‹ L'évolution de la Russie, pendant les années 1904-1907;Chapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Reconstitution du ministère. — Meurtre de Hertzenstein. — ■ Appel de l'Union du peuple russe aux souverains d'Angleterre et d'Allemagne. — Pogroms. — Désordres et mutineries. — Attentat contre Stolypine. — Cours martiales. — Loi agraire du 22 novembre. — Le gouvernement prépare les élections. — Persécutions contre les membres de la première Douma. — Restrictions apportées à la loi électorale, au moyen d'interprétations fournies par le Sénat. — Ordre donné au clergé de prendre part à la campagne électorale. — Les finances.

Le nouveau président du conseil, Stolypine, eut immédiatement recours à l'état de protection extraordinaire, qui fut proclamé à Pétersbourg. Il supprima une quantité de journaux et fit fermer des imprimeries. En outre, il étendit le régime d'exception à d'autres régions. Les réunions furent interdites dans tout l'Empire, des arrestations et des déportations eurent lieu en masse, et une circulaire fut adressée aux gouverneurs et aux gouverneurs généraux. 11 y était dit, en substance, « que l'ancien édifice social serait réformé, mais qu'il fallait tout d'abord que l'ordre fût rétabli et maintenu » .

En même temps, Stolypine entamait des négociations avec Chipov, N. Lvov, Ileyden^ Goutchkov, le prince Lvov et le sénateur Koni, un des amis de Léon Tolstoï, connu non seulement pour sa parfaite droi-

ture, mais encore poursa science juridique remarquable.

Mais, pas plus que Witte neuf mois auparavant, Stolypine ne réussit, par de vagues assurances et de fallacieuses promesses, à donner le change sur les dispositions de la bureaucratie, qu'il pre'tendait prête à satisfaire aux vœux du pays, désireux de vastes réformes.

Tout d^abord, Stolypine n'avait pas fait d'objection à l'entrée au ministère de cinq ou sept personnalités étrangères à la bureaucratie et imbues didées libérales, ni à l'élaboration d'un programme de réformes, qui serait présenté comme étant celui du ministère et qui lui servirait désormais de base.

On ébaucha donc un programme reconnaissant « la nécessité d'un changement dans la politique du gouvernement, et assurant que la faute de principe qu'on avait commise en dissolvant la Douma serait réparée le plus tôt possible par la convocation d'une nouvelle Douma ». Il était dit encore dans ce programme que la peine de mort serait abohe par décret impérial et l'amnistie accordée; que les lois d'exception seraient abrogées, les juifs placés sur le même pied que les autres citoyens, etc.

Il se passa assez longtemps avant que ce programme ne reçût une réponse précise. Ce fut seulement le 3 août que Lvov et Goutchkov furent appelés à Péterhof et reçus par le Tsar. Leur programme fut trouvé inacceptable; il était notamment impossible, disait-on, d'abolir la peine de mort. Un peu plus tard, les personnes dont nous avons parlé plus haut expliquèrent, dans une communication adressée à la presse, qu'elles n'avaient pu accepter de faire partie du ministère, par suite du refus de Stolypine d'accepter leurs conditions.

Le 3 juillet, fut commis un meurtre qui causa une véritable stupeur. Hertzenstein, membre de la Douma,

homme très modeste, qui ne s'était mis en évidence d'aucune manière pendant la lutte qui avait précédé la proclamation de la constitution, et qui avait été élu à la Douma uniquement parce qu'il était très au courant des finances russes et de la question agraire, tomba victime d'assassins soudoyés.

On apprit, peu après, que ce meurtre avait été tramé et préparé au sein de l'Union du peuple russe, dirigée par le docteur Doubrovine. Le crime avait été commis à Térioki, du côté finlandais de la frontière, ce qui fut cause que l'instruction de l'affaire fut conduite par le tribunal finlandais et rendue plus difficile par ce fait que la justice finlandaise ne pouvait, sans l'aide de la police russe, faire comparaître les accusés ni les témoins qui se cachaient en Russie. Le tribunal donna toutefois l'ordre de citer à comparaître le docteur Doubrovine lui-même^ mais le ministre de la justice de Russie déclara que le Code pénal russe n'autorisait pas l'exécution d'un ordre semblable. Finalement, deux membres de l'Union du peuple russe furent condamnés pour avoir pris part au meurtre, mais furent graciés par le Tsar.

L"opinion de l'étranger sur la dissolution de la Douma se traduisit bientôt par la baisse des fonds russes. C'est ainsi, par exemple, que l'emprunt de 4906 tomba de 9 1/2 pour 100 à Londres. Les journaux anglais envisageaient la situation d'une façon très pessimiste.

Le Times se montrait particulièrement favorable à la Douma et prédisait que sa dissolution ferait couler des flots de sang.

Le Dailij Telegraph faisait ressortir les difficultés financières et estimait que l'État pourrait bien faire banqueroute.

Une adresse, signée des membres les plus libéraux

du Parlement anglais, des représentants d'institutions municipales et d'établissements universitaires, etc., fut envoyée à Mouromtsev. On y exprimait l'espoir « que, dans un avenir prochain, la liberté triompherait en Russie, et qu'il serait alors possible aux deux nations, russe et anglaise, de donner une expression formelle à l'amitié qui les unissait déjà, amitié fondée sur une communauté d'idéals, qui doit aider à réaliser les aspirations de tous les bons Européens vers une civilisation entièrement vouée à la paix. ï

Un peu plus tard, une délégation représentant différentes classes de la société anglaise devait visiter Pétersbourg, et un comité s'était constitué, sous la présidence de Milioukov, pour la recevoir. Mais le gouvernement russe fit savoir qu'on ne permettrait pas à la délégation de passer la frontière russe, et l'Union du peuple russe envoya, au mois d'octobre, au roi Edouard un télégramme ainsi conçu :

« Les partis monarchistes de Russie sont convaincus que ni Votre Majesté, ni le peuple anglais ne toléreraient quune deputation vienne de l'étranger dans votre pays et qu'elle ait l'audace dinsulter Votre Majesté ou le peuple anglais. Et cependant, une deputation anglaise a l'intention de se rendre en Russie pour saluer des hommes qui se sont révoltés contre la volonté du Tsar, et qu'il a fait traduire en justice. Les fidèles sujets du Tsar considèrent une telle intention comme une offense pour le peuple russe. Les partis monarchistes espèrent que Votre Majesté daignera empêcher cette insulte aux sentiments patriotiques du peuple russe, en faisant connaître qu'Elle désapprouve cette démarche, de nature à créer de l'inimitié entre les peuples anglais et russe, étant donne son but, qui est

d'encourager les ennemis du Tsar et de la Russie à continuer leurs coupables agissements.

« Gringmout,

Président des partis monarchistes, Directeur du journal Moskocskiia l'èdomosti. »

Toute la presse française se déclara contre l'autocratie et contre la dissolution de la Douma.

La République Française s'exprimait en ces termes : t Nous réclamions une évolution au moyen de l'institution d'un gouvernement constitutionnel responsable devant l'assemblée nationale. On nous a répondu par la dissolution de la Douma, la suppression des journaux et de la liberté de parole, et par une dictature de Cosaques; tout cela est monstrueux; il faudrait se faire bien illusion pour espérer encore la victoire définitive de la raison, pour ne pas proférer la malédiction prophétique de Victor Hugo devant un semblable gouvernement et de tels révolutionnaires. ^

Anatole Leroy-Beaulieu, connu pour sa compétence remarquable dans les questions russes, émettait l'opinion suivante : « La dissolution de la Douma a été une faute ; une autre faute a été qu'on n'a pas cherché à s'entendre avec les cadets. Ceux-ci étaient restés monarchistes, tout en ayant été forcés de s'appuyer sur les masses. Stolypine assure qu'il a des idées libérales, mais sa situation est difficile. Il se voit forcé de combattre tous les adversaires du Gouvernement sans exception. — 11 ne peut s'appuyer que sur les adversaires des réformes et sur les infâmes « Bandes Noires », qui rejettent toute la responsabilité de la situation sur les juifs, les Polonais et les Arméniens, afin de pouvoir mieux les massacrer... M. Stolypine devait inévitablement glisser dans la politique réac-

tiûnnaire, supprimer toutes les garanties et les réformes conquises pendant les derniers mois, en un mot, faire un pas inouï en arrière... Une entente est encore possible, elle est désirable pour tout le monde. Pour cela, il faudrait que Stolypine, après quelques semaines d'infructueuses tentatives, avoue son impuissance. »

Le 2 août, le Tem/js contenait encore un article contre la politique russe, où Stolypine était accusé de vouloir tromper le monde entier. Tant que la bureaucratie n'aurait pas lâché prise, disait-on, personne ne pourrait ajouter foi aux assurances de Stolypine.

La presse allemande jugeait les choses avec plus de calme, bien qu'elle doutât de la durée du régime existant. Plusieurs journaux envisageaient la dissolution de la Douma comme une manœuvre utile et adroite de la bureaucratie. Un rédacteur du Courrier de la Bourse, de Berhn, écrivait ceci : « Stolypine est considéré, non seulement par ses amis, mais par tout le mondC;, comme un homme très énergique et très honnête. En ce qui touche son énergie, elle inspire à coup sûr un grand respect... Le gouvernement n'arrivera ainsi à gagner les sympathies de la société qu'après avoir présenté de véritables réformes^ dont l'utilité pourrait être reconnue de tous... Les plus importantes réformes, telles que la solution de la question agraire, ne peuvent assurément pas être décidées par le gouvernement de sa propre autorité, car elles touchent trop profondément à la vie du pays. Mais^ en tout cas, il devrait élaborer un projet qui servirait de guide à la représentation nationale. »

Le gouvernement russe fit de grands efforts pour tranquilliser les Bourses étrangères. Peu après la dissolution de la Douma, Stolypine répondit à une demande d'information que le Matin lui avait adressée

par voie télégraphique, touchant les motifs de la dissolution.

Il dit que le Tsar était fermement résolu à maintenir la représentation nationale, mais que, les discussions abstraites de la Douma et ses empiétements ayant compromis Texistence du nouveau régime, la Douma avait été dissoute, et que les informations venues de l'intérieur du pays prouvaient qu'on avait en général reconnu l'utilité des mesures prises par le gouvernement.

Un peu plus tard, Stolypine déclara au correspoi)dant de l'Agence Reuter qu'il était absolument convaincu que sa ferme résolution de conduire les affaires de l'État dans un esprit vraiment libéral lui gagnerait la sympathie des éléments bien pensants de la société. Cette politique servirait de jjase à un apaisement qui faciliterait rétablissement d'un régime parlementaire offrant de réelles chances de durée.

« La dissolution de la Douma, ajoutait-il, avait été nécessaire pour éviter l'ébranlement de l'autorité du pouvoir suprême. Il fallait, du reste, considérer la Douma comme un organisme agonisant, dont il était préférable d'abréger l'existence. » Il déclara les tendances des cadets au plus haut point dangereuses. Il fallait d'abord étouffer la révolution et l'on pourrait ensuite établir le nouveau régime sur une base solide. Il insista enfin sur ce fait que la réaction n'était pas un article du programme du gouvernement et que toutes les réformes libérales seraient mises à exécution dès que le terrain serait préparé.

Stolypine, n'ayant pas réussi, en faisant miroiter à leurs yeux de vagues promesses de réformes, à décider les chefs du parti modéré à entrer dans le ministère, s'adressa à la bureaucratie, comme l'avait fait Witte. Le 9 août, l'ancien contrôleur de l'Empire du ministère Witte, D. Filosofov, fut nommé ministre du commerce

et l'on désigna, comme procureur géne'ral du Saint- Synode, P. P. Izvolski, frère du ministre des affaires étrangères et, à cette époque, adjoint du ministre de l'instruction publique.

Le poste important de ministre de l'agriculture, ou plus exactement de directeur général du département de l'agriculiure. fut contîé au prince Vasiltchikov. C'était un grand propriétaire et un adversaire des réformes agraires radicales; il avait été précédemment maréchal de la noblesse à Novgorod, puis, en 1900, gouverneur à Pskov, mais s'était retiré en 4903. Pendant la guerre avec le Japon, il était intendant de la Croix-Rouge en Extrême-Orient et il fut élu plus tard président de cette société.

La question des prochaines élections à la Douma fut une des premières dont s'occupa le ministère reconstitué, et il décida à ce propos de faire intenter des poursuites contre tous les signataires du manifeste de Vyborg. Cette mesure, conformément à la loi électorale, rendait ceux-ci inéligibles. Jusqu'où l'accusation serait -elle poussée? La solution de cette question fut ajournée jusqu'à nouvel ordre.

Au sujet de la question agraire, on rendit un décret où Ion faisait savoir que l'on vendrait à la population rurale, par l'intermédiaire de la Banque des paysans, une partie des biens des apanages, des lots de forets ainsi que des domaines boisés, situés dans les gouvernements de Vologda et d'Arkhangelsk, et que l'estimation et la répartition en seraient confiées aux Commissions agraires instituées antérieurement, lesquelles résoudraient ces questions de concert avec la Banque des paysans.

En attendant, la dissolution de la Douma eut pour conséquence immédiate une nouvelle et violente recru-

descencc de l'agitation révolutionnaire, et l'anarchie menaça de paralyser tout lorganisme de l'État.

Les troubles agraires augmentèrent; des désordres se produisirent dans plusieurs villes, nolamment, à Voronèje, à Odessa et à Choucha (Caucase); des mutineries eurent lieu parmi les troupes, en particulier à Poltava, à Brest-Litovsk et dans le Caucase. A la fin de juillet 1906, une émeute éclata à Sveaborg. La lutte dura trois jours et la forteresse fut prise du côté de la terre par l'infanterie appelée sur les lieux, en même temps que des vaisseaux de guerre la bombardaient du côté de la mer. Le 1" août, une partie de la garnison de Kronstadt se révolta, mais ce mouvement fut étouffé en douze heures. Une rébellion sérieuse se produisit en outre, devant Revel, à bord du croiseur Pamiat-Azova, de l'escadre de la Baltique.

Ces révoltes furent naturellement suivies de convocations de conseils de guerre et de sentences de mort. Les ouvriers de Pétersbourg protestèrent en proclamant la quatrième grève générale. Toutefois, l'accord n'existant pas parmi les ouvriers, la majorité n'appuya pas la grève. Aussi échoua-t-elle complètement et cessa dès le 8 septembre.

En Pologne^ il se produisit de nombreux désordres. 140 ouvriers ayant été arrêtés dans une fabrique de Varsovie, l'organisation révolutionnaire résolut d'en tirer vengeance. Le 15 août, on assassina en pleine rue 28 agents de police et gendarmes et on en blessa 12. Lors des poursuites intentées par les autorités, à la suite de ces événements, 15 particuliers furent encore tués et une centaine blessés.

A Lodz et à Radom, des attaques contre la police se produisirent également le même jour. Le 18^ on lança une bombe sur le gouverneur général Skalon, qui ne fut pas blessé. Néanmoins, les jours qui suivirent,

Varsovie vit se dérouler des scènes comparables à celles de 1863. Le général Vonliarliarski, faisant fonctions de gouverneur général, procéda avec la dernière rigueur. On lit jusqu'à 2 000 arrestations en un seul jour. Vonliarliarski fut finalement assassiné le 27 août.

Suivant des rapports officiels, il y avait eu depuis le 10 mai, jour de l'inauguration de la Douma, jusqu'au 15 septembre, 769 personnes tuées ou grièvement blessées, dont 166 moururent sur le coup; un nombre égal décédèrent dans les hôpitaux des suites de leurs blessures, et les autres demeurèrent estropiées. Sur ce nombre, il y avait 107 agents de police ou soldats et 102 appartenaient aux classes cultivées. Dans le chiffre précité, ne figurent pas les personnes, au nombre de 98, qui furent assassinées par vengeance, à la suite des collisions et dont la moitié étaient des agents provocateurs et des espions.

L'Union du peuple russe déployait une activité infatigable; ses accointances avec les autorités ressortent notamment de ce fait que ses chefs pouvaient envoyer impunément des ordres aux gouverneurs dans le ressort desquels la pohce ne s'était pas montrée suffisamment prévenante envers les suppôts de l'Union. Stolypine déclara également, devant des membres de l'Union, « que si les partis monarchistes arrivaient à persuader la grande masse de la population et à former la majorité à la Douma, il n'y aurait plus d'obstacle à une révision des Lois fondamentales dans un sens conforme à la notion de l'Etat telle qu'elle a été consacrée par les siècles » .

La haine qu'il nourrissait contre Witte et la crainte de le voir revenir au pouvoir, poussèrent le président de l'Union, dans une assemblée tenue à Kiev, à envoyer le télégramme suivant à Tempereur Guillaume, à Toc-

casion de la nouvelle publiée par les journaux que l'empereur Guillaume aurait invité le comte Witte à venir à Wilhelmshöhe :

f Toutes les fractions monarchistes de Russie, qui sont réunies dans la ville de Saint- Vladimir, et qui ont lu le télégramme où Votre Majesté exprime sa bienveillance au comte Witte, considèrent comme leur devoir de vous exprimer leurs sentiments de profond regret. Les Russes sont sincèrement affligés de voir le chef du peuple allemand, si sympathique au peuple russe, avoir si peu égard à leurs sentiments et accorder sa haute bienveillance à l'homme que toute la Russie considère comme responsable de tous les malheurs qui ont frappé notre infortunée patrie et comme le principal artisan du mouvement terroriste, entretenu par l'anarchie et par la perversité du comte Witte lui-même, qui jouit de la faveur spéciale du peuple juif. .

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