‹ L'évolution des croyances et des doctrines politiquesChapitre 6 sur 11 · LEÇON D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

LEÇON D'OUVERTURE

4 et 10 NOVEMBRE 1890

C'est au génie de la démocratie que depuis cent ans la partie la plus civilisée de TEurope et les Etats-Unis d'Amérique ont confié, sinon toujours en fait, dans tous les cas en principe, la direction de leurs destinées politiques. La démocratie semble, au moins en apparence, avoir coïncidé également avec l'apogée de la civilisation grecque et romaine.

Quels sont, dans les institutions actuelles, les facteurs nouveaux qui nous permettent d'espérer que la démocratie moderne ne périra pas, comme ses devancières, en laissant pour héritage à nos successeurs plusieurs siècles de ténèbres et de barbarie ?

L'étude de l'évolution des institutions politiques et sociales, depuis leurs origines jusqu'à

nos jours, peut seule nous donner une réponse à cette troublante et inquiétante question. Aussi vaste n'est pas l'objet de ce cours.

A côté des iuiititutions, planant pour ainsi dire au dessus d'elles pour les mieux saisir et les transporter vers un idéal supérieur, la pensée humaine, sans cesse en travail d'analyse et de généralisation, accompagne du battement rythmique de ses ailes puissantes leur formation et leur évolution, les précédant ou les suivant pour les maintenir dans la direction reconnue la plus appropriée.

Les doctrines et les croyances sont la pensée sociale mise en rapport avec les formes politiques; elles travaillent à la dissolution, à la conservation ou à la transformation de ces dernières suivant que celle.s-ci donnent satisfaction ou non à la conscience. Les doctrines sont des croyances passées de l'état réflexe, instinctif et vague à une condensation, à une précision et à une fixité raisonnées et conscientes, soit dans l'esprit public en général, soit dans les cerveaux de quelques individualités de talent ou de génie chez lesquelles, à certains moments de l'histoire, la force collective s'incarne et fait élection.

Ce sont exclusivement la structure et l'évolution de ces doctrines politiques que nous allons étudier.

Et ici se dresse immédiatement la même question que nous soulevions en commençant. Quand on compare, à vingt-trois siècles d'intervalle, ce

qu'était à son apogée, dans le pays à ce moment le plus éclairé du monde, la science politique telle que la conçut Aristote, par exemple, avec ce qu'elle est devenue depuis A. Comte et H. Spencer et telle que nous la présente le docteur L. Letourneau dans son beau livre de vulgarisation l'Evolution politique dans les diverses races humaines, nous constatons, au point extrême de deux civilisations placées à tant de distance Tune de l'autre, des ressemblances étonnantes de nature à humilier considérablement notre orgueil scientifique. La méthode de M. Letourneau, pour ne parler que du publiciste le plus récent, est la même que celle d' Aristote; l'un et l'autre procèdent par analyse, c'est-à-dire par la décomposition des phénomènes complexes en leurs éléments simples; l'un et l'autre se réclament de la méthode d'observation; leurs procédés de prédilection sont à tous deux l'observation historique dans ses apphcations et la comparaison des doctrines, des législations et des institutions politiques de tous les temps. Le philosophe grec est même de beaucoup supérieur en ce qui concerne l'étude et la comparaison des doctrines et des législations politiques, au publiciste moderne ; celui-ci les a pour ainsi dire absolument négligées dans son livre dont le contenu ne répond que partiellement au titre; l'un et l'autre remontent aux origines des choses et en suivent patiemment les développements, ce qui implique la notion d'évolution.

Voici comment M. Letourneau expose en résumé sa méthode :

" J'entreprends, dans cet ouvrage, une étude so- „ ciologique plus complexe encore, plus hérissée „ de difficultés que les précédentes et, néanmoins, „ j'aborde ma tâche avec confiance, étant résolu à „ ne point me départir de la méthode scientifique, „ à obéir docilement au précepte formulé par Ba- „ con, quand il dit: " Tenons-nous modestement et „ perpétuellement dans les choses mêmes et ne „ nous éloignons des faits particuliers qu'autant „ qu'il est nécessaire pour que leurs images et leurs „ rayons puissent converger dans l'esprit, comme „ ils convergent au fond de l'œil (1) „. Ces quel- „ ques lignes résument toute la discipline scienti- „ fique. Dans une investigation sérieuse, quelle „ qu'elle soit, le premier devoir est d'observer et „ d'enregistrer les faits avec l'impartialité d'un „ appareil photographique ; le second est de les „ interpréter sans parti -pris et en faisant, au „ besoin, litière de ses opinions préconçues. „ Mais dans cette interprétation, si prudente „ soit-elle, l'erreur est toujours possible; pour „ s'en garantir, il importe de baser ses essais de „ généralisation sur des gerbes de faits nombreux „ comme les épis d'un champ. Toute recherche „ scientifique n'est qu'un procès où les témoi-

0) De dignitaie et augmeniis sci ntiarum. Préfice.

» gnages se doivent mutuellement contrôler, si „ Ton veut éviter de prendre le détail pour Ten- „ semble, le particulier pour le général. En socio- „ logie, Tère des spéculations creuses est heureu- „ sèment close ; l'évolution sociale s'étudie, comme „ toute autre évolution, comme un chapitre de „ l'histoire naturelle. Le sociologiste digne de ce „ nom sait que Thonmie ne saurait s'abstraire „ du règne animal, il n'ignore pas non plus que „ tout est soumis à l'étemelle loi d'un change- „ ment dans l'ensemble progressif. Des travaux „ nombreux et ayant eu souvent une portée révé- „ latrice ne lui permettent pas de mettre en doute „ la primitive identité d'organisation chez toutes „ les races ou variétés du genre humain. Il lui est „ donc permis de reporter dans le temps ce qu'il „ observe dans l'espace, de sérier les divers types „ humains, du plus humble au plus élevé, et de „ considérer les multiples états sociaux, créés par „ eux, comme les étapes d'une graduelle évolu- „ tion (1). „

Ecoutez maintenant le prince de la philosophie antique, celui qui pendant plus de quinze siècles fut le directeur spirituel non seulement de la libre pensée européenne dans ses premiers efforts scientifiques, mais de l'Eglise catholique même,

(1) Ch. Letournkau. V évolution politique dans les diverses races humaines.

qui se fit un vêtement de ses dépouilles mais en négligea, le plus souvent, le corps et le génie. Après avoir indiqué le vice radical de l'idéalisme platonicien, Aristote ajoute :

" Toute cette théorie est fausse; il suffira, pour „ s'en convaincre, d'adopter dans cette étude „ notre méthode habituelle. Ici, comme partout „ ailleurs, il convient de réduire le composé à ses „ éléments indécomposables, c'est-à-dire aux „ parties les plus petites de l'ensemble. En cher- „ chant ainsi quels sont les éléments constitutifs ,. de l'Etat, nous reconnaîtrons mieux en quoi „ diflfèrent ces éléments; nous verrons si l'on peut „ établir quelques principes scientifiques dans les „ questions dont nous venons de parler. Ici, „ comme partout ailleurs, remonter à l'origine „ des choses et en suivre avec soin le développe- „ ment, est la voie la plus sûre pour bien ob- „ server (1). „

Ses doctrines politiques ne sont ni théologiques ni métaphysiques; sa conception de l'Etat est celle d'un organisme purement humain et naturel, modifiable, sujet à des révolutions elles-mêmes déterminées par des conditions positives; il n'envisage pas les sociétés comme déchues d'un état plus parfait antérieur; dans l'évolution sociale.

(1) Politique, liv. I. cli. 1, p. 3.

do qui a ses préférences, comme les nôtres, c'est le progrès :

" L'innovation a profité à toutes les sciences, à „ la médecine qui a secoué ses vieilles pratiques, „ à la gymnastique et généralement à tous les „ arts où s'exercent les facultés humaines, et, „ comme la politique aussi doit prendre rang „ parmi les sciences, il est clair que le même „ principe lui est nécessairement applicable. On „ pourrait ajouter que les faits eux-mêmes téy, moignent à l'appui de cette assertion. Nos „ ancêtres étaient d'une barbarie et d'une sim- „ plicité choquantes ; les Grecs pendant longtemps „ n'ont marché qu'en armes et se vendaient leurs „ femmes. Le peu de lois antiques qui nous res- „ tent sont d'une incroyable naïveté... L'humanité ;, doit en général chercher non ce qui est antique, „ mais ce qui est bon. Nos premiers pères, qu'ils „ soient sortis de la terre ou qu'ils aient survécu „ à quelque catastrophe, ressemblaient proba- „ blement au vulgaire et aux ignorants de nos „ jours... il y aurait une évidente absurdité à s'en „ tenir à l'opinion de ces gens-là. En outre, la „ raison nous dit que les lois écrites ne doivent „ pas être immuablement conservées. La politi- „ que, non plus que les autres sciences, ne peut „ préciser tous les détails. La loi doit absolument ., disposer d'une manière générale, tandis que les j, actes humains portent tous sur des cas parliy, culiers. La conséquence nécessaire de ceci, c'est

„ qu'à certaines époques il faut changer certaines „ lois „ (1).

Cette citation nous permet de supposer qu'en Belgique, Aristote aurait été partisan de la revision de la Constitution, contrairement à l'opinion de nos profonds philosophes conservateurs.

Pas plus que l'école scientifique moderne, Aristote ne considérait Thomme et les sociétés comme des organismes se distinguant d'une façon absolue des animaux en général et des types sociaux dont plusieurs d'entre eux nous fournissent les modèles; le grand naturaliste grecque Haeckel (2) classe avec raison parmi les créateurs de l'histoire naturelle, ne croit pas abaisser la science politique en appliquant sa méthode d'observation comparée à la vie morale et sociale des êtres inférieurs (3).

Si la difficulté est sinon insurmontable, dans tous les cas difficile, de déterminer dès à présent les progrès réalisés dans les institutions et les doctrines politiques en comparant seulement les deux points culminants de la civilisation antique et de là civilisation moderne, à des intervalles cependant si considérables, peut-être conviendrat-il d'étendre nos observations dans l'espace et le

(J) Politique^ liv. II, chap. v, pp. 11 et 12.

(2) E. Haeckel. Histoire de la création naturelle ^ pp. 68 et suiv.

(3) Politique, liv. I., chap. m, pp. G et 7 ; liv. IV, chap. xii, p. 7 et chap. xiv, p. 4etpassim.

temps, de remonter aux croyances politiques primitives ainsi qu'aux doctrines sociales de l'Orient, en tenant compte des facteurs sociaux d'un ordre moins intellectuel et complexe dont l'action profonde, tenue trop longtemps voilée jusque dans ces derniers temps par une métaphysique superficielle, est sans doute la cause générale élémentaire et déterminante des variations principales qui différencient les institutions et les théories politiques.

Ce n'est cependant qu'accessoirement et à titre d'explication que nous aborderons les questions sociales autres que celles qui concernent les institutions politiques et encore ne citerons-nous ces dernières que dans leurs rapports immédiats avec les doctrines proprement dites.

Il n'existe pas, en réalité, de discontinuité dans l'œuvre séculaire de la pensée politique collective ou individuelle; les travaux d'A. Comte et de Proudhon en France, ceux de Stuart Mill et de H. Spencer en Angleterre, de Colins, de Quetelet, de de Laveleye en Belgique, de Herbart, de Lazarus, de Bluntschli en Allemagne, de Ferrari et de L. Ferri en Italie, et ceux de tout le socialisme scientifique, ne sont que la suite d'un long raisonnement ininterrompu dont les premiers bégaiements se perdent dans la nuit des âges. Prouver cette filiation, décrire cette évolution aussi organique que celle du langage lui-même, décrire comment le présent est né par des accouchements

successifs du passé et comment lui-même est gros d'un avenir qui nous réserve, comme le dit si hieit Spencer, des formes qu'il n'est pas possible de déterminer d'une façon absolue dès maintenant, réduire par cela même tous les systèmes utopiques ou exclusifs à leur réalité contingente, relative et transitoire, telle est l'étude que nous allons tenter d'entreprendre avec l'espérance que de la leçon des faits, il résultera naturellement la reconnaissance de l'influencé bienfaisante et conciliatrice de l'emploi des méthodes positives dans l'appréciation de ces doctrines diverses où l'esprit théologique et métaphysique est surtout habitué à ne nous faire voir que des œuvres de haine sectaire et de discorde civile.

Avant d'aborder dans ce large esprit de tolérance, l'étude de l'évolution des doctrines politiques, il convient de rappeler succinctement quelques observations préliminaires qui ont trouvé leur place dans le cours de Méthodologie de Tannée dernière (1).

L'organisme politique est à la fois le plus spécial et le plus complexe de tous les organes sociaux ; il représente dans la vie collective les formes supérieures du système nerveux et cérébral dans la vie individuelle; c'est là que se réunissent et se coordonnent dans des centres

(1) Lire pour les développements relatifs à la Politique, les pages 362-112, tome II de Vlntroduction à la sociologie.

d'une sensibilité extrême, toutes les excitations du dehors et du dedans, c'est là qu'elles arrivent à une existence consciente au plus haut degré, c'est là que les impressions et les excitations, mises en rapport, sont pesées et, qu'après délibération, elles aboutissent à des volitions raisonnées pour se résoudre en actes systématiquement et méthodiquement appropriés aux décisions prises.

n en résulte que la Politique est la plus complexe des sciences sociales comme la physiologie psychique est la plus complexe des sciences relatives à l'individu.

Toutes les autres sciences sociales entrent dans la composition de la science politique, de même que toutes les autres sciences physiques et naturelles entrent dans celle de la psychologie ; tel est leur ordre de dépendance hiérarchique qu'il est impossible d'intervertir.

n en découle, comme conséquence, que la constitution de la Politique, tant au point de vue du progrès et la perfection des institutions qu'au point de vue dogmatique, c'est-à-dire scientifique, devait être postérieure à celle de tous les autres organismes sociaux, subordonnée notamment à leur évolution économique, morale et juridique; cette loi, mitigée seulement par les phénomènes consécutifs d'interdépendance réciproque des fonctions et des organes collectifs, est peut-être la plus générale et la plus fondamentale de la structure et de la dynamique sociétaires.

Dans l'Europe occidentale, ce n'est qu'au svui'-et dans la première partie du xix" siècles que la série hiérarchique des sciences physiques et naturelles fut complètement constituée par les progrès décisifs de la chimie et de la physiologie. La psychologie, dépendance directe de cette dernière, est de formation récente.

La constitution des sciences dites sociales, ne fut rendue possible qu'à ce moment. Gomment, sans psychologie positive et expérimentale, pouvait-on notamment fixer les bases de la morale et du droit si ce n'est d'une façon métaphysique? Comment surtout et avant tout, l'économie politique pouvait-elle prétendre imposer ses formules en dehors de toute considération des exigences de l'esprit humain, et des révoltes indignées de la conscience morale et juridique dont les écoles socialistes furent heureusement à ce moment les nobles représentants? L'avortenient de l'ancienne scolastique économique est la plus éclatante confirmation de cette grande loi de subordination hiérarchique et d'interdépendance des sciences dont l'exposé méthodique, bien qu'incomplet en ce qui concerne la série des sciences sociales, sera l'éternel honneur du fondateur de l'école positiviste moderne.

Aujourd'hui seulement, grâce à l'émancipation définitive de la physiologie psychique et de l'économie politique, les graves problèmes de responsabilité morale et pénale peuvent être abordés

d'une manière efficace; aujourd'hui seulement, les conditions générales, les bases de la morale évolutionniste étant connues, nous pouvons opposer aux fictions théologiques et métaphysiques des principes et un idéal qui, pour être humains, imparfaits bien que toujours perfectibles, sont dès à présent de beaucoup supérieurs à toutes les formules antérieures.

Ce progrès était non moins indispensable à la transformation et à l'évolution du Droit, lequel n'est qu'un cas spécial et plus complexe de la Morale. La constitution positive de la psychologie et de l'économie politique, en permettant de déterminer les facteurs les plus généraux qui influent sur la moralité individuelle et publique, en arrachant, par conséquent, les questions sociales de responsabilité et de pénalité au domaine de l'absolu pour les ramener à leurvéritable nature qui est la relativité, ont, dès aujourd'hui, pour effet dans la plupart des pays civilisés, une refonte de la codification pénale et de tout le système répressif. Le criminel n'est plus considéré comme un type immuable et indéterminé que la loi frappe pour ainsi dire mécaniquement suivant certaines classifications purement idéales; la théorie de l'homme moyen de l'illustre Quetelet est elle-même abandonnée; il ne reste que le criminel tel que le créent naturellement sa constitution et son éducation héréditaire ou acquise, le milieu social économique et moral où il vit, et

souvent, il est de notre devoir de l'ajouter, les iniquités accumulées de centaines de générations inconscientes ou égoïstes dont il est la victime. Quetelet, du reste, lui-même, n'a jamais méconnu ce caractère relatif et véritablement social de la criminalité; c'est à un autre ordre d'idées qu'il a essayé d'appliquer, parfois très heureusement, cette théorie ingénieuse qui tendait à substituer à la réalité un type humain qui ne se rencontrait enfait nulle part. Son procédé n'avait, au surplus, rien de métaphysique; ce n'était qu'une observation mal faite, ce qui peut arriver à tous les positivistes (1).

On peut aussi entrevoir dès lors que si, grâce aux découvertes de.la pliysiologie psychique et à une observation plus exacte des conditions modificatrices en bien et en mal exercée par le milieu social, les théories de la responsabilité niorale et pénale sont sur le point de transformer le système répressif, nous devons ce bienfait à la substitution aux anciennes doctrines fatalistes ou du libre arbitre, également absolues et métaphysiques, de doctrines relatives, véritablemnt humaines et sociales, basées sur une connaissance positive des conditions et des modes de l'activité volontaire. Si cela est vrai, il est non moins certain et il ne

(1) La Socioloçia criminale de\ D'" N. Colajanni, -sol. II, p. 30.

faut pas être prophète pour prédire que la théorie du consentement et des contrats endroit civil sera également transformée ; l'individu vivant en société ne pouvant jamais être considéré comme absolument libre d'agir et de contracter à sa volonté, on ne répugnera plus autant à admettre que, dans bien des circonstances, le législateur, organe de la volonté collective, peut et doit intervenir pour suppléer à certaines infériorités sociales et transitoires dans les mêmes conditions et au même titre qu'il intervient depuis si longtemps en faveur des êtres que leur âge, leur sexe ou leur faiblesse intellectuelle livreraient sans défense à l'exploitation de ceux pour qui les considérations simplement morales ne sont pas un frein suffisant; dans ce cas, il est nécessaire et bon que la justice collective arrachant son bandeau légendaire, devienne clairvoyante et jette au besoin son glaive dans la balance.

Quant à la Politique, elle est encore et restera la dernière science où se cantonneront la superstition théologique et la métaphysique de l'absolu. Heureusement, dès à présent, les partis politiques jouent dans ce domaine le môme rôle que les sec • tes et les écoles ont joué dans les religions et les philosophies ; ils se brisent les uns les autres et, neutralisant ainsi leurs forces, ils permettent à la société de se créer des institutions représentatives et executives, dont l'évolution théorique et pratique constitue l'objet de la science politique. Si

les préférences du positivisme sont acquises aux partis politiques dont l'idéal réformateur est le plus élevé, c'est que, par leurs tendances, les doctrines de ces partis sont également les moins absolutistes, les plus humaines et les plus favorables à l'application des acquisitions de la science moderne.

Dans ce cours consacré exclusivement à l'Evolution des doctrines politiques, ce n'est qu'accessoirement que nous toucherons aux questions sociales que la plupart de ces doctrines embrassent.

Dans le cours de l'année dernière, nous avons nettement déhmité le domaine de la Politique ; les fonctions et les organes sociaux qui lui sont propres, sont les fonctions et organes relatifs aux diverses modalités de la Ré présentation, de la Délibération et de TExécution de la volonté collective. Nous laissons môme en dehors de cette définition ce qu'on appelle le pouvoir judiciaire, qu'il convient de distinguer théoriquement et de séparer de plus en plus dans la pratique de la Politique.

Ainsi la Politique peut se définir : le système de Représentation et de DéUbération de la société par lequel elle détermine sa Volonté et transforme cette dernière en actes. Elle est la forme la plus élevée, la plus complexe de la vie des sociétés.

De même que la pensée individuelle a dans le système nerveux et spécialement dans le cerveau ses centres de représentation, de coordination et

de délibération, de même que tous les éléments, on pourrait dire tous les renseignements relatifs à la formation d^une décision y sont apportés à la fois du dehors et du dedans, de même que les actions volontaires qui en résultent, sont d'autant plus raisonnèes et méthodiques que toutes les excitations et impressions en conflit, ont été exactement et proportionnellement représentées et centralisées dans les centres nerveux supérieurs, de même les sociétés humaines ont leurs organes représentatifs, délibérants et exécutifs d'autant plus parfaits que cette représentation est plus générale, la délibération plus complète et l'exécution plus appropriée, c'est-à-dire adaptée à la fois à la volonté exprimée et au but social à atteindre.

Le progrès politique des sociétés réside dans le perfectionnement des organes de la triple fonction représentative, délibérante et executive. On peut en étudier l'évolution au point de vue des variations de structure proprement dite ; on peut l'étudier également au point de vue de l'esprit qui se dégage de cette structure au môme titre que la pensée se dégage de la structure cérébrale : c'est la philosophie des institutions politiques, branche importante de la sociologie. H. Spencer et Letourneau ont tenté ce travail.

L'objet de notre cours est plus spécial et moins vaste. A côté des institutions politiques, autour des formes concrètes par lesquelles l'humanité a réalisé ses volontés et ses aspirations dans l'es-

pace et le temps, il existe comme une atmosphère ambiante de matière moins dense et plus idéale, où les institutions qui y sont baignées se forment et se déforment, en leur abandonnant un peu de réalité pour en emprunter des parcelles de rénovation émotionnelle et intellectuelle. Ce sont les croyances et les doctrines politiques, instinctives ou raisonnées, dont la circulation incessante agit sur les institutions, modifiant à la longue les plus résistantes, soit pour les améliorer, soit pour les déformer, soit même simplement pour les détruire. Condensées d'une façon systématique, soit dans la pensée collective, soit dans le cerveau d'un penseur de génie (ce dernier est, du reste, toujours le produit de son siècle et des siècles écoulés), les croyances vagues constituent ce qu'on appelle des doctrines.

Les doctrines politiques appartiennent à ce groupe de phénomènes que, dans notre tableau de la classification hiérarchique des phénomènes sociologiques, nous avons rangé sous la dénomination de phénomènes scientifiques et pour lesquels seuls nous avons reconnu comme à peu près exacte la loi des trois états, théologique, métaphysique et positif, formulée par A. Comte.

Si l'évolution des doctrines politiques est soumise à cette loi; nous pouvons dès à présent affirmer que cette évolution que nous allons essayer de décrire, sera aussi organique que logique. En effet, étant intellectuelle, elle participera naturellement

de révolution de Tintelligence elle-même et son caractère organique et logique ne nous semblera pas plus extraordinaire que l'évolution du même genre du langage oral ou écrit, par exemple, par lesquels les hommes en société traduisent en sons ou en figures plus ou moins perfectionnés les sécrétions élaborées dans leurs cerveaux.

Si les langues, ont une évolution dont les lois naturelles sont devenues pour nous de moins en moins mystérieuses, si de la forme monosyllabique elles ont transité par tout un système d'agglutination et d'articulation vers une variété et une richesse de structure de plus en plus grandes, il n'est pas plus difficile d'admettre et de comprendre que les croyances et les doctrines politiques en particulier, proches parentes de l'écriture et du langage, ont obéi au même processus organique et logique; le miracle eût été qu'il n'en fût pas ainsi.

L'étude des doctrines politiques nous dira si cette prévision est exacte ; elle nous apprendra s'il existe effectivement une filiation naturelle et logique dans l'héritage intellectuel qu'elles ont soumis à nos investigations.

Ces considérations sur l'objet de la Politique et sur la place qu'elle occupe dans l'échelle hiérarchique des phénomènes sociaux, nous permettent de résoudre scientifiquement certaines questions fondamentales relatives notamment aux rapports de la Politique avec la Morale et le Droit, rapports

qui ont été déniés ou négligés par les uns ou démontrés par des arguments d'ordre purement métaphysique et sentimental comme dans les deux études qui servent d'introduction à V Histoire de la science ijoliiiqite du spiritualiste et éclectique M. P. Janet.

La première conséquence de notre façon d'envisager la science politique, est la nécessité, au point de vue de l'enseignement, d'une instruction intégrale; la science politique est inabordable sans une initiation préliminaire non point spéciale, évidemment, mais générale à toutes les sciences antécédentes. La capacité politique sera d'autant plus effective que la capacité scientifique sera plus étendue et plus complète. L'homme pohtique n'est digne de ce nom que si, à côté d'une capacité professionnelle la plus intense possible, il possède une théorie encyclopédique des sciences depuis les mathématiques jusques et y compris les sciences sociales.

Alors seulement, à la vue du lien indestructible qui unit les sciences entre elles et les subordonne les unes aux autres, suivant leur ordre de fiUation logique et naturelle, l'homme est en état de comprendre que les lois sociales, continuation des lois physiques, ne peuvent impunément être en contradiction avec ces dernières; il se pénètre notamment de cette conviction qu'elles ne peuvent, sans danger, violer les lois physiologiques et psychiques de notre structure. Ainsi, la philosophie positive

transforme directement et pacifiquement des préjugés surannés et, par le seul exposé méthodique de ses conclusions, elle brise les résistances injustifiées que Ton oppose, par exemple, à une limitation raisonnable de la durée du travail, ou à l'admission d'un minimum indispensable, bien que variable, de rémunération. Ce sont les sciences naturelles qui, en dehors même de toute considération morale et juridique, imposent ces lois, car elles nous apprennent que toute dépense de force doit être réparée; si l'on veut éviter que le déficit physiologique n'ait pour corollaire une banqueroute de la civilisation, il faut, dans l'individu et dans la société, équilibrer le Doit et l'Avoir: ce n'est pas même du progrès, c'est de la simple conservation.

La Politique n'est pas seulement une dépendance des sciences physiques et naturelles proprement dites, elle est, nous le savons, la plus spéciale et la plus complexe des sciences sociales; elle est donc subordonnée aux lois de toutes les autres, tout en réagissant, à son tour, sur celles-ci pour faciliter et régulariser leur action en les combinant et les coordonnant dans les organes supérieurs de Représentation, de Délibération et d'Exécution dont il a été question ci-dessus.

Si cela est vrai, la Politique est une dépendance de l'économie politique. Nous en concluons que les institutions les plus Hbérales, si elles n'ont pas pour support un état économique correspondant

ne seront jamais assurées ; elles seront exposées à des chutes d'autant plus lourdes, qu'elles seront plus élevées et que leur base sera plus étroite. Tous les théoriciens politiques, avant et depuis Aristote jusqu'aux Pères de l'Eglise, aux théologiens scolastiques et à tous les publicistes depuis la Renaissance et la Réforme, sans compter les écoles socialistes dont c'est le principe fondamental, ont admis que l'inégalité des richesses aboutit tout naturellement à l'oligarchie et à la tyrannie. La détermination des origines et des remèdes de cette inégalité est seule controversée.

La politique est également subordonnée aux lois sociales qui régissent la conservation et la reproduction de l'espèce; aucune forme politique, quelque parfaite qu'on l'imagine, ne saurait arrêter la décadence d'un peuple dont les institutions familiales ne seraient pas appropriées à la conservation et au développement de l'agrégat. Les sociétés primitives se sont étendues, grâce à la promiscuité et à la polygamie; ces formes inférieures et prolifiques seraient la ruine d'une démocratie; notre constante préoccupation doit être la suppression de cette polygamie de fait qui vicie encore notre monogamie apparente et de droit.

La politique est également soumise à l'évolution scientifique; les institutions représentatives et executives d'un peuple imbu de croyances théologiques et d'abstractions métaphysiques seront inévitablement antilibérales; elles ne pourront

qu'être rorganisation du despotisme d'une caste ou de mensonges constitutionnels et de fictions légales; le premier effet de cet esprit de domination se fera directement sentir dans le domaine de Tart et de la pensée, dont les manifestations, bien que naturellement incompressibles, seront socialement comprimées; toute l'organisation de renseignement en sera viciée; notre gouvernement est en ce moment Tincarnation la plus odieuse de cette perversion des lois naturelles de Tordre social.

Enfin, et ceci est le point le plus important dans la matière qui nous occupe, la Politique, par la place qui lui est réservée au sommet de la série hiérarchique des sciences sociales, est, d'une façon directe et immédiate, subordonnée à la Morale et au Droit.

Telle est la solution méthodique et scientifique du problème qui, dès les origines jusqu'à nos jours, a si profondément agité et troublé la conscience des penseurs, problème tellement obscur que, depuis Machiavel et suivant la pratique à peu près générale des hommes d'Etat, la morale était considérée non seulement comme étrangère à la politique, mais constituant pour elle un véritable impedimentum.

La loi sociologique et universelle de classification hiérarchique des phénomènes sociaux pouvait seule donner la clef du problème.

Si vous admettez ces principes, dont la démonstration basée sur le plus grand nombre possible

d'observations consciencieuses a fait l'objet du cours de l'année dernière, vous serez préparé à reconnaître la justesse des considérations suivantes, que j'espère vous démontrer de plus près parTexamen et la critique des doctrines politiques :

Lo mensonge dans les relations internationales ou politiques n'en est pas moins un mensonge; le progrès des idées et des institutions démocratiques tend de plus en plus à le chasser de la conscience collective; son caractère diplomatique et politique ne se lave pas de sa souillure morale.

L'envahissement et la prise de possession violente d'un territoire sont tout simplement un vol, un mode barbare et primitif d'acquisition et de développement; la circonstance que le coup est fait par une nation, c'est-à-dire en bande, n'est pas une cause de justification; il en résulte uniquement que c'est un vol avec circonstances aggravantes, un vol qualifié.

Les sacrifices humains offerts au dieu des armées, au Moloch de la guerre, sont des assassinats; le nombre des victimes et de leurs meurtriers ne peut changer en titre de gloire cet héritage de barbarie primitive; les peuples ne peuvent verser le sang que dans les cas où les particuliers euxmêmes sont, de par le droit, déclarés excusables de le faire. Comme les vols et les crimes individuels, les annexions et les tueries de peuple à peuple ne s'expliquent que par des vices héréditaires, par une éducation faussée, par un milieu

social économique, moral et juridique mal équilibré et finalement par Tabsence d'organismes politiques, c'est-à-dire représentatifs et exécutifs internationaux chargés de résoudre les intérêts divergents des collectivités comme les tribunaux le font entre particuliers.

Est-ce à dire que la Politique se confonde avec la Morale et le Droit et qu'il serait inutile, par conséquent, d'en faire l'objet d'une science distincte?

Ce serait là une grave erreur. L'objet de la science politique est parfaitement déterminé ; nous en avons nettement défini et délimité le domaine, en proposant, de la politique, la définition suivante, qui s'applique à tous les pays et à tous les temps, quelle que soit la forme des constitutions :

" La politique est la fonction sociale la plus „ complexe, celle dont Tobjet est, par le moyen „ d'organes ou d'appareils d'organes, de régula- „ riser d'une façon de plus en plus parfaite et „ méthodique les divers modes d'activité volon- » taire, réflexe, instinctive ou raisonnée de cha- „ cune des parties et de l'ensemble du superor- „ ganisme social.

„ Au point de vue scientifique et dogmatique, „ la politique est la théorie de la volonté collee- „ tive(l). „

Les organes seuls de cette volonté varient suivant que le régime est aristocratique, théocratîque,

(I) Introduction à la Sociologie^ t. II, p. 412.

oligarchique, monarchique ou démocratique; la différence, au point de vue purement politique, ne, réside que dans l'organisation du régime représentatif et du pouvoir exécutif, selon que cette organisation s'incarne dans un prince ou dans des assemblées.

Toutefois, primitivement, nous le savons, les croyances, les doctrines et les institutions politiques des peuples se confondent avec leurs croyances, leurs doctrines et leurs institutions religieuses, métaphysiques et morales. Il n'en pouvait être autrement, la morale étant alors également religieuse ou métaphysique. C'est là précisément la véritable explication de ce phénomène considérable auquel nous fait assister le xv® siècle, à la veille de la Réforme et dont le spectacle a arraché tant de gémissements et de cris de scandale et d'horreur au spiritualisme sentimental. A ce moment décisif de l'histoire des doctrines politiques, la théocratie et ses doctrines sont brisées par les puissances temporelles; la papauté se manifeste dans toute sa hideur, souillée de boue et de sang. C'est alors qu'un illustre penseur, Machiavel, l'un des fondateurs, après Aristote, de la politique positive, essaie de créer cette science sur des données purement pratiques et humaines; seulement, comme il n'était plus croyant et qu'il n'était guère métaphysicien, il chasse impitoyablement de la poUtique, en même temps que le surnaturel, la moralité elle-même.

Le lien religieux étant rompu, la morale scientifique n'étant pas constituée, eût-il été préférable qu'il y substituât une entité quelconque? Il laissa cette faiblesse et le soin de cette transaction aux âges suivants, qui le couvrirent de malédictions sans renoncer, pour cela, à la pratique de ses doctrines; il préféra montrer la politique, ce qu'elle était réellement alors et ce qu'elle fut longtemps depuis, ce qu'elle sera toujours tant qu'elle ne sera pas vinculée par les règles de la Morale et du Droit scientifiques, un monstre de violence et de duplicité, l'organisation en grand du mensonge, du vol et de l'assassinat.

Ce n'est, cependant, pas tout de proclamer que la Politique est directement subordonnée au Droit et à la Morale; cette subordination, pour être effective, doit être organique, c'est-à-dire réalisée dans des Institutions.

L'histoire de l'évolution des Doctrines politiques nous fera assister aux efforts constants de la pensée collective vers cette approximation continue de l'honnête et du juste dans leurs rapports avec la vie nutritive, affective, émotionnelle et intellectuelle des sociétés.

Ce n'est, toutefois, qu'accessoirement que nous suivrons l'examen des Doctrines dans leurs applications autres que l'organisation même des Institutions politiques; ce n'est pas la vaste et complexe évolution des doctrines sociales, en général, que nous avons la prétention de décrire, mais exclu-

sîvement révolution de cette partie des doctrines sociales dont Tobjet est le système représentatif et exécutif, et forme le domaine propre de la Politique.

Nous disions, en commençant, qu'il y a cent ans, le principe de la souveraineté populaire avec ses plus importants corollaires politiques avait passé de la théorie dans le droit public, d'une partie considérable de TEurope et de TAmérique. Ces principes se sont développés depuis avec une irrésistible puissance; les pays qui essaient encore de s'y soustraire ressemblent à cette aristocratique et superbe République de Venise, dont l'édifice, en apparence formidable, s'écroula d'une pièce et sans combat, à tel point, qu'on ne peut pas même dire de sa chute qu'elle eut le moindre retentissement dans le monde; on peut encore cîomparer les pays modernes qui se confinent actuellement dans leurs institutions anciennes à ces vieux empires du Pérou et du Mexique, qui semblent ne s'être conservés jusqu'à la conquête espagnole, que pour montrer combien fragiles étaient les grands empires d'Egypte, de Perse et d'Assyrie, dont à tant de siècles de distance et en dehors de toutes relations connues, sous les yeux étonnés d'un Pizarre et d'un Cortès, ils reproduisaient les caractères sociologiques principaux (1).

(1) Cartas y reîaciones de Hei^nan Cortès al emperador Carlos Quinto,

*; h - to •

Si la démocratie triomphe aujourd'hui, si elle est destinée à triompher de plus en plus, elle le devra d'abord à la plus grande étendue du territoire sur laquelle elle règne comparativement à la démocratie antique; elle n'est plus également, comme la démocratie grecque ou romaine, restreinte à un petit nombre de citoyens au milieu d'une plèbe avilie et d'une masse d'esclaves; elle n'est plus comme la primitive démocratie chrétienne plus idéale et céleste que positive et terrestre; elle ne relève même plus exclusivement, comme la conçurent ses premiers théoriciens et la réalisèrent ses premiers législateurs, de la souveraineté absolue et inconditionnée du nombre.' Elle n'est plus, conrnie on l'a appelée, ce

Monstrum horrendum, horribile^ ingens cm lumen ademtuH.

La démocratie, la souveraineté du peuple, le suffrage universel ne sont pas les mêmes dans le cours de leur évolution qu'à leurs origines, leur structure comme celle de tous les êtres vivants est homogène et confuse dans les commencements; l'organisation différenciée est un phénomène consécutif; il faut que la souveraineté populaire soit, avant que les institutions véritablement constitutionnelles de la démocratie apparaissent et se fortifient.

Si démocratie voulait dire : absence d'organisation, ce serait un simple retour au régime de ces

hordes primitives, dont tous les membres remplissaient également et indifféremment des fonctions uniformes et peu compliquées, sans autre direction que celle imposée par les circonstances les plus générales du dehors ou certaines aptitudes favorables de force ou d'adresse d'une individualité sans autorité fixe ni définie. Ce régime est tout l'opposé du régime démocratique; ils sont à des extrémités opposées. La différenciation du travail et des fonctions qui s'établit à la longue dans la horde primitive homogène, voilà où fut le progrès; malheureusement, à cause principalement de la guerre et de l'inégaHté des richesses, ce progrès se réalisa partout, parallèlement à l'extension des formes despotiques et autoritaires; ultérieurement, il se continua, en même temps que par une différenciation de plus en plus intense, par la réduction et l'éhmination des inégalités politiques et sociales.

Pour préciser notre idée, cela revient à dire que le régime démocratique ne peut et ne doit pas être le régime de l'absolu dans aucune des formes de Tactivité collective ; il n'est pas le gouvernement du nombre, pas plus que celui des masses qui ne possèdent pas, pas plus que celui d'une caste vivant en dehors des liens familiaux, pas plus qu'elle ne doit être anti-artistique ; ce n'est pas davantage le gouvernement des ignorants, ni la substitution de la force arbitraire aux lois de la morale et du droit ; ce n'est pas, en un

mot, la succession d'un nouveau despotisme, légal ou non, aux anciens ; sa justification ne peut être cherchée dans les formes usées du passé : elle est toute entière dans les nécessités du temps présent, qui déterminent les conditions de C(mservation et de progrès des gouvernements libres.

Les gouvernements anciens étaient le gouvernement des plus forts, des plus riches, des chefs des communautés familiales, de ceux qui avaient le monopole de la puissance religieuse et, par cela même, la direction de l'art et de la science, de ceux, en un mot, dont les commandements, jussus, constituaient le devoir fas et le droit, jus. Ceux-là, en vertu de leur supériorité, concluaient non pas au relèvement et à Tamélioration de leurs inférieurs, mais à la légitimité naturelle et permanente de leur suprématie sociale.

La démocratie moderne, au contraire, est au point de vue de la souveraineté dans le domaine politique, ce que le positivisme est dans le domaine de la philosophie ; l'une et l'autre ont pour mission l'élimination de l'absolu.

Ceci revient à dire que la démocratie avec ses deux grands corollaires, la souveraineté du peuple et le suffrage universel, est conditionnée comme tout ce qui est social et relatif, et doit être organisée comme tout ce qui est vivant et complexe.

Une partie considérable de mes leçons de l'année précédente a été consacrée à la description des rapports de la science sociale avec les

sciences antécédentes, c'est-à-dire des phénomènes sociaux avec les phénomènes organiques et inorganiques plus simples. La conclusion philosophique qui en découlait, était que la science de la vie des sociétés avait pour objet non pas des absolus immuables, mais des rapports, des relativités, c'est-à-dire des formes douées d'un équilibre continuellement variable et dont l'instabilité même est une des conditions d'existence comme pour tous les êtres organisés.

La science politique et les institutions politiques qui sont la science et les institutions les plus complexes du corps social, sont donc une science et des institutions relatives et conditionnées ; elles ne peuvent être déduites d'aucune formule absolue, ni économique, ni religieuse, ni métaphysique, d'aucun concept moral ou juridique préexistant ou préétabli. Il n'y a pas de droit divin monarchique, mais il n'y a pas davantage de droit métaphysique ou naturel démocratique et révolutionnaire. Une seule chose est vraie, c'est que la démocratie s'établit, se conserve et se développe dans de certaines conditions, et à de certaines conditions.

Il est inutile d'insister sur les conditions inorganiques, géographiques, climatériques et autres, qui peuvent empêcher, retarder ou favoriser le régime démocratique ; Aristote, Montesquieu, Herder, Bûckle et bien d'autres en ont suffisamment étudié l'influence.

En ce qui concerne les conditions physiologiques et psychiques, contentons-nous de signaler en passant, que si, comme le prétendait Aristote, il existait une inégalité naturelle entre les hommes, Tesclavage serait pleinement justifié et le problème de Tégalité politique et sociale ne serait qu'une éternelle bien que généreuse utopie; les êtres assujettis ne seraient plus en droit d'invoquer la justice, mais simplement cette commise* ration bienveillante que nous devons à tous les organismes inférieurs, tels que les animaux (1). La physiologie a rectifié la fausse et superficielle observation du fondateur de la science politique et, par là même, ruiné le fondement de l'antique théorie de l'esclavage, cette forme brutale par excellence de l'inégalité humaine.

En dehors de ces conditions inorganiques et organiques imposées par le milieu et par la nature des unités individuelles constituantes de l'agrégat social, la démocratie est soumise à des conditions sociales ou internes nées des rapports naturels de dépendance et de subordination existant entre les divers ordres de phénomènes sociaux. Il y a, en efiet, entre les phénomènes et entre les organes sociaux, une interdépendance de structure et de fonctionnement telle, qu'une fonction ei un organe particuliers ne peuvent se former et agir

(1) Aristote. Politique, liv. I, ch. ii, p. 17.

qu'en rapport avec la structure et le fonctionnement de tous les autres organes.

Ainsi, la guerre est incompatible avec la démocratie ; l'histoire est la démonstration constante que la guerre est une des sources principales de Tinégalité politique et économique, que les sociétés militaires gravitent toujours vers l'aristocratie, l'oligarchie, la monarchie, la tyrannie ; la guerre épuise physiologiquement les races par une véritable sélection à rebours, contrairement au préjugé régnant et comme l'ont démontré les statistiques relatives à la hauteur de la taille, dressées après les vastes tueries du premier Empire. C'est la guerre qui a imprimé aux sociétés primitives leur structure autoritaire ; c'est la guerre qui a ramené les démocraties antiques au régime du despotisme ; la première condition de toute démocratie est donc la paix.

La démocratie est ensuite incompatible avec l'inégalité économique ; ce principe a toujours paru incontestable : Aristote et Platon, l'Eglise et Machiavel, Montesquieu et Rousseau, Guizot et Tocqueville, individualistes et socialistes, nous le constaterons, sont sur ce point unanimes.

La démocratie n'est pas conciliable avec la promiscuité familiale primitive, pas davantage avec le despotisme paternel et conjugal tel qu'il exista, par exemple, à Sparte et à Rome et qu'il existe encore dans certaines civilisations de l'Afrique et de l'Orient ; cette structure grossière de la famille

est toujours en rapport avec une structure correspondante, arbitraire et despotique, du gouvernement, conformément à cette grande loi sociale que Tagrégat tend constamment à reproduire les caractères de ses unités composantes. Dans son régime familial, la démocratie, pour s'établir et se développer, doit donc faire siennes, en les perfectionnant, ces nobles et profondes vues d'Aristote: " On commande à la femme et aux enfants comme „ à des êtres également libres, mais soumis, toute- „ fois, à une autorité différente, républicaine pour „ la première et royale pour les autres .„ On sait que les anciens entendaient par la première l'égalité, et par la seconde, en opposition avec la tyrannie, un régime bienveillant réglé par des lois (1).

La démocratie a également pour condition non pas le mépris des arts et la préoccupation exclusive, bien qu'essentielle, des seuls intérêts matériels ; la vie de nutrition entraîne, au contraire, en se perfectionnant et par la possibilité du loisir et de la recherche du beau, les progrès de la vie familiale, c'est-à-dire affective, et de la vie artistique, c'est-à-dire émotionnelle. Ce ne sont pas Sparte et Rome, c'est la République athénienne, la plus démocratique des temps anciens, qui fut la patrie des arts.

(1) Politique, livr. I, chap. v.

La démocratie veut aussi être éclairée et savante ; elle ne fleurit pas dans latmosphère étouffante des superstitions religieuses : elle s'anémie dans Tétreinte des sèches et froides formules métaphysiques de Técole. Sa philosophie, c'est la philosophie générale des sciences; elle n'a qu'un dogme absolu : la tolérance dans le monde des idées, la bienveillance dans le domaine de la vie pratique.

Elle exige que la spécialisation croissante des connaissances et des professions libérales et manuelles ait pour contrepoids, chez tous et à tous les degrés de l'enseignement, une instruction encyclopédique, couronnée par une philosophie générale des sciences, y compris celle des sciences sociales. La philosophie des sciences peut seule remplacer, dans les démocraties modernes, le catéchisme où la jeunesse chrétienne trouvait, dès ses premiers pas dans la vie, une cosmogonie, une psychologie, une conception sociale toutes faites et répondant, sans hésitations, à toutes les questions et à toutes les inquiétudes de l'esprit humain pendant la période religieuse de son évolution. L'homme ne doit pas être une parcelle minuscule et inconsciente de la vaste machine universelle, il doit en comprendre tous les rouages, de même qu'à l'atelier il doit se rendre compte de la machine et de la fabrication spéciale auxquelles il concourt dans leurs rapports avec l'ensemble de la vie industrielle. La division du travail n'est

un bienfait et un progrès que si elle est équilibrée et conditionnée socialement comme doivent Fêtre toutes les constitutions, à peine de dégénérer en esclavage et en tyrannie. L'enseignement intégral est le grand levier qui, relevant la dignité de tous les métiers, créera cette équivalence économique et morale de toutes les professions qui est un desideratum de la démocratie ; à son défaut, l'égalité, même économique, n'en resterait pas moins factice au point de vue moral, et la théorie d'Aristote, reprise par l'Eglise, théorie d'après laquelle le travail est le lot des esclaves, et les esclaves sont eux-mêmes assimilés à l'outil, resterait éternellement vraie. Le relèvement du salaire est, à lui seul insuffisant pour établir l'égalité politique ; il doit être complété par le relèvement intellectuel et moral des travailleurs. Le despotisme politique, dans sa forme la plus odieuse, le cléricahsme, le sait bien, et il le prouve quand il s'acharne à la conservation des vieilles méthodes pédagogiques et à la destruction de l'enseignement.

La démocratie impose aussi, comme condition de son existence, des qualités morales, des vertus dont, suivant la très exacte observation de Montesquieu, les aristocraties et les gouvernements monarchiques se passent beaucoup plus aisément. Intégrité absolue dans les rapports industriels et commerciaux, dans le respect du tien et du mien, c'est-à-dire, aussi bien de ce qui est en possession individuelle que de ce qui est possession coUec-

tive ; respect sacré de la femme et de l'enfance, fidélité inviolable à la foi conjugale, protection, et je dirai culte, de la vieillesse et de tous les êtres faibles ou usés par le lourd labeur de la vie ; réprobation morale de toute prostitution, de tout mensonge dans le domaine de Fart et de la pensée et dans les relations habituelles du monde en général. La corruption et la grossièreté des mœurs sont incompatibles avec la démocratie ; elles lui seraient aussi néfastes que Tinégalité des richesses et l'ignorance, si nous ne savions que celles-ci en sont la source principale, heureusement purifiable.

Le progrès de la démocratie s'effectue de même parallèlement au progrès du Droit. Ce sera sans doute l'honneur de la fin de notre xix® siècle, de jeter au moins les bases d'un Droit économique nouveau, d'un régime pour le moins constitutionnel, c'est-à-dire représentatif et transactionnel, comme garanties des relations régulières du travail et du capital, en attendant leur réconciliation et leur union plus intimes et plus profondes ; de même les progrès de la physiologie et de sa dépendance psychique réformeront radicalement nos théories pénales et nos institutions répressives; elles combleront, comme nous l'avons vu, par suite de la conception nouvelle et positive de la philosophie de la volonté et du libre arbitre, des lacunes considérables de notre Droit industriel et civil, aussi bien national qu'international.

Voilà, autant qu'il est possible de les indiquer sommairement dans cette Introduction au Cours de rhistoire et de révolution des doctrines politiques, les conditions organiques et fondamentales de la constitution et du développement des institutions politiques du self-govemment démocratique, c'est-à-dire les conditions sans lesquelles les instituiions politiques les plus parfaites ne peuvent être assurées de vivre et ne sont que des fictions et des mensonges d'une durée éphémère, comme tout ce qui n'est pas conforme à la vérité, c'est-à-dire aux lois scientifiques de conservation et de croissance des civilisations.

Le libéralisme et le socialisme positiviste, unis et réconciliés sur ces bases, ont un grand rôle humanitaire à remplir; il s'agit pour eux, en travaillant de commun accord au développement pacifique et régulièrement progressif de ces conditions et de ce milieu favorables au maintien et à la consolidation des principes démocratiques, d'en faciliter le triomphe définitif en poursuivant dans le domaine des institutions politiques proprement dites, ce qui fut toujours le progranmie de toutes les doctrines libérales et démocratiques dans tous les pays et. à toutes les époques, c'est-à-dire le perfectionnement continu, de plus en plus spécial et général, non pas seulement du régime parlementaire qui n'en est que la forme transitoire et imparfaite, mais du régime représentatif appliqué à tous les ordres et à tous les degrés de l'activité

sociale. Telle est rorganîsation politique qui convient à la démocratie; c'est, comme on le voit, la substitution de plus en plus effective et complète du principe de self^government réaliste et positif au régime métaphysique et absolutiste de la Souveraineté :

Système représentatif entre les grandes collectivités nationales pour résoudre pacifiquement, autrement qu'à la, façon des peuples barbares, leurs inévitables antagonismes : les intérêts des peuples pas plus que ceux des individus, ne sont naturellement harmoniques, mais les divergences entre nations peuvent et doivent être conciliées ou tranchées comme le sont déjà ou peuvent Tctre les contestations civiles; la solution se trouve dans Torganisation d'une force collective internationale plus puissante que les forces collectives nationales; c'est un problème de coordination et de représentation. Il est temps, pour la civilisation moderne, de s'arracher des étreintes mortelles^de la guerre et des charges militaires ; la guerre et le paupérisme sont ses deux plus grands ennemis.

Introduction ou extension du régime représentatif dans les organismes commerciaux et industriels et particulièrement dans les rapports du Travail et du Capital; représentation de tous les intéressés dans les Conseils ou chambres de commerce, de l'industrie, dans les Banques nationales au même titre que dans tous les syndicats et Unions de crédit. Contrairement à ce que suppo-

— lissait Bastiat, les intérêts économiques ne sont pas régis d'après un plan d'harmonie naturelle et préétablie, mais les antagonismes économiques sont relatifs comme tout ce qui est humain; ils sont socialement réductibles à un minimum d'acuité et d'hostilité; pour cela, il faut avant tout qu'ils soient représentés et mis en présenee; à cet effet, il faut substituer le régime constitutionnel, contractuel, transactionnel, le régime de conciliation et de paix, c'est-à-dire le désarmement général au mode rudimentaire et barbare de la lutte par la destruction et l'affaiblissement communs. Ce programme n'est que l'application et la poursuite des principes qui présidèrent à la formation du tiersétat dans tous les pays européens, le libéralisme ne peut les condamner sans renier ses origines et se suicider.

Extension du régime représentatif dans les rapports familiaux, intervention et compétence plus considérable des conseils de famille, notamment au point de vue des méthodes et de l'organisation de l'éducation et de l'enseignement dont les familles doivent, à tous les degrés, avoir, par leurs délégués et leurs comités, une part de surveillance comme elles en ont une de responsabilité. Représentation plus équitable de la femme dans la vie économique et civile ; l'incapacité dont elle y est trop souvent frappée, est en contradiction avec les faits et la capacité dont elle fait preuve ; un jour, quand la politique aura cessé d'être un champ

de violence et de perfidie pour se transformer en une œuvre d'apaisement et de justice, la femme pourra sans risquer d-y diminuer sa moralité supérieure à la nôtre, y représenter dignement les sentiments les plus nobles et les plus humains de notre espèce, force immense négligée presque totalement jusqu'ici.

Application et développement du régime représentatif dans les organismes artistiques et scientifiques. Les Académies et les corps universitaires notamment sont imparfaitement conformés. C'est injustement que, dans notre civilisation ploutocratique, ils sont sacrifiés. Pourquoi leur refuser la personnification civile, une existence indépendante et une place dans la représentation politique centrale, alors qu'on a été si peu avare des mêmes avantages envers les intérêts matériels souvent les plus égoïstes? Quelle intervention serait cependant plus éclairée, plus désintéressée, plus conciliatrice que celle de ces corps professoraux dont la recherche de la vérité et du droit doit être naturellement la préoccupation naturelle et constante?

Le régime représentatif à la fois le plus spécial et le plus général, c'est-à-dire un régime où toutes les Représentations particulières seraient coordonnées dans une Représentation centrale qui serait à la société ce que le cerveau est à l'individu, voilà le couronnement politique du régime démocratique dont nous avons essayé d'indiquer les principales conditions d'existence; la volonté col-

lective, par conséquent le droit privé et le droit public, ne peuvent dans une société civilisée, dériver d*un autre principe de souveraineté que de celui de cette souveraineté non plus absolue mais relative, conditionnée, positive et scientifique aussi bien dans son objet que dans sa méthode. Le régime représentatif ainsi conçu est le régime de la paix, de la délibération raisonnée et consciente, de la transaction, de la civilisation, du contrat; c'est le véritable régime constitutionnel, c'est la cgnséquence pratique de toute la philosophie de rhistoîre, c'est le génie de toutes les révolutions passées et des évolutions futures, c'est le testament de ces innombrables générations mortes et qui ont tant souffert dont nous allons feuilleter quelques pages en recherchant la philosophie profonde de leur pensée politique (1).

Nous allons étudier les origines et le développement dans le temps et dans l'espace, et nous allons suivre pas à pas la trace lumineuse de ces doctri-

(1) Ahrbns, Cours de Droit naturel, V^ édit., 1837-39. — De MonLy Staatsrecht und PolitiTi, 1860. — Carl Grey, Parliamentary Oovernment, 1864. — Proudhon, Théorie du mouvement constitutionnel au X/X« siècle, p. 189 et suiv. et articles de journaux et Mélanges. — J. Lorimer, Constitutionalisni of ihe Future^ 1867. — H. Denis, Organisation Représentative du Travail, 1869. — Bluntsculi, La Politique considérée comme Scitnce, 1876. - A. Prins, La Démocratie et le rég me parlementaire, 1884. — G. De Greef, La Constituante et le Régime Représentatif, 1892.

nés politiques diverses, toujours issues du cerveau de rhumanité, alors même qu'elles ont la prétention d'être Témanation directe ou révélée par intermédiaire de puissances surnaturelles. Nous les examinerons avec cette impartialité que le positivisme seul, par sa méthode et sa conception philosophique du monde physique et social, est capable d'apporter à cette entreprise. Dans le cœur du savant, aussi bien que dans celui de l'étudiant (le savant n'est, du reste, qu'un étudiant qui continue ses études plus longtemps que celuici), il n'y a pas de place pour aucun fanatisme sectaire de religion ou d'école; nous laissons ces sentiments étroits aux métaphysiciens et aux prêtres; dans la critique historique, vivifiée par l'esprit positiviste, il ne peut régner qu'un amour inaltérable de cette humanité toujours maternelle et vaillante, malgré ses défaillances transitoires, qui a engendré naturellement toutes ses institutions aussi bien que toutes ses théories. Religion, métaphysique, science, ne furent que les stades réguliers de sa laborieuse fécondité. Ainsi, le positivisme embrasse le génie humain dans une suprême et compatissante réconciUation du passé avec le présent et l'avenir; s'il pleure les souffrances, les erreurs et les crimes des générations disparues, il se console cependant en voyant que cette rude montée du Calvaire, cette Passion, aboutit au triomphe du Golgotha; il vit ainsi avec les morts, les lointains passés ; il entrevoit avec

les générations futures des horizons, d'autant plus vastes que les hauteurs scientifiques d'où il les contemple sont plus élevées. Comment pourrait-il mépriser ou haïr, puisqu'il a fait sienne, en la transportant de l'absolu et de la substance incognoscibles dans le domaine de la phénoménalité relative, cette si profonde et si humaine pensée d'une doctrine religieuse antérieure de plusieurs siècles à la morale évangélique, et d'après laquelle tout homme, se reconnaissant dans son semblable, peut dire : * Toi, c'est moi „, et complétant l'idée en l'étendant dans le passé et dans l'avenir, ajouter : " Toi qui fus, toi qui seras, c'est encore, c'est toujours moi „.

Au surplus, décrire l'évolution des doctrines politiques, n'est-ce pas, tout en reconnaissant que l'humanité s'en est incorporé tout ce qui en était utilement assimilable, avouer que toutes étaient passagères, transitoires et sont mortes, par conséquent, au sens personnel du mot? Par un sentiment profondément humain et sage, les oraisons funèbres ne sont-elles pas toujours bienveillantes? S'il ne faut pas, avec Bossuet, pousser cette bienveillance à l'excès, c'est-à-dire au mensonge, n'estil pas vrai cependant que l'objet de l'histoire et de la critique scientifiques consiste beaucoup moins à relever les défectuosités et les erreurs des institutions et des théories, c'est-à-dire leur aspect négatif qu'à en faire ressortir les caractères positifs et organiques, par lequels elles se rattachent tou-

jours par un côté quelconque au progrès général des sociétés?

La critique et la science positives sont inséparables de la tolérance et de la bonté; elles ne font pas de vivisection sans absolue nécessité; elles ont, en même temps que le respect des choses mortes, l'adoration de la vie, la religion des mondaines réalités futures. Soyons savants, nous serons par là même disposés non seulement à la justice, mais à cette tolérance compatissante qui en tempère la rigueur par Thumanité; telle est la conclusion de la sagesse pratique aussi bien que de la philosophie positive. Voltaire l'avait compris lorsqu'il nous disait avec Candide : " Il faut cultiver notre jardin „. En effet, plus nous le rendrons fertile et agréable à la vue, moins souvent nous serons tentés d'égarer nos regards vers les nuages et de les détourner de nos intérêts et de nos affections terrestres.

DES

Croyances 8 des Doctrines

Page 1