‹ L'évolution de la Russie, pendant les années 1904-1907;Chapitre 7 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA PRkMIEUE douma

Les partis. — Les élections. — La composition de la Douma

— Discours du trône. — Adresse en réponse à ce discours.

— Déclaration du gouvernement. — Interpellations. — Vote de dédance. — La question agraire. — Le gouvernement s'adi'esse au pays par-dessus la tête de la Douma. — Réponse de la Douma. — Dissolution. — Manifeste de Vyborg.

Dès que la nouvelle loi électorale fut promulguée, les dilïérents partis se préparèrent à la lutte. Dans le cours de l'automne, une quantité de nouveaux partis s'étaient formés. On en comptait jusqu'à vingt-deux. Mais la plupart avaient pour seuls membres leurs fondateurs, dont toute l'action se bornait à la confection d'un programme. Peu à peu, cinq groupes se cristallisèrent : les réactionnaires, les monarchistes-nationalistes, les constitutionnels modérés (parmi lesquels étaient les membres du parti du 47 octobre), les constitutionnelsdémocrates, désignés sous le nom de « cadets » (K. D.) et, enfin, les socialistes de nuances diverses.

Le programme du premier groupe n'a guère besoin d'être exposé d'une façon particulière. Son nom suffit à indiquer son but. Mais le fait d'être réactionnaire, en Russie, suppose naturellement un état desprit tout spécial, et l'on peut citer, à titre de curiosité, les opinions professées sur certaines questions par les fractions extrêmes de ce parti. Par exemple : le régime poli-

tique du pays doit être l'autocratie, appujde sur le règne de la police. Les nationalités étrangères de l'Empire propagent la révolte avec lor de l'étranger; aussi faut-il les écraser sans pitié. La paresse des paysans et l'esprit de rébellion qui se fait jour parmi eux sont la cause de leur situation actuelle; il faut qu'ils en supportent les conséquences et qu'ils massacrent les fauteurs de troubles; la question ouvrière, c'est une invention des révolutionnaires. L'Église doit inspirer au peuple l'horreur des instigateurs de désordres et des adeptes des autres religions. La peine de mort est le meilleur mode de châtiment. 11 faut pendre sans jugement les propagateurs de révolte. Ce sont les Juifs qui ont ruiné la prospérité économique du pays.

Le second groupe désiiait le maintien du pouvoir autocratique, mettait au premier plan la question slave, sur une base religieuse, orthodoxe, et se montrait germanophobe. Dans la question agraire, il reconnaissait la nécessité d'améliorer la situation des paysans par le relèvement de l'industrie agricole, par l'augmentation de la quantité de terre possédée par les paysans, par la colonisation intérieure, et même, en partie, par l'expropriation, dans certains cas, de la propriété privée, moyennant une juste indemnité. En ce qui concerne les nationalités étrangères, la devise du groupe était : « La Russie une et indivisible. »

Le troisième groupe avait pour but l'établissement d'une monarchie constitutionnelle reposant sur les promesses du manifeste d'octobre et sur une notable extension du self-government local. 11 était d'avis que les terres de la Couronne et des domaines fussent partagées entre les paysans, que l'on eût môme recours à l'expropriation quand les champs des paysans se

trouvaient morcelés par les enclaves des proprie'taires, et qu'on piU même, en cas do besoin extrt'me, exproprier des terres particulières moyennant une équitable indemnité. Sous le rapport des nationalités étrangères, la majorité des membres appartenant à cette fraction partageaient l'opinion du groupe pré- C('dent.

Le parti octobriste admettait cependant une autonomie spéciale pour la Finlande. Le parti de i Tordre légal 8, qui appartenait à ce groupe et qui avait été fondé un peu avant le maniloste d'octobre par la partie la moins conservatrice de la bureaucratie, insistant sur la nécessité d'affermir l'ordre légal et la puissance de l'Empire, demandait qu'on accordât à tous les sujets de l'Empire, y compris les Finlandais, la qualité de citoyens russes, avec égalité de droits absolue.

Les constitutionnels -démocrates réclamaient pour tous les représentants du peuple voix prépondérante dans la conduite des affaires du pays, avec sanction seulement de la part du monarque.

Dans la question agraire, ils demandaient qu'on augmentât, aux frais de l'Etat, la quantité de terre attribuée aux paysans, en recourant aux terres des domaines de la Couronne, du Cabinet impérial et des couvents, et au moyen aussi de l'expropriation de biens privés, mais avec certaines restrictions, et moyennant un prix fixé de manière équitable. Ce parti accordait le self-government local aux provinces Ironlières, sur la base de la représentation locale. 11 accordait aussi à la Pologne son autonomie, avec l'institution d'une Diète, dans des conditions qui garantissaient l'intégrité de l'Empire.

Les membres du cinquième groupe, auquel appartenaient les radicaux, les socialistes -populistes, les

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travaillistes, les social-démocrates, les socialistes révolutionnaires, les travailleurs indépendants, les Tolstoïens et les anarchistes, réclamaient la République ou « une confédération de libres groupements », ou bien (c'était le cas des adeptes de Tolstoïj considéraient tout gouvernement comme mauvais, puisqu'il était fondé sur la contrainte.

L'opinion des disciples de Tolstoï sur la question agraire était que la terre, ainsi que l'air et l'eau, devait être mise à la disposition de chacun.

Les anarchistes soutenaient que la terre n'appartenait à personne, mais pouvait être cultivée par de libres collectivités.

Les travailleurs indépendants tenaient à la nationalisation de la terre: les radicaux voulaient former un fonds de terre avec les biens de la Couronne, de l'Église, etc., sans accorder de compensation aux possesseurs actuels, et aussi avec les terres des particuliers, moyennant une indemnité minime.

Les social-démocrates étaient d'avis que la question agraire devait être résolue suivant les théories de Marx et de Kautsky, mais ils avaient décidé néanmoins de soutenir les revendications des paysans, y compris la confiscation de la terre.

Les socialistes -révolutionnaires étaient d'un avis opposé. Ils voulaient utiliser l'état de choses existant en Russie, c'est-à-dire l'institution du « mir », suivant laquelle la terre était possédée en commun, chaque famille de paysans ayant le droit de cultiver le lot qui lui était attribué, jusqu'à ce qu'il fût donné à une autre famille à la suite des partages périodiques. En développant ce système par voie révolutionnaire, on ferait un pas vers la réalisation du socialisme. Mais si l'on n'y réussissait pas, on essaierait d'arriver à la socialisation de la terre.

Le 12 '25 février 1906, parut un décret convoquant la Douma pour le 27 avril 10 mai. Mais les élections à la Douma d'Empire eurent lieu dans les conditions les plus difficiles. Plus des deux tiers de l'Empire se trouvaient, le 1" mars 1906, sous le régime de lune des variétés de l'état de siège.

Huit gouvernements étaient intégralement en « état de protection renforcée » et 18 s'y trouvaient en partie. Cinq gouvernements entiers étaient en « état de protection extraordinaire » et 10 partiellement. Dixsept étaient en totalité sous le régime de 1' « état de siège » et 22 en partie seulement.

MaiSj outre cet état d'exception^ les autorités mirent encore de nouveaux obstacles à la campagne électorale des partis d'opposition.

En plus d'un endroit, on arrêta ou l'on expulsa les candidats qui se présentaient. Les réunions électorales des constitutionnels-démocrates furent interdites.

Ils se demandaient même encore, le H mars, dans quelle mesure il leur serait possible de prendre part aux élections, mais ils résolurent cependant de ne pas abandonner leurs positions. Le Conseil des ministres leva ensuite, le 46 mars, la défense édictée par le préfet de la ville de tenir des réunions à Pétersbourg.

Dans leurs réunions, où Ton venait en foule, les orateurs cadets développaient en général le programme de leur parti, mais on y donnait en même temps la parole aux socialistes et aux membres des autres fractions de l'extrême gauche qui n'organisaient pas de réunions électorales et engageaient au contraire le public à boycotter les élections à la Douma. De cette manière, les cadets trouvaient l'occasion, à ce qu'on affirmait du moins, de témoigner de leurs sympathies

pour des réformes plus radicales, sans s'obliger pourtant à les admettre dans leur programme.

Le gouvernement avait compte' que les e'iections lui donneraient un re'sultat favorable et que la future Douma approuverait les mesures prises par le gouvernement pour étouffer la révolution. Mais le résultat fut tout différent. Les rapports peu précis envoyés des provinces, et souvent défigurés par la censure, laissaient toutefois déjà prévoir une victoire de l'opposition et, quand les élections eurent lieu, le 2 avril, à Pétersbourg, élections auxquelles 60 pour 100 des 13819-4 électeurs prirent part, les cadets se virent attribuer 160 mandats d'électeurs avec dix fois plus de voix que ceux qui les suivaient immédiatement.

A Moscou, le résultat fut absolument identique^ et Chipov, aussi bien que Goutchkov, essuyèrent un échec. Dans ces deux villes, les cadets avaient contre eux une coalition d'octobristes, de membres du parti de l'ordre légal et du parti du commerce et de Tindustrie.

A Pétersbourg, les Allemands eux-mêmes se joignirent à ce parti de droite, quoique la liste de candidats, composée pour les trois quarts de réactionnaires, comprît le recteur de l'Université de Dorpat, Boudilovitch, le russificateur bien connu des Provinces Baltiques.

A propos du résultat des élections, Goutchkov déclara dans une interview que la bureaucratie ne céderait pas la place aux cadets, mais que, seuls, les octobristes pouvaient effectuer la transition avec le nouveau régime; déclaration qui renfermait, dit-on, une invite au gouvernement.

Cependant, la répartition des élus entre les partis demeura longtemps encore incertaine, même après la réunion de la Douma. Et ce ne fut guère avant le mois

de juillet que les places, au Paiais de Tauride, où se tenaient les séances de la Douma, purent être distribuées suivant les partis; aussi les évaluations données des forces de ces partis ont-elles beaucoup varié. La droite était composée d'une dizaine de réactionnaires sans chef proprement dit, d'une quinzaine de modérés, dont treize octobristes, parmi lesquels se trouvait Michel Stakhovitch; en outre, de 50 Polonais, et enfin d'un grand nombre de députés n'appartenant à aucun parti, des paysans pour la plupart, dont le nombre cependant diminuait constamment par suite de leur adhésion aux partis déjà formés, principalement au parti des cadets et aux fractions de gauche.

Entre les cadets et la droite se trouvait le « parti des réformes démocratiques », composé de cinq membres seulement, parmi lesquels les professeurs Maxime Kovalevski et Kouzmine-Karavaev exerçaient toutefois une certaine influence sur les autres groupes de la Douma. Le programme de ce parti ne se distinguait pas sensiblement de celui des cadets.

Il se prononçait, par exemple, résolument en faveur du système des deux Chambres; mais, contrairement aux cadets, il laissait ouverte la question du suffrage direct; il demandait l'institution d'une monarchie constitutionnelle, tandis que les cadets réclamaient le régime parlementaire, tout en conservant la monarchie.

Le centre était formé par environ cent cinquante cadets. Leurs représentants les plus eminents étaient Mouromtsev de Moscou, Pétrounkévitch, Roditchev, Kokochkine, les princes Pierre Dolgoroukov et Ghakhovsko'i, 'Vinaver, Nabokov et le professeur Ghtchepkine d'Odessa.

Quelque temps après l'ouverture de la première Douma, surgit le parti de la « rénovation pacifique »,

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auquel, panmi les octobristes, se joignit le comte Heyden et, parmi les cadets, Nicolas Lvov. Ce parti était véiitablement constitutionnel, moins radical que les cadets, mais admettait pourtant le principe de l'expropriation dans la question agraire, à condition toutefois que la terre fût abandonne'e aux paysans à titre de propriété privée et ne leur fût pas afrerm('e par l'Etat.

Les partis de gauche étaient représentés par les groupes des socialistes-populistes (troudovikij (1) et des social démocrates. Le premier ne se forma qu'après les élections. Ses chefs étaient Anikine, ancien socialisterévolutionnaire, Aladine et Jilkine, anciens socialdémocrates, de tendance indécise. Ce parti représentait en fait l'union des paysans, et le point capital de leur programme était que la terre doit appartenir à celui qui la cultive. Après l'ouverture de la Douma, ils rencontrèrent beaucoup d'adhérents parmi les paysans qui n'appartenaient à aucun groupement.

Une grande partie de ceux-ci, plus d'une soixantaine, dès leur arrivée à la gare de Pétersbourg, avaient été logés par les soins des réactionnaires dans une pension organisée à cet effet, à frais communs, et qui était placée sous la direction d'un prêtre, membre luimême de la Uouma. C'était là qu'on devait travailler les paysans par les soins du représentant de la droite, le député paysan léroguine, mais le député socialiste Aladine ne tarda pas à trouver le chemin de ce « piège à paysans » et à éclairer la situation de telle manière que la plupart des pensionnaires émigrèrent et se joignirent aux socialistes-populistes (les troudoviki, ou travaillistes).

(1) On leur donne ordinairement en franyai-s le nom de « travaillistes ».

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D'autres continuèrent à demeurer tranquillement dans la pension, mais votèrent avec les travaillistes ou avec les cadets, sans s'affilier formellement à aucun parti.

Les social-démocrates étaient, au début de la Douma, très peu nombreux et sans influence. Us avaient, comme nous l'avons dit plus baut, boycotté les élections. Mais lorsque les députés du Caucase et de la Sibérie furent enfin arrives, les social-démocrates trouvèrent en eux un important appoint et atteignirent le chiffre d'une trentaine.

Peu de temps avant la dissolution de la Douma, ils s'étaient organisés, et leur apparition à la tribune de la Douma avait en général pour but de propager au loin les idées révolutionnaires.

Les membres non russes de la Douma formaient un groupe assez bigarré. Ils se réunissaient en marge des partis proprement dits en une fédération autonomiste et s'étaient donné pour but d'obtenir l'autonomie en faveur des différentes nationalités de la Russie.

Une partie d'entre eux, du reste, les musulmans, Tatars et Kirghizes, se joignirent aux cadets.

Les Arméniens, les Caucasiens, les Lettons et les Esthoniens étaient presque tous social-démocrates.

Les Polonais, qui étaient partagés en deux groupes, les nationaux-démocrates du Royaume de Pologne et les constitutionnels-catholiques polonais des provinces occidentales, formaient un groupe à part, le « Kolo polonais », qui, dans toutes les questions de politique générale, était très modéré, mais qui, ordinairement, votait avec les cadets, dans l'espoir de l'autonomie promise en faveur de la Pologne.

Suivant la Rélch, organe des cadets (^numéro du

5 juillet 1906), les membres de la Douma se répartissaient ainsi :

Cadets 153(1).

Groupe du travail, 107 (2), composé de :

Socialistes-révolutionnaires i

Social-di'inocrates 10

Union des paysans ^

Socialistes sans nuance 7

Radicaux 3

Libéraii x 2

Apparentés aux cadets 18

Autonomistes 8

Sans parti 21

Socialistes -populistes (travaillistes, ou

troudoviki) 27

Total 107... 107

Autonomistes, 63, compose's de :

Polonais du Royaume de Pologne 31 (3)

Polonais des gouvernements de l'Ouest. . . 12

Lithuaniens 5

Démocrates de l'Oukraiue 5

Cosaques 2

Démocrates Lettons 5

Musulmans o

Total 63... 63

Parti des réformes démocratiques 4

Octobrisles 13

Parti de la rénovation pacifique 2

Parti du commerce 1

N'appartenant à aucun parti 105(4).

ToT.\L 448(5).

(1) Plus tard, on estima que le chiffre des cadets avait atteint 184.

(2) Plus tard, 111.

(3) Plus tard, 32.

(4) Suivant un calcul postérieur, 112.

(5) Voir la note (1) à la page suivante.

Sous le rapport des nationalités, la Douma était ainsi composée :

Grands-Russiens 265

Petits-Russiens t>2

Rlanes-Russiens dâ

Polonais 54

Lithuaniens et Lettons 16

Races esthoniennes et linnoises 4

Tatars et Kirghizes 31

Caucasiens 8

Arméniens 4

Juifs 43

Allemands 4

Roumains 4

TuTAL 474(4).

Le 27 avril 40 mai 1906, le Tsar ouvrait solennellement, au Palais d'hiver, la session de la Douma d'Empire et du nouveau Conseil de l'Empire, au milieu d'un grand déploiement de forces militaires et de mesures de précaution.

Le discours du trône ne renfermait rien de saillant, si ce n'est un salut de bienvenue adressé aux « hommes les plus dignes » que le Tsar avait conseillé à ses sujets bien-aimés de choisir comme représentants, et l'assurance de i maintenir immuablement les institutions » qu'il avait données au peuple. Mais, de l'amnistie, si ardemment attendue par le pays pour les prisonniers politiques, il ne fut pas dit un mot.

(1) La dillérence des totaux dos deux listes provient de ce que la dernière a été faite à une époque postéiieure. alors qu'un plus grand nombre de membres des provinces éloignées étaient arrivés à Pétersbourg.

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Les membres de la Douma accueillirent en silence le discours du trône. Pour se rendre ensuite du Palais d'hiver au Palais de Tauride où allait se tenir la première séance de la Douma, il fallait passer devant la prison située rue Chpalernaïa. Le peuple, massé sur le parcours, cria au cortège de ne pas oublier les prisonniers et, par les fenêtres grillées de la prison de « Kresty » (prison de la Croix i située en face, de l'autre côté de la Neva, les prisonniers politiques, remplis d'espérance, agitaient leurs mouchoirs sur le passage des représentants de la nation qui suivaient le quai en remontant la Neva.

Au Palais de Tauride, ce fut le secrétaire d'État Frisch qui,, au nom du Tsar, ouvrit la première séance de la Douma.

Après avoir prêté serment, on procéda à l'élection du président et, à l'unanimité, Mouromtsev fut élu par quatre cent vingt-trois voix. Au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, il prit possession du fauteuil de la présidence et donna aussitôt la parole à Pétrounkévitch, qui s'exprima en ces termes :

« Notre honneur et nos convictions nous ordonnent de consacrer notre première pensée, notre première parole libre à ceux qui ont risqué leur propre liberté pour délivrer la patrie qui nous est chère à tous. Les prisons sont combles, des milliers de mains suppliantes sont tendues vers nous dans l'espoir que, conscients de notre devoir, nous mettrons en œuvre toutes les forces que nous donne notre situation pour que la liberté que la Russie a payée si cher ne réclame plus de victimes à l'avenir.

« Nous demandons la paix et la concorde. Messieurs, quoique nous ne puissions traiter cette question en ce moment, et que nous devions délibérer tout d'abord sur la réponse à faire au discours du trône,

nous ne pouvons réprimer les pense'es qui nous assaillent, ni l'angoisse qui nous étreint. Nous ne pouvons nous empêcher de crier : « La Russie libre exige la mise en liberté de tous ceux qui ont souffert pour la délivrance de la patrie, s

Ce discours fut suivi d'une longue salve d'applaudissements enthousiastes, et la première séance de la Douma fut levée.

Les débats sur la réponse à faire au discours du trône, sous la forme d'une adresse au Tsar, occupèrent les premières séances de la Douma. Cette adresse, qui renfermait tout le programme de réformes de la Douma, fut adoptée à l'unanimité le 18 mai, après que le comte Heyden eut déclaré que lui et ses amis politiques, qui n'avaient présenté d'observations que sur la forme de l'adresse, s'abstiendraient de voter.

L'adresse exposait le besoin d'une nouvelle loi électorale fondée sur le suffrage universel, la nécessité de mettre un terme à l'arbitraire des fonctionnaires, d'abolir les lois d'exception et d'établir la responsabilité ministérielle. Elle réclamait en outre la suppression du Conseil de l'Empire, l'abolition des restrictions apportées aux pouvoirs législatifs de la Douma, des règlements garantissant réellement l'égalité devant la loi, l'inviolabilité de la personne, la liberté de conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté de réunion et d'association, l'abolition de la peine de mort, l'instruction primaire gratuite et obligatoire, la distribution aux paysans des terres de la Couronne, des domaines du Cabinet, des biens des couvents, et aussi de certaines terres privées, au moyen d'expropriations. On réclamait aussi : pour la classe ouvrière, la liberté d'organisation et le droit

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de grève; la réforme de liiupùt de telle sorte qu'il cessât de peser plus lourdement sur les moins fortunés, l'extension du self-government local. Enfin, l'adresse attirait l'attention sur la nécessité de résoudre la question des aspirations des diverses nationalités. Le dernier point de l'adresse avait trait à la nécessité urgente d'accorder une amnistie pour les délits politiques

Lorsqu'arriva le moment où cette adresse devait être présentée personnellement au Tsar par le président de la Douma accompagné d'une délégation, au lieu d accorder à la délégation une audience à cet effet, on la pria de s'adresser au ministre de la cour, qui se chargerait de transmettre l'adresse au Tsar. 11 va de soi que cet incident ne pouvait qu'augmenter la tension existant entre la Douma et le gouvernement.

Le Conseil de l'Empire décida lui-même d'envoyer une adresse au Tsar. Par la forme et par le fond, elle différait naturellement beaucoup de celle de la Douma. Mais, tout en affirmant son sincère désir de coopérer au travail de la Douma, le Conseil de l'Empire insistait cependant sur la nécessité d'étendre l'autonomie locale, en tenant compte des particularités des différentes nationalités, et d'accorder l'amnistie aux délinquants qui n'auraient attenté ni à la vie ni à la propriété d' autrui.

Quelques jours après l'ouverture de la Douma, les Polonais avaient remis un mémorandum relatif à l'autonomie de la Pologne. La première interpellation fut présentée le 17 mai, au sujet des actes de provocation de la police. Le ministre de l'intérieur était absent lors du débat et du vote sur la demande d'interpellation, mais le contrôleur de l'Empire déclara que le ministre de l'intérieur viendrait répondre à l'interpellation dans le délai d'un mois fixé par la loi.

Le banc des ministres était d'ailleurs demeuré vide

jusqu'au 26 mai, jour où le président du conseil, Gorémykine, avait donné lecture de la réponse à l'adresse de la Douma.

Dans sa déclaration, le gouvernement s'affirmait tout disposé à coopérer à la confection des lois qui rentraient dans la compétence de la Douma. Il ajoutait qu'il était prêt à s'occuper de la modification de la loi électorale, tout en estimant pour sa part que la nécessité d'un changement ne sétait pas encore fait sentir. Le gouvernement approuvait en outre le désir exprimé de mettre immédiatement les paysans sur un pied d'égalité avec les autres classes, de veiller avec sollicitude aux besoins dela classe ouvrière, d'instituer l'instruction primaire obligatoire, de répartir d'une façon plus égale le fardeau des impôts, d'étendre l'autonomie locale, en ayant égard, comme il convenait, à la situation spéciale des habitants des pays frontières, et d'élaborer une nouvelle loi touchant l'inviolabilité de la personne, la liberté de conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, en remplacement des lois temporaires, ainsi que cela avait déjà été prévu lors de la promulgation desdites lois.

En ce qui concernait, par contre, la question agraire, le gouvernement ne pouvait, disait-il, à aucun prix approuver le point de vue de la Douma, d'autant plus que le gouvernement avait encore d'autres moyens à sa disposition.

L'institution de la responsabilité ministérielle et la suppression du Conseil de l'Empire comportaient des modifications aux Lois fondamentales, dont l'initiative ne rentrait pas dans la compétence de la Douma.

L'abolition des lois d'exreption et les mesures contre l'arbitraire des fonctionnaires relevaient de l'administration, et les droits de la Douma sous ce rapport

étaient limités à la faculté d'adresser des interpellations au gouvernement.

En dehors de cela, le gouvernement s'efforcerait toujours de maintenir Tordre établi par la loi, mais, dès que se produiraient des assassinats et des pillages, les anciennes lois d'exception, toutes défectueuses qu'elles fussent, seraient appliquées.

En ce qui concernait l'amnistie, le Conseil des ministres estimait qu'il était contraire au bien général de gracier des gens qui avaient pris part à des meurtres, à des pillages et à des actes de violence. Des mesures avaient été prises cependant pour rendre la liberté aux personnes arrêtées par mesure administrative et dont la mise en liberté ne présentait aucun danger pour la sécurité publique.

Tous les ministres étaient présents à la séance. La réponse ministérielle causa parmi l'assemblée une déception générale, dont plusieurs orateurs se firent les interprètes.

Le ministre de la justice, Chtchéglovitov, tenta sans succès une justification de la déclaration ministérielle et déplora la situation difficile dans laquelle se trouverait le ministère tant qu'il serait dans l'obligation de se régler sur les anciennes lois qu'il jugeait nécessaire d'améliorer.

Des députés de nuance modérée, comme Maxime Kovalevski et le comte Ileyden, proclamèrent à la tribune que la déclaration du ministère avait ruiné toutes les espérances de collaboration pacifique avec la Douma. Tous deux démontrèrent que l'expropriation des terres ne blessait en aucune manière le principe du droit de propriété, et la Douma, à l'unanimité moins sept voix, adopta un ordre du jour ainsi conçu : « Attendu que le gouvernement a déclaré qu'il ne peut satisfaire aux revendications de la nation, sans

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lesquelles la pacification du pays et un travail fructueux de la représentation nationale sont impossibles, et qu'en refusant ainsi de donner satisfaction aux vœux du peuple, il a fait preuve il'un mépris évident des véritables intérêts du pays, la Douma d'Empire proclame, devant la nation tout entière, son manque de confiance absolu à l'égard du u)inistère non responsable. »

On réclama en outre la démission immédiate du ministère et son remplacement par un cabinet ayant la confiance de la Douma.

La première œuvre législative dont s'occupa la Douma, fut la question agraire. Une proposition avait été déposée, ayant pour base les idées émises dans l'adresse au Tsar. Il y avait près de deux cents orateurs inscrits et les débats se prolongèrent jusqu'au 18 juin^ avant que la proposition pût être renvoyée à la commission chargée de préparer le projet de loi. Le ministre de l'agriculture, Stichinski, combattit l'expropriation et exposa le point de vue gouvernemental. Suivant le projet, disait-il, il faudrait exproprier 42 millions de déciatines de terres privées, de biens appartenant à la Couronne, aux couvents et à TEglise, ce qui n'augmenterait pas de plus d'une déciatine le lot de chaque paysan.

La valeur de ces terres atteindrait 4 milliards de roubles, dont le revenu annuel se monterait à 150 millions. Par l'expropriation de domaines particuliers, d'autres paysans se verraient privés des salaires qu'ils gagnaient actuellement en travaillant sur ces domaines et qui représentaient une somme de 450 millions de roubles. Par suite du projet que l'on présentait, la situation des paysans, au lieu d'être améliorée, se trouverait aggravée.

Le ministre de l'agriculture fut soutenu par l'adjoint du ministre de l'intérieur, Gourko, qui avait calculé que, d'après le projet, chaque paysan n'aurait au total que G déciatine.s.

Tous les paysans qui possèdent davantage, dit-il, perdraient ainsi une partie de ce qu'ils possèdent actuellement.

Ilertzenstein riposta à ces deux orateurs, en critiquant la politique économique et financière du gouvernement, principalement l'institution de la Banque des paysans, et expliqua que le projet de la Douma tendait également à organiser pour les petits agriculteurs un crédit qui les aidât à relever leur situation. Il déclara immuable le principe de l'expropriation forcée. Il démontra en outre qu'il était plus facile pour les paysans d'acheter la terre que de payer, comme ils le faisaient actuellement, des redevances aux propriétaires pour les lots qu'ils étaient obligés de leur louer, par suite de l'insuffisance de leurs propres terres.

Les partis de gauche voulaient que la question agraire fût soumise dans tout le pays à des comités locaux, qui en prépareraient la solution.

Le 29 mai, huit sentences de mort rendues par le conseil de guerre avaient été mises à exécution à Riga. Le mépris dont témoignait ainsi le gouvernement pour les vœux exprimés par la Douma, ne fit que jeter encore de l'huile sur le feu.

Une proposition d'abolition de la peine de mort, rédigée en deux paragraphes, fut déposée, mais le ministre de la justice déclara ne pouvoir s'occuper de la question avant le délai d'un mois accordé par le règlement de la Douma.

On interpella le gouvernement sur les sentences capitales des conseils de guerre^ sur les innombrables

télégrammes insérés dans le journal officiel du gouvernement, télégrammes dont le texte était tellement semblable qu'ils trahissaient un même auteur, et dans lesquels on réclamait instamment que le Tsar refusât l'amnistie et prononçât la dissolution de la Douma (4).

On adressa en outre une interpellation aux ministres sur l'attitude des autorités dans les pogroms qui avaient eu lieu le 14 mai à Vologda et à Tsaritsj^ne et enfin une interpellation relative aux mesures prises par le gouvernement pour porter secours aux populations éprouvées par la famine.

Les explications que le procureur général militaire Pavlov donna au nom du ministre de la guerre, le 14 juin, au sujet des sentences de mort qu'on devait mettre à exécution, déclarant que le ministre de la guerre n'avait pas qualité pour intervenir, n'améliorèrent pas la situation.

A la suite de ces explications, la Douma vota un ordre du jour exprimant « lindignation que lui inspirait, tant par le fond que par la forme, la réponse du ministre de la guerre ■» .

Sur ces entrefaites, eut lieu, du 14 au 16 juin, à Bèlostok, un effroyable pogrom, organisé, semble-t-il, par la police et la troupe, dans lequel, suivant les récits officiels, 82 personnes furent massacrées, 78 blessées, et 169 maisons pillées.

La Douma nomma une commission d'enquête, qui constata la complicité des autorités, et l'animosité qui régnait entre la Douma et le gouvernement en fut notablement accrue.

L'opinion du gouvernement d'alors sur la Douma

(1) Le cnmitû central de !'« Union du peuple rasse »avait fait adresser ces télr'grainme^ au Tsar par ses sections de province.

est traduite dans une interview que le correspondant du Tiinea à Pétersbourg eut avec un des ministres, (îorémykine : « On peut comparer la Douma au comte Witte, dit le ministre. 11 a été' poussé au pouvoir par le flot de la révolution, qu'il a fait tout son possible pour créer et soulever. 11 a incité le ministre de l'agriculture Kutler à élaborer un programme agraire fondé sur Texpropriation. 11 a depuis, il est vrai, congédié Kuller et renié son programme, mais la malheureuse idée de l'expropriation a été jetée parmi les esprits en fermentation dans les campagnes. Cependant, la plus grande erreur de Witte a été sa loi électorale, qui nous a donné une Douma révolutionnaire. S'il avait proclamé le suffrage universel, il en aurait été autrement. Witte a payé ses péchés, mais la Douma accomplit maintenant Toeuvre commencée par Witte et avec les mêmes moyens. La Douma finira comme Witte, déshonorée. »

Le 24 juin, le ministre de l'intérieur, Stolypine, répondit à l'interpellation acceptée un mois auparavant, touchant les actes de provocation de la police. 11 convint de certains faits et en contesta d'autres. Il termina en déclarant qu'il était dans l'obligation d'appliquer des lois même mauvaises, tant qu'on n'en aurait pas adopté de nouvelles. Ce fut à l'occasion de cette déclaration du ministre, que le prince Ourousov fit un grand discours, qui fut d'un bout à l'autre souligné par des marques d'approbation, et dont la péroraison souleva un tonnerre dapplaudissements.

Le prince Ourousov s'exprima ainsi : « Je ne mets pas en doute un moment la sincérité de M. le ministre de l'intérieur, et ce n'est pas contre lui que mes paroles seront dirigées. Toute la valeur, tout l'intérêt, toute la portée de la question que nous traitons ici, réside précisément en ceci, que les pogroms et la

guerre civile peuvent se produire et continuer en dépit de l'attitude que tel ou tel ministre de l'intérieur prendra à leur égard.

« Pour essayer de prouver ce que j'avance, je devrai traiter d'abord la question un peu générale des pogroms, et parler ensuite du rôle qu'y a joué l'imprimerie en question (1).

t L'étude attentive de ce qu'on appelle les pogroms met l'observateur en présence de phénomènes toujours les mêmes.

« En premier lieu, le pogrom est toujours précédé de sourdes rumeurs annonçant sa préparation, rumeurs accompagnées d'une large distribution de proclamations destinées à exciter la population, et de l'apparition d'individus, sombres oiseaux avant-coureurs de la tempête, appartenant à la lie de la population, et que souvent personne ne connaît. Enfin, la cause assignée officiellement à l'explosion du pogrom est toujours reconnue fausse dans la suite.

« En outre, dans les opérations des fauteurs de pogroms,, apparaît toujours une certaine unité de plan qui leur enlève tout caractère de spontanéité. Ils agissent avec la conscience pour ainsi dire d'être dans leur droit, avec la conviction d'une impunité certaine, et continuent leur œuvre jusqu'à ce que cette conviction vienne à être ébranlée; après quoi, le pogrom est vite et facilement étouffé. Gela se passe toujours ainsi.

« L'attitude de la police, par contre, est toujours marquée pair l'absence d'unité et de plan, et, tandis que dans toute une partie de la ville, malgré les forces imposantes de police qui s'y trouvent^ les pogroms prennent le caractère dun véritable cataclysme, cer-

(1) Voir plus loin, p. 136.

tain es autres parties restent pour ainsi dire indemnes, grâce à cette circonstance que les fonctionnaires de la police y ont accompli leur devoir avec résolution et fermeté, arrêtant le mal à ses débuts.

« Du rôle de l'armée, je ne parlerai pas : nous en aurions pour jusqu'à demain.

« Le pogrom est enfin étouffé; on procède alors à des arrestations, et les autorités qui visitent les détenus dans la prison ne peuvent se défendre de cette impression qu'elles ont devant elles, non pas tant des criminels que des gens qui ont été égarés par on ne sait qui.

ï En un mot, on sent toujours l'existence d'une organisation conçue sur un vaste plan. Ceux-là se trompent qui, lorsqu'ils ont qualifié cette organisation de gouvernementale, s'imaginent que la question est résolue, et que la chose est parfaitement claire. Ils ne se trompent pourtant pas complètement, et les faits de cet hiver, qui ont provoqué notre interpellation, nous aideront à nous guider en partie dans l'obscurité qui enveloppe ces menées ténébreuses.

« En janvier 1906, une personne (1) qui occupe une certaine situation au ministère, mais qui est connue pour être un adversaire de la politique de pogroms (ce n'est pas de moi que je parlej, reçut des proclamations d'une impression très soignée, qui avaient été répandues à profusion dans les principales villes du sud et de l'ouest de la Russie; en même temps, il recevait des messages alarmants annonçant que des pogroms se préparaient à Bèlostok, à Vilna^ à Kiev, à Nikolaev, à Alexandrovsk et dans d'autres villes.

ï Le pogrom qui eut lieu à Plomel, en janvier, confirma le bien-fondé de ces craintes et força la personne

(1) Lopoukliine.

en question à prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir d'autres massacres. On y parvint, grâce surtout au concours énergique du président du Conseil des ministres d'alors; mais on découvrit en même temps le curieux tableau suivant de l'activité des maîtres ès-pogroms.

« Un groupe de personnes, composant pour ainsi dire l'organisation de combat d'une de nos associations les plus « patriotiques », en rapport et en communauté de sentiments avec des personnalités touchant de près à la rédaction d'un journal qui n'est pas de Pétersbourg (1), a entrepris la lutte contre la révolution. En leur qualité de patriotes, dans l'acception que donnait à ce mot le représentant du gouvernement de Tver, et de « vrais Russes », ces personnes considéraient les populations allogènes de la Russie, les Polonais, les Arméniens et les Israélistes, comme étant la cause de tous les troubles; et alors, dans des proclamations violentes, on excitait la population à se faire justice elle-même, à lutter avec ses propres moyens contre ces ennemis de la patrie, en même temps qu'on adressait aux soldats une proclamation spéciale, dont le contenu est des plus intéressants. Je l'aurai bientôt entre les mains.

< Ces proclamations étaient transportées sur le lieu de destination, non point par centaines, mais par centaines de milliers d'exemplaires (2), par des membres des groupes locaux, qui les remettaient sur les lieux aux personnes de confiance, aux membres de l'association, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de fonctionnaires en activité de service; ceux-ci, à

(1) Les Mo&kovskiia Vèdomosli, dont le rédacteur en chef était Gringmout.

(â) Suiviint le Tinirs, ces proclamations étaient rédigées par les généraux Bogdanovitcb et Trépov.

LA PUEMIKHE DOUMA 135

leur tour, répandaient les proclamations avec le plus grand discernement et d'après un plan arrêté, dans toutes les classes de la population. Il en résultait des conséquences assez originales au point de vue de l'unité de pouvoirs : l'adjoint d'un chef de la police, par exemple, avait connaissance de ces proclamations, mais n'en informait pas son supérieur. Le commissaire de police du premier canton ou du premier arrondissement, par exemple, était honoré d'une entière confiance, tandis que le commissaire du deuxième n'en était pas jugé digne.

f Chez l'un quelconque des officiers de la gendarmerie, ou le plus souvent des agents de la sûreté, parvenaient certaines sommes destinées à un emploi spécial, et alors commençaient chez lui les allées et venues d'individus suspects du nombre de ceux dont j'ai déjà parlé. Des bruits inquiétants se répandaient dans la ville; Texode des habitants commençait, le gouverneur s'efforçait de les rassurer, sans être toujours convaincu lui-même que l'ordre ne serait pas troublé.

« On recevait toujours des télégrammes alarmants du ministère, annonçant qu'il se préparait des désordres et enjoignant de prendre les mesures les plus énergiques. On prenait des mesures, on donnait des ordres, mais tous ne croyaient pas à la sincérité de ces dispositions. Il arrivait même souvent, et j'ai été personnellement témoin de ces événements, que les agents de la police ne prenaient pas au sérieux les ordres du gouverneur, imaginant qu'il ne les donnait que pour la forme, pour la montre, et qu'eux-mêmes connaissaient mieux les intentions réelles du gouvernement. Ne croyant pas aux ordres du gouverneur, ils prêtaient l'oreille à quelque voix lointaine en laquelle ils avaient évidemment plus de confiance.

» En un mot, il résultait de là une confusion indescriptible, une véritable anarchie, une désorganisation, une démoralisation complètes de l'autorité.

« Et à cette époque, à Pétersbourg, rue Fontanka, n» 16, dans un des recoins les plus écartés du département de la police, une presse fonctionnait déjà. On avait mis à la tête de cette imprimerie un officier de gendarmerie appelé Komisarov, avec des aides, tous en costume civil. Et c'étaient précisément eux qui imprimaient ces proclamations dont je vous ai déjà parlé.

t Le fonctionnement de cette organisation et le travail de Komisarov étaient entourés d'un tel mystère, et tous leurs actes avaient un tel caractère de conspiration que, non seulement au ministère, mais même au département de la police, presque personne ne connaissait l'existence de cette imprimerie, organisée précisément par ceux-là mêmes qui ont pour devoir de découvrir les typographies clandestines; et en tout cas, si quelqu'un le savait, c'étaient seulement ceux à qui il appartenait de le savoir.

«■ Mais ce mystère ne nuisait pas au succès de l'entreprise, comme le prouve ce qui suit. Une personne ayant découvert par hasard cette imprimerie, s'informa auprès de Komisarov de la réussite de son œuvre. Il répondit : « — On peut organiser tel pogrom qu'il « vous plaira; de dix personnes, ou de dix mille, c comme vous voudrez. » La phrase est historique.

« Pour l'édification de Messieurs les représentants de Kiev, j'ajouterai qu'un » pogrom de dix mille personnes », précisément, était organisé pour le 3 février, mais qu'on réussit à l'empêcher.

« Le président du Conseil des ministres eut, dit-on, un violent accès d'asthme quand il apprit l'existence de cette imprimerie, et c'est vraisemblablement cette

circonstance qui l'empêcha d'éclaircir immédiatement cette atîaire sur place; quoi qu'il en soit, il se borna à faire appeler Komisarov.

» Celui-ci lui rendit compte de ses actes et probablement justifia de pleins pouvoirs; mais le résultat fut celui-ci : trois heures plus tard, il ne restait plus trace d'imprimerie ni de proclamations, de Komisarov ni de ses aides. 11 ne restait plus qu'une pièce vide, et voilà pourquoi ni le ministre de l'intérieur, ni aucun de nous ne connaîtra jamais le nom des personnes qui centralisaient l'action de cette vaste organisation, qui assuraient l'impunité à leurs complices, exerçaient un pouvoir magique sur l'esprit des fonctionnaires de la police et autres, et avaient assez de pouvoir pour obtenir des récompenses et de l'avancement en faveur de ceux qui s'étaient le plus distingués. Il y en a eu des exemples. Seulement je ne puis les citer, pour cette raison que je parle sans préparation, et que je n'ai pas actuellement sous la main les renseignements, peu nombreux, il est vrai, qui ont pu être recueillis à ce sujet, mais que l'on possède néanmoins. Mais j'ai déjà fatigué votre attention..., il est temps de conclure.

» Tout d'abord, et c'est ma première conclusion, nous n'avons rien qui nous garantisse qu'on pourra mettre lin aux agissements criminels de ces organisations semi-officielles, ni que des personnes au service de l'État n'y prendront point part à Tavenir, et il ne peut en être autrement, puisque les principaux instigateurs se trouvent visiblement en dehors de la sphère d'action du ministre de l'intérieur; et c'est pourquoi, sans m'adresser au ministère tout entier, ni aux ministres individuellement, je puis cependant affirmer que la déclaration catégorique que Ion nous a laite aujourd'hui ne repose pas sur une base bien solide.

« .ri;ai même plus loin, je dirai qu'aucun ministre, tût-il même pris dans le sein de la Douma d'Empire, ne pourra assurer l'ordre et la tranquillité, tant que des personnalités ou des forces occultes, demeurant à l'abri d'un rempart impénétrable, auront la possibilité de porter une main brutale sur les divers rouages du mécanisme gouvernemental et d'appliquer leur ignorance politique à des expériences in anima vili, faisant pour ainsi dire de la vivisection politique.

« L'autre conclusion est plus triste encore et concerne la Douma elle-même.

« Messieurs les représentants du peuple, nous sommes venus ici de toutes les extrémités de la Russie apporter non seulement nos plaintes et nos revendications, mais aussi notre soif ardente d'activité, notre abnégation, notre sincère et pur patriotisme. H y a ici parmi nous beaucoup de propriétaires vivant du produit de leurs biens. En avez- vous entendu un seul s'opposer à l'expropriation forcée de la terre dans l'intérêt du travailleur-agriculteur? Il y a ici nombre de personnes appartenant à la classe privilégiée; at-on entendu beaucoup d'entre elles protester contre l'idée d'égalité civique et contre l'application dévastes réformes conçues dans un esprit démocratique?

« Cette même Douma, qu'on se plaît à qualifier de révolutionnaire, ne s'est-elle pas efforcée dès le commencement de ses travaux, et jusqu'à présent, d'élever la Couronne impériale, de la placer au-dessus de nos dissensions politiques journalières, au-dessus de nos erreurs, et de la garantir contre la responsabilité de ces erreurs?

« On se demande si, maintenant qu'est arrivé le moment des urgentes et inévitables réformes, on peut réclamer une autre Douma que celle dans laquelle les

inlériHs personnels et les luttes de classes ont cëdé lu place à l'unique souci du bien public^, du salul de l'Empire.

« Et cependant, nous sentons tous que les mêmes forces mystérieuses s'arment contre nous^ s'interposent entre nous et le pouvoir suprême, pour saper sa confiance en nous, privant la Douma d'Empire de la possibilité de travailler avec le pouvoir dans cette union dïdées qui, suivant les lois fondamentales de notre nouveau régime, est la condition essentielle du progrès et le gage du développement pacifique de notre vie nationale.

ï C'est là. Messieurs, que réside le plus grand danger, et ce danger, j'ose le dire, ne pourra être écarté tant que la direction des affaires de l'Etat et le sort du pays demeureront sous l'influence de gens qui, par éducation, sont des caporaux et des policiers, et, par conviction, des fauteurs de pogroms. »

La négation d'une partie de ces faits par le ministre de l'intérieur. Stolypine, fournit au directeur de la police, Lopoukhine, l'occasion de lui écrire, à la suite des débats, une lettre qui éclaire encore davantage la situation. Dans cette lettre, qui fut plus tard publiée par le Times, il expose que, lors d'un fait antérieur. il n'avait pas communiqué à Stolypine le résultat détaillé de ses recherches, parce qu'il ne croyait pas possible que celui-ci pût encore ignorer ce qui se passait réellement, après le rapport de Makarov relatif aux pogroms. Puis il écrit :

a Ce qui suit a été vérifié par moi.

« Quand, après le manifeste du 17/30 octobre 1905, par suite des troubles que provoqua en différents endroits la publication de cet acte gouvernemental, des symptômes de réaction apparurent dans les couches

modérées de la société, le chef de la section politique du département de la police, Ratchkovski, chargé de mission spéciale, entreprit, pour renforcer cette réaction, de publier des proclamations rédigées en conséquence. Elles furent imprimées à cette époque par un officier de gendarmerie, dans le local de la direction de la gendarmerie à Pétersbourg, sur une presse que l'on avait confisquée, lors d'une perquisition opérée chez des révolutionnaires.

« Cette presse, qui avait primitivement servi aux révolutionnaires, étant devenue par la suite insuffisante, on en acheta, aux frais du département de la police, une autre plus perfectionnée, qui pouvait donner 1 000 exemplaires à l'heure.

î Dans toutes ces proclamations, en même temps qu'on condamnait le mouvement révolutionnaire, on indiquait que la faute en revenait principalement aux adeptes des religions étrangères, particulièrement aux juifs, et les proclamations incitaient à la lutte contre ceux-ci.

« J'ai entre les mains trois proclamations qui ont été imprimées sur la presse du département de police. Une proclamation adressée aux soldats avait été expédiée à Vilna à 5 000 exemplaires, aux soins d'un fonctionnaire attaché à titre privé au gouverneur de Vilna, M. Chkot, qui devait les répandre.

« Chkot en distribua lui-même une partie la nuit dans les rues; le reste, il le laissa chez le chef de la police de Vilna, qui, le 28 janvier, télégraphia au département de la police pour demander un nouvel envoi, en raison de letïet que cette proclamation avait produit sur les soldats.

• La proclamation fut réimprimée à plusieurs milliers d'exemplaires et envoyée au chef de la police de N'ilna.

« L;i même proclamation fut expédiée, à raison de plusieurs milliers d'exemplaires, à Koursk, au médecin Mikhaïlûv, qui, sur la recommandation de M. Ratchkovski. avait été attaché au département de la police en qualité d'agent secret. Mikhaïlov réclama même par télégramme un nouvel envoi de cette proclamation, en raison de son effet tout particulier sur les soldats. Les proclamations imprimées par le département de la police turent en outre répandues à Pétersbourg, par M. Doubrovine et par F ^ Union du peuple russe » travaillant sous sa direction, et à Moscou par l'éditeur des Moskovskiia Védomosti, Gringmout, à qui Ratchkovski en remit personnellement une grande quantité en déceml)re 1905.

« Les proclamations provocatrices du département de la police furent également distribuées dans d'autres villes par la police et la gendarmerie.

« On a caché à Votre Excellence que le chargé de mission spéciale Ratchkovski est resté jusqu'à la fin d'avril à la tête de la section politique du département de la police et que, bien que révoqué par ordre suprême, il n'en est pas moins resté à la tête de toute la police secrète et de la police de sûreté, en vertu d'un ordre écrit d'un de ses supérieurs; qu'on lui avait accordé (dans la mesure où il le jugerait nécessaire) le droit de surveiller la marche de toutes les affaires et procès politiques qui arriveraient au département de la police, et qu'il était en outre autorisé à se servir, dans l'intérêt du gouvernement, des associations organisées au sein même de la société (1).

« On a mal renseigné Votre Excellence en lui disant que le capitaine de cavalerie Boudakovski, après que son crime eut été connu (la préparation d'un pogrom

(1) L' « Union du peuple russe ».

à Alexandrovsk), avait été appelé à Pétersbourg pour y recevoir une remontrance, et (jue le département de la police, aussitôt qu'il avait reçu avis de la préparation d'un pogrom, aurait, de sa propre initiative, télégraphié au personnage en question en le sommant de l'empêcher. »

« Le capitaine Boudakovski ne fut pas appelé cette fois-là à Pétersbourg, car son rapport sur le succès de sa propagande à Alexandrovk parvint en décembre à Pétersïiourg; on l'y appela à la fin de février ou en mars seulement, et cela uniquement sur Tordre exprès du comte Witte de cesser l'incitation officielle aux pogroms.

« Il ne fut également envoyé de télégrammes pour prévenir les pogroms que sur l'ordre chaque t'ois réitéré du comte Witte : je sais cela mieux que personne, attendu que le comte Witte était averti de l'organisation d'un pogrom pour ainsi dire exclusivement par moi (1).

< Outre ces renseignements, que je considère comme mon devoir de communiquer à Votre Excellence, permettez-moi, en ma qualité d'ancien directeur du département de la police, d'exposer ma manière de voir sur les causes, incompréhensibles au premier abord, pour lesquelles le pouvoir central non seulement n'est pas en état de réprimer la politique de pogroms des autorités locales, quand l'agitation provient d'elles, mais

(1) Dans sa réponse à l'interpellation présentée à la Douma, Stolypiae avait déclaré que Boudakovski, l'organisateur des « Bandes Noires » à Alexandrovsk. avait été appelé à Pétersbourg pour donner des explications, mais que, comme le pogrom n'avait pas eu lieu, on ne pouvait juridiquement le poursuivre pour ce fait. « Pour ce qui est des récompenses ([uil avait reçues, on les lui avait données pour avoir rétabli l'ordre. »

ne peut même pas parvenir à être exactement informé de l'organisation de ces pogroms.

« Je ne parlerai pas de l'impunité accordée aux fonctionnaires du gouvernement coupables d'avoir organisé des pogroms, attendu qu'elle est du nombre de ces causes qui n'ont pas besoin d'être prouvées.

f Mais il y a d'autres causes d'un caractère plus général : pendant que j'étais encore directeur du département de la police, survint un des plus efl'royables massacres de juifs, le pogrom de Kichinev. La presse étrangère, et notre presse indépendante, qui avait alors le privilège de discuter notre situation intérieure, de même qu'une partie de l'opinion, accusèrent le gouvernement d'avoir organisé ce massacre.

« Le département de la police n'y avait alors aucune part, mais les accusations n'étaient cependant pas dépourvues de fondement, en tant qu'elles partaient de la supposition que le département de la police et le ministre de lintérieur étaient tout-puissants.

« Tout citoyen, révolté à la vue de l'effroyable massacre, aurait rejeté comme absurde la simple supposition que les agents subalternes du gouvernement pussent oser mettre en œuvre un pogrom, sans avoir l'approbation de leurs supérieurs, ou sans être, pour le moins, assurés de leur sympathie. Cependant cette anomalie existe en réalité.

« Malgré une enquête serrée, ouverte sur la participation des agents du gouvernement à l'organisation du pogrom de Kichinev, moi-même, directeur du département de la police, je n'ai pu arriver à recueillir que de vagues données, et cependant cette participation ne fait aucun doute.

" Et, fait particulièrement caractéristique, le secret de l'organisation des pogroms ne s'e.st révélé à moi

lU L'EVOLUTION DE LA RUSSIE

que lorsque j'ai cessé d'occuper un poste officiel au ministère de l'intérieur.

« C'est dans cette situation que se trouve cependant tout membre, quel qu'il soit, du pouvoir central, qui ne nourrit pas de sympathies pour la politique de pogroms.

« Cela s'explique par le fait que le ministre de l'intérieur et l'organe politique central sont complètement impuissants. Ce n'est pas la police et la gendarmerie qui sont dans les mains du ministre, mais c'est lui, au contraire, qui se trouve à la discrétion des représentants de son autorité.

« Du haut en bas, tout le pouvoir se trouve en fait ruiné par Tinstitution de la police secrète, par la loi d'exception de 1' « état de protection renforcée » et son application d'une façon continue dans le pays.

« Mes fonctions au ministère de la justice, en me fournissant de nombreux éléments qui me mettaient à même de juger exactement de l'impuissance pratique de la loi d'exception, m'a amené à cette conviction qu'à aucun moment de son existence elle n'a causé à l'État autre chose que du mal.

« C'est pourquoi je n'ai consenti à accepter le poste de directeur du département de la police qu'à la condition que cette loi d'exception fût complètement abolie.

i Ce nest pas ma faute si cette condition n'a pas été remplie et si j'ai dû m'appliquer à atténuer (autant qu'il était en mon pouvoir) le mal que cette loi d'exception entraînait.

« Cette expérience me donne le droit d'estimer que le côté le plus dangereux de cette loi consiste en ce que, grâce à elle, tout fonctionnaire de police, tout officier de gendarmerie, avec ses agents secrets, restent les maîtres absolus du sort de chaque citoyen, et par là même du pays tout entier.

« Toute l'application de la loi d'exception repose sur les dénonciations des agents de police et des gendarmes^ de'nonciations qui ne sont soumises à aucun contrôle, ni sur les lieux mêmes, ni de la part des autorités centrales.

« Les autorités étant forcées d'accepter sans contrôle les dénonciations qui proviennent de cette source, la police et la gendarmerie ont donc la certitude que tout dépend d'elles et de leurs dénonciations, et non du ministère, dont Timpuissance demeure évidente H leurs yeux; aussi les agents de police et les officiers de gendarmerie se sentent-ils individuellement en droit de suivre une politique indépendante. Par contre, le ministère, étant privé de tout renseignement ou ne recevant que des renseignements fournis à dessein d'une façon très incomplète et destinés à cacher la vérité, semble être, de toutes les autorités, la plus mal informée en ce qui concerne les abus de ses subordonnés.

« La sincérité du fameux rapport de décembre du capitaine Boudakovski ne s'explique que par la certitude qu'avait Tauteur de rencontrer l'appui de son chef.

« De là provient la complète autocratie de la police et de la gendarmerie dans le domaine de leur activité politique, en même temps que la complète impuissance du ministre de l'intérieur.

<i En dehors des causes permanentes de l'état de désorganisation du pouvoir gouvernemental que je viens d'indiquer, il existe encore d'autres causes spéciales.

ï Quand, dans le cours de janvier et de février, je recueillis des informations sur l'organisation des pogroms, je ne rencontrai pas un seul des agents de la sûreté politique et de la sûreté générale qui ne fût

446 LKVOLIJÏION DK LA RUSSIE

intimement convaincu qu'il existait en effet deux gouvernements, dont l'un suivait une politique hostile à l'autre : l'un personnifié par le secrétaire d'État Witte, l'autre par le général Trépov, qui, d'après la conviction générale, représentait à qui de droit l'état de choses existant dans le pays sous d'auties couleurs que le comte NN'itte et influait ainsi sur la politique.

« Cette manière de voir s'appuie sur ce fait réel :

« Le général Trépov, après sa nomination aux fonctions de commandant du Palais, obtint que des subsides particuliers fussent mis à sa disposition pour la création d'agents secrets spéciaux. Il eut par là entre les mains un instrument dont seul le ministère de l'intérieur devrait pouvoir disposer.

« Cette opinion fut confirmée aussi par le fait que, même après avoir quitté son poste d'adjoint au ministre de lintérieur. en octobre 1905, Trépov parvint, à l'insu du ministre de l'intérieur, à obtenir communication de tous les documents quelque peu intéressants, non seulement de ceux qui parvenaient au ministère, mais même de ceux qu'on expédiait et qui n'avaient aucun rapport avec ses fonctions de commandant du Palais.

« Quel que soit le but que le général Trépov ait poursuivi, au moyen des fonds secrets et des documents du département de la police, de quelque manière qu'il ait entendu exploiter la situation, il existe parmi les subordonnés de Votre Excellence la ferme conviction que le général Trépov a influé sur la politique du gouvernement, et rien ne la leur ùterade l'esprit, pas plus que la conviction de la sympathie du général Trépov à l'égard de la politique de pogroms. Et, quels que soient les moyens que le ministère puisse mettre en œuvre contre ces pogroms, ils se répéteront aussi longtemps que la police locale sera per-

suadée de l'impuissance du ministère et de la toute, puissance d'autres influences. »

Stolypine tenta de ri'pliquer, mais ne réussit pas à se faire entendre. La Douma adopta l'ordre du jour suivant :

« La Douma, voyant dans les désordres les traces évidentes d'une organisation générale, et trouvant dans l'impunité des fonctionnaires, et dans la déclaralion ministérielle, la preuve de l'impuissance du gouvernement et de son incompréhension de la situation actuelle; considérant que la vie, l'honneur et la liberté de nos concitoyens ne seront jamais sauvegardés, tant que l'Assemblée aura devant elle un ministère irresponsable, réclame la démission immédiate du cabinet actuel, qui ne s'appuie pas sur la Uouma. »

Ce débat éveilla le plus grand intérêt dans l'Europe entière et on le discuta dans toute la presse. Le Temps, notamment, déclarait que les faits rapportés, aussi bien par Stolypine que par Ourousov, donnaient l'image d'une complète anarchie politique. Le ministère, ajoutait-il, était dépourvu d'autorité, mais la Douma avait fait preuve, de son côté, d'une trop grande nervosité. Le gouvernement serait, sans nul doute, obligé d'instituer la responsabilité ministérielle.

Stolypine répondit également quelques jours plus tard à l'interpellation sur la famine, mais avec aussi peu de succès. L'ordre du jour adopté à cette occasion par la Douma déclarait, entre autres choses, que l'organisation des Secours était entravée par l'immixtion de l'administration, guidée par des motifs politiques et qu'elle continuerait à être entravée tant que le ministère actuel, irresponsable devant la représentation nationale, serait au pouvoir; il y était dit en outre que les secours devraient être organisés avec la coopération du public et »jue la Douma chargerait une com-

148 I/l'VOI,l!TION \)K L.\ RUSSIE

mission du soin de tracer le plan de cette organisation, de fa(;oii que l'emploi de toutes les sommes demeurât sous le contrôle de la Douma.

Lors de la discussion finale de la loi sur l'abolition de la peine de mort, le ministre de la justice affirma que l'adoption de ce projet de loi équivaudrait à dépouiller l'Etat « du droit de défendre ses sujets fidèles » .

Au nom du ministre de la marine, le procureur général de la marine émit cette naïve objection que cette question ne rentrait pas dans la compétence de la Douma. Le ministre de la guerre avait même cette fois-là envoyé Pavlov au feu. 11 ne réussit pas néanmoins à prendre la parole devant les violentes protestations du groupe travailliste, qui avait résolu de l'empêcher de parler de nouveau à la Douma, et le président dut lever la séance.

A cette époque, d'activés négociations avaient lieu pour appeler au ministère des membres du parti cadet. De grandes difficultés s'étaient produites sur le marché étranger pour le placement des obligations du dernier emprunt russe, le cours des valeurs russes ayant beaucoup baissé.

On avait remarqué dans le Temps des invites au gouvernement russe à accéder aux demandes de la Douma.

Le gouvernement russe, dans une déclaration ultérieure, a, il est vrai, contesté le fait que des négociations auraient eu lieu avec les cadets, et présenté les choses ainsi :

Milioukov avait été invité par Stolypine, sur l'ordre du Tsar, « à exposer les projets et les desiderata du parti des cadets, alors influent à la Douma. Milioukov déclara catégoriquement que le seul moyen de sauver

la situation était de former un ministère cadet. La teneur de la conversation fut rapportée à Sa Majesté le Tsar, avec l'avis du ministre de Tintérieur disant que la réalisation des vœux des cadets serait des plus funestes aux intérêts de la Russie, avis qui fut de tout point approuvé par Sa Majesté ».

Mais quiconque est au courant de ces sortes de déclarations officieuses peut lire entre les lignes bien plutôt une confirmation qu'une négation du fait. Comme on le sait déjà, les négociations n'aboutirent pas au résultat désiré.

Une accalmie semblait s'être produite dans le mouvement insurrectionnel lors de la réunion de la Douma. Mais, peu à peu, les nouvelles annonçant des troubles agraires recommencèrent à affluer. Elles arrivèrent tout d'abord, comme les précédentes, de la région de la Volga, mais aussi, plus tard, d'autres contrées.

Dans le gouvernement de Poltava, de grands meetings de paysans furent tenus, et les esprits étaient très surexcités. Quelques domaines furent Incendiés et pillés, les récoltes encore sur pied furent coupées et enlevées par les paysans. Des émissaires des campagnes arrivaient à la Douma pour être entendus au sujet de l'état de choses. La situation était particulièrement tendue à Voronèje. Le vice-gouverneur, Koch, dans un télégramme adressé à Kouzmine-Karavaev, fit une description émouvante de la situation désespérée de la région : « Pour lamour du peuple qui souffre tant, télégraphiait Koch, nous supplions la Douma d'adresser un appel aux paysans, de les exhorter au calme, de les engager à avoir foi dans l'activité féconde de la Douma. Leurs espérances perdues, leur misère incessante les conduisent à la démence. Je reviens à Tins-

tant du tli^àtre des désordres ai;"raires. Mon cœur se serre au souvenir de ce que jai vu et j'ai peine à retenir mes larmes. Ce n'est qu'avec de la bonté, de l'affection qu'on peut éviter relTusion du sang; j'en ai fait l'expérience personnellement. Il n'y a pas d'autre moyen, llûtez-vous! Ayez pitié de la patrie. »

Il est superflu d'ajouter qu'à la suite de son télégramme, le gouvernement révoqua immédiatement Koch.

Mais les nouvelles mutineries qui éclatèrent dans la première moitié de juin, presque simultanément dans plusieurs endroits, parmi les troupes, eurent des résultats encore plus alarmants. Les Cosaques mêmes refusèrent de faire leur service, et une invitation à interpeller le ministre de la guerre fut présentée à la Douma par les députés du Don, de la part d'un régiment de Cosaques. 11 s'agissait de demander au ministre s'il n'allait pas renvoyer les Cosaques dans leurs foyers.

Un peu plus tard, des révoltes se produisirent parmi les troupes du Caucase ainsi qu'à Séhastopol. Au camp de Krasnoé-Sélo, les soldats tenaient des meetings. Mais ce qui attira le plus l'attention, ce furent les désordres qui se produisirent au régiment de la garde Préobrajenski, considéré comme le premier de l'Empire. La tlotte de la mer Noire était, comme d'ordinaire, en état d'etfervescence et des nouvelles inquiétantes arrivaient de Kronstadt.

L'agitation qui régnait parmi les ouvriers se trahissait par des meetings monstres et des collisions souvent sanglantes avec la troupe, surtout dans le sud, et même à Pétersbourg. Une grande réunion socialiste avait été tenue à Térioki, où plusieurs membres de la Douma appartenant au parti ouvrier avaient présenté des motions violentes.

Les comités révolutionnaires publièrent une proclamation invitant les pa^'sans à former dans chaque volost des comités agraires afin de décider ce que l'on ferait, non seulement de la terre des paysans, mais même de celle des propriétaires.

L'agitation qui régnait dans le pays se communiqua à la Douma. Sur un ton menaçant, les membres du groupe travailliste présentaient souvent, du haut de la tribune, ces événements comme étant les symptômes précurseurs du grand règlement de comptes qui allait bientôt balayer l'ancien régime. Jilkine proposait même de ne pas contenir le mouvement révolutionnaire existant et conseillait au contraire à la Douma de le soutenir en l'organisant.

La lutte entre la Douma et le gouvernement attira naturellement l'attention à l'étranger. Le conseil municipal de Paris exprima ses sympathies pour la Douma, et les membres du Parlement anglais adressèrent une lettre à Mouromtsev. Le gouvernement anglais était sur le point de conclure une entente avec la Russie, et une visite de l'escadre anglaise dans les ports russes était décidée. Mais, après le pogrom de BiHostok, la presse anglaise ne s'y montra plus favorable; c'est pourquoi le ministre des affaires étrangères, sir Edward Grey, rompit une lance en faveur de la visite de la flotte, lors de la discussion du budget des affaires étrangères.

Il affirma que la complicité du gouvernement russe dans les massacres de Bélostok n'était pas démontrée, que les officiers de l'escadre devaient rendre visite, en Russie, aussi bien aux autorités gouvernementales qu'aux membres du Conseil de l'Empire et de la Douma, que la flotte n'avait pas à s'occuper de la situation intérieure de la Russie, et que la visite au

Tsar s'adressait en môme temps au peuple russe, dont il était le chef suprême. Mais, à mesure que les complications politiques prirent en Russie un caractère de plus en plus grave, l'opposition s'accentua en Angleterre contre ce projet, et la visite fut remise à une date indéterminée.

On peut juger de la sincérité du gouvernement en ce qui concerne sa coopération législative avec la Douma^ par ce fait, qu'après avoir constamment invoqué, durant l'hiver, comme prétexte pour retarder la convocation de la Douma, la nécessité d'avoir des projets de lois tout prêts à lui soumettre, le gouvernement, pendant le premier mois où elle siégea, n'en put fournir qu'un seul, relatif à la construction d'une serre et d'une buanderie à l'Université de Dorpat.

Au milieu de juin, le ministre de la justice en déposa un autre concernant la responsabilité civile des fonctionnaires, et, le 3 juillet, le ministre des fmances présenta une demande de crédit extraordinaire de cinquante millions de roubles, pour secours aux populations éprouvées par la famine.

La Douma renvoya cette demande à un comité dont le président était le prince Lvov, bien connu de tous ceux qui s'occupaient activement d'organiser les secours.

Au cours du débat engagé à la Douma le 6 juillet, il déclara que 50 millions de roubles étaient absolument insuffisants, que le plus grand obstacle qui empêchait de venir en aide aux malheureuses victimes de la famine était le maintien au pouvoir du ministère d'alors, mais que l'important était, pour le moment, de fournir des semences aux régions frappées par la disette, et il proposait d'accorder pour cela un crédit spécial de 15 millions de roubles.

Hertzenstein, président de la commission du bud-

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get, s'opposa à la conclusion d'un emprunt à cet effet et insista pour qu'on fit des économies sur les autres chapitres du budget. Il exposa que le minisire des finances avait déclaré au sein de la commission que non seulement la llussie « vivait au-dessus de ses revenus », mais que la situation financière était même beaucoup plus mauvaise qu'on ne croyait. Le déficit pour 1906 atteignait déjà 131 millions de roubles.

La Douma accorda 15 millions, et cette décision fut la seule qui reçut la sanction du Tsar.

Au nombre des lois qui avaient été élaborées par la Douma, on peut citer celles qui concernaient la liberté de conscience, la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, l'égalité de tous devant la loi, et l'instruction primaire gratuite.

Un grand nombre d'interpellations, 379 au total, avaient été déposées. Toutes étaient relatives à des excès de pouvoir de la part des fonctionnaires. Il y en eut quelques-unes auxquelles les ministres refusèrent de répondre.

A la séance du 5 juillet, au cours des débats sur les événements de Bêlostok, on critiqua l'enquête du gouvernement publiée par l'organe officiel, dans laquelle la responsabilité de ces faits était imputée aux juifs, et où on les accusait notamment d'avoir tiré sur la troupe; quoique l'enquête faite par la Douma eût démontré que trois soldats seulement avaient été blessés, et cela, suivant le témoignage d'un officier, par l'imprudence d'un de leurs camarades.

Le rapporteur de cette affaire à la Douma demanda pourquoi le massacre n'avait pas été arrêté le lendemain, puisque Stolypine disait en avoir donné l'ordre.

La Douma décida d'interpeller le ministre de l'intérieur et d'insister pour qu'on demandât compte au

crouverneur de Grodno et à la police de Bèlostok de leur inaction et de leur participation aux massacres, et d'adresser en mrme temps une interpellation au ministre de la guerre pour savoir dans quelle mesure il avait connaissance du f.iitcjue les autorités militaires de B(Mostok se trouvaient du 14 au 16 juin sous les ordres d'officiers de police subalternes, et, enfin, quelles sanctions il comptait prendre contre les coupables.

Ouelques jours plus tard, le Times publiait un téle'gramme. daté du 9 juillet, annonçant que le Tsar aurait fait remercier les troupes de Bèlostok pour leur fidélité.

Les hostitités enti-e la Douma et le gouvernement furent enfin poussées à Textrème par une communication relative à la question agraire, que le gouvernement fit paraître le 3 juillet dans le journal officiel, et répandre à des centaines de milliers d'exemplaires, communication qui engageait une polémique avec la Douma.

Le gouvernement faisait savoir qu'il avait présenté un projet de loi ayant pour but d'améliorer la situation des paysans sous le rapport de la quantité de terres; projet par lequel on cédait aux paysans qui en avaient besoin toutes les terres labourables de la Couronne, à des conditions avantageuses; qu'en outre, on en acbèterait aux particuliers, disposés à s'en dessaisir volontairement, une quantité suffisante, que l'on revendrait aux paysans à un prix modique.

On devait, en outre, instituer des comités agraires locaux, où les paysaus eux-mêmes seraient appelés afin de donner leur avis sur la quantité de terres nécessaire, et faciliter l'acbat de ces terres aux paysans l»ar le moyen de la Banque paysanne.

Par contre, le gouvernement déclarait absolument fausse l'opinion généralement répandue de la nécessité d'exproprier des terres privées.

Le communiqué se terminait en disant qu'il était indispensable que le paysan russe comprît et n'oubliât point que ce n'était pas de la révolte qu'il devait attendre la satisfaction de ses besoins, mais bien de son paisible labeur et de la constante sollicitude de Sa Majesté à son égard.

Dans le débat qui eut lieu le 9 juillet sur la question agraire, le procédé du gouvernement, qui avait saisi Topinion par un communiqué concernant les possibilités d'application du projet de la Douma, fut qualifié de provocation par un homme aussi modéré que Kouzmine-Karavaev lui-même, et, sur sa proposition, la Douma résolut d'y répondre. Mais, à la suite de l'agitation du groupe travailliste, la réponse écrite qu'on se proposait de faire finit par prendre la forme d'un appel au peuple. Pétrounkévitch protesta au nom du parti cadet contre tout appel de ce genre, mais il maintint que la Douma devait faire une rectification du communiqué du ministère, « de ce ministère, disait-il, dont les agissements avaient amené des négociations entre l'Autriche et l'Allemagne pour l'occupation d'une partie du territoire russe ». La proposition de Pétrounkévitch fut adoptée et la réplique de la Douma devait être remise au président du conseil en vue de sa publication par l'organe officiel, sous cette rubrique : « De la part de la Douma d'Empire. »

Voici ce qu'elle contenait : » Le communiqué que le gouvernement a publié, le 3 juillet, vient saper la conliance de la population dans une véritable solution de la question agraire par voie législative. Suivant le manifeste du 17/30 octobre, aucun projet du gouvernement ne peut recevoir force de loi, s'il n'est préa-

lablement adopté par la Douma. Dans sa réponse au discours du trône, la Douma a fait connaître quelle était son opinion dans la question agraire. Les ministres se sont refusés à reconnaître la nécessité de l'expropriation forcée. La Douma a procédé alors à l'élaboration d'une loi sur les bases contenues dans sa réponse au discours du trône. Sont exemptées de l'expropriation les terres des paysans et celles des petits propriétaires. On élabore en même temps une loi créant des institutions agraires. Toute proposition de loi ne concordant pas avec ces principes sera rejetée par la Douma. »

Mais la décision prise par la Douma de remettre cette communication au président du conseil pour la publier ne fut jamais mise à exécution : par un oukaze impérial du 8/21 juillet 1906, rendu sur la demande de Stolypine, la première Douma fut dissoute, et il fut ordonné qu'il serait procédé à Télection d'une nouvelle Douma, qui se réunirait le 20 février/5 mars

En même temps, Gorémykine et Stichinski étaient relevés de leurs fonctions, et Stolypine devenait président du conseil, tout en restant ministre de l'intérieur. Pétersbourg était déclaré en état de protection extraordinaire et l'état de siège était proclamé à Kiev.

La dissolution était survenue de manière tout à fait inattendue. Jusqu'au dernier moment, Stolypine avait déclaré qu'il n'existait aucun danger de dissolution immédiate de la Douma; mais, dès le 7/20 juillet, il avait pris des mesures de précaution très étendues. Les garnisons de Pétersbourg, Moscou, Riga, Varsovie, Kiev, Vilna, Kharkov et Odessa étaient toutes prêtes à marcher, et ces villes étaient occupées militairement, en prévision de troubles possibles. Dans la nuit

LA PREMII'UE DOUMA d57

du 9/:22, les locaux de la Douma furent fermés et occupés par la police et la troupe. Quand les membres de la Uouma s'y rendirent le lendemain matin, ils furent stupéfaits de ce spectacle inattendu. Le président lui-même ne fut informé de ce qui s'était passé que le 2:2 au matin.

On a prétendu que l'attitude intransigeante de la Douma dans la question agraire et les menées révolutionnaires du groupe travailliste avaient été cause de sa dissolution. Mais, en réalité, cette dissolution ne fut qu'un épisode de la lutte incessante de la bureaucratie pour conserver sa prépondérance. La résistance de la société était encore trop faible pour que la bureaucratie lâchât prise. Le manifeste d'octobre et toutes les autres concessions postérieures faites au pays avaient été arrachés au gouvernement par la force des événements et ne résultaient pas de sa conviction de la nécessité d'abandonner l'ancien régime.

C'est ce dont témoignent toutes les mesures gouvernementales de l'année 1906, qui ne sont qu'une suite de reculs sur le manifeste d'octobre.

Le gouvernement avait fini par se rendre compte qu'à moins d'une complète capitulation de sa part, aucune entente n'était possible avec la représentation nationale, mais aussi que le mouvement révolutionnaire n'était pas aussi puissant qu'il l'avait cru, et qu'on pouvait l'étouffer à l'aide des baïonnettes et des mitrailleuses, et, avant la publication de Toukaze de dissolution de la Douma, le ministre de la guerre et le chef de Tétat-major avaient assuré qu'on pouvait compter sur la fidélité des troupes. Reporter la dissolution de la Douma à plus tard aurait peut-être été hasardeux, car les partis révolutionnaires, qui n'étaient

pas prêts à ce moment, projetaient une action vers l'automne.

Que l'attitude de la Douma, et encore plus sa résolution d'abolir la peine de mort, eussent irrité la bureaucratie, c'est une autre question, et on a bien vu en effet, plus tard, quand le sénateur Ivanov fut révoqué pour elre entré dans une association qui poursuivait l'abolition de la peine de mort, que la nécessité de sa conservation était pour les gouvernants de Russie un article de foi que nul n'avait le droit de mettre en doute.

Les jugements portés sur la première Douma ont été naturellement tiès divers. On lui a reproché une prétendue incapacité de travail, on lui a reproché de gaspiller son temps en déclamations sans fin, au lieu de s'occuper de réaliser les réformes possibles. Mais, d'autre part, il faut avouer que l'ancien régime représentait vraiment de graves abus et, même depuis la convocation et la réunion de la Douma, donnait lieu à de sérieuses critiques, et non seulement manifestait de mainte façon son intention de n'avoir aucunement égard aux opinions des représentants élus de la nation, mais laissait voir peut-être encore davantage son idée bien arrêtée de suivre les anciens errements pendant le temps où cette représentation n'existerait pas.

On devait considérer comme une négligence aggravante de la part du gouvernement le fait de n'avoir déposé aucune proposition de loi touchant les graves questions qui faisaient depuis deux ans le sujet d'innombrables discussions dans tout le pays. Ceci, joint d'ailleurs à l'attitude du gouvernement, contribua à pousser la Douma dans une voie plus radicale. Car, si le gouvernement avait montré quelque sympathie pour les efforts démocratiques du centre, celui-ci ne se serait pas vu forcé, lors de sa lutte contre le minis-

LA PHKMIKIIE DOUMA 159

tère, de faire des concessions à la .^auche, au groupe travailliste-révolutionnaire. Le gouvernement n'avait pas de défenseur à la Douma, ou du moins personne n'y parut en cette qualité. Les déijats de la Douma n'étaient ([u'un long réquisitoire contre l'ancien régime, dont les représentants, hostiles à tout progrès, à tout développement, se cramponnaient au pouvoir, coûte que coûte .

La Douma accomplit en outre un travail législatif réel. Mais les dispositions du règlement de la Douma portant que toute proposition due à l'initiative de ses membres devrait, préalablement à toute discussion, iMre soumise au ministre compétent, qui aurait un mois pour faire connaître son avis, furent cause que la discussion des projets législatifs ne put, en général, être achevée, étant donné que la Douma était déjà dissoute au bout de deux mois et onze jours. La Douma avait dû tout d'abord consacrer une grande partie de son temps à sa propre organisation intérieure et à la fixation de son ordre du jour, travaux pour lesquels elle ne pouvait s'inspirer de « précédents », cette Douma étant la première assemblée nationale élue en Russie.

Selon la loi, la nouvelle Douma aurait dû être convoquée au plus tard le 1" octol^re; car, suivant le règlement de la Douma, le budget devait être discuté du 1" octobre au 1'' décembre. L'illégalité que commettait ainsi le gouvernement, en reportant la réunion de la nouvelle Douma au 5 mars, contribua à augmenter encore l'irritation qui régnait parmi les anciens députés. Sous l'impression du coup que le gouvernement avait porté aux principes constitutionnels, le comité du parti cadet se réunit dès que la dissolution de la Douma fut connue, et résolut de convoquer les mcm-

bres de la Douma à V'yborg, en Finlande, pour leur proposer d'adresser un appel au peuple.

Il ne pouvait être question de tenir la réunion en Russie mrme, car Stolypine l'aurait dissoute, et tous étaient si fermement convaincus qu'une révolte armée allait éclater dans toute la Russie, que, le soir même, la plus grande partie des membres de la Douma, répondant à cet appel;, partirent pour la réunion qui devait avoir lieu dans la ville lointaine de Vyborg, car ils considéraient comme leur devoir de chercher à prévenir la révolution sanglante que l'on redoutait. Un projet de proclamation préparé d'avance fut adopté au milieu d'une grande effervescence. Elle était ainsi conçue :

(c Citoyens de toute la Russie! Par un oukaze en date du 8/21 juillet, la Douma d'Empire a été dissoute. Quand vous nous avez élus pour représentants, vous nous avez chargés de vous conquérir la possession de la terre et la liberté. Remplissant notre mission, accomplissant notre devoir, nous avons élaboré des lois assurant la liberté au peuple et réclamé le renvoi du ministère irresponsable, qui, bravant impunément la loi^ a foulé aux pieds la liberté I Mais, avant toute chose, nous voulions faire une loi qui attribuait de la terre à tout le peuple des travailleurs, par la distribution des terres de la Couronne, des domaines, des apanages, du Cabinet, des couvents et de l'Église, ainsi que des biens privés, au moyen de l'expropriation forcée.

« Le gouvernement a déclaré qu'une telle mesure était inadmissible, et lorsque les représentants de la nation ont de nouveau proclamé leur résolution de voter l'expropriation forcée, il a eu recours à la dissolution de la Douma.

c A la place de la Douma actuelle, le gouvernement

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promet d'en convoquer une autre dans sept mois. Pendant sept mois entiers, la Hussie demeurera sans représentation nationale, et cela à un moment où le peuple est acculé à la ruine économique, où le commerce et l'industrie sont dans le marasme, où tout le pays est en état de fermentation, où le ministère a prouvé irrémédiablement son impuissance à satisfaire les besoins du peuple. Pendant sept mois entiers, le gouvernement continuera à agir suivant son bon plaisir, à combattre le mouvement populaire pour arriver à obtenir une Douma docile et obéissante; mais, s'il réussit à étouffer le mouvement populaire, il ne convoquera pas de Douma du tout. Concitoyens, maintenez fermement les droits de la représentation nationale foulés aux pieds, défendez la Douma d'Empire. La Russie ne doit pas rester un seul jour privée de représentation. Vous avez les moyens de l'obtenir de force. Sans l'autorisation de la représentation nationale, le gouvernement n'a le droit ni de lever des impôts, ni d'appeler le peuple au service militaire.

» Vous êtes donc en droit, maintenant que la Douma est dissoute, de refuser aussi bien des soldats que les impôts. Mais, si, pour se procurer de l'argent, le gouvernement avait recours à des emprunts, ces emprunts, conclus sans l'assentiment des représentants de la nation, ne seraient pas valables, et le peuple russe ne les reconnaîtra pas et n'en paiera jamais les intérêts. « Ainsi donc, ne donnez pas un kopek au Trésor, pas un soldat à l'armée avant qu'on n'ait convoqué à nouveau la représentation nationale. Demeurez fermes dans votre refus, dressez-vous tous comme un seul homme pour la défense de vos droits. Devant la volonté unanime et inébranlable du peuple,, nul pouvoir ne peut résister.

€ Citoyens, dans cette lutte qu'on vous impose et

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qui ne saurait être évitée, vos représentants sont avec vous. »

Ce manifeste fut signé par les cadets et les membres des partis de gauche; au total par 185 membres, dont 96 cadets. Le président,. Mouromtsev, ainsi que deux vice -présidents, Dolgoroukov et Grédeskul, étaient présents à la réunion et ne se refusèrent pas à apposer leur signature au bas de ce document, bien que la confusion qui régnait lors de la réunion n'eût pas peiniis de le soumettre à un examen très attentif. Le comte Ileyden et M. Stakhovitch se retirèrent au contraire, sans se joindre à la proposition adoptée. Mais si forte était la conviction que la Russie se trouvait à la veille d'une nouvelle et effroyable explosion de la révolution à peine étouffée, que ces deux derniers députés, à leur retour à Saint-Pétersbourg, organisèrent une réunion des modérés, où fut également adopté un appel au peuple, l'invitant à attendre dans le calme les futures élections.

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