VI. Le tyrannicide est toujours injustifiable
Non seulement cette conception sociale ne repose pas sur Tobservation des faits, mais le principe de la souveraineté dans la personne du prince n était au fond qu'une généreuse et irréalisable utopie; pour garantir la paix, il fallait aboutir à la monarchie uni^'erselle, c'est-à-dire commencer par faire en grand ce que la fonction du prince avait précisément pour objet d'empêcher. Cependant, ne le perdons pas de vue, cette évolution dans la doctrine correspondait à une évolution réelle de l'histoire, qui nous montre les Etats toujours à l'affût d'une hégémonie heureusement irréalisable et précaire.
Nous allons au surplus rencontrer dans l'évolution même des doctrines politiques aussi bien que dans l'histoire, le contrepoids au système de Hobbes et à l'absolutisme monarchique, rêvé particuhèrement alors par l'Espagne, l'Autriche et la France.
Au point de vue de la méthode scientifique, Hobbes aurait mieux fait de s'en tenir à cette sage observation qu'on rencontre dans ses propres écrits et d'après laquelle il n'y avait de positives de son temps que les connaissances mathématiques et physiques; ses doctrines politiques n'ont d'importance que parce qu'elles représentent avec rigueur un aspect des idées absolutistes de la royauté anglaise de son époque et une étape
dans révolution naturelle des doctrines sociales,
DESGARTES,tout enpouFsuivant dans le domaine métaphysique de la pensée Tœuvre de Richelieu, eut le bon esprit de ne pas tepter de créer d'une pièce un système social; il s'eflforça de consolider de plus en plus par Tétude des sciences mathématiques, physiques et même physiologiques, les bases de la philosophie générale des sciences; s'il faut le louer d'avoir essayé en psychologie de faire table rase des superstitions théologiques et mêmes des formules métaphysiques antérieures, il faut reconnaître que son fameux Çogito ergo sum, sur lequel il basait toute sa théorie de la certitude, était une simple tautologie, c'est-à-dire la répétition en termes différents de deux propositions identiques.
Où il dépasse tous ses prédécesseurs, c'est dans sa méthode, qu'il résume lui-même dans les quatre préceptes suivants :
Le premier est de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute ;
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour ]es mieux résoudre ;
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître,
pour monter peu à peu comme par degrés jusqu'àla connaissance des plus composés, et supposant même de Tordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres ;
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Ces préceptes sont ceux de toute philosophie positive; le troisième notamment, est celui-là même qui a présidé à la classification hiérarchique des sciences, par Auguste Comte, et que j'ai tenté sinon réussi, vous aurez à l'apprécier plus tard, d'étendre aux diverses parties de la sociologie, c'est-à-dire aux phénomènes économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et finalement politiques, dont la série complexe ascendante constitue l'ensemble et la hiérarchie des sciences sociales.
Descartes reconnaissait, au surplus, lui-même que le degré d'imperfection des sciences naturelles l'avait forcément fait dévier de la stricte méthode positive, lorsqu'il écrivait :
De la description des corps inanimés et des plantes, je passai à celle des animaux et particulièrement à celle des hommes, mais pour ce que je n'en avais pas encore assez de connaissance pour en parler du même style que du reste, je me contentai de supposer que Dieu formât le corps d'un homme semblable à l'un des nôtres, tant en la figure extérieure de ses membres qu'en la conformation intérieure de ses organes, sans le composer d'autre matière que celle que j 'avais décrite et sans mettre en lui au commencement aucune âme raisonnable, ni aucune autre chose pour y servir d'âme végétante ou sensitive. . je les y trouvais
toutes par après ayant supposé que Dieu créât une âme immortelle et la joignît à ce corps en ceiiaine façon que je décrivais (1).
Deux siècles plus tard, Laplace pourra s'écrier: ** Dieu, je n*ai pas eu besoin de cette hypothèse! „ En attendant; Taveu de Descartes que, dans les sciences supérieures, la méthode positive a faibli entre ses mains, lui fait plus d'honneur que si, à l'exemple de Hobbes, il avait prématurément érigé en système des principes sociaux grossièrement empiriques ou purement métaphysiques.
Le principe de la monarchie absolue, si audacieusement proclamé par Hobbes, principe auquel les faits allaient d'ailleurs bientôt, en Angleterre même, donner le plus éclatant des démentis, trouva immédiatement son antithèse dans le pays qui était à ce moment le plus libre du monde, chez ce peuple de héros et de libre-penseurs, qui, après avoir tenu tête et opposé une barrière à la domination espagnole, se préparait à jouer le même rôle vis-à-vis de Louis XIV. Rien ne prouve mieux que les doctrines sociales, même métaphysiques ou utopiques, sont en correspondance avec leur temps et leur milieu; toutes, même les plus fausses, absolument parlant, ont leur justification relative dans les lois du développement des sociétés dont elles font partie intégrante.
(1) Descartes, Traité de l'homme. Le la formation du fœtus.
Spinoza (1632- 1G78) fut le théoricien de la politique du Pensionnaire De Witt et de la souveraineté du peuple, comme Hobbes Tavait été de Charles I®^ et de la monarchie absolue.
Il ne faut chercher dans ce profond précurseur de Rousseau, ni la clarté, ni l'esprit de méthode de Descartes ; sa philosophie et son éthique sont à la fois théologiques et métaphysiques. Il en est de même de sa politique; celle-ci repose, comme le système de Hobbes, sur un principe absolu non vérifié et indémontrable, dont il tire des déductions rigoureuses une fois les prémisses admises. Voici les propositions fondamentales de sa doctrine; elles partent, comme on le verra, d'un principe surnaturel, pour aboutir en pratique à la souveraineté absolue de la raison et du peuple :
I. La puissance de la Nature est la puissance mâme de Dieu, qui a un droit souverain sur toutes choses ;
IL La puissance universelle de la nature tout entière n'est rien que la puissance de tous les individus réunis ;
Ul. Il suit de là que chaque individu a un droit souverain sur ce qu'il peut atteindre, en d'autres termes, que le droit de chacun s'étend jusqu'où s'étend sa puissance déterminée;
IV. Pour vivre en sécurité et de la meilleure manière, les homm«>s ont dû, de nécessité, s'entendre ensemble et décider que le dl^>it ne serait plus déterminé par la force et par le désir de chacun, mais par la volonté et la puissance de tous réunis.
Voilà donc une nouvelle et grande hypothèse introduite dans le monde : l'hypothèse individualiste aboutissant à la souveraineté de tous par
Tabdication du droit de chacun entre les mains de la collectivité. Idée puissante, dont Tirrésistible développement va se poursuivre dans toutes ses conséquences logiques et pratiques jusqu'à la proclamation des Droits de Thomme et du citoyen.
Tel est, d'après Spinoza, le droit naturel; voilà les principes dont la démocratie européenne va mettre plusieurs siècles à épuiser les déductions logiques les plus extrêmes, à travers d'inévitables et, en un certain sens, légitimes réactions, jusqu'à l'avènement de la science sociale positive et de cette aurore nouvelle dont nous apercevons aujourd'hui seulement les premières blancheurs.
Les sociétés se forment donc d'après Spinoza par l'addition de toutes les souverainetés individuelles et par la soumission de chacune d'elles à la volonté de tous, soit en pratique à l'autorité du plus grand nombre.
C'est de cette façon, écrit-il, que se peut former une société sans aucune opposition avec le droit naturel : chacun transfère à la société toute la puissance qu'il possède ; celle-ci dès lors gardera seule le droit souverain de la Nature sur toutes choses, c'est-à-dire le souverain pouvoir, et chacun sera tenu de lui obéir, soit d'une âme libre, soit par la crainte du dernier supplice .
Ne semble-t-il pas entendre Robespierre à la tribune de la Convention? Et il ajoute :
Le droit d'une telle société s'appelle démocratie, laquelle est
définie en conséquence : une assemblée d'hommes possédant collectivement un droit commun sur tout ce qui est en sa puissance.
D'où il suit que le souverÉÙn pouvoir n'est lié par aucune loi... Tous ont dû convenir de cela, en effet, soit tacitement, soit expressément, lorsqu'ils ont transféré au souverain pouvoir toute la puissance qu'ils avalent de se défendre, c'est-à-dire tout leur droit.
Ainsi, quel que soit le système, dans la doctrine de Spinoza aussi bien que dans celle de Hobbes, les hommes nés libres et égaux en droit naturel, finissent toujours par être les sujets d'une Cratie quelconque; notez que je n'essaie pas de critiquer, je constate. A quoi servirait, du reste, de faire la critique d'une évolution que je suis le premier à considérer comme organique et naturelle, non seulement au simple point de vue doctrinal et intellectuel, mais en correspondance avec l'évolution générale des sociétés?
Si^noza aura l'étemel honneur d'avoir été le théoricien, métaphysique il est vrai, de la démocratie; la pensée humaine vibre encore aujourd'hui de la grande impulsion progressive qu'il lui imprima.
Il ne considérait, du reste, pas comme esclave celui qui obéissait à la souveraineté populaire.
Est esclave celui qui est tenu d'obéir aux ordres d'un maitre, lesquels n'ont pour but que l'utilité de celui qui commande Mais sous la forme républicaine, mais dans un gouvernement où le salut du peuple tout entier, et non de celui qui commande, est la
suprême loi, celui qui obéît en toutes choses au souverain pouvoir, n'est pas un esclave inutile à lui-même, et il peut recevoir le nom de sujet.
II proclame, au surplus, la séparation absolue de la religion et de TEtat laïque et la liberté de penser.
Il est pernicieux, et pour la religion, et pour l'Etat, d'accorder aux ministres des cultes le droit de rendi'e des décrets ou de traiter les affaires du gouvernement ; toutes choses, au contraire, suivent un cours infiniment plus tranquille, si les ministres du culte sont contenus de tdlle sorte, qu'ils ne donnent leur avis sur aucun point, à moins qu'on ne le leur demande, et se bornent à enseigner et à mettre en pratique les doctrines seules et les cérémonies qui ont été reçues et qui sont le plus en usage.
Ces conseils seraient certes encore de mise aujourd'hui, de même que les considérations suivantes au sujet de la liberté des opinions :
Les lois édictées contre les opinions n'ont pas en vue les criminels, mais les hommes à Tâme libre ; elle sont établies non pour réprimer les méchants, mais bien plutôt pour irriter les bonnêtes gens,, , la liberté est, du reste, absolument nécessaire au développement des sciences et des arts.
Le massacre du Grand Pensionnaire De Witt et
(1) Traité Théologico-poUtique, Trad. Prat., pag. 336 et suiv , 391 et 420 et suiv. Paris, Hachette, 1872.
de son frère (1672), suivi de la remise de la dictature militaire entre les mains du prince d^Orange, porta un coup sensible aux espérances démocratiques de Spinoza ; révolution de sa doctrine n'en sera cependant pas enrayée ; c'est en France, et de là dans le reste de l'Europe, qu'elle s'affirmera triomphante par Rousseau en théorie, et par la Convention dans les institutions politiques, dont l'héritage s'est en partie transmis jusqu'à nous.
Déjà, cependant, avant la grande Révolution, les deux doctrines également absolues et métaphysiques de Hobbes et de Spinoza se résolvent en une approximation plus relative et plus sociale de la réalité. En Italie, c'est Vico (1668-1744) qui, l'un des premiers, a la conception d'un développement systématique et continu de l'histoire II distingue trois âges dans la vie des peuples : l'âge divin, l'âge héroïque et l'âge humain; mais ce cycleest soumis à d'éternels retours; c'est un cercle sans issue. Remarquons-le bien toutefois, la théorie de Vico ne repose plus ni sur une théodicée, ni sur une formule métaphysique tirée, par exemple, comme chez les philosophes immédiatement antérieurs, de l'hypothèse d'un droit naturel préétabli, inné aux sociétés humaines comme on le supposait également pour les formes et les catégories de l'esprit; sa doctrine repose sur l'observation, hâtivement généralisée, sans doute, mais toujours rectifîable par elle-même: en outre, les types sociaux ne sont plus immobiles et fixes.
ils évoluent tout en revenant toujours à leur point de départ.
En France, c'est Montesquieu (1689-1755) qui bat en brèche toutes les théories absolutistes; il prépare leur ruine en opérant la différenciation et la séparation des pouvoirs, en les affaiblissant et en les équilibrant Tun par l'autre au profit de la liberté. Sa distinction entre les trois espèces de gouvernement : le répubUcain, le monarchique et le despotique, avec leurs principes divers : la vertu, rhonneur et la crainte, est superficielle. Ce qui est fondamental, ce qui fait de lui un ancêtre de la politique positive^ c'est sa méthode tout historique, c'est-à-dire d'observation, c'est surtout la proclamation de ce principe que :
Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.
Maintenant la pensée humaine procède à l'inventaire de toutes ses conquêtes dans la Grande Encyclopédie de d'Alembert et de Diderot, à laquelle collaborèrent tous les penseurs et toutes les écoles du xvm® siècle (1750). Que dans ce grand œuvre, dans tout ce métal précieux en fusion, il reste des scories métaphysiques et même théologiques, il n'importe; le résultat final sera une forme exclusivement réaliste et sociale de la politique.
r S'il faut, avec Condorcet, reconnaître l'extrême
timidité de d'Alembert dans le domaine des sciences morales et politiques (1), si Ton peut même lui reprocher les inconcevables concessions théologiques et métaphysiques qui déparent son tableau encyclopédique des connaissances humaines, il faut lui rendre cette justice, qu'il eut la claire perception de la série hiérarchique des sciences tout au moins mathématiques, physiques et naturelles, d'après leur échelle de complexité et de spécialité croissantes (2). Il classe cependant la physiologie avant la chimie. Ces dernières n'étaient représentées dans le tableau de Bacon que par la médecine et l'hygiène.
Quant aux sciences morales et politiques, il les fonde sur la science de l'homme; celle-ci dérive de la connaissance de ses facultés, qui elle-même dépend de la science de l'âme: l'âme humaine est, de son côté, une création de l'intelligence divine infinie et incréée.
Par l'élimination successive de toutes les hypothèses théologiques et de toutes les formules métaphysiques, en creusant les couches successives et de moins en moins superficielles de la société,
(1) Eloge de d'Alembert par Condorcet lu à l'Académie des sciences.
(2) Discours préliminaire de l'Encyclopédie, dans les œuvres de d'Alembert, édit. Belin, p. 26 et suiv. et Explication du système figuré des connaissances humaines, ibid, p. 105 et suiv.
Tesprit humain vient à ce moment se heurter contre les bases fondamentales de toutes les sociétés, contre les conditions les plus simples, les plus générales et les plus nécessaires de leur existence et de leur développement : la couche des phénomènes économiques.
Il est intéressant de constater que le siècle où la science politique, après une analyse ininterrompue des phénomènes les plus complexes et les plus concrets des sociétés, arrive à atteindre leurs couches profondes les plus élémentaires et les plus générales, est précisément celui où, dans les sciences antécédentes, se constitue définitivement la plus analytique et la plus expérimentale de toutes, la chimie, dont Tobjet est Tétude de la composition et de la décomposition des corps. Lavoisier aura Téternel honneur d'avoir attaché son nom à ce développement nouveau de la série hiérarchique des sciences.
Lavoisier et Condorcet, nés Tun et Fautre en 1743, moururent aussi tous deux à Tâge de cinquante et un ans, victimes de la stérile métaphysique des partis politiques. Condorcet léguait à la postérité cet admirable Tableau historique des progrès de V esprit humain^ qui est la première grande tentative de rattacher les sciences sociales à toutes les sciences antécédentes, par l'exposé de leur évolution méthodique, sans intervention aucune de la théologie et de la métaphysique; ces dernières, au contraire, étaient elles-mêmes
considérées comme des formes primitives et transitoires de la pensée collective.
Dans le même temps, Turgot (1727-1781) développait, d'une façon toutefois trop absolue, sa théorie du progrès indéfini et continu, préparant ainsi les intelligences aux doctrines nouvelles qu'allaient susciter les progrès de la physiologie.
Le discours de Rousseau sur VOrigine de Vinégalité parmi les hommes (1753) fut un événement bien plus important dans Thistoire de la pensée humaine que toutes ses théories politiques et morales, où il ne fait que diluer et sentimentaliser les principes de Spinoza ; par là, en effet, il venait de soulever la question fondamentale des sociétés, celle des conditions les plus générales et les plus simples de leur existence, le problème de la production, de la consommation et surtout de la distribution et de la répartition des richesses.
Voilà la grande évolution qui s'accomplit alors, évolution dpnt la révolution de 1789-1793 n'est que la mise en scène grandiose et tragique.
D'analyse ^n analyse, grâce aux progrès des sciences positives, les éléments irréductibles de toute société viennent ainsi d'être mis à nu; toute une armée d'économistes va se livrer à leur étude : les chefs seront Quesnay (1C94-1774) et Turgot (1727-1781) en France, Adam Smitii (1723-1790) en Angleterre.
Ici encore, malheureusement pendant longtemps, les formules métaphysiques et absolues
mmÊÊmmmmiimmmfmmmmmÊmfÈm^ -\ ., ii t \ i \ .' ii .»
continueront à dominer les diverses écoles entre lesquelles se divisent les économistes; les disciples auront même une tendance plus accentuée que les maîtres à perdre de vue Thonmie social et moral, pour ne considérer que des êtres et des intérêts abstraits, dont le bien-être matériel sera censé devoir inévitablement résulter du libre exercice de toutes les activités; le fond de leurs S} stèmes sera que l'intérêt général est la conséquence nécessaire du plein développement des antagonismes individuels.
Ce sera là le dernier et suprême effort de la métaphysique contre le triomphe des doctrines positives dans les sciences sociales. Avant d'aborder Tétude de la méthodologie en rapport avec ces dernières, j'ai simplement voulu vous conduire par un lien historique jusqu'à l'aurore de l'évolution moderne.
Désormais le mouvement va se précipiter avec une irrésistible puissance. A peine le problème économique est-il soulevé, que les conclusions hâtives de ses fondateurs sont mises en échec par Malthus (1766-1834), dans sa Théorie de la population; voilà l'équilibre naturel, préconisé par les économistes, atteint d'une première blessure; la loi de la population n'est pas d'accord avec celle de la production; je ne discute pas, notez-le bien, je décris et je déroule le tableau d'une évolution naturelle. La vie génésique, Tamour, le mariage, la famille seraient-ils par hasard mis en danger
— espar les prétendues lois naturelles des économistes ?
Ce n*est pas tout. Déjà Adam Smith, chez qui, contrairement à ses disciples, il faut reconnaître que la question morale n'était pas séparable des problèmes économiques, avait publié sa Théorie des sentiments moraux (1759) longtemps avant ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). L'économie politique ne trouvait-elle point par hasard sa justification en ellemême?
L'inéquilibre, tout au moins appréhendé, entre Taccroissement des subsistances et celui de la population, ne serait-il point aussi doublé d'un conflit entre l'économie politique et la morale, et, s'il en est ainsi, ces lois en apparence inflexibles qu'on nous vantait ne doivent-elles pas être modifiées, au point de vue de leurs rapports avec l'équité et le droit positif, par le législateur et les hommes politiques, dans l'intérêt du plus grand nombre?
Bentham (1749-1832) et la grande école utilitaire, directement issue de l'avènement des idées économiques, creusèrent dès lors les rapports de l'économie politique avec la morale et avec le droit; finalement la politique s'en empara à son tour et, sous l'influence des socialistes de la chaire, nous voyons la plupart des gouvernements intervenir dans la réglementation et l'organisation de phénomènes qui, il y a un siècle, semblaient