LE MEXIQUE ANCIEN
" La cité de Churultecal contient vingt-cinq mille maisons dans le corps de la ville et autant dans la banlieue; du haut de l'un des temples, j'ai compté plus de quatre cents tours, toutes appartenant à divers sanctuaires. „ Ainsi s'exprimait Heman Cortès, dans ses Rapports à Charles- Quint (1). Quelques jours après, maisons, temples, tout était anéanti par le conquérant.
Le Mexique était de formation sociale plus ancienne et plus complexe que le Pérou. Son organisation se rapprochait déjà davantage de celle à laquelle, dans des conditions plus favorables, parvint à s'élever l'antique Egypte. Le fait
(1) Cartas y relaciones de Hernan Cortès al emperador Carlos Quinto — E. Reclus, Géographie universelle^ t. xvii.
qu'il possédait une écriture suffirait à lui seul pour prouver sa supériorité de civilisation sur Tempire des Incas. Bien que la plupart des manuscrits relatifs à son histoire aient été stupidement détruits par le fanatique évêque de Landa, nous savons, par ce qui nous est resté de ses monuments, de ses inscriptions et parles rapports des conquérants eux-mêmes, que le gouvernement communautaire monarchique dans lequel s'était cristallisé le Pérou s'était depuis longtemps brisé au Mexique pour y aboutir à une féodalité aristocratique sous l'hégémonie d'une royauté suzeraine. Nous sommes donc en présence d'une structure sociale plus considérable et plus différenciée, moins uniforme et naturellement moins douce et pacifique dans ses relations intérieures et extérieures, s'éloignant de plus en plus des formes communautaires primitives. Comme à peu près partout, le développement social même, en accentuant la division des fonctions, va y fortifier les tendances guerrières et inégalitaires ; la vie et la mort y seront également plus actives, la civilisation plus intense mais plus barbare.
D'après l'hypothèse la plus probable admise par Humboldt et Prescott, les Mexicains étaient des immigrants venus d'Asie soit par le détroit de Behring et les îles Aléoutiennes, soit par l'Océan et les groupes d'îles de la Polynésie. Ce n'étaient toutefois pas ses premiers habitants. Aussi loin que remontent les traditions, la région mexicaine
paraît avoir été habitée. On a découvert, près de Mexico, les restes d'un homme de l'âge quaternaire, antérieur par conséquent de beaucoup à la civiUsation aztèque; celle-ci s'était en réalité superposée à des sociétés plus anciennes qui déjà elles-mêmes étaient le résultat d'envahissements armés successifs.
Il s'était ainsi formé, au sein des hordes et des tribus sauvages, soit des confédérations plus ou moins indépendantes, soit des monarchies. Au commencement de notre ère, les hauts plateaux del'Anahuac, dans l'Amérique centrale, en étaient arrivés peu à peu à constituer le centre d'une civilisation considérable, celle des Aztèques. Dans l'Amérique du Nord, il y avait de nombreuses confédérations indiennes moins développées et moins cohérentes, tandis qu'au sud du Mexique et dans l'Amérique méridionale s'étaient formés des Etats assez puissants tels que ceux des Yucatèques ou Maya, des Ghibcha, des Quichua et des Aymara. Il ne semble du reste pas y avoir eu de rapports entre le Mexique et le Pérou, dont la formation est donc d'autant plus intéressante pour le sociologiste que chacun d'eux constituerait par conséquent une expérimentation originale.
Comme les Incas du Pérou, mais antérieurement à ces derniers, les Mexicains étaient entourés de tribus moins avancées. Comme celles d'Egypte, de Chaldée, de l'Inde, de la Chine,
leur puissance s'était établie à distance de la mer; celle-ci n'est pas d'abord un facteur favorable; elle est un obstacle avant d'être un moyen de communication; même les civilisations fluviales précèdent les civilisations maritimes; celles des lacs et des rivières paraissent également antérieures à celles des grands fleuves.
Ce fut sur lei^ hautes terres entourées de montagnes que les envahisseurs s'établirent; de là, au surplus, ils dominaient la contrée. Au Mexique, il n'y avait pas de grands cours d'eau capables de relier les populations à de longues distances et commercialement; on y rencontrait des lacs plus vastes et plus nombreux qu'ils ne sont actuellement; leurs crues parfois subites et les inondations exigeaient un travail coopératif qui, à ce degré de socialisation, ne pouvait s'obtenir que par la coaction, c'est-à-dire par des corvées imposées par l'autorité; aux inondations succédaient aussi des sécheresses qui nécessitaient des travaux importants d'irrigation et les mêmes efforts obtenus par les mêmes moyens.
Autour de cette espèce de mer intérieure très considérable que forme le golfe du Mexique, il semble que, comme en Europe, autour de la Méditerranée, il tendît à se former une civilisation importante et plus ou moins uniforme, qui s'étendait sur les rivages septentrionaux du golfe et puis à l'ouest et au sud de ce dernier, dans le Yucatan, le Guatemala et dans les îles où l'on a retrouvé des
vestiges à peu près identiques à ceux du Mexique, Les Mexicains étaient en rapport avec ces populations et avec les divers groupes de Nahua dans TAmérique centrale. Cependant, comme tous les peuples qui s'élèvent à de certains moments audessus du niveau général, ils étaient en fait isolés au milieu de barbares et cette situation même était un facteur de leur cohésion politique.
Les manuscrits et les histoires relatifs à leur développement remontent jusqu'à la fin du douzième siècle, n existe également des hiéroglyphes que Ton commence à déchiffrer.
Suivant les récits ainsi transmis, Tintérieur du pays, vers les vi® et vu® siècles de notre ère, était habité par des tribus peu civilisées, les Otomi, les Chichimèques, les Huaxtèques, les Totomaques, les Mixtèques et les Zapotèques.
Au milieu de ces tribus se fixèrent les Nahua, * gens qui parlent clairement „ ; d'après la légende, ce furent des conquérants civilisateurs, et ils étaient divisés en sept tribus. Ils venaient du Nord et c'est par le Nord qu'ils s'étaient introduits dans 'le pays, ce qui semble assez naturel, le plateau mexicain présentant une large ouverture de ce côté, tandis que, comme la Grèce, il se rétrécit au Sud avant de se relier à une nouvelle masse continentale par uiî isthme et un véritable labyrinthe de montagnes.
Chaque tribu était divisée en sept corps et la conquête se serait effectuée en sept expéditions différentes.
Un demi-dieu législateur, Quetzalcoat, issu de la mer, serait ensuite venu enseigner les arts et les sciences, disparaissant après avoir accompli sa mission, mais en promettant de revenir un jour, promesse prophétique, que la population crut réalisée par Cortès et qui facilita la conquête. Il n'est du reste pas impossible que cette légende se rattachât à l'arrivée réelle d'un navire étranger entraîné dans ces parages.
Vers la fin du vn® siècle, Tune des tribus de Nahua, celle des Toltèques, devient prépondérante et constitue son centre de coordination politique dans la cité de Tollan, actuellement Tula, au nord-ouest de Mexico. La domination des Toltèques dura jusque vers la fin du onzième siècle; à cette époque eut lieu l'invasion des Ghichimèques; les anciens maîtres du pays sont dispersés ; les uns se fondent dans les populations voisines, les autres vont créer de nouveaux royaumes vers le sud, dans le Yucatan, le Chiapas, le Guatemala.
Les Chichimèques portèrent le centre de l'empire plus au Sud, d'abord sur les rives du lac Xaltocan,puis à proximité du lac Texcoco, à Texcoco la " ville des ancêtres », près de Mexico, la capitale actuelle, qui, dès 1325, s'élève dans une île du lac. Cette dernière capitale avait été fondée par de nouveaux conquérants, les Aztèques, également de race Nahua comme les Toltèques et les Chichimèques. Ces bandes militaires étaient arrivées sur
le plateau d*Anahuac vers la fin du xu« siècle après avoir, d'après la légende, erré pendant plus d'un siècle, à la recherche d'un établissement convenable. Du reste la domination Chichimèque s'était ruinée d'elle-même par les guerres intestines et Mexico, la capitale Aztèque, hérita insensiblement de la suprématie de Texcoco qui, de même que la cité de Tlacopan, la Tacuba moderne, lui devint subordonnée.
Les conquêtes des Aztèques s'étendirent successivement sur les populations environnantes; celles-ci étaient toutes riches en or, pierres précieuses, plumes ouvragées, etc. ; leurs dépouilles enrichirent les vainqueurs qui continuèrent à exploiter durement lesvaincus.ArOuest,les tribus du Michoacan restèrent indépendantes; au Nord- Ouest, les Aztèques s'avancèrent jusque vers lé trentième degré ; au Sud leur puissance se développa jusque vers le seizième, mais surtout au Sud- Ouest le long de la mer ; moindre fut son extention au Sud-Est; là, également, sur les plateaux élevés, se conserva une nation insoumise, celle des Tlaxealans, dont l'hostilité permanente favorisa dans la suite la conquête des Espagnols.
Ainsi, probablement, les mêmes causes sociales qui poussèrent les populations asiatiques vers l'Europe, les répandirent également dans les îles et sur le continent Américain ; c'étaient généralement des peuples chasseurs et guerriers; ils s'américanisèrent et leur type se transforma en partie
d'abord dans le nord du continent ; de là, quand les territoires de chasse se trouvèrent encombrés et conformément à leur esprit d'aventures et à leur absence naturelle de fixité, certaines tribus énergiques et audacieuses se répandirent successivement dans l'Amérique centrale et puis méridionale ; les premiers occupants des territoires conquis furent soumis ou refoulés dans des directions diverses, notament vers le sud et les îles.
L'empire mexicain se forma donc de couches superposées de conquérants successifs; ce fut une civilisation très complexe où nous pouvons retrouver, à côté des formes et des croyances sociales les plus primitives, des structures très développéesbien qu'excessivement barbares, surtout en ce que concerne les fonctions des classes dominantes issues de la guerre et de la conquête. La civilisation mexicaine, sous ce rapport, fut moins régulière et moins humaine que celle du Pérou ; l'empire des Incas s'était imposé plus pacifiquement; il avait été, bien qu'au profit également d'une tribu d'envahisseurs, le développement des institutions communautaires et égalitaires des tribus sauvages primitives; mais déjà, suivant une tendance à peu près générale de l'humanité, le développement s'y était effectué, sous l'influence de la conquête même, et aussi pai suite de la structure rudimentaire très naturelle que revêtent, même dans les sociétés pacifiques, les formes de la division du travail produites par la croissance
de la masse sociale, suivant un plan et une direction autoritaires et inégalitaires.
Au Mexique, dont la civilisation était plus vaste et plus complexe encore, ces tendances prévalurent de plus en plus ; des conquêtes et des guerres continuelles y brisèrent les formes communautaires primitives au profit d'une caste militaire et religieuse, dont le chef devint un véritable roi féodal, avec les caractères de férocité que donnent inévitablement les habitudes séculaires de chasse et de guerre.
La domination des Aztèques fut d'autant plus terrible et sanguinaire que leur puissance fut toujours très instable ; les Incas du Pérou étaient entourés de populations très inférieures, bien moins dangereuses et en même temps beaucoup plus douces ; celles-ci accouraient pour ainsi dire audevant de leurs croisades civilisatrices ; quelques délégués religieux et nobles suffisaient à les rattacher au pouvoir central qui respectait leurs usages communautaires et leurs croyances en les subordonnant seulement à des autorités supérieures tant civiles que religieuses. Au Mexique, au contraire, les annexions étaient essentiellement violentes, les guerres extérieures d'autant plus terribles que les Aztèques s'étaient établis au milieu d'autres Etats militaires fortement constitués j continuelles étaient aussi les insurrections à l'intérieur et, de plus, des tribus républicaines, ,
indépendantes et redoutables, rappelaient tou- 1
jours aux sujets vaincus leur ancienne liberté.
Avant la conquête espagnole, Tempire tendait à s'écrouler de lui-même; des prodiges et des fléaux, conformément à des superstitions universelles, en annonçaient la fin aux populations; même, comme nous l'avons vu, d'anciennes légendes avaient prophétisé que le libérateur apparaîtrait à l'Ouest, venant de la mer. L'Océan n'était-il pas déjà le séjour par excellence d'Atonatiuh, le dieu par excellence, le " Soleil des eaux „ ? Tlaloc, son fils aîné, n'était-il pas le vent alizé qui apporte les pluies bienfaisantes, le dieu dont les éclairs, comme des serpents, brillent dans le ciel et qui répand sur la terre les eaux fécondantes? Quand le libérateur viendra, les glaives d'acier éblouiront aussi les yeux des maîtres épouvantés et, du flanc des vaisseaux qui portent Cortès, partiront également la foudre et les éclairs: seulement ce seront de nouveaux torrents de sang qui féconderont la terre mexicaine.
Nous avons vu sur quel immense territoire s'étendait l'empire féodal dont le dernier centre Aztèque était établi à Mexico. Comme pour les simples tribus d'Amérique et d'ailleurs, des rivières, des montagnes, des rochers, des cascades et des grands arbres indiquaient les limites des divers territoires, et aussi la mer, le plus grand des obstacles, ainsi que les montagnes, à ce stade de civilisation. Les limites se fixaient, du reste, par de véritables conventions entre groupes de commu-
nautés ou d'Etats comme actuellement entre propriétés individuelles. Ainsi, six arbres de dimensions colossales existent encore au Mexique, espèces de magnolias, datant de plus de six siècles et qui servaient de frontière aux Etats de Tancien roi des Zapotèques.
Le régime communautaire des tribus primitives avait laissé de nombreux vestiges, malgré les transformations produites par les envahisseurs successifs.
On a découvert, il y a quelques années, dans le Sonora, au Mexique, aune petite distance deMagdalena, dans les forêts vierges, une pyramide mesurant à sa base 4,350 pieds et 750 de hauteur. Une large chaussée serpente autour de cette énorme construction bâtie en blocs de granit taillés. Au sommet, se trouvait sans doute Tautel d' Atonatiuh, le Teotl ou dieu suprême, au culte sanglant. A Test de celle-ci, il en existe une plus petite où sont creusées une foule de cellules dans le roc même ; ces cellules ont de cinq à quinze pieds de large sur dix à quinze de long et huit de hauteur; chacune d'elles n'a qu'une entrée, généralement au milieu du plafond. Les parois sont couvertes d'hiéroglyphes et de figures étranges, ayant des pieds et des mains; on y a découvert beaucoup d'ustensiles en pierre. C'étaient des habitations de communautés, probablement industrielles, mais unies par les liens du sang. Il y en avait de semblables au Yucatan, au Guatemala, dans la Nou-
velle-Guinée, etc. Comme il y avait des communautés de villages, il y avait des communautés ouvrières dont les liens d'origine étaient familiaux. C'étaient des habitations, de véritables ruches, où logeaient plusieurs centaines de travailleurs.
Ces habitations, taillées dons les montagnes naturelles ou artificielles, pouvaient du reste servir aussi de tombeaux, car c'était l'usage d'enterrer ou même simplement de déposer les morts sur les hauteurs. Cet usage explique les croyances primitives. Ainsi, chez les Sonores du Mexique, comme chez les Mohaves, également de l'Amérique du Nord et ailleurs, on croyait que les esprits habitent les rochers et les collines; comme dans certaines de nos campagnes les plus superstitieuses, on croyait qu'ils errent aux environs des cimetières, c'est-à-dire, dans l'un et l'autre cas, dans les lieux où leurs restes ont été déposés.
Ces vastes habitations communautaires et sans doute iudustrielles, correspondaient par conséquent aux communautés villageoises et agricoles; il est même du plus haut intérêt de constater qu'il en existait de semblables dans l'anciennne Amérique Russe, dans l'Alaska, où toutes les familles d'une même tribu habitaient un seul corps de bâtiment. Or, d'après l'hypothèse la plus généralement acceptée, les envahisseurs conquérants de l'Amérique centrale, les Nahua, étaient d'origine asiatique et s'étaient introduits dans le continent
Américain par le détroit de Behring et l'Alaska, d'où ils se seraient peu à peu répandus vers le sud. Les sociologues qui inclinent à croire que les formes supérieures des sociétés tendent à reproduire les structures primitives, ne manqueront pas non plus de signaler que les grands centres modernes de la civilisation américaine, spécialement les centres industriels, nous fournissent actuellement de nombreux spécimens de vastes habitations ouvrières du même genre où peuvent loger également des centaines de familles. Il faut cependant observer que les formes primitives des tribus communautaires qui habitaient les immenses ruches naturelles et artificielles de l'Amérique centrale et de TAlaska, étaient basées sur des rapports de consanguinité plus ou moins étendus, tandis que les habitants des casernes ouvrières actuelles sont tout au plus reliés entre eux par des liens professionnels et que leur habitat leur est même en fait imposé par le capitalisme, dont ils sont les instruments pour ainsi dire remisés dans des magasins centraux à la portée et à la disposition de celui-ci.
Quoi qu'il en soit, la conformité des habitats de l'Alaska et de ceux du Mexique, du Yucatan et du Guatemala, constitue une forte présomption relativement à l'origine et aux migrations des peuples envahisseurs du Mexique, et cette présomption devient presque une certitude, lorsqu'on constate que les Iroquois construisaient également d'é-
nonnes maisons qui abritaient dix ou quinze familles vivant des produits de la chasse. Ainsi serait établi le parcours d'une même civilisation chasseresse et militaire du détroit de Behring jusqu'à l'extrémité de l'Amérique septentrionale. C'est ainsi, également, que non loin de Loreto, dans la Basse-Californie, se trouve un village de construction antique et dont l'architecture ne diffère guère de celle des Indiens Zuni et Pueblos du Nouveau-Mexique; c'est une énorme maison carrée entourée d'un fossé et sans ouvertures à l'extérieur; par une échelle appliquée contre le mur, on atteint le premier étage, en retrait de quelques mètres sur le rez-de-chaussée, et, par une deuxième échelle, on gagne le sommet de l'édifice, d'où l'on redescend par des trappes et d'autres échelles dans les chambres et dans la cour intérieure (1).
Au Mexique, du reste, d'une façon à peu près générale, la population ne s'établissait pas le long des fleuves ou dans les plaines, que nous considérerions actuellement comme naturellement plus fertiles; elle se fixait de préférence sur les hauts plateaux des Cordillères, les bords des lacs et même sur les côtes arides de l'Océan.
Au point de vue agricole, les conquérants n'avaient fait que se superposer aux communautés
(1) E. Reclus, Géographie universelle, t. xvn p 143.
villageoises antérieures. Les formes primitives de celles-ci s'étaient conservées, bien que dénaturées, dans le sens înégalitaire au profit de classes de propriétaires, dont la structure économique hiérarchisée servait de base à la classification graduée d'une noblesse féodale et religieuse qui, à son tour, avait son centre supérieur de coordination dans la royauté.
Les rois et les princes de la famille royale formaient, en effet, la classe la plus élevée de la nation. Eux seuls possédaient leurs biens comme propriétaires par droit de conquête et d'hérédité; eux seuls pouvaient vendre ou louer leurs terres.
Ces terres, en ce qui concerne cette première classe ou caste de l'empire, étaient de trois espèces. Les premières étaient celles directement occupées par le seigneur, sa propriété particulière; les deuxièmes étaient les terres dépendantes de son palais, c'est-à dire de son habitation et de son domaine privés; elles étaient concédées à bas prix à ceux qui s'engageaient à entretenir en même temps le domaine particulier du seigneur; la troisième catégorie de terres seigneuriales se composait de champs loués aux communautés.
Ces communautés ou calpulli, représentaient l'organisation primitive des tribus égalitaires et plus ou moins communistes, antérieurement à la conquête. Elles avaient, depuis lors, continué à posséder aussi des biens collectifs en dehors de ceux qu'elles prenaient à ferme des princes et
seigneurs féodaux. Ces biens collectifs étaient allotis entre les familles ; à l'extinction de Tune de celles-ci, sa part passait à une autre famille de la même communauté. Ceux qui quittaient cette dernière ou qui cessaient pendant trois années de cultiver leur lot en perdaient la jouissance. Les terrains en friche appartenaient aux communistes et ne pouvaient être loués qu'exceptionnellement à des étrangers. Les habitants dépourvus de tout bien recevaient une parcelle héréditaire prise sur les biens communaux et pouvaient ainsi constituer un nouveau groupe familial à côté des groupes existants.
Le fils aîné héritait en général de tous les champs de son père, mais, en réalité, comme représentant et chef de la famille et à charge de payer toutes les taxes et d'entretenir toute la parenté. A défaut de fils ou de neveux, la terre retournait à la communauté. Alors le chef de celle-ci la confiait à un membre éloigné de la famille du défunt ou bien en conservait lui-même le revenu.
Ainsi les propriétés primitivement indivises des tribus chasseresses s'étaient insensiblement, par le fait de la division du travail et de la production agricole, transformées en une possession familiale, dans le sens large du mot famille, avec hérédité en faveur de son représentant.
Les chefs de village étaient élus par la communauté; cependant d'après Zurita (Rapports), les calpulli choisissaient leurs chefs hors de la tribu ;
cela leur avait été sans doute imposé par les conquérants Les caipulli avaient des assemblées annuelles où ils traitaient de leurs intérêts communs, de la répartition des taxes et de Tordonnance des fêtes. Les chefs de village, élus par la communauté, formaient la troisième classe de la noblesse. Ils devaient conserver le plan cadastral indiquant les limites des biens, tenir le registre des propriétés communales concédées à des particuliers et procéder aux allotissements nouveaux dès que ceux-ci étaient devenus nécessaires.
La deuxième classe de la noblesse, supérieure, par conséquent, à celle des chefs des communautés villageoises, était celle des tec ou tecusin ou teutley. Ils étaient créés nobles arbitrairement par le roi qui, comme sous le régime féodal et au moyen âge en Europe, leur concédait des biens revenant, du moins en droit, à la couronne après leur mort. Ces nobles devaient annuellement reconnaître le droit éminent de leur suzerain en lui apportant des cadeaux; ils ne devaient pas d'impôts, mais étaient, ainsi que leurs serviteurs, astreints au service militaire.
La quatrième classe de noblesse, celle A(ispipilt' zin, ne possédait pas de terres, mais vivait à la Cour, au service et à la charge personnels du souverain.
En fait, la terre était devenue le monopole de la royauté et de la noblesse féodale, car même les biens fonciers des communautés villageoises en
étaient insensiblement arrivés à être considérés comme des concessions souveraines; c'est, du reste, ainsi généralement que les envahisseurs conquérants transforment le droit à leur profit en lui subordonnant les intérêts primordiaux de la généralité. Cette évolution de la propriété, sous rinfluence des conquêtes militaires et de la division du travail coïncide malheureusement, à peu près partout, avec le développement même des sociétés.
La religion, naturellement, avait revêtu les mêmes formes propriétaires; elle s'était surmoulée sur les institutions économiques féodales; les temples avaient aussi leurs dépendances foncières, cultivées en partie par les serviteurs des prêtres ou louées à des particuliers moyennant des redevances.
La dépendance des communautés villageoises n'était pas seulement nominale; elles devaient faire des présents au roi et aussi à leurs propres chefs. La communauté était responsable des redevances fixées et taxait, à son tour, chaque famille pour y subvenir. Les célibataires, les veuves, les orphelins, les journaliers et les desservants des temples étaient exempts de toutes charges. Quand les impôts se payaient en produits naturels, une partie de terre était spécialement affectée à cet objet et était cultivée en commun. La règle était d'en remettre le produit au roi, sans tenir compte de la valeur. Il y avait aussi des terres taxées pour
une rente fixe. Les fainéants et les insolvables, en général, étaient vendus comme esclaves. L'agriculture était très développée et honorée Cortès admire 'le soin apporté aux cultures; honmies, femmes et enfants de toutes classes s'y adonnaient, sauf cependant les nobles et les soldats ; ceux-là n'étaient-ils pas propriétaires ou entretenus par le travail des autres ? Il y avait peu de bêtes de trait; le travail humain n'en était que plus pénible. Sur les hauts plateaux et dans les plaines arides, de grands travaux d'irrigation étaient nécessaires; les formes communautaires existantes facilitaient les corvées obligatoires; la protection des forêts était également d'utilité publique. Le prêt à intérêt, nonobstant l'abondance des métaux précieux, semble avoir été inconnu malgré un certain développement industriel; toutes les prestations se faisaient en nature. Les métiers se perpétuaient dans les familles; cette division rudimentaire du travail, fondée sur l'hérédité des fonctions, par l'intermédiaire de la transmission organique de l'habileté professionnelle acquise, transmise, et sans cesse développée, avait réalisé un grand perfectionnement de l'activité industrielle et même artistique, spécialement dans la bijouterie, Tornementation et d'autres arts industriels. L'enseignement professionnel, au moyen de l'apprentissage familial, était une organisation simpliste mais très efficace et très appropriée à l'ensemble de la structure de la société.
C'était même la plus économique; les pauvres enseignaient à leurs fils leur propre métier, par la raison, dit Gomora, qu'ils pouvaient le faire sans frais (1).
Les règlements somptuaires très sévères, analogues à ceux que nous rencontrons dans toutes les civilisations autoritaires et basées sur la division des castes, réservaient remploi des vêtements et des objets de luxe aux classes privilégiées ; leur usage eût, du reste, été inaccessible aux classes inférieures; toutefois, le fait même de ces prohibitions semble dénoter la tendance contraire dans une classe intermédiaire en voie de formation.
Cette constitution économique de l'ancien Mexique s'est, notamment au point de vue agricole, conservée et perpétuée jusqu'à nos jours. Encore actuellement, la plupart des exploitations rurales, du moins celles qui n'ont pas encore été entamées par les progrès du capitalisme, ont gardé leur caractère communautaire. Ces communautés n'ont pas le droit de sortir d'indivision et de partager le:; terres entre leurs membres Seules les maisons avec les jardins attenants sont héréditaires, mais les champs sont répartis annuellement et gratuitement entre les communistes (2).
(1) Histoire générale des Indes.
(2) Sartorius, Mexico und die Mexicaner^ pp. lO-l et suivantes.
Ces formes économiques seront-elles les pierres d'attente d'une organisation sociale supérieure à la propriété capitaliste individuelle, parviendront-elles à franchir ce dernier stade sans s'y arrêter ou bien la dissolution communautaire s'opérera-t-elle au Mexique comme ailleurs ? Nul ne saurait le prévoir. Ce qui est indéniable, c'est que depuis au moins douze siècles, elles ont survécu avec une incroyable ténacité à tous les régimes; ceux-ci ont été obligés de les respecter, tant elles étaient fondées sur la nature même des choses et conformes à l'intérêt général ! Les jésuites du Paraguay n'y introduisirent pas non plus, comme on se le figure généralement, le régime communautaire ; ils ne firent, en somme, qu'adapter leur propagande religieuse aux formes sociales existantes; leur gouvernement fut un gouvernement théocratique analogue, quant aux bases économiques et aux procédés de domination, à ceux du Pérou et du Mexique.
Au-dessous des classes de travailleurs agricoles et industriels, il y avait encore celle des esclaves. Celle-ci se composait des enfants vendus par leurs parents dénués de ressources, de condamnés, d'esclaves volontaires, de prisonniers de guerre; cependant jamais l'esclavage n'était héréditaire.
La société mexicaine était donc, même au point de vue économique, déjà beaucoup plus complexe que celle du Pérou; le régime communautaire n'y était plus la forme générale; la preuve évidente
est que le commerce, inconnu dans Tempire des Incas, y était devenu une fonction spéciale qui, dans ce dernier, au contraire, était exercée par le gouvernement, seul distributeur et répartiteur des produits de la collectivité.
Au Mexique, sur tout ce qu'on apportait au mar* ché,des fonctionnaires prélevaient une part, qu'on réservait au roi comme tribut; de son côté, le roi était obligé de faire justice aux marchands et de protéger leurs personnes. Le conmierce était donc considéré conmie une concession de l'autorité; celle-ci n'était plus, comme primitivement et au Pérou et dans les autres communautés encore plus simples, l'organe directeur et régulateur unique et absolu de la vie nutritive de la société. Cet affranchissement partiel d'une des fonctions circulatoires correspondait du reste, comme nous l'avons vu, avec une plus grande autonomie des formes de la production et de la consommation. Le type économique mexicain diffère donc fondamentalement de celui du Pérou, malgré la persistance énergique d'un grand nombre de formes antérieures.
Le régime fiscal y avait aussi, par conséquent, une importance considérable ; au Pérou, c'était le gouvernement qui répartissait les produits entre les producteurs-consommateurs ; au Mexique, ce sont ceux-ci qui entretiennent les organes recteurs de la société. Trois cent soixante-dix villes tributaires acquittaient des taxes en nature; chaque
paysan payait au fisc environ un tiers de son revenu; le contribuable insolvable était vendu comme esclave.
Les plus pauvres s'acquittaient en corvées pour les travaux publics et surtout pour ceux à exécuter sur les domaines de la couronne ; ils devaient également le service militaire, considéré, en ce qui les concerne, conmie une corvée.
Le gouvernement conservait cependant de sa direction nutritive antérieure, certains vestiges importants qui rappelaient le système du Pérou et des communautés encore plus simples des Peaux-Rouges : une grande partie des taxes payées en nature était déposée dans des greniers royaux et consacrée à Talimentation des employés publics, des pauvres, des orphelins et des vieillards, ou servait de réserve dans les cas de disette.
La structure religieuse était conforme à la structure économique; ici également, les classes dominantes s'étaient simplement superposées aux formes préétablies en les rattachant seulement à des centres supérieurs de coordination autoritaire. Les grands-prêtres du Mexique étaient les chefs religieux des seuls Mexicains conquérants et non des populations assujetties ; celles-ci avaient conservé leurs divinités et leurs prêtres. Ainsi s'était constitué un polythéisme hiérarchique, avec un dieu supérieur semblable au seigneur féodal suprême. Il semble même que déjà se manifestât
une tendance métaphysique à supposer une force créatrice et directrice moins grossière. Ainsi, Nezahuatl, seigneur de Tezcuco, n'obtenant pas des idoles les faveurs qu'il en désirait, en concluait, " qu'il devait y avoir un dieu invisible et inconnu, créateur de toutes choses „ , et il bâtit un temple ** au Dieu inconnu, cause des causes „.
Il y avait un chef spirituel et temporel à la fois pour chaque groupe de vingt familles et un clergé très compliqué de la base de la société jusqu'à son sommet, avec une véritable pyramide de prêtres et de divinités. Pas moins de quarante mille temples et d'un million de prêtres servaient d'organes aux croyances collectives ; tout grand personnage avait son prêtre ou chapelain
Les dieux des castes dominantes étaient essentiellement durs et cruels comme les maîtres euxmêmes ; les armées mexicaines combattaient surtout pour donner des prisonniers à manger à leurs dieux ; comme dans toutes les civilisations militaires, et notamment pendant longtemps en Europe, les prêtres prenaient part à la guerre ; au Mexique, dans les batailles, prêtres et dieux étaient placés sur le front de l'armée ; même généralement la charge de grand-prêtre se confondait avec celle de chef militaire. N'étaient-ce pas les dieux qui donnaient la victoire, pourquoi leurs représentants ne seraient-ils pas les chefs naturels et les intermédiaires des opérations dont le résultat devait être de la remporter ?
Les tribus conquérantes qui s'étaient superposées tour à tour aux populations primitives étaient plus guerrières et plus cruelles les unes que les autres ; lés Ghichiraèques étaient des tribus dont le nom même signifiait : I^es hommes rouges ou les suceurs de sang. Les populations assujetties se rappelaient qu'antérieurement aux Aztèques, il y avait eu une religion plus douce; dans ces temps, on n'offrait au Père-Soleil, à la Mère-Lune, au Sol-Frère, et au Fils-le- Vent que les fruits de la terre; maintenant, au dieu de la conquête, ce sacrifice était insuffisant ; il exigeait de la farine pétrie avec le sang des enfants et des vierges. A mesure qu'une hiérarchie sociale, à la fois militaire, propriétaire et sacerdotale s'était constituée, les vulgaires esprits des ancêtres communistes, auxquels s'adressaient les modestes offrandes et les prières primitives, avaient été négligés et subordonnés à des divinités supérieures plus terribles et moins faciles à contenter ; cependant les classes inférieures avaient toujours le culte de leurs anciennes superstitions, qui avaient été aussi celles des conquérants, mais reléguées par ceux-ci à l'arrière-plan de leur mentalité collective. Encore actuellement, les Indiens du Mexique ont conservé leurs dieux domestiques, leurs manitous, leurs tepitotou ou tout petits semblables aux dieux lares des anciens Aztèques et des tribus soumises.
Le cannibalisme se confondait avec la religion des hautes classes, convaincues, au fond, que la
chair et le sang de leurs victimes entretenaient leurs forces et assuraient leur supériorité. Ces formes religieuses étaient la représentation terrible mais exacte de Texploitation économique qui assurait la puissance sociale des dominateurs ; leur disparition dans les sociétés modernes manifeste la rétrogradation parallèle de ces anciennes structures économiques, les dernières de toutes à persister et très reconnaissables encore sous leurs apparences atténuées. On sacrifiait à Tlaloc des nourrissons ou des enfants que les chefs mangeaient ensuite en un festin religieux. Sur les flancs du PopocatepetI, à quatre mille mètres d'altitude, où s'élevait sans doute le temple du dieu, on a découvert un cimetière renfermant uniquement et par centaines des squelettes d'enfants immolés régulièrement au dieu puissant des vents et des montagnes.
Dans les grandes cérémonies, le sang versé suffisait à remplir les fossés creusés autour des théocalti; vers la fin du quinzième siècle, lors de la consécration du temple de Mexico à Huitziloputzli, le dieu de la guerre, le roi Ahuizolt fit égorger près de quatre-vingt mille prisonniers au cours des festivités religieuses et militaires qui eurent lieu à cette occasion. Du reste, chaque souverain inaugurait son règne par une grande chasse à l'homme destinée à remplir les réservoirs sacrés de bétail humain ; en outre, chacun des dix-huit mois de Tannée était célébré par un
égorgement spécial Des guerres sacrées avaient été instituées par des traités réguliers entre divers Etats pour se procurer les victimes nécessaires Chaque temple devait baigner ses fondations dans le sang humain mêlé aux métaux précieux, aux perles et aux semences de toutes les plantes utiles. Ainsi, les dieux avaient leur part de ce qui constituait la puissance des castes dominantes : les hommes et les autres produits de la nature. Rien n'était trop digne pour les dieux; la noblesse, pour être logique, devait donc se sacrifier elle-même dans quelques-uns de ses membres; mais il est avec le ciel des accommodements; les sacrifices de ce genre étaient d'autant plus restreints qu'ils étaient plus précieux; les nobles ne participaient-ils pas eux-mêmes de la nature de la divinité ? C'est ainsi que le cannibalisme et les sacrifices humains, par une transition très naturelle, aboutissaient à un commencement de théophagie, c'est-à-dire à ces religions où les dieux finiront par être sacrifiés et mangés par leurs fidèles, en dernier lieu d'une façon simplement symbolique, bien que d'abord réelle, comme dans le christianisme. Les Mexicains en étaient arrivés déjà à créer dieux des jeunes gens de la noblesse avant de les sacrifier; on les adorait avant de les immoler, puis on mangeait leur chair et on buvait leur sang; c'était la cruelle communion d'alors; les espagnols chrétiens, à leur arrivée, seront euxmêmes épouvantés de ces horribles cérémonies
religieuses, eux qui, en ce temps précisément, allaient offrir tant de victimes humaines sur le sol même de l'Europe à leur dieu intolérant et cruel, dont le sacrifice de son propre fils n^avait pu apaiser la soif de sang héritée de Jehovah et des cultes phéniciens, syriens et asiatiques, analogues sous tant de rapports à la théologie mexicaine.
Cependant, les sciences et les arts avaient fait des progrès considérables dans ces régions de l'Amérique, et cela bien que celles-ci n'eussent guère de relations ni de commerce extérieurs. Les temples et les pyramides, semblables en partie à ceux de l'Egypte, de la Babylonie et de la Ghaldée dénotaient des connaissances techniques et architecturales étendues. Avant la conquête espagnole, la vie sociale était devenue très instable; les classes supérieures s'étaient insensiblement dégradées sous l'influence de leur propre parasitisme despotique et économique; probablement une transformation favorable se serait produite sans le contact violent de l'étranger; mais celui-ci hâta le mouvement en entraînant cette partie du monde dans une évolution sociale qui, depuis lors, est devenue de plus en plus internationale.
La culture, grâce aux travaux d'irrigation, était très développée ; les habitations villageoises étaient généralement bien bâties à la pierre et au mortier; le bien-être des villages fut un constant sujet d'étonnement pour les premiers envahisseurs es-
pagnols de Cuba, de la Jamaïque, du Guatemala, du Yucatan et du Mexique. Nombreux étaient les monuments et les cités. Comme partout, les sciences fondamentales, les plus simples à la fois et les plus générales, s'y étaient les premières constituées ; sous ce rapport également, le Mexique était de beaucoup supérieur à la civilisation plus récente du Pérou. Les connaissances astronomiques étaient étendues et le cadran solaire inventé. L'année se divisait en dix-huit mois, de vingt jours chacun, auxquels on ajoutait cinq jours complémentaires; à la fin de chaque cycle de cinquante-deux ans, il y avait un supplément de douze jours et demi formant l'excédent annuel de six heures des 365 jours de l'année officielle. Le système numérique des Mexicains était vigésimal ou de quatre fois cinq; le cinquième jour était jour do fête et de marché; les intervalles de repos semblent donc y avoir été plus rapprochés que dans les usages de l'ancien monde; la nature y était à la fois plus riche et moins âpre, nécessitant par conséquent de moindres efforts que dans les zones plus septentrionales. Treize années formaient un premier nœud ou faisceau, et quatre de ces nœuds composaient le cycle ou xiuhmolpilli auquel se rattachaient les croyances relatives à la durée normale de la vie humaine et à celle du gouvernement. On se rappelle qu'un système de nœuds servait aussi d'aide-mémoire et de procédé numérique aux Péruviens; cet usage est tellement
naturel qu'on le retrouve partout et, qu'actuelment, il est employé par les gens les plus instruits en Europe comme adjuvant de leur rétentivité psychique. Ces cycles de cinquante-deux ans sont représentés dans les hiéroglyphes mexicains par un paquet de roseaux.
D'après une loi qu'il n'était au surplus pas toujours possible d'observer, les chefs Toltèques devaient gouverner pendant un cycle; si l'un d'eux mourait avant la fin de cette période, un conseil d'anciens gouvernait à sa place, mais sous son nom.
L'année lunaire, comme en Europe, avait précédé l'année solaire, et, en vertu de la loi sociologique d'après laquelle les formes primitives se conservent le plus longtemps dans les institutions dont le caractère est essentiellement autoritaire et archaïque, le calendrier religieux mexicain continuait à se conformer à l'antique usage. Au contraire, dans l'ancien Pérou, l'année était restée lunaire, bien qu'on la rectifiât déjà par des observations solaires au moyen de colonnes dont la longueur des ombres servait à fixer les époques des solstices et des équinoxes (1). Leur conception cyclique du temps dénote certainement la conscience qu'ils possédaient d'une civilisation an-
(1) W. Prescott. Histoire de la conquête du Pérou, I. 132, Id., Histoire de la conquête du Mexique,
cienne et durable; ils s'étaient donc élevés à une notion assez étendue de la loi de continuité historique. En Egypte, cette conception essentielle de Tordre social progressera encore davantage parallèlement à la durée régulière de cette civilisation supérieure.
Il n'y avait pas d'écriture proprement dite; cependant les annales se transmettaient régulièrement; il y avait donc une continuité de la conscience collective en correspondance avec la continuité réelle de l'histoire. Des cartes du pays étaient soigneusement dessinées; les généalogies étaient dressées, mais sans doute seulement pour les maîtres. Les décrets et les lois étaient publiés; les métiers et les travaux domestiques étaient décrits. On se servait à cet effet de figures hiéroglyphiques tracées sur des feuilles d'un papyrus fabriqué avec les fibres du maguey ou de l'anacahuite, arbre à papier (cordia boissieri), ou sur des peaux ou des bandes de coton vernissées et reliées entre elles sous forme d'éventail en amatl ou de livres couverts de planchettes en bois, comme un grand nombre de nos premiers livres après la découverte de l'imprimerie. Les inscriptions se faisaient également sur les monuments publics et sur les rochers.
Les Nahua conquérants ne connaissaient pas le fer, mais l'or, l'argent, le cuivre, l'étain et le plomb. De fines lames de cuivre servaient de monnaie divisionnaire et aussi des fèves de cacao
et d^autres produits, suivant les régions. Les instruments tranchants étaient fabriqués d'un alliage de cuivre et d'étain; presque toutes les armes étaient en pierres dures, notamment en éclats d'itzili ou d'obsidienne; ils se servaient de lances, d'arcs et de frondes; la valeur militaire d'im grand nombre de tribus se fit cruellement sentir aux Espagnols. L'âge de la pierre avait précédé celui de l'emploi des métaux, aussi les instruments de pierre étaient-ils exclusivement, conmie en Judée et ailleurs, réservés par les sacrificateurs pour immoler les victimes humaines et pour la pratique d'une espèce de circoncision en usage pour les enfants.
L'orfèvrerie avait à son service de véritables artistes dont certains procédés sont restés mystérieux pour nous; le travail des pierres fines et des bijoux constituait une industrie importante.
n y avait un double système d'enseignement, l'un réservé aux classes dominantes, l'autre plus en rapport avec la destination de la population inférieure. Le clergé en avait la direction. Il n'y avait pas toutefois de caste religieuse ni de sacerdoces héréditaires, mais la fonction sacerdotale était le privilège de la noblesse. Les prêtres étaient chargés de Téducation des enfants des nobles et du peuple. Les écoles étaient des annexes des temples; à Mexico, il y en avait pour le peuple dans chaque quartier; on y enseignait à la jeunesse les travaux manuels et le service des temples. Dififé-
rente était Téducation des nobles ; ils étaient soumis à un internat complet; comme à Sparte, on leur enseignait principalement les hymnes religieux, les chœurs et les exercices militaires, mais aussi rhistoire, la religion, la pictographie, l'astronomie, la tactique.
Les filles nobles étaient soumises à une réclusion encore plus sévère; elles apprenaient à coudre, à filer, à faire des ouvrages précieux de plumes; leur éducation était confiée à des vestales qui avaient fait vœu de chasteté et qui, conmie dans les civilisations analogues, étaient punies de mort si elles venaient à l'enfreindre. Les filles ne sortaient de ces couvents que pour se marier.
Tels étaient les organes recteurs spéciaux de la vie économique, génésique, artistique,intellectuelle et morale de Tancien Mexique; son organisation politique supérieure, en rapport avec cette structure fondamentale, était représentée par une noblesse en partie attachée directement à la personne du prince et en partie féodale avec, au sonmiet, des rois subordonnés eux-mêmes en dernier lieu plus ou moins étroitement au plus puissant d'entre eux, dont la capitale était Mexico.
Les conquérants Aztèques avaient, par suite de leur conquête même, formé une aristocratie militaire de chefs qui, à leur tour, s'étaient donnés un chef suprême. Cette aristocratie militaire dérivait de clans consanguins dont l'organisation ancienne avait été bien moins hiérarchisée et autoritaire;
les chefs militaires n'avaient pas toujours été ni héréditaires, ni même permanents; comme dans la plupart des tribus du Nouveau-Monde, habiles dans Tart de la parole, les Aztèques se rappelaient le temps où leurs chefs ordinaires s'appelaient simplement orateurs. Les nécessités de la guerre et de la domination et des conditions sociales plus vastes et plus complexes avaient transformé cette organisation simpliste primitive. Cependant cette évolution politique ne s'était pas accomplie subitement et d'un coup ; de l'ancien clan on n'avait pas passé immédiatement à la monarchie telle qu'elle était à l'arrivée des Espagnols.
A l'époque de l'expédition de Hernandos Cortès, trois royaumes confédérés, plus une république indépendante, celle de Tlascala, se partageaient la vaste zone de civilisation mexicaine. Les anciennes formes égalitaires s'étaient mieux conservées naturellement dans la république de Tlascala. Ici, le pouvoir était entre les mains de quatre chefs égaux entre eux; les assemblées générales des hommes libres d'autrefois se retrouvaient encore représentées par une espèce de Sénat composé des quatre chefs et de la caste des nobles; là se discutaient et se décidaient les affaires les plus importantes, les guerres et les traités. Ces sénateurs étaient choisis et envoyés dans la capitale, Tlascala, par les tribus. Ce régime républicain, assez analogue à celui des premiers temps des
républiques grecques, y aurait, à ce que Fon assure, comme en Grèce également, remplacé la monarchie. Comme Tempire de Montézuma, dès avantla conquête espagnole, menaçait ruine, peutêtre, sans la conquête, TAmérique serait-elle devenue républicaine plusieurs siècles plus tôt, mais' aussi avec une transition aristocratique comme en Grèce et à Rome.
Dans les États monarchiques du Mexique, révolution absolutiste Tavait finalement emporté, mais là aussi la royauté avait à Torigine été assistée d'un conseil aristocratique et Ton s'y souvenait d'un passé déjà lointain où les tribus républicaines des Peaux-Rouges se réunissaient, armées ou non, dans leurs assemblées composées de tous les membres de la communauté en âge de porter les armes, où les avis des orateurs les plus sages étaient les mieux écoutés et où il n'y avait que des chefs temporaires pour les grandes chasses et les guerres. Ce régime avait persisté longtemps et se conservait encore chez les tribus Mayas restées indépendantes.
Au Mexique même, dans les premiers temps des invasions, les classes inférieures avaient commencé par être représentées dans les conseils royaux, mais insensiblement elles avaient été tenues à Técart et puis asservies. Montézuma n'avait plus que des nobles à son service personnel, courtisans et officiers du palais, comme la noblesse à la fin de la monarchie française. Les
formes démocratiques ne se retrouvaient plus, comme toujours, que dans les couches sociales inférieures les plus anciennes; nous les avons déjà reconnues dans ces clans plébéiens, les calpuUi, 'qui possédaient un territoire cadastré alloti entre leurs membres, avec obligation de cultiver et défense de vendre.
Plus que le Pérou, le Mexique était entouré do tribus et même d'Etats monarchiques assez puissants, tels que celui des Zapotèques; ces conditions internationales expliquent aussi en partie sa propre structure militaire et centralisée et ses mœurs plus sanguinaires que celles de Tempire des Incas.
A Mexico même, le roi avait, à Torigine, été simplement un chef élu par tout son peuple, y compris les femmes. A Tépoque de la conquête espagnole, la monarchie était devenue héréditaire, mais en ligne collatérale; cependant quatre grands électeurs désignés à cet effet pendant la vie du roi régnant, choisissaient son successeur parmi ses frères ou, à défaut de ces derniers, parmi ses neveux. Les rois alliés et subordonnés de Tezcuco et de Tlacopan prenaient part à cette élection. Le prince devait avoir rempli avec succès avant son couronnement l'office de général en chef; c'était un motif tout trouvé de guerres, de pillages et de victoires faciles.
Le nouveau roi était soumis à quatre jours de jeûne dans un temple ; puis le grand-prêtre, tou-
jours un noble, oignait le corps du prince d'un onguent noir et Taspergeait d'une eau bénite lors de la grande fête de Huitziloputzli, le dieu de la guerre. Alors commençaient les sacrifices des prisonniers de guerre. En dernier lieu, le roi allié de Tezcuco plaçait sur la tête du prince la couronne impériale en forme de mître Ce couronnement était le dernier vestige de Télection primitive par les égaux; maintenant ce n'était plus qu'un égal privilégié, un roi, qui en intronisait un autre dont il devenait, à partir de ce moment, lui-même l'inférieur.
. Les armes de l'empereur étaient un aigle tenant dans ses serres un jaguar; c'était sans doute le totem de son clan d'origine alors qu'il avait pour ennemi un clan dont le jaguar était le symbole et le nom. Quant aux prisonniers de guerre destinés aux sacrifices, c'étaient surtout des Tlascalans républicains, avec lesquels on était en hostilité régulière.
L'empereur était assimilé à la divinité; c'était le chef religieux suprême; en lui se retrouvait le sorcier primitif; à son couronnement il promettait que le soleil continuerait à suivre son cours, la pluie à tomber, les fleuves à couler, les moissons à mûrir; comme dans tous les discours du trône, tous les bienfaits de la nature étaient ainsi attribués au gouvernement et ces promesses ne l'engageaient pas, comme on le voit, à accomplir des miracles en contradiction trop flagrante avec le cours normal des choses.
Le palais de Mexico, comme celui des sultans de Constantinople et des papes, pouvait héberger une armée de courtisans et de serviteurs ; il était aménagé pour recevoir trois mille personnes ; il contenait des ménageries d'animaux de toute espèce, de vastes magasins pour les tributs en nature, un harem de mille femmes choisies dans la noblesse. La famille impériale était à elle seule une caste puissante et nombreuse. Le père de Montézuma n'avait pas laissé moins de cent cinquante fils. Sous Montézuma, comme à Versailles du temps du roi-Soleil, tous les jours six cents hommes, tous nobles, attendaient dans les antichambres les ordres du prince et la faveur de ses regards. On ne pouvait l'approcher que pieds nus, comme font les mahométans à l'entrée de leurs sanctuaires; il était défendu, sous peine de mort, de le regarder en face, car les dieux pas plus que le soleil ne peuvent être fixés sans danger.
Des cités, des provinces entières subvenaient spécialement aux diverses dépenses de la cour ; vingt-huit villes fournissaient aux besoins du souverain et de sa suite, ainsi qu'à l'entretien des édifices royaux; cinq avaient la charge d'entretenir en bon état les appartements; huit provinces fournissaient à tour de rôle les forestiers, les gardiens, les jardiniers et les ouvriers ornemanistes.
Quant à la caste noble, elle était naturellement dérivée de la conquête et du régime militaire ; sur elle reposait la puissance impériale.
Dans la noblesse, issue directement du clan, rhérédité n'était pas collatérale comme pour la royauté, mais en ligne directe en faveur du fils aîné et le mariage était monogamique bien que tempéré par le concubinat.
Cette noblesse était essentiellement féodale. Montézuma possédait dans la plupart des villages et surtout dans ceux qu'il avait conquis des fiefs qu'il distribuait, comme le fit Guillaume-le-Conquérant en Angleterre, et comme cela se pratique généralement sous tous les régimes féodaux, entre ceux qui s'étaient distingués à la guerre et qu'on appelait ses " braves compagnons,, (1). Le régime des fiefs, des tenures, des redevances, des hommages, du service militaire, était analogue à ce qu'il a été en Europe. Les nobles se distinguaient par un costume spécial et avaient seuls le droit de porter des bijoux en or et des pierres précieuses. A chaque nouveau roi, les investitures devaient être confirmées. Des ordres militaires différents entretenaient l'émulation de la noblesse et son esprit hiérarchique : il y avait l'ordre des princes, celui des aigles, celui des tigres, etc., avec leurs armoiries et leurs costumes distincts. On n'y était admis qu'après trois années de noviciat et des épreuves supportées pendant un an de temple en temple.
Telle était l'organisation politique du Mexique
(1) Ternaux-Compans, Recv.eil de pièces*
à Tarrivée des Espagnols. De même que pour les civilisations que nous avons étudiées jusqu'ici, les croyances et les doctrines politiques de ce grand empire n'ont pu être déduites principalement que des institutions et des faits historiques euxmêmes ; de même que pour les organismes rudimentaires, nous avons dû continuer d'interpréter sa pensée politique d'après son activité et ses formes plus générales, d'après son expression extérieure et matérielle Nous avons pu cependant reconnaître dans l'évolution de l'empire mexicain ces grandes lois sociologiques de continuité, de solidarité et de corrélation de toutes les parties de la structure sociale, de variabilité et de différenciation incessantes, de formation de centres de plus en plus élevés de direction collective, de masses sociales successivement plus vastes et spécialement aussi cette grande loi d'homogénéité des phénomènes sociaux d'après laquelle, dans les mêmes conditions, les mêmes faits se produisent de la même manière dans le temps et dans l'espace, et cela en vertu de la constance et de la fixité relatives et primordiales du milieu inorganique et de l'unité fondamentale delà constitution physiologique et psychique de l'espèce humaine. La conquête du Pérou et celle du Mexique furent deux événements considérables pour l'évolution des croyances et des doctrines politiques de l'humanité. Alors vint en contact, avec les deux plus grands empires absolutistes du Nou-
veau-Monde, la puissance la plus absolutiste de TEurope, et par ce choc, elles se détruisirent en réalité mutuellement au profit de formes supérieures futures ; le Pérou et le Mexique périrent par le fer des Espagnols, TEspagne par l'or des Indiens d'Amérique. Désormais, Tindustrialisme et le capitalisme ont trouvé Finsfrumentéconoiiiique qui leur manquait pour se développer nationalement et aussi pour inaugurer Tère des grandes relations internationales et intercontinentales.
Nous pouvons maintenant abandonner l'évolution américaine jusque vers la fin du xviu® siècle, pour nous attacher spécialement à l'évolution des croyances et des doctrines politiques asiatiques et autres, d'où sont nées graduellement les théories modernes, jusqu'au moment ou, il y a cent ans environ, un nouveau contact décisif se produira entre l'ancien monde et le nouveau continent américain.
Si le développement des sociétés, comme nous avons déjà pu le constater, nous éloigne de plus en plus des formes primitives et si, dans cette évolution, nous voyons disparaître, du moins en partie et presque partout, les formes égalitaires originaires, nous pouvons cependant dès à présent reconnaître que cette égalité primitive est plus apparente que réelle; en somme, le mot égalité n'est pas celui qui convient pour représenter la structure d'états sociaux où toutes et chacune des unités constitutives du corps social remplis-
sent identiquement la même fonction ; il n'y a pas de véritable égalité là où il y a complète indivision et confusion; la véritable égalité sociale est le problème soumis aux efforts et aux études des sociétés dont les organes et les fonctions sont différenciés, et cette différenciation elle-même est le fruit de leur croissance et de leur progrès.
BIBLIOGRAPHIE : E. Reclus, Géographie universelle, XVII ; — Al. de Humboldt, Essai politique sur la nouvelle Espagne ; — Bernal Diaz del Castillo, Véridique Histoire de la conquête de la nouvelle Espagne, trad. de J.-M. de Heredia ; — Prescott, Histoire de la conquête du Mexique ; — H.-H. Bancroft, The native races ; — Kinsborough, Mexican antiquities ; — Lucien Biart, Les Aztèques ; — Ad. F. Bandelier, On the mode of government of the anciens Mexicans ; — A. Revil, Les religions du Mexique ; — E. DE Laveleye, La propriété et ses formes primitives^ chap . XIX ; — Th. Waitz, Anthropologie ; — Lafitau, Mœurs des sauvages \ — Letourneau, L* Evolution politique .