté dans le budget des paysans, il faudrait 70 millions de déciatines.

A ce que Ton assure, il n'y a pas de quoi fournir cette terre en Sibérie. Il a été démontré, paraît-il, que la superficie cultivable y est très limitée, en dépit des travaux d'assèchement auxquels on se livre depuis quelque temps.

On a estimé que la Sibérie ne peut guère absorber plus de 200000 emigrants par an, c'est-à-dire une partie seulement de l'accroissement total de la population.

Les mêmes auteurs considèrent que les mesures prises, après la dissolution de la première Douma, par le gouvernement, étaient ou insuffisantes, ou même nuisibles pour la population la plus pauvre, parce quelles étaient évidemment prises en vue de favoriser l'intérêt des propriétaires.

Kn etî'et, en vertu des dispositions prises par le gouvernement, en date des 2o août et 9 septembre 1906, environ 10 millions de déciatines de terres appartenant à l'État avaient été mises, par l'intermédiaire de la Banque paysanne, à la disposition des paysans qui voudraient en acheter; seulement, ces terres n'étaient pas situées dans les gouvernements du centre, dans la légion du « Tchernoziom ï, qui souffre le plus de la pénurie de terre, mais dans les pays frontières et dans les gouvernements du nord, couvert»^ de forêts et peu favorables à l'agriculture.

!i16 L'ÉVOLUTION DE LA RUSSIE

Dans les gouvernements où le manque de terre s'était fait le plus sentir^ il n'en fut abandonné que 1200 000 déciatines, alors que, pour satisfaire à des exigences modérées, il en eiU fallu 48 millions.

Sous la pression des demandes des paysans tendant à obtenir de la terre, et pour offrir aux propriétaires une occasion de se dédommager des pertes dont les menaçaient les troubles agraires, le gouvernement, par une ordonnance du 16 novembre 1905, avait étendu les attributions de la Banque paysanne. La banque était autorisée à acheter des domaines privés, contre émission d'obligations au porteur à 5 pour 100 ou d'obligations nominatives à 6 pour 100, pour céder plus tard ces domaines aux paysans.

Dans la période du 16 novembre 1905 au 16 novembre 1906, la banque acheta 2 527 724 déciatines à un prix moyen de 118 roubles 86 kopeks par déciatine et revendit dans le même laps de temps aux paysans 646 800 déciatines à 128 roubles 70 par déciatine, tandis qu'en 1904, le prix de vente de la banque avait été de 111 roubles 90.

Mais les biens achetés par la Banque paysanne n'étaient pas non plus situés dans les régions les plus peuplées, où le besoin est le plus grand, et les paysans ne montrèrent guère d'empressement à acheter à la banque, quoique l'ordonnance du 27 octobre 1906 eût abaissé de 5 3/4 à 5 i/4 et 4 1/2 pour cent le taux des prêts faits aux paysans.

Les propriétaires des régions où les troubles agraires avaient été particulièrement violents pendant l'automne de 1905 et l'été de 1906 s'empressèrent naturellement d'offrir leurs domaines à la banque, mais en en demandant un prix extrêmement élevé. Et, par suite du fait que la banque intervenait comme acheteur sur une plus grande échelle, il arriva qu'en dépit des pillages,

des incendies et des récoltes manquées, le prix de la terre ne baissa pas; il augmenta au contraire, ce qui pourtant ne laisse pas que de paraître artificiel, si l'on considère que, la première anne'e après qu'on eut étendu les opérations de la Banque paysanne, on offrit en vente deux ou trois fois autant de terre que la banque pouvait en acheter.

La différence entre l'intérêt que la banque payait pour ses obligations et celui qu'elle recevait des paysans pour le prêt qu'elle leur faisait n'était pas, comme on le voit, compensée par le prix de vente, bien quil surpassât le prix d'achat.

A cela s'ajoutaient des pertes sur les propriétés qu'on ne pouvait vendre immédiatement, mais qui parfois étaient données à ferme. L'État dut donc intervenir et en avancer le montant. Cette somme est représentée au budget, pour 1908, par 7 millions, et pour 1909 par 17,5 millions de roubles.

Par une ordonnance du 17 mars 1906, on avait créé à la fois des comités de gouvernement et des comités de district, composés principalement de fonctionnaires et de propriétaires, mais où l'on devait admettre également quelque;- paysans. Dans beaucoup d'endroits, ceux-ci refusèrent néanmoins de prendre part aux élections, pour témoigner de leur méfiance envers la banque qui, par ses opérations, renchérissait la terre qu'ils voulaient acheter, et leur rendait plus difficile la lutte contre les propriétaires, lutte dont ils croyaient déjà sortir vainqueurs.

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