‹ L'évolution des croyances et des doctrines politiquesChapitre 5 sur 11 · GG · texte numérisé non relu

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être réfractaires à toute intervention de la volonté collective. Stuart Mill (180G-1873) est un des plus nobles représentants de cette rénovation de Téconomie sociale par Tintervention raisonnée de la morale, du droit et de la politique; avec ce dernier théoricien de Tutilitarisme, dans le sens le plus large, le moins égoïste et le plus altruiste du mot, se termine la période métaphysique de l'économie politique et des sciences sociales plus complexes, et une évolution nouvelle s'accomplit, après laquelle nous pourrons dire que leur constitution positive est accomplie au même titre qu'elle l'est déjà pour toutes les sciences antécédentes.

Il faut le proclamer hautement, c'est aux progrès 1 écents des sciences naturelles, notamment à ceux de la physiologie et de la psychologie, que nous devons la constitution définitive des sciences sociales comme sciences positives au sommet de l'échelle hiérarchique de nos connaissances.

GuviER (17G9-1832) .classe et compare les organes des animaux; il parvient à reconstituer leur structure générale par l'examen de l'une quelconque de leurs parties; il introduit ainsi dans la science la notion d'organisation et celle de dépendance mutuelle de chaque fonction et de chaque organe. Bighat (1771-1802) pénètre encore plus avant : il décompose les organes en leurs tissus et en éléments de ces derniers ; Làmargk, enfin (1774-1829), fonde l'histoire de la création

naturelle des êtres organisés, il est le père des grandes doctrines de l'évolution et du transformisme en France, comme le furent Wolf (1759- 1794) et Baer (1792-1876) en Allemagne et en Russie et finalement Darwin, en Angleterre.

Dans ces derniers temps enfin, la physiologie s'étendant à l'étude du système nerveux et cérébral, arrache définitivement la psychologie de la matrice théologique et métaphysique où elle avait acquis ses premiers développements.

Il faut rendre, du reste, cette justice à la métaphysique, que, dans ces créations ultimes, elle finit par se confondre avec la science. Krause, aussi bien que Kant, ainsi que leurs disciples, ne méconnurent jamais que la science de Tâme reposait sur la connaissance de la nature humaine; Fun et l'autre publièrent une Anthropologie à laquelle il ne manque que d'êlre en rapport avec les progrès des acquisitions modernes pour être exclusivement scientifique.

Telles sont, messieurs, les antécédents historiques de la méthode et des doctrines sociales, dont les représentants les plus complets, dans ces derniers temps sont : Auguste Comte (1798-1857), notre grand Quetelet (1796-1874) et Herbert Spencer (1820).

Nous aurons l'occasion d'étudier ces derniers dans le cours de nos études. Indiquons seulement que désormais une nouvelle conception sociale fait son entrée dans le monde sous l'influence des

progrès immenses réalisés, notamment par la géologie, par les recherches préhistoriques et surtout par ces grandes vues sur Torigine des espèces, la sélection, la descendance, l'adaptation et Théredite dans les êtres organisés, qui, en transformant Tétude des sciences naturelles, agissent directement sur les doctrines sociales. Les sociétés humaines ne sont plus considérées comme des formations artificielles établies d'après des types immuables et éternels ; on ne les envisage plus, en sens contraire, comme susceptibles d'être pétries et façonnées suivant les désirs du théoricien ou du législateur. Les sociétés sont des organismes au même titre, mais plus complexes toutefois, que les organismes individuels; en ce sens, elles manifestent une phénoménalité spéciale dont Tétude forme l'objet de la sociologie; ces superorganismes, comme les intitule avec raison H. Spencer, ont leurs fonctions et leurs organes et, par cela même que ces derniers sont les parties dépendantes d'un tout, il existe entre les divers ordres de l'activité sociale une interdépendance telle que la fonction économique, par exemple, subit naturellement l'influence de toutes les autres fonctions collectives, telles que la morale, le droit et la politique.

Je ne discute pas, pour le moment, la valeur de ces doctrines nouvelles : je me contente de constater et de décrire sommairement quelle est révolution moderne de la science sociale; la

distance parcourue depuis Machiavel, Bacon, Hobbes, Spinoza et Montesquieu est immense.

L'observation des institutions et des faits politiques externes et superficiels, encore dominante du temps de l'illustre Florentin, est devenue la préoccupation accessoire; les résidus de théologie et de métaphysique encore apparents chez Tencyclopédîste anglais sont irrévocablement éliminés; il n'est plus question de droits naturels préexistants et innés à l'espèce humaine; le principe de souveraineté absolue, soit dans le chef du prince, soit dans celui du peuple, n'est plus en discussion; abandonnée aussi est la théorie de la division de cette souveraineté en pouvoirs distincts, théorie qui servit un instant de transition et de transaction entre la royauté et la démocratie. Toutes ces doctrines sociales, qui ont correspondu à des formes historiques et politiques réelles, représentent le progrès naturel de l'intelligence collective ; toutes ont eu leur raison d'être dans le temps; les unes sont filles des autres. C'est précisément la constatation de cette descendance, de cette filiation du présent vis-àvis du passé qui démontre la légitimité et l'opportunité de l'avènement de la sociologie positive. Auguste Comte, Quetelet, Spencer et, à leur suite, toute l'école réaliste et positiviste sont les véritables héritiers et continuateurs de tous les théoriciens politiques antérieurs; jusqu'entre leurs mains s'est transmis d'âge en âge le flambeau de

la raison collective ; la religion aussi bien que la métaphysique, volontairement ou non, témoignent et attestent en leur faveur.

Signalons ici, car l'oublier serait de ma part une véritable ingratitude scientifique et morale dont vous me savez certainement incapable, qu'en dehors de la grande évolution empirique, religieuse, métaphysique et finalement positiviste que nous venons de décrire, les utopistes d'abord, les diverses écoles socialistes ensuite, eurent, dès le commencement, le sens profond non seulement de l'importance prédominante des fonctions sociales internes et notamment de la fonction économique dans l'ensemble du corps social, mais encore celui des rapports étroits qui relient la consommation, la production et surtout la distribution des richesses à la morale et au droit; ces utopies et ces doctrines ont été la protestation légitime et continue de l'humanité laborieuse et souffrante contre les doctrines tour à tour régnantes; elles méritent une étude impartiale et attentive, qui fera l'objet d'un autre cours consacré à l'exposé des divers systèmes sociaux. Constatons cependant ici dès maintenant qu'à partir de FouRiER, Gabet, Saint-Simon et en passant par QuETELET, Proudhon, Joiin Stuaut Mill, Karl Marx et M. de Laveleye, nous voyons le socialisme se confondre de plus en plus avec le grand progrès scientifique dont nous venons de noter les conclusions dernières.

En réalité, l'un et Tautre affluent forment actuellement le fleuve unique et superbe qui emporte la civilisation contemporaine dans son irrésistible courant.

Les sciences antécédentes, depuis les mathématiques jusques et y compris la physiologie psychique, sont, dès à présent, en possession de leurs méthodes exclusivement positives. Vous avez jugé, messieurs, que les sciences sociales avaient à leur tour recueilli une quantité suffisante d'observations et de lois, pour faire l'objet d'un enseignement méthodique; nous allons essayer cette application des procédés purement scientifiques à l'étude des sociétés humaines. Nous n'aurons donc pas la prétention de vous exposer la science sociale même, mais simplement les voies et moyens par lesquels il convient de l'acquérir et de se l'assimiler.

Il n'est pas, à mon sens, d'étude de nature à intéresser davantage tout homme qui ne fait pas de son égoïsme le centre du monde ; elle se rattache aux préoccupations les plus vives de notre siècle, elle est par conséquent indispensable à tous les citoyens et surtout à ceux qui ne reculent point devant le lourd fardeau et la responsabilité d'intervenir politiquement dans la direction de leurs semblables; elle est, en définitive, un grand devoir de conscience et deviendra de plus en plus un conmiandement moral pour quiconque reconnaît que pour un homme de cœur et de science,

il n'est pas de bonheur personnel possible tant qu'il existe des malheureux.

Le travail auquel je vous convie est, du reste, une véritable coopération; nous ferons ensemble nos recherches, vous serez juges des instruments, des procédés ainsi que des résultats ; vous aurez Toccasion de les discuter et de les contrôler; le professeur profitera lui-même de votre expérience et de vos critiques. Ainsi nous aurons la satisfaction de savoir que, sans autre préoccupation que celle de la vérité, nous travaillons ensemble au progrès général des sciences, dont la sociologie est le couronnement, et spécialement au perfectionnement du Droit en vue du mieux-être général et pour la gloire de notre grande et libre Université.

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