LE PEROU ANCIEN
L'ancien Pérou nous présente un des spécimens les plus remarquables d'un grand empire constitué, à un certain moment, dans un continent jusqu'alors sans relations, tout au moins régulières et appréciables, avec l'Asie et l'Europe ; ce grand empire se développe suivant ime évolution continue, dont le point de départ est dans les hordes les plus incohérentes des populations américaines, hordes incohérentes dont quelques exemplaires existent encore aujourd'hui. Certaines de ces hordes, notamment la plupart des nations Guarani atteignirent un degré très avancé de civilisation. Chose remarquable, malgré des variations surtout superficielles,cette évolution, à tous ses stades, offre, avec l'évolution des pociétés asiatiques et européennes, une homogénéité fondamentale incontestable. Ces deux grandes lois d'homogénéité
et de continuité dans le développement historique des sociétés légitiment les espérances de ceux qui pensent avec nous qu'une science sociologique abstraite peut être constituée au même titre que la physiologie abstraite ; dans tous les cas, dès maintenant, Thistoire des civilisations particulières et spécialement Thistoire des croyances et des théories politiques peuvent être étudiées comme des prolongements de l'histoire naturelle en général. Sous ce rapport, les anciennes civilisations du Pérou, du Mexique et de la Chine, précisément par les caractères autonomes de leur évolution, loin d'établir des différences entre la structure et la vie générales des diverses parties de l'espèce humaine, sont la plus éclatante confirmation de son unité essentielle, unité telle que, malgré les divergences accessoires dans la structure anatomique et dans le milieu physique, les caractères communs et généraux du milieu et de l'espèce restent toujours prépondérants et impriment à tous les groupes sociaux, dans le temps et dans l'espace, une structure et une activité constantes et régulières non altérées par des oscillations accessoires et superficielles. Ainsi l'unité de la sociologie, comme science, repose sur l'inébranlable unité de son domaine: l'unité du milieu physique en rapport avec l'unité de l'espèce humaine.
Le Pérou formait certainement, dès le douzième siècle de notre ère, un grand empire absolutiste qui, par des confédérations et des conquêtes suc-
cessives, avait passé par les stades successifs, au point de vue politique de la structure, des hordes errantes sans direction organisée, telles qu'il en existe encore dans l'Amérique méridionale, à des groupements sous la direction plus ou moins fixe de chefs militaires et de sorciers, à l'organisation de clans avec des chefs héréditaires, puis à celles des tribus d'abord plus ou moins communistes et finalement monarchiques, lesquelles finalement s'étaient développées en monarchies barbares englobant un certain nombre de tribus pour aboutir à la constitution d'un grand empire. Celui-ci, au moment où, en 1526, il vint en contact avec Pizzaro et ses compagnons d'aventures, s'étendait le long de l'Océan Pacifique du 2° de latitude Nord jusqu'au 37° de latitude Sud, englobant ainsi presque tous les territoires et les populations actuellement compris par les républiques du Pérou, la région montagneuse de l'Equateur, la Bolivie ainsi que le littoral du Chili et les vallées Nord-Occidentales de la République Argentine.
La tribu apparentée des Incas avait été le contre de coordination de ce vaste empire dont le processus de croissance avait été le même que celui des tribus militaires que nous voyons se développer aux origines de la puissance romaine. Les Incas avaient successivement soumis à leur domination les Quichua, qni occupaient les parties montagneuses, les Aymara, qui s'étendaient aux bords dulacTiticaca, et les Yunga, qui peuplaient
le littoral. Eux-mêmes avaient à Cuzco leur centre politique et religieux; c'était leur ville sainte, la cité du Soleil, le dieu ancestral des fondateurs de FEmpire. Peut-être les Aymara furent les premiers domptés; dans tous les cas, avant Cuzco, Tiahuanuco, en pays Aymara, fut ville sainte.
Ces tribus conquises avaient, longtemps avant leur propre soumission, ainsi que beaucoup d'autres, sans doute originaires de l'Asie, successivement envahi l'Amérique, du Nord au Sud, et sans doute elles s'y étaient établies à côté ou au-dessus de populations plus anciennes autochtones ou arrivées par des voies différentes, peut-être même, au Sud, par des immigrations maritimes.
A l'arrivée des Espagnols, le Pérou et le Mexique, surtout ce dernier, formaient des civilisations très avancées comme masse et complexité d'organisation. A ce premier contact] d'empires également bien que différemment absolutistes, naguère ignorés entre eux, l'étonnement des Espagnols semble avoir été énorme. Il nous paraît lui-même, au contraire, aujourd'hui étonnant si nous observons les affinités remarquables de l'empire despotique de Charles-Quint et de son successeur, notamment, avec celui de Montezuma. (1)
(1) Il ne faut cependant s'en rapporter qu'avec circonspection aux réciis clés Espagnols, mauvais observateurs, véritables hallucinés qui voyaient iaux d'après M. Elisée Reclus qui me communi(|ue celte objejtion.
C'étaient, de part et d'autre, à peu près les mêmes institutions sociales, surtout religieuses et politiques, avec le même despotisme, la même intolérance, la même cruauté, spécialement au Mexique, avec seulement un caractère encore plus hiératique et religieux.
Le Pérou était-il de civilisation moins ancienne et moins avancée que ce dernier? Il n'avait pas encore d'écriture comme le Mexique; l'intelligence collective ne s'y était pas élevée à l'usage désignes conventionnels et idéaux comme représentation des choses; un système de cordelettes diversement nouées et colorées en tenait lieu et servait d'aidemémoire. Il convient donc d'étudier l'empire des Incas avant celui du Mexique, lequel constitue un stade supérieur de développement (1).
A l'arrivée des Espagnols, l'empire des Incas, c'est-à-dire l'unification des petites monarchies barbares, postérieure elle-même auxtribus et confédérations de tribus, aux clans et aux hordes, était opérée depuis environ trois siècles.
(l) D'après Brinton, Lkon de Rosny, Solar, etc., les Mexicains proprement dits n'avaient pas non plus d écriture, mais très probablement les Maya du Yucatan dontrinfluence sur les Mexicains aurait été considérable. En faveur de la plus haute antiquité du Pérou, on peut objecter que la monarchie absolue s'y était constituée sur la ruine des clans, ce qui n'était pas le cas du Mexique, qui était bien moins centralisé. Mais cela rie tient-il pas au caractère plus militaire de la civilisation mexicmne, tandis que les Incasse seraient imposés à des communautés paciiîqu3s?
L'Inca, chef de TEmpire, était considéré comme le fils du Soleil. Cette croyance se rattachait aux plus antiques superstitions des populations sauvages antérieures. Dans leurs stades rudimentaires, les sociétés américaines, comme toutes celles des autres continents, croyaient à Texistence d'esprits, d'un dédoublement du moi qui se manifestait dans le sommeil par les rêves et qui naturellement s'opérait aussi après la mort. Leurs conceptions des corps anorganiques et des êtres organisés étant encore confuses, ils se figuraient les mouvements de toutes choses comme déterminés par des impulsions directrices semblables à celles de leur propre activité ; leur monde était peuplé de la masse innombrable des ombres, des esprits des morts ; mais des esprits vulgaires, le souvenir ne dépasse guère quelques générations; celui des chefs, surtout lorsque le chef est devenu le maître d'un puissant empire, se perpétue et s'agrandit dans les mémoires. L'image notamment du fondateur historique ou légendaire de l'Etat prend des proportions démesurées; on suppose qu'après sa mort, son esprit habite et gouverne ces grands corps célestes qui semblent être des yeux toujours ouverts sur les choses d'icî-bas, comme l'œil du maître, de son vivant, surveillait tout l'empire. L'esprit ancestral du chef est donc censé avoir pour demeure le Soleil, animer et mouvoir le Soleil; il est le Soleil même. Dès lors, tous les succès-
seurs du royal fondateur sont les descendants directs du Soleil. Les croyances politiques au Pérou avaient suivi cette évolution graduelle. Nous en trouvons les formes primitives en Amérique même ; ainsi le chef des Hurons portait aussi le nom de Soleil ; ceux des Natchez s'appelaient Rois-Soleils. Chez les Sonores et les Mohaves de l'Amérique du Nord, on croyait que les esprits habitaient les rochers et les collines ; ceux des chefs habitaient sur terre ou dans les cieux, les corps les plus considérables, les plus puissants. Une certaine confusion, du reste, régnait au Pérou dans la doctrine même, comme il en existe dans toutes les croyances superstitieuses. D'après Molina, rinca Yupanqui admettait que le Soleil n'est pas le Créateur, mais qu'il devait y avoir " quelqu'un qui le dirigeât „ ; cet Inca faisait élever des temples à ce directeur, à ce roi du Soleil. Ces idées se retrouvent dans toutes les civilisations ; nous les retrouvons à l'état de dégénérescence en France, alors que Louis XIV s'intitule le Roi- Soleil.
L'Inca avait une femme principale, sa sœur, dont le fils aîné était son successeur. L'hérédité en ligne paternelle était ainsi assurée en même temps que l'hérédité en ligne maternelle, ce qui implique un état de civilisation avancé au point de vue politique- Cette forme successorale n'était en vigueur que pour la dynastie' ; quant au reste de la nation, l'hérédité continuait à avoir lieu en
ligne collatérale, suivant les coutumes des communautés plus anciennes.
Il y avait un nombre considérable de concubines et d'enfants royaux. Ceux-ci formaient la caste aristocratique du premier degré, preuve que la centralisation politique était parfaite depuis longtemps par la subordination des chefs locaux.
L'armée était généralement commandée par rinca en personne, mais, comme il arrive nécessairement dans les grands empires où Faction directe du souverain ne suffit pas à toutes les nécessités, les pouvoirs militaires étaient parfois délégués par le prince à un chef de sang royal.
La monarchie de l'ancien Pérou était donc une monarchie absolutiste et héréditaire fortement centralisée. Elle avait depuis longtemps dépassé les formes politiques en usage, par exemple, chez les Guaranis, où le commandement passait, il est vrai, du père au fils, mais où le chef de guerre continuait à être élu et dans l'ancien Niagara, où le chef de guerre était aussi élu par les guerriers, le chef civil étant seul héréditaire et accompagnant exceptionnellement parfois l'armée.
Le fils du dieu Soleil était aussi le chef d'un véritable gouvernement théocratique. Même les plus proches de sa famille ne pouvaient paraître devant lui, si ce n'est pieds nus et les épaules chargées d'un léger fardeau, représentation matérielle d'une soumission dont les courbettes des
courtisans sont une forme très peu atténuée. Il était défendu de le fixer, son éclat étant considéré comme aussi aveuglant que celui du Soleil, dont il était descendu. Dans les cérémonies, il était, comme nos papes, porté dans un fauteuil d'or massif. Toucher sa personne était un sacrilège, sauf de la part des personnages de son sang.
Certains Incas, comme les empereurs romains, étaient divinisés de leur vivant, tous après leur mort. Quand Tun d'eux " était rappelé dans les demeures du Soleil, son père „, ses entrailles étaient portées à cinq lieues de Cuzco, dans le temple de Tampico ; là, elles étaient enterrées avec la vaisselle, les bijoux et quelques concubines et serviteurs pour l'usage du prince dans sa nouvelle demeure. Le corps même de l'Inca était embaumé et revêtu d'un costume splendide; il restait dès lors assis sur une chaise d'or dans le grand temple du Soleil, à Cuzco, à côté de ses ancêtres royaux , hommes et femmes, les uns à droite, les autres à gauche. Sous ce rapport, les croyances et les pratiques du Pérou ont les ressemblances les plus frappantes, à tous les points de vue, avec les civilisations analogues de toutes les parties du monde.
Les résidences de l'Inca décédé étaient fermées avec tout leur contenu; c'était là une continuation d'habitudes identiques conservées traditionnellement après même les états plus grossiers de civilisation qui les expliquent. D'abord la maison
même du sauvage avec tout son contenu lui sert de tombeau, puis on lui donne un tombeau dans la maison et finalement hors de la maison. Le temple se forme du tombeau différencié de l'habitation. Cependant les formes les plus anciennes se conservent précisément le plus longtemps dans les fonctions sociales en qui se résument le commandement et l'autorité ; ceux-ci ont toujours une tendance à être vieux, c'est-à-dire en arrière des conditions nouvelles de la société, de ses variations et acquisitions les plus récentes.
L'éducation et l'instruction étaient restreintes à la caste noble ; c'est seulement dans des civilisations plus avancées que cette organisation étroite s'élargit dans le sens que le privilège des hautes classes, surtout théocratiques, ne consiste plus que dans le monopole de la transmission de l'enseignement: quant à l'universalisation d'un enseignement intégral, elle reste encore à réaliser et ne pourra être atteinte que par une amélioration progressive des conditions économiques de la société.
Le point de départ de l'éducation était un système très rigoureux d'initiations successives et d'épreuves dont nous trouvons les rudiments chez les sauvages en général et notamment en Amérique, chez les Peaux-Rouges. Cette pédagogie comprenait des exercices physiques, des jeûnes prolongés, des coups ; les faibles étaient notés d'infamie et éliminés. Le fait que ces pratiques ont
perduré pendant des siècles et persistent encore sous les mêmes formes, plus ou moins atténuées seulement, prouve combien elles sont naturelles et en correspondance avec les milieux où se développe Tespèce humaine ainsi qu'avec Tinsensibilité plus grande de cette dernière dans sa constitution primitive.
Les prières, les jeûnes, les sacrifices, tout ce qui peut en un mot habituer de bonne heure àla soumission et à la souffrance faisaient du reste partie de Téducation et de la discipline religieuses et politiques, comme dans toutes les sociétés à formes despotiques. D'après Acosta (1), la confession aussi était en usage au Pérou ; les crimes et les délits étaient considérés comme des atteintes à la religion Les péchés ordinaires étaient: le meurtre en temps de paix, le vol, le rapt d'une femn?e, l'usage d'herbes ou de charmes pour nuire à autrui; le plus grand péché était de négliger le culte des dieux huacas, d'outrager l'Inca ou de lui désobéir. De temps en temps on se retirait dans la solitude pour jeûner. On adressait des prières aux dieux et on ne leur sacrifiait que des animaux sans tache et sans souillure.
L'éducation de l'héritier du trône faisait l'objet d'une sévérité particulière. Son initiation, que nous appellerions aujourd'hui sa majorité, était
(1) Historia natural y moral de las Indias, liv. v, chap.xxv.
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fixée à seize ans. S*il n'avait pas atteint cet âge à la mort de son père, il était assisté d'un conseil.
Le deuxième degré de la noblesse se composait des Curacas. C'étaient les chefs ou descendants des anciens chef des tribus soumises ; l'Inca les conservait dans leurs fonctions, se contentant de les subordonner à son autorité centrale et d'en faire ses représentants. Suivant une pratique politique que nous rencontrerons à Rome et ailleurs, leurs fils étaient élevés dans la capitale, où eux-mêmes étaient obligés de venir de temps à autre, comme les rois de France, jusque dans les derniers temps, l'exigeaient aussi de leur noblesse.
Cette jeunesse aristocratique de deuxième classe participait seule àl'enseignement public supérieur ; c'était du reste le seul enseignement organisé. Il comprenait l'enseignement du rituel religieux, celui des usages militaires, de l'histoire et de la chronologie, des lois et des principes de gouvernement. Sa mission etson objet étaient doncessentiellement autoritaires.
Il n'y avait pas d'instruction populaire; chacun, dans le peuple, apprenait le métier de ses pères ; les professions étaient héréditaires. La persistance et la conservation des formes sociales étaient ainsi la caractéristique de l'empire péruvien.
De même qu'il n'était pas permis de changer de condition, il était interdit de déplacer sa résidence. Le peuple était sujet dans le sens le plus étroit du
mot. Il ne participait en rien à la direction de la société, ne servant qu'à son alimentation générale. Tous les emplois civils, militaires, religieux, étaient le monopole exclusif de Tlnca et de la famille royale.
Cette fixité autoritaire du type social permettait sa coordination harmonique d'une façon extraordinaire, mais suivant une symétrie rigide dont les linéaments se rencontrent à quelques points de vue dans plusieurs de nos civilisations européennes, telle que la France, issues d'un régime en partie analogue. Au Pérou, toutes les divisions administratives étaient absolument symétriques et tirées au cordeau. La capitale, Cuzco, était divisée en quatre circonscriptions orientées d'après les points cardinaux et habitées exclusivement par les gens qui provenaient des divisions correspondantes de l'empire. Les habitants de chacun de ces quartiers se distinguaient de ceux des autres par leur costume d'origine.
En fait, nos anciennes cités européennes ont eu des classifications du même genre; nous les retrouvons aussi bien à Rome qu'en Egypte, à Athènes qu'en Chine, mais nulle part, croyonsnous, avec autant de rigueur..
L'Empire tout entier était de même divisé en quatre circonscriptions, d'après les mêmes bases. Chacune d'elles avait son vice-roi. Ceux-ci formaient à l'occasion le Conseil d'Etat de l'Inca.
Les quatre circonscriptions étaient à leur tour,
comme les préfectures françaises, divisées en arrondissements, ceux-ci en dizaines, cinquantaines, centaines, etc., jusqu'à dix mille habitants, avec des dizainiers, des cinquanteniers, des centeniers, etc., comme administrateurs, surveillants et défenseurs responsables. Ce dernier caractère est important ; c'était l'embryon, comme le tribunat à Rome, d'une représentation de la collectivité. Nous retrouverons les mêmes formes préparatoires dans l'Inde, dans la Chine et ailleurs, de même que nous rencontrerons à peu près partout, chez les Latins aussi bien que chez les Anglo-Saxons et les Allemands, l'organisation en dizaines, centaines, etc., avec des conseils d'administration, de contrôle et de protection correspondants.
C'est là un des caractères sociologiques les plus importants de la civilisation de l'ancien Pérou. L'institution des dizainiers, cinquanteniers, etc., était non pas une création de l'autorité centrale, elle était au contraire, à n'en pas douter, une survivance des formes communautaires primitives auxquelles, avec la croissance de la société péruvienne, s'étaient superposées les autres divisions gouvernementales. Il en a été ainsi dans les mêmes conditions en Europe, en Asie et en Afrique, et malgré l'absence de renseignements précis en ce qui concerne le Pérou, rien ne nous autorise, pour rendre compte de l'existence de ces subdivisions populaires et de leurs chefs, à recourir à des hypothèses historiques contraires aux faits qui se sont
déroulés ailleurs. Les villages avaient du reste conservé leurs anciennes divinités communautaires, de même que les familles avaient gardé les leurs; pourquoi les populations successivement englobées dans des organismes plus vastes n'auraient-elles pas conservé, bien qu'avec une autorité réduite, leurs anciens conseils politiques ? En réalité, au Pérou, bien plus qu'au Mexique, l'empire des Incas semble s'être substitué, tant par des annexions pacifiques que par des conquêtes militaires, à des communautés locales et régionales profondément pacifiques et égalitaires; ceci paraît la seule explication naturelle possible de ces formes égalitaires rigides quî;" sous un despotisme politico-religieux très lourd, continuèrent à régir l'empire en faisant de lui un type à part dans l'histoire des sociétés. La persistance des formes communautaires dans un état aussi peuplé et aussi étendu implique, outre l'existence de petites sociétés antérieurement existantes douées de ces formes, une civilisation relativement pacifique et morale, bien qu'issue de la conquête et reposant sur des bases religieuses. Nous savons du reste que, tant dans l'Amérique du Sud que dans l'Amérique du Nord, il exista des sociétés sauvages, tout au moins à tendances très pacifiques, et que des confédérations importantes y réalisèrent pendant certaines périodes, des associations ou confédérations de tribus assez considérables.
Le Pérou fut la création d'une mixture remar-
quable de ces tendances égalitaires, pacifiques et fédératives avec les nécessités despotiques, guerrières et unitaires résultant spécialement des milieux encore barbares et plus sauvages, qui lui imposaient cette structure. Si Ton ne tient compte de ces deux tendances divergentes, la civilisation du Pérou reste un phénomène inexplicable, car sa fonction consista précisément à en opérer, au moins pendant quelques siècles et sur un vaste territoire, la conciliation au moyen d*un régime transactionnel dont les éléments, inconsciemment du reste sans doute, étaient empruntés à la fois aux deux grands courants qui, dès Torigine, se disputent la direction de Thistoire, la paix et la guerre, la liberté et le despotisme, Tégalité et l'inégalité, Tamour et la haine.
La terre était Tobjet d'un allotissement égal annuel. L'Inca et sa famille, ainsi que le clergé, ayant leurs fonctions sociales particulières, au peuple naturellement incombait la charge de cultiver non seulement son propre lot, mais les leurs. Il était attaché au sol, héréditairement, sans possibilité de changer de^ condition ni de séjour. Chacun était administrativement marié à Tâge de vingt ans ; c'était un acte public et collectif qui s'accomplissait régulièrement chaque année, le même jour. Chaque ménage recevait annuellement son lot de terre, plus ou moins grand, suivant le nombre des enfants. Tout cela nécessitait une statistique régulière et annuelle de la natalité
et de la mortalité, statistique tenue au moyen de colliers. Les membres de chaque ménage se devaient aide réciproque et obligatoire, en cas de nécessité; c'était là encore une survivance des institutions économiques primitives que les conquérants s'étaient assimilées tout en y superposant leurs privilèges.
Ainsi chaque ménage suffisait à sa subsistance en même temps qu'à celle des organes sociaux directeurs. Il n'y avait pas de commerce, pas de monnaie.
Les travaux publics, tels que ceux des routes, des canaux, des temples, des palais, se faisaient par réquisitions ; ces charges se payaient donc en travail forcé, en corvées; ces travaux n'étaient pas rémunérés mais réglés et limités; ainsi notamment furent construites deux routes de sept cents lieux de longueur et de vingt-cinq mètres de large qui traversaient l'Empire (1). L'Etat entretenait pendant ce temps les travailleurs. Nous retrouverons ailleurs, notamment en Egypte, ces formes de coopération forcée qui, pour les grands travaux nécessairement collectifs, précèdent partout, sous les régimes despotiques, les formes modernes de coaction plus ou moins mitigée et finalement de coopération volontaire.
(1) Il parait cependant qu'au Nord, dans l'Ecuador, et au Sud, dans les Andes Argentines, la route se réduisait à une simple piste.
Cette structure économique comportait l'existence de vastes magasins publics ; on y déposait : l*" le produit des terres du Soleil et de l'Inca; 2» la laine des grands troupeaux de lamas, qui étaient aussi propriété royale. Ici encore l'organisation, en tant qu'industrielle ou mixte, était en corrélation avec le reste de la structure . économique et politique. Laine et coton étaient tissés, sur réquisition, par les femmes. La matière première était distribuée entre elles par les employés publics. Avec le produit, la famille s'habillait d'abord, les montagnards avec la laine, les gens de la plaine avec le coton. Le reste était déposé dans les magasins royaux comme assurance contre les années où les produits étaient insuffisants.
La vie sociale, à tous les degrés, était ainsi équilibrée et garantie. Il y avait des jours fixes de repos et une journée normale dé travail dont la durée ne pouvait être dépassée.
Voilà donc un empire immense, englobant des populations nombreuses et diverses, et dont l'économie sociale fonctionne sans propriété privée si ce n'est celle des choses consommées par chaque famille, sans impôts, sans commerce, sans monnaie, sans liberté industrielle, sans échange, sans la loi de l'offre et de la demande (1). Cet empire a subsisté pendant plusieurs siècles jusqu'au jour
(1) La corvée est une forme de coopération collective imposée
npoliikmAnt iiiiv nAimrtnnoB
directement aux pereonnes
OÙ il fut violemment brisé par la conquête étrangère. Il avait despotiquement réalisé, par une remarquable conciliation des formes conquérantes avec les formes égalitaires et communautaires primitives, une structure sociale qu'à peu près en même temps, en Europe, allaient proposer comme idéal les Th. Morus et les Gampanella.
N'est-il même pas à supposer que celui-ci, grâce à sa sciei^ce prodigieuse et à des relations considérables, notamment avec les moines italiens et espagnols, avait eu connaissance, lorsqu'il composait, vers 1602, sa Cité du Soleil, de cette * Cité du Soleil , bien réelle et bien vivante, de cet empire énorme, dont la mécanique régulière, à la fois despotique et relativement bienfaisante, dépassait de loin les plus belles utopies des xvi« et XVII® siècles en Europe? (1)
En ce qui concerne la direction de la politique extérieure, il est certain que rinfériorité des populations ambiantes de l'empire des Incas était telle que sa sécurité était en grande partie assurée et que sa puissance eût été capable de s'étendre encore, si elle n'avait été violemment détruite par
(1) Je m'étonne que jusqu'ici cette hypothèse si probable n'ait fait, à ma connaissance, l'objet d'aucune recherche ; je me permets d'en signaler l'importance aux savants spécialistes. L'ouvrage de Garcilasso de la Vega est, il est vrai, postérieur de quelques années à la date présumée de la rédaction de la Cité du Soleil; son édition originale est en deux volumes petit in-
un facteur externe qui ne pouvait entrer dans ses prévisions. La structure du Pérou aurait donc pu s'accroître et continuer son œuvre civilisatrice; un culte supérieur unique eût pu unir, par un lien plus vaste, des communautés plus étroites et mettre fin à beaucoup de guerres particulières et même privées, sous un gouvernement unique assurant à la fois, bien que d'une façon relative et imparfaite, la paix et le bonheur des groupes et des individus, en sacrifiant il est vrai à peu près absolument cette liberté, plus métaphysique que
folio. Le premier porte au titre la date de 1609, Lisbonne, ïnais à la fin se trouve la date [de 1608 ; le deuxième volume est de 1617 ; l'auteur, né vers 1530, est mort vers 1568. D'un autre côté, mon savant ami, M. Elisée Reclus me renseigne que la Chronica del Pétu nuetamente escrita, ^ar Pedro de Ciéza DE Léon, fut publiée pour la premièi*e fois à Anvers en 1554, traduite en italien et publiée à Rome en 1555 et à Venise en 1560. Cette dernière édition est la plus complète ; les diverses parties de la Chronica del Péru furent réunies à Venise sous le titre de Hisioria délie nuove Indie Occidentali, 4576, Campanella devait en avoir connaissance, de même qu'il fut sans doute en rapport avec nombre d'Espagnols et d'Italiens revenus de ces contrées et dont les récits étaient du reste répandus dans le public. Ceci n'implique pas que les utopies socialistes de Campanella et les autres n'aient pas eu des facteurs internes ; ceux-ci restent au contraire les plus importants; mais, dans notre hypothèse, le Pérou, au commencement du xviie siècle, aurait exercé sur les publicistes européens, Campanella par exemple, la même influence que l'Angleterre sur Montesquieu et Voltaire, la Suisse sur J.-J. Rousseau et toutes deux avec les Républiques américaines et les formes communautaires primitives sur la démocratie conlempoiaine.
réelle, dont s'enorgueillissent les civilisations modernes.
La politique externe des Incas vis-à-vis des tribus avoisinantes, moins développées, revêtait le caractère d'une véritable mission sociale analogue à celle de Rome, du Christianisme et de rislamisme. Elle avait pour objet de convertir les tribus sauvages au culte solaire par la guerre, et de les faire participer à une vie collective plus large. Les pays conquis étaient incorporés et leurs populations étaient soumises au même régime que celles qui avaient été antérieurement assimilées. Cependant, à l'arrivée des Espagnols, TEmpire se disloquait de lui-même. Il se trouvait scindé en deux moitiés hostiles, dont les armées se massacraient horriblement. Nous trouvons ici la confirmation de cette loi politique générale que le principe despotique s'affaiblit à mesure qu'il s'étend et qu'il est, par conséquent, incapable de réaliser l'unité politique de l'espèce humaine. Cette mission ne peut être accomplie que par les liens contractuels du régime fédératif.
De ce qui précède, il y a à retenir, au point de vue de la structure politique de la société péruvienne, cette double tendance, que nous aurons l'occasion de reconnaître également ailleurs, d'abord celle du pouvoir central à se diflférencier par voie de délégation, à mesure que son domaine s'étend, ensuite celle des formes plus ou moins communautaires primitives à persister, dans une mesure
plus ou moins large, et à maintenir une certaine autonomie locale, bien que subordonnée à tous les organes politiques successivement superposés, suivant le développement croissant de l'agrégat social. Cette persistance des formes élémentaires à la base et cette tendance naturelle vers la différenciation au sommet sont, comme nous le verrons dans la suite et notamment à l'occasion de civilisations encore plus complexes, issues de la conquête, et dont la structure fut nécessairement autoritaire, des facteurs favorables à la transformation de ces gouvernements despotiques en sociétés démocratiques avec gouvernement représentatif plus ou moins organisé et direct.
La structure directrice de l'ancien Pérou, au point de vue religieux, était en corrélation avec ses formes politiques proprement dites; c'était aussi une vaste centralisation, mais où les divinités et les cultes des groupes familiaux et locaux n'avaient pas été supprimés mais simplement subordonnés. Les Huacas étaient restés les divinités du village entier de la primitive communauté; les Canopas étaient toujours les dieux des familles; pour ceux-ci, comme chez les Aryens de l'Inde et ailleurs, le chef de famille continuait à exercer le culte, à faire les prières, à offrir les sacrifices; pour les dieux du village, il existait déjà des prêtres distincts dont la fonction sociale était différenciée. Dans chaque circonscription provinciale, le prêtre principal était un membre de la
famille conquérante des Ineas et il veillait à ce que les sacrifices et les cérémonies se fissent suivant les rites de la métropole. Dans le grand temple de Cuzco, les Incas plaçaient les dieux de toutes les provinces conquises; chaque idole y avait son autel particulier, auquel les gens de province offraient des sacrifices coûteux. Les Incas s'assuraient la fidélité des provinces en gardant leurs dieux en otages, de même qu'ils gardaient les fils des anciennes familles princières déchues. En principe du reste le poljlhéisme n'est pas intolérant ni exclusif; il subordonne seulement les divinités locales, dont il ne conteste pas la valeur relative, aux divinités et surtout à la principale divinité du groupe conquérant; ainsi se forme insensiblement une hiérarchie de dieux — qui, avec le temps, aboutit à un monothéisme plus ou moins effectif, qui lui-même, dans la suite, dégénère en abstraction et en entité métaphysiques. Ainsi les panthéons des grands empires se coordonnent dans des centres religieux régulateurs et préparent l'avènement d'une morale purement humaine et scientifique.
Outre la confession, le jeûne, la prière, les sacrifices, la religion du Pérou comportait au surplus des institutions analogues à celles que nous rencontrons partout dans les mêmes conditions. Des centaines de couvents étaient peuplés de milliers de femmes de la famille des Incas, toutes condamnées ou volontairement vouées à la claustration
et à la chasteté; elles composaient les harems du dieu Soleil et entretenaient le feu sacré, comme les Vestales romaines. Parmi elles, on choisissait la Grande-Prêtresse, principale épouse du Soleil; c'était la sœur ou une fille de Tlnca ; comme les prêtresses de Rome, elles étaient enterrées vivantes en cas de contravention à leurs vœux, le complice était tué avec tous les membres de sa famille et tous les habitants de sa ville natale ; celle-ci était rasée. C'est dans le châtiment de ces attentats contre l'organisation religieuse impériale que continuait ainsi à se manifester despotiquement la solidarité étroite qui, dans les temps primitifs, reliait entre eux, pour le bien et pour le mal, les membres des communautés moins étendues qui avaient fini par être absorbées dans un organisme plus vaste dont le lien, à défaut d'autre, était un despotisme général. Quant à l'institution même de ces prêtresses, gardiennes du feu sacré, nous ne la trouvons pas seulement en Amérique, en Asie et en Europe, mais en Afrique. Ainsi, chez les Damaras, la fille du chef est prêtresse, fait les sacrifices et garde le feu sacré; de même à Madagascar et au Dahomey.
La structure économique de la société était en rapport avec sa conformation politique et religieuse. Elle avait son point de départ dans la subordination successive des petites communautés plus ou moins égalitaires à des tribus conquérantes. Cette évolution s'observe chez les populations
sauvages déjà bien avant leur absorption dans de vastes empires. Ainsi, dans le principal village-des ^Guaranis, les sujets cultivaient les plantations du chef, et ce dernier jouissait de certains privilèges dans le produit de la chasse, tout en ne possédant encore aucune marque distinctive (1).
Au Pérou, rÉtat, ou plutôt Tlnca, organe de l'Etat, était à la fois le propriétaire et le régisseur du sol. Celui-ci était divisé en trois parties. La première était réservée au Soleil, représenté par les prêtres, la deuxième à Tlnca et à sa famille, la troisième au peuple.
Les Incas, victorieux, laissaient subsister les formes politiques et administratives des petites sociétés conquises; ils les subordonnaient seulement, comme nous Tavons déjà vu pour la religion et le système économique, au système hiérarchique résultant du.fait même de la conquête et dont l'organe central était Tlnca et le siège dans la capitale. Ceci explique comment la plupart des tribus conquises étant généralement communautaires, le système général put conserver le même caractère, à part les privilèges religieux, économiques et politiques que s'étaient réservés les membres de la caste conquérante. Ainsi les anciennes autorités des populations vaincues n'étaient pas supprimées, mais les Incas instal-
(1) Waitz. Introduction to Anthropology,
laient leurs propres délégués dans toutes les vallées; les divinités locales étaient conservées, mais chacun était aussi tenu d'adorer le soleil; partout où s'étendait l'empire, on bâtissait le temple du dieu vainqueur avec ses prêtres et ses vierges. Cependant, malgré la supériorité officielle et obligatoire du dieu de l'État, les naturels continuaient à adorer leurs divinités, par exemple dans l'ancien temple de Chinchaycama.
En résumé, par la conquête ou par des annexions plus ou moins volontaires, des communautés simples, locales, isolées et le plus souvent hostiles entre elles, tout en conservant en partie leurs anciennes formes directrices au triple point de vue économique, moral et politique, étaient englobées dans un organisme social plus vaste par des organes de direction et coordination dont la structure, en raison de leur origine et de leur exercice, était naturellement autoritaire; les croyances sociales locales tendaient à se fondre dans une doctrine supérieure, commune à l'ensemble des groupes, et de tous les membres de l'empire. Les petites communautés primitives continuaient à avoir leurs représentants et administrateurs locaux; mais les liens qui les rattachaient aux circonscriptions supérieures de l'Etat et à son organe central étaient constitués par les délégués de ce dernier, c'est-à-dire imposés. Les croyances populaires primitives et les doctrines officielles superposées reflétaient cette double conscience collective ré-
sultant de la sujétion d*un côté, et de la conquête de l'autre.
BIBLIOGRAPHIE : Garcilasso de la Vega, Histoire des Incas;— Prescott, La Conquête du Férou; — Bancroft, Native races; — A. d'Orbigny, V Homme américain; — Charlevoix, Journal d'un voyage en Aménque; — Elisée Reclus, Géographie Universelle, t. xviii ; — Letourneau, L' Évolution politique ; — F. Quesnay, Analyse du gouvernement des Incas de Pérou, 1161 ; — Ed. Oncken, p. 555 ; — Ch. Wiener, Pérou et Bolivie,