CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La philosophie positive est la philosophie générale des sciences ; chaque science spéciale a pour objet l'étude des phénomènes et des rapports qui, parleurs caractères communs,forment un domaine particulier du savoir; ces phénomènes et ces rapports généralisés et envisagés en tant que constants constituent des lois naturelles. Ces lois naturelles sont statiques ou dynamiques, suivant que nous considérons les phénomènes et les rap^ports à Tétat de repos ou d'équihbre ou à Tétat de mouvement et d'évolution. La philosophie positive est donc la science des lois naturelles de
tous les phénomènes, depuis les plus simples, ceux relatifs au nombre et à l'étendue, jusqu'aux plus complexes, ceux relatifs à Thomme et aux sociétés. La sociologie peut ainsi se définir à son tour : la philosophie ou la science des lois les plus générales dégagées des sciences particulières relatives aux sociétés. Ces sciences sont, dans leur ordre de complexité croissante : l'Economie sociale, l'Economie familiale ou domestique, l'Art, les Croyances, la Morale, le Droit, la Politique. Celle-ci est la plus complexe et naturellement encore la moins avancée des sciences sociales; elle est l'équivalent dans la vie collective des fonctions et des organes supérieurs de la vie psychique individuelle, c'est-à-dire des fonctions et des organes relatifs à la Représentation, à la Délibération, à la Résolution, précurseurs de la transformation des impressions, des besoins, des désirs en actes.
Les psychologues et les sociologues ont parfaitement reconnu les rapports de ressemblance qui, tant au point de vue de la structure que du fonctionnement, existent entre la vie volontaire individuelle et la vie volontaire collective (Maudsley, A. Schàfïle, P. von Lilienfeldt, Herbert Spencer).
Il convient cependant de ne pas perdre de vue des différences essentielles qui distinguent l'une de l'autre, et dont la plus importante résulte certainement de ce que, dans les Sociétés, les unités composantes, c'est-à-dire tous les individus, sont douées de sensibilité et de conscience, tandis que
les éléments organiques, physiques et idéaux, dont le concours produit Tactivité volontaire individuelle, ne le sont pas, considérés isolément.
Toutes les sciences sont le résultat, lentement et laborieusement acquis, d'inductions, c'est-àdire d'observations particulières et de généralisations tirées de ces observations; celles même qui sont, en apparence, devenues déductives, telles que les mathématiques, ne font pas exception à cette règle; leur perfection seule permet, avec moins de danger, l'emploi d'une autre méthode. Les religions et les métaphysiques, qu'elles le veuillent ou non, y sont soumises.
Plus on s'élève dans l'échelle hiérarchique des sciences, plus les instruments d'observation se perfectionnent; ainsi, si l'observation proprement dite a suffi pour faire, dès les âges les plus reculés, des mathématiques et de l'astronomie des sciences plus parfaites que les autres, nous voyons la physique et la chimie y ajouter un mode plus délicat : l'expérimentation ; la physiologie y joindre l'usage plus fréquent de la comparaison, et les sciences sociales celui de la méthode historique.
A mesure que la constitution d'une science nouvelle supérieure se manifeste par l'emploi de méthodes plus parfaites, en rapport avec la complexité et la difficulté croissantes de leur objet, ces instruments perfectionnés s'appliquent rétroactivement aux sciences antécédentes et leur font
effectuer des progrès dans des directions de plus en plus spéciales.
En même temps, par cette espèce de mutualité dans les méthodes, s'établit le lien logique commun entre toutes les sciences spéciales, lien logique qui n'est que le reflet de leur unité matérielle et organique réelle, momentanément méconnue par la faiblesse de nos intelligences.
La Politique est une science.
Il existe une masse innombrable de phénomènes sociaux ayant comme caractère commun d'être tous spécialement relatifs à la façon dont les sociétés représentent^ délibèrent, veulent et exécutent leurs besoins et leurs désirs communs, d'une manière consciente ou non.
Ces phénomènes de Représentation, de Délibération, de Volition et d'Exécution sont en rapport, dans la structure de toutes les sociétés, avec des fonctions qui ont des organes appropriés.
L'observation nous montre que ces phénomènes, ces rapports, ces fonctions, ces organes font partie d'une structure sociale d'ensemble dont ils sont le complément, et le couronnement, comme le système nerveux et le cerveau le sont du corps individuel.
L'observation nous prouve que, dans les mêmes conditions, les mêmes effets politiques se produisent avec la même nécessité que dans le reste de la nature; que les mêmes variations produisent les mêmes changements; que des variations dif-
férentes produisent des modifications également variées, mais que tous ces effets, même le? plus accidentels en apparence, sont également constants. La vie politique des sociétés est donc soumise à des lois.
La science politique a pour objet de les reconnaître; la Sociologie politique fait un pas de plus : elle dégage de ces lois des lois de plus en plus générales, jusqu'au point où elles touchent à celles du domaine qui lui est immédiatement antérieur, et par lequel elles se relient à toutes les sciences et à tous les phénomènes antécédents, de manière à bien montrer que dans cette branche, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes, le philosophe retrouve, avec quelque chose seulement de particulier en plus, Tapplication des lois les plus générales et les plus universelles de la nature.
L'étude actuelle n'apas pour objetla philosophie de toute la science politique, mais seulement de cette partie importante où se reflètent peut-être le mieux les progrès de la science *. l'évolution des croyances et des doctrines politiques.
Là, dans le monde des idées, nous assisterons à la formation de la science même, c'est-à-dire aux manifestations de la conscience et de l'activité directrice des sociétés, et comme la Représentation, la Délibération, la Volition et l'Exécution sociales ont nécessairement en vue les divers ordres de phénomènes relatifs à la vie des sociétés.
comme elles en sont en réalité inséparables, notre travail sera un véritable cours de sociologie générale, politique et historique, tout en ne perdant pas de vue son objet spécial et distinct.
La première partie est consacrée à Tétude des croyances et des doctrines politiques des populations et des civilisations primitives, tant en Afrique qu'en Asie et en Amérique.
Nous avons commencé par Texamen des populations les moins avancées, modernes et anciennes, de ces divers continents, en ne tenant aucun compte de Tordre chronologique, de leur histoire, mais uniquement de leur degré de civilisation.
Ce n'est qu'à partir de la Perse que nous avons repris le fil chronologique jusqu'à la disparition de la forme royale en Grèce. Avant de pousser plus avant cette étude, nous résumerons les principales observations et lois que nous avons recueillies. Il convient de signaler que, dans notre travail, il était matériellement impossible d'étudier toutes les sociétés, grandes et petites, anciennes et modernes, qui, en dehors de l'Europe, comprennent ce que nous appelons les sociélés primitives. Il nous a fallu choisir des types, c'està-dire des sociétés en nombre plus limité, présentant chacune les caractères communs à un grand nombre de sociétés particulières. Cette sélection systématique a été notre travail préliminaire, travail qui n'a pas été le moins considérable, mais qui, nécessairement, doit rester ignoré et inapprécié du public.
Nous avons suffisamment exposé ailleurs que la politique est une dépendance des sciences sociales antécédentes, notamment une dépendance directe de la morale et du droit qui, avec elle, ont pour objet commun la direction de la conduite sociale, et en outre qu'elle est une dépendance indirecte de toutes les autres sciences physiques et naturelles.
En réalité, toutes les sciences, de même que tous les phénomènes sociaux, non seulement sont susceptibles d'une classification hiérarchique, mais elles sont agencées dans une structure d'ensemble, leurs fonctions et leurs organes agissent les uns sur les autres d'une façon dépendante les uns des autres. Ils constituent un corps, c'est-àdire une structure à la fois organiquement différenciée et coordonnée.
Bien que la méthode positive soit la seule que nous estimons appropriée à l'étude des sciences sociales au même titre qu'à l'étude de toutes les autres sciences naturelles, il n'en résulte pas nécessairement que le positiviste ne puisse jamais se tromper dans ses observations et surtout dans ses généralisations; non seulement une induction particulière inexacte ou une généralisation prématurée peuvent directement vicier les conceptions sociologiques, mais il en peut être de même de fausses notions relatives aux sciences naturelles antécédentes, et notamment à la physiologie et à la psychologie.
On peut rappeler à ce sujet Texemple du plus illustre philosophe de T antiquité, qui base la nécessité et Tutilité de Tesclavage sur une erreur physiologique grossière : " La nature même le veut, puisqu'elle fait les corps des hommes libres dififérents de ceux des esclaves „ (1).
Heureusement, le remède des erreurs de la méthode positive est dans la méthode positive même, c'est-à-dire dans la science progressive. Voilà une des supériorités des temps modernes sur la philosophie sociale et politique de Tantiquité et une première réponse à la question s'il existe un progrès social. Ce progrès est incontestable dans les sciences particulières et dans leur philosophie générale.
Dans le même ordre d'idées, la science moderne a rejeté l'erreur sociologique consistant à justifier l'esclavage, comme le faisaient les théologiens catholiques à la suite également d'Aristote, par l'argument tiré de la séparation de l'âme et du corps, celle-là représentant les hommes libres et intelligents, naturellement voués au gouvernement du second, représentant la brute inintelligente, vouée à l'obéissance et aux travaux considérés comme ignobles, bien que les plus indispensables à l'existence sociale.
Ce qui survit cependant de ces fausses obser-
(1) Aristute, Politique, liv. I, chap. ii,§ 14.
valions d'Aristote, c'est la vue exacte et profonde que les formes sociales préparées et moulées par les formes physiologiques et psychiques, de même que ces dernières sont une combinaison supérieure des formes inorganiques plus simples.
Déjà le corps humain nous montre une véritable association d'individualités cellulaires; déjà il manifeste admirablement cette interdépendance et cette coordination de fonctions et d'organes dont les superorganismes sociaux ne seront qu'une extension spéciale et plus complexe. C'est Torganisation du système nerveux qui figure le mieux, comme un microcosme, l'image du monde social. La psychologie scientifique et la sociologie l'ont parfaitement reconnu (1). Cette préparation à la sociologie se trouve non seulement dans les structures physiologiques et psychiques, mais dans leur fonctionnement et dans le produit de ce fonctionnement, c'est-à-dire les phénomènes émotionnels et idéaux. Les phénomènes psychiques de l'association des idées et des émotions, les phénomènes d'imitation, ceux relatifs à la répétition en commun des mêmes habitudes, les phénomènes altruistes, les plus élevés de la vie psychique, tout cela est comme le laboratoire de
(1) Maudsley, Psychologie de V esprit; A. Sciiaffle, Bâti und leten der Sociale Korpers ; U, SvENLERf Principes de Sociologie,
la vie sociale et sert de transition naturelle à Tétude de la sociologie, et par conséquent de la politique.
Si la vie physiologique et psychique, en général, est la base de la vie sociale, il est raisonnable d'admettre, comme Aristote l'avait compris (1), que les formes sociales humaines sont préparées parles formes sociales animales en général. Si donc au lieu de limiter ce travail à l'étude des croyances et des doctrines politiques, c'est-à-dire d'un domaine très particulier de la sociologie, nous l'avions étendu à celle des institutions politiques, par exemple, l'introduction naturelle à cet essai aurait été l'étude des sociétés animales (2).
Les oiseaux, les fourmis, les abeilles, les castors, les singes, les éléphants, les loups et les chiens nous donnent déjà des exemples de sociétés de types dififérents, plus complexes les un^ que les autres : hordes errantes dont tous les individus fonctionnent, en société, d'une façon homogène, sans autre direction que celle imprimée par le milieu géographique, c'est-à-dire territorial et climatérique, en rapport avec leurs besoins les plus simples; sociétés avec de véritables castes.
(1) Aristote, Politique^ liv. I, chap. m, §§ 6et 7.
(2) EspiNAs, Les Sociétés animales; Houzeau, Les Facultés mentales des Animaux ; L. Buchner, La Vie psychique des bêles; HuBER, Les Fourmis indigènes, etc., etc.
avec Tesclavage, avec la division du travail, avec une royauté, avec une direction, un gouvernement. L'étude de ces sociétés animales permet d*afïirmer que leur organisation n'est pas simplement mécanique, ni leur activité purement réflexe mais sont, dans bien de cas, raisonnées. Il est constant, en efifet, que, dans bien des circonstances, les membres de ces sociétés obvient à des variations, c'est-à-dire, à leur point de vue, à des accidents véritablement imprévus, par des travaux ou des actes qui ne rentrent pas dans le cadre de ce qu'on est convenu d'appeler leur instinct.
Si nous rappelons ici ces sociétés animales, c'est pour en tirer cette observation générale, applicable aux sociétés humaines rudiment aires pendant de très longues périodes : Nous ne connaissons leur pensée directrice^ c'est à-dire politique, que par leurs actes, par leur structure même et leur organisation, c'est-à-dire par leurs institutions. La contemplation interne du moi, chère à la psychologie spiritualiste, est évidemment insuffisante pour connaître la vie psychique et sociale des animaux, aussi bien que des enfants, des fous, des criminels et des sociétés humaines primitives ; l'observation du moi par le moi n'a évidemment que faire en ce domaine.
Nous ne connaissons les croyances politiques des sociétés primitives que par leur fonctionnement pratique, par leur structure, leurs institutions , leurs monuments, dans le sens le plus large de ces
mots, par leurs usages et leurs habitudes, et par certains rapports intellectuels que les voyageurs ou observateurs plus ou moins impartiaux et éclairés ont pu avoir avec elles.
Il est évident que, dans ces conditions, il ne peut pas être encore question de doctrines, mais simplement de croyances.
Le caractère primitif général de ces croyances est en partie Tincohérence et la confusion; elles ne sont déterminées que parles facteurs les plus généraux du monde extérieur et par la constitution physiologique commune des individualités. Voilà les deux grandes Providences, très naturelles et fort peu mystérieuses, au moins pour nous, qui président à la structure et au fonctionnement des premières formes sociales.
H. Spencer (1) a proposé une classification politique des sociétés, suivant qu'elles sont plus ou moins sédentaires et que leur direction politique est plus ou moins fixe et permanente.
H nous semble que cette classification est à la fois superficielle et insuffisante.
Conformément à nos études de sociologie générale, il nous paraît plus exact d'admettre qu'une véritable classification des types sociaux doit être tirée :
1"* De leur masse, c'est-à-dire du développement
(1) Principes de Sociologie, t. II, p. 135 et suiv.
proprement dit, dans le temps et dans l'espace de leur structure;
^ Du degré de différenciation organique et fonctionnelle de cette masse;
3<» Du degré de coordination et d'intégration de ces diverses différenciations;
4® De la somme des trois facteurs précédents en rapport avec la plus grande satisfaction pour les unités individuelles constituantes de chaque société de la plus grande quantité de besoins économiques, affectifs, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et conséquemment avec leur plus grande adhésion ou concours politiques possibles. Ces conditions réunies constituent le bonheur, tant individuel que social.
n convient également d'ajouter que la structure fondamentale des sociétés étant avant tout économique, les autres formes n'étant que des superstructures, les différences fondamentales entre sociétés doivent principalement résulter des différences entre leurs types économiques.
Les types sociaux les moins élevés qu'il ait été possible d'observer constituent des hordes errantes, composées d'un nombre assez restreint d'individus, agissant en communen vue des besoins les plus simples de la vie, toutes les fois que la satisfaction, généralement peu assurée de ceux-ci, nécessite une action commune. Ces sociétés sont homogènes, leur activité e^t confuse et désordonnée, tous les membres y exercent les
mêmes fonctions; ils s'unissent et se séparent, et leurs agrégats naissent et meurent avec la même facilité; Tabsence de coordination des parties rend insensible l'amputation de chacune d'elles; insuffisamment adaptées aux circonstances spéciales du milieu, elles sont exposées à la destruction, à la suite des variations les plus simples de ce même milieu : une perturbation climatérique; une diminution de la faune ou des fruits naturels (populations de l'Amérique méridionale; — Australiens).
A un stade plus élevé, sous l'influence principalement des nécessités de la chasse et des guerres, les hordes obéissent à une direction temporaire; leur masse croît par la cohésion forcée ou volontaire des groupes épars, en vue de l'attaque et de la défense; nous voyons apparaître des chefs militaires et des sorciers; ces fonctions même sont souvent confondues dans le même personnage.
A un troisième stade nous voyons généralement le mâle le plus vigoureux et le plus expérimenté devenir le chef d'un clan, c'est-à-dire de la horde constituée en une espèce de famille communiste étendue, composée elle-même de plusieurs groupes (exemple : les Tasmaniens) (1).
Au quatrième stade, plusieurs clans sont réunis
(1) Letourneau, l'JEvoïution politique, i>. p. 35 et suiv.
en tribu. Le clan conserve sa forme communautaire et la tribu commence par se construire sur le même type. Mais les dififérentiations politiques apparaissent. Les chefs de clan forment parfois un conseil délibérant; cependant, partout où la guerre est plus ou moins Tétat permanent, et c'est malheureusement le fait le plus général, il y a tendance à la subordination du conseil des chefs de clan, c'est-à-dire du système de délibération collective à une autorité centrale, avec un conseil ou sans conseil.
La même évolution se manifeste dans la structure économique. Exemple : généralement les Peaux-Rouges et plusieurs populations de la Mélanésie et de l'Afrique.
Le cinquième type est caractérisé par la formation de la tribu monarchique. Un chef se superpose aux chefs de clans ; là où, à la suite des guerres, cette forme se fixe, les chefs en arrivent même à être choisis par le monarque. Il n'y a plus d'assemblées délibérantes; tout au plus, dans les circonstances extraordinaires, des conseils de guerre, des consultations de sorciers.
Exemple : la Cafrerie (1).
Sous ce régime, absolutiste dans la forme, la tyrannie du chef est tempérée et resserrée dans des limites, au fond très étroites, par un cérémonial
(I) Letourneau, ibid., p. 65 et suiv.
très rigoureux appliqué à presque tous les actes delà vie, par les coutumes, les croyances, dont le chef est le premier esclave.
Un sixième type social comprend les petites monarchies barbares qui englobent plusieurs tribus. Le Dahomey, le royaume des Achantis et celui de l'Ouganda en sont des spécimens remarquables. Le même régime existe dans une grande partie de l'Asie, chez les Tartares, les Mongols et au Thibet, où il revêt la forme théocratique.
Nous avons observé que, dans ces divers types de structure sociale, les formes économiques, familiales, religieuses, juridiques se développaient dans le même sens. Ainsi la confusion primitive et générale du moi et du non-moi se transforme en croyance superstitieuse et en adoration grossière des esprits des morts, d'abord sans distinction entre ceux-ci; au-dessus de cette masse incohérente et confuse de morts supposés vivants, d'abord pour un temps très court, en rapport avec la durée même de la mémoire primitive, s'élève insensiblement le culte des morts ou des esprits supérieurs, chefs de famille, chefs de clans, chefs de tribus, avec toutes les superpositions amenées par les conquêtes ; comme les chefs, les divinités elles-mêmes deviennent plus hautes et leur domaine plus étendu. De même, les formes communautaires primitives, en rapport avec la chasse et la pêche en commun, s'altèrent, elles se concentrent surtout territorialement entre les mains des
dieux où de leurs représentants, entre celles des chefs de clans, de tribus, de monarchies; les travaux, d'abord identiques pour tous, se sont différenciés; les plus forts, les plus intelligents se sont réservé la chasse, la guerre, la direction religieuse et civile; les plus faibles, les femmes, les enfants, les prisonniers de guerre, sont voués aux travaux nécessaires pour l'entretien de tous, travaux principalement pacifiques.
L'observation générale à noter, c'est que, en même temps que la masse sociale s'est accrue, les parties de cette masse se sont différenciées et en même temps coordonnées. Comme dans presque toutes les sociétés primitives modernes et antiques, cette extension, cette différenciation et cette coordination ont été conditionnées par la guerre; il est naturel, et l'observation confirme, que la coordination sociale et notamment politique a dû aboutir nécessairement à une centralisation despotique à la fois économique, familiale, religieuse et morale, juridique et, comme couronnement inévitable, politique. Il n'y a rien de providentiel dans ce développement, il est le fait naturel des facteurs constants qui, dans l'humanité entière, à peu d'exceptions près, ont concouru à la formation des sociétés. Une vraie sélection naturelle a assuré, dans des conditions et des miUeux hostiles, la survivance des plus fortes sociétés militaires et dès lors aussi, despotiquement centralisées, c'est-à-dire coordonnées.
Il existe, il est vrai, encore et il a existé des sociétés qui, par suite de circonstances exceptionnelles, ont échappé à l'empreinte militaire générale qui a moulé la grande masse des autres; ces sociétés ne se sont malheureusement pas développées pour deux motifs : ou bien c'est leur isolement profond qui les a maintenues à Tabri des effets de la guerre, mais cet isolement même les a (montagnes, marécages, îles) réduites à l'inertie; ou bien, mises en contact avec des populations conquérantes, elles se sont réfugiées dans des parties inaccessibles et, dans ce cas encore, elles ont végété dans leurs formes primitives, qu'elles nous permettent ainsi de reconstituer aujourd'hui; (Exemples : Santals, Bodos, Dhimals, Esquimaux.)
Ce qui frappe dans l'étude des institutions et des croyances sociales de toutes ces populations primitives, tant anciennes que modernes, c'est, en dehors de l'immense variété apparente et pour ainsi dire nominale des formes locales, la monotonie et la constance réelles des mêmes phénomènes dans le même ordre et dans la même succession, tant statiques que dynamiques. Les premiers penseurs ont été naturellement frappés, au contraire, du phénomène plus superficiel mais plus apparent de leur diversité ; cependant plus on approfondit la structure et l'évolution de ces populations, pUis on constate que ces oscillations et ces déviations se ramènent à des moyennes
d'institutions et de croyances à peu près identiques partout; les termes ou types extrêmes des variations et des oscillations sont d'autant plus rares qu'ils s'éloignent de ces moyennes, à tel point que, dans l'infinie quantité des faits, on ne risque guère de se tromper sur la structure et l'évolution générale de l'humanité en négligeant ces variations pour s'en tenir aux phénomènes les plus nombreux, les plus ordinaires et les plus homogènes.
Cette constance des faits et des lois de l'histoire est la meilleure démonstration que les phénomènes sociaux peuvent faire l'objet d'une science, et, comme conséquence, qu'ils sont susceptibles d'une précision suffisante, résultant de ce que les mêmes antécédences doivent nécessairement reproduire les mêmes conséquences. Ainsi, la connaissance de l'histoire devient pour l'avenir un puissant adjuvant des progrès conscients dans les sociétés.
L'unité et l'homogénéité fondamentales des structures sociales, principalement primitives, dans tous les temps et dans tous les lieux, nous apparaissent au surplus comme un fait parfaitement naturel, si nous nous rappelons que ce qui imprime aux sociétés leur structure générale, ce sont, d'un côté, le milieu physique ou géographique, de l'autre la constitution physiologique et psychique des unités humaines; or, les sociétés en général, et surtout les sociétés primitives,
reçoivent leur empreinte et leur direction fondamentales des phénomènes les plus simples et les plus généraux de cette double catégorie d'influences; ces influences sont précisément celles qui sont lès plus semblables partout; il n'est donc pas étonnant que les premières formes et les premières pensées des sociétés se ressemblent. L'unité de leur point de départ résulte de l'unité des lois essentielles de la nature inorganique et de l'unité physiologique et psychique de la nature humaine. Sous ce rapport l'imitation n'est qu'un phénomène dérivé et secondaire.
Des populations, tant anciennes que modernes, classées sous le type général de populations primitives ou sauvages, passons à des types plus considérables, plus différenciés et mieux organisés.
Nous pouvons partager ces types en deux groupes distincts : le premier, sans relations connues avec la Grèce antique et comprenant notamment le Pérou, le Mexique et la Chine.
L'étude des croyances et des doctrines politiques de ce premier groupe est du plus haut intérêt; il permet une des applications les plus intéressantes de la méthode de comparaison à la science sociale. Si, en effet, l'évolution des Etats dont s'agit est, dans ses termes moyens, la même que celle des pays européens et africains, avec lesquels ils n'ont pas été en contact, il sera permis d'en tirer un nouvel argument en faveur de
la constance et de Thomogénéité des lois sociales»
Quand nous étudierons ensuite les grandes sociétés asiatiques et africaines, telles que TEgypte, la Chaldée, FAssyrie, Tlnde, la Médie, la Perse, dont les croyances et les doctrines ont influé directement sur la civilisation européenne, par rintermédiaire notamment de la Grèce, nous serons disposés à reconnaître que cette influence n'a fait que rendre plus considérable et plus complexe notre civilisation, sans parvenir cependant, sauf dans des variations spéciales, à l'aflEranchir des lois générales qui président à l'évolution de toutes les sociétés humaines. Toutes ces sociétés ont passé par les stades primitifs et sauvages que nous avons indiqués ci-dessus, bien entendu avec les variations accessoires qui distinguent entre elles aussi bien les espèces animales que les espèces sociales.
Des grands empires antiques, un seul a sûrvécu : la Chine. Deux ont été détruits au seizième siècle par les Espagnols : le Pérou et le Mexique ; les autres ont disparu depuis longtemps.
Comme formes atténuées de ces grands empires, nous avons encore l'Empire Turc et la Russie; un troisième, le Japon, a opéré sa révolution il y a peu de temps et est entré dans la période constitutionnelle et représentative.
Ces empires absolutistes présentent des caractères généraux communs.
Le chef militaire y est en même temps, directe-
ment ou indirectement, le chef civil et religieux; il en est ainsi au Thibet aussi bien qu'en Russie; parfois Télément civil et Télément militaire sont distincts de l'élément religieux, comme dans l'Inde; à certains moments Félément civil et militaire domine le pouvoir religieux ou est aborbé par ce dernier; l'Egypte ancienne représente assez bien ce conflit des fonctions rectrices les plus anciennement différenciées.
Dans tous les cas, le chef de l'Etat est Dieu, ou fils de Dieu, ou délégué de Dieu, ou de droit divin. Ce sont là les formes atténuées successives de la même idée religieuse et politique.
Dans ces grandes monarchies absolutistes, il n'y a plus de représentation ni de délibération collectives, si ce n'est, parfois, avec les délégués militaires, civils, religieux, à titre de consultation.
C'est le pouvoir exécutif qui, seul, représente la volonté collective, lui seul délibère et agit. Il est cependant lui-même d'autant moins libre qu'il est plus absolu; il est lié étroitement par la tradition, le cérémonial, les rites, les coutumes et par ses propres décisions antérieures, qui préparent la formation d'une jurisprudence ; il est secoué et souvent renversé par les conjurations, les révolutions, les guerres.
Les croyances politiques relatives au caractère divin des royautés absolues sont en rapport avec d'autres croyances relatives au droit de résistance, de déposition, de tyrannîcide de la part des
sujets, croyances qui, dès la plus haute antiquité, se formulent en doctrines précises.
Ces généralités sont cependant insuffisantes pour pénétrer dans la pensée politique intime des grandes sociétés politiques dont nous nous occupons ; ces caractères communs ne peuvent nous dispenser d'examiner de plus près leurs types spéciaux les plus intéressants, les plus caractéristiques. Chacun d'eux reproduit du reste, dans ses commencements, tous les stades inférieurs des sociétés plus simples, ce qui nous dispense d'approfondir Tétude de la totalité de ces dernières.
•Chacune des grandes civilisations historiques spéciales, lorsqu'on Fétudie à partir de ses origines, reproduit les stades les plus inférieurs des sociétés les moins avancées, soit actuellement encore existantes, soit disparues. Il existe non seulement dans la vie de l'humanité, mais dans celle des collectivités distinctes qui la composent, une loi de continuité ininterrompue dans l'espace et dans le temps; les formes les plus simples, les plus anciennes, sont directement ou indirectement le point de départ des institutions modernes les plus complexes; la civilisation anglaise ou nord-américaine contemporaine, par exemple, est la reproduction et la continuation de la vie antérieure de l'espèce humaine; chacun de nous est relié au passé le plus reculé; il l'est égal««ent à l'avenir le plus lointain. C'est la grande mission philosophique et sociale de la science historique de coor-
donner et d'unifier ainsi, dans chacune de nos consciences individuelles et transitoires, Timage réduite, mais de plus en plus claire et exacte, comme représentation, de cette vie continue, à la fois si variée et si homogène, de l'espèce humaine et de faire participer ainsi chacun de nous, par la pensée comme il y participe réellement en fait, à cette immortalité collective, bien que relative, dont le fonctionnement est assuré suivant une loi d'adaptation naturelle commune à tous les organismes polycellulaires, c'est-à-dire par la reproduction et la mort des individualités et des sociétés particulières et transitoires.