CHAPITRE X
La foi vivante : le mysticisme, le sens commun et la pensée religieuse.
I. — Lo mysticisme. — Dangers de son initiative. — Son action.
— Le critérium du mysticisme git dans le sons commun.
II. — Le sens commun agent d'évolution dogmatique. — Comment il agit sur le mysticisme et dans quels sens.
III. — L'intervention de la pensée. — Conflits qui en peuvent résulter. — Exemples. — Conflit do In ponséo (^t do la théologie.
« Il n'y a pas de religion sans un certain mysticisme, écrivait naguère Albert Réville ; il faut, pour qu'il reste sain et fortifiant, qu'il soit contenu par le sens moral, par la pratique du bien et notamment par l'amour de la vérité (i) ». Par mysticisme il faut entendre ici la croyance à la possibilité d'une communication entre l'homme et la divinité, d'abord, et, ensuite, la conviction, ferme chez le mystique, qu'en fait cette communication est réellement établie, qu'elle lui apporte l'aliment de sa vie religieuse. Seulement le mysticisme dont parlait A. Réville, c'était celui d'un
1; A. l{r;vu.LK, .If'-su.s 'Ir .\fiz'irf//,, 2'' éilil., 1. p. l.X. •
homme raisonnable et instruit, qui, dans ses élans vers Dieu, ne perd jamais le contact avec la réalité, qui a toujours très nettement conscience des droits de la critique, de la force des faits et qui, de propos délibéré, leur subordonne ses rêves; c'est le mysticisme rationaliste d'un protestant libéral, celui d'A. Réville lui-même et non point celui de ces hommes qu'on appelle communément des mystiques.
Ces hommes-là ne sont point d'ordinaire des savants, ni même des hommes très réfléchis; ils possèdent seulement une sensibilité très développée et qui s'applique spécialement aux choses de la religion. Ce que nous appelons la vérité, les faits réels, les contingences évidentes, leur importent très peu; ils ne procèdent que par intuitions qui se forment au fond de leur conscience sans qu'il leur soit même possible de savoir comment: «leurs théories sont des visions, ils n'en scrutent pas les antécédents, ils n'en déduisent pas les conséquences (2j ». Ces opérations de logique, de critique et d'histoire ne présentent, au propre, aucun sens pour eux ; lorsqu'ils conçoivent un dogme, c'est toujours comme une vérité de l'ordre vital et nullement comme une constatation scientifique ; ils tendent, en l'exprimant, à poser un principe d'action religieuse, de progmaiisnie^ comme on dit aujourd'hui, et pas du tout un théorème métaphysique.
Là est la force et aussi le danger de leur initiative. La force : leurs intuitions, nativement infécondes quand elles sont absolument originales, se formant d'ordinaire en harmonie avec les aspirations de
(2^ Loi^Y. Synoptiques. 11., p. lî'i.
nombre de leurs contemporains, placés dans le même milieu qu'eux, éveillent les sympathies, recueillent les adhésions, dont l'ensemble constitue le mouvement de foi qui engendre le dogme, s'il n'existe pas encore, qui le modifie s'il existe ; le tout se produisant, d'ailleurs, sans que l'arrêtent des difficultés qu'un homme d'esprit positif jugerait a 'prïorï insurmontables. Les Juifs du i" siècle de notre ère ne vivaient plus, à peu d'exceptions près, que pour la Loi ; si leur piété totale, à tous, ne tenait pas dans l'observance des prescriptions légales, ils ne concevaient pas qu'on fût pieux sans être légaliste; et pourtant saint Paul ne craignit pas de faire reposer sa prédication tout entière sur l'idée que la Loi Nouvelle abolissait l'Ancienne, que les œuvres de la Loi se montraient incapables de conduire l'homme jusqu'au salut, puisque le Christ avait dû suppléer par sa mort à leur insulfisance. Du pointde vue purement religieux, c'était là une vision de foi très élevée et très féconde ; du point de vue qu'on peut dire politique, elle constituait le plus dangereux paradoxe et le plus propre à détourner les Juifs de croire en Jésus; et, du simple point de vue logique, elle semblait une contradiction impossible à concilier avec l'affirmation que les Apôtres disaient tenir du Maître galiléen, à savoir que loin de prétendre abolir la Loi, il était venu l'accomplir toute {Ml. 5^'^). De ces difficultés, Paul n'avait pris aucun souci; il croyait avoir tout dit quand il avait répété : « Si les œuvres de la Loi suffisent, le Christ est mort pour rien «(i). Or la conclusion paulinienne venait si à point pour justifier l'universalisa-
^1; Gai. 216; 5 is ; I Cor. 7"'.
lion de la foi nouvelle et elle apportait une précision si attendue aux désirs religieux des gentils disposés à se convertir, qu'elle devint proinplement le centre même de la doctrine chrétienne. Il est probable qu'elle contribua beaucoup à fermer les synagogues devant la propagande apostolique, mais elle lui ouvrit le monde païen et ce fut une belle compensation.
Toutefois nous touchons là du doigt ce danger de l'initiative des grands mystiques auquel je faisais allusion tout à l'heure : à s'abstraire des contingences, il leur arrive de sortir tout à fait de la réalité, de dépasser, voire de contrarier les tendances de leur ambiance. En ce cas, leur effort s'épuise sans résultats, ou bien ils attirent à eux une petite minorité, constituent un petit groupe, plus ou moins intéressant, mais qui ne dure pas.
L'histuire de la gnose du ii*' siècle n'est au fond que celle de mystiques intellectuels et forts épris de symétrie, dont les rêveries s'enfermèrent dans un cadre singulier, fait de morceaux empruntés à la métaphysique grecque et aux religions orienlales, encore plus qu'au christianisme.
Plusieurs des systèmes qu'ils enfantèrent, celui de Valentin, par exemple, témoignent d'une remarqualile puissance d'imagination mystique; ils ne réussirent point, pourtant, à fonder autre chose que des sectes très étroites, parce que leurs rêveries étaient trop compliquées, surtout parce qu'ils présentaient sur Dieu, sur l'Ancien Testament et sur le Christ luimême des conceptions que la conscience chrétienne générale re[ioussait. Dieu le Père, que l'homme sent si proche dans l'oraison dominicale, représenté comme inaccessible au fond du Plérôme inconcevable; la
~i~ L EVOLT TIO\ BES DOGMES
Bible, arsenal d'arguments et de preuves prophétiques en faveur de la mission de Jésus, ravalée à n'être plus que l'œuvre grossière d'un esprit inférieur, comme, d'ailleurs, le monde et la chair; le Christ, si humain dans l'Évangile et si touchant, réduit à l'apparence humaine d'un esprit descendu du Plérôme. mais si inférieur à Dieu qu'il ne saurait lui être comparé; le tout destiné à offrir du mal et de la rédemption une explication abstruse, qui supposait le mépris de la vie et de la chair, le rejet de ses œuvres et de ses joies, voilà les thèmes principaux de la gnose. Le mysticisme de quelques exaltés, que leur singularité même achevait d'enthousiasmer, pouvait bien broder sur eux, mais ils ne possédaient pas le pouvoir de s'imposer à la foi de tout le monde; ils déroutaient les simples et se plaçaient en dehors du sens commun de leur temps.
Je viens de nommer Tunique critérium du mysticisme, celui qui, d'instinct, choisit parmi ses majorations, c'est le sens commun-^ il est également un agent de transformation des croyances dogmatiques, car il ne s'immobilise jamais lui-même bien longtemps. Il est une résultante. la plus lente à se déterminer, si Ton veut, la plus lente aussi à subir l'action des forces nouvelles, de la culture et de la pensée d'un temps et d'un groupe social. On peut se le représenter comme un résidu du filtrage, à travers l'esprit des masses populaires, des idées et des notions acquises par l'élite intellectuelle qui les conduit. Des majorations
LA FOI VIVANTE 2A'.i
du mysticisme, ce sens commun n'accepte que celles qui s'accordent avec lui; mais, quand il en a une fois adopté quelqu'une, il s'y attache avec assez d'opiniâtreté pour l'imposer même aux théologiens. J'ai dit déjà, incidemment, combien le dogme de l'Immaculée Conception avait rencontré de résistances parmi les théologiens du Moyen Age : saint Bernard et saint Thomas d'Aquin lui firent une vive opposition, et Pierre d'Ailly le fit condamner par Clément VII en 1386; il ne fut accepté, en somme, que par le concile de Trente, et le pape Pie ÏX, seulement, le consacra définitivement, en 1854. Mais, bien que la foi des simples fût incapable de découvrir par elle-même une déduction si raffinée de théologie mystique, elle l'avait aisément adoptée parce qu'elle y voyait une majoration excellente de la dévotion à Marie et, dès le xiii^ siècle, elle avait obtenu de l'Église la célébration, au 8 décembre, d'une fête de la Conception de la Vierge. De même a-t-elle accepté l'idée de la virginité de saint Joseph, inventée par saint Jérôme, au IV siècle, pour achever d'écraser un ergoteur qui se montrait sceptique au sujet de la virginité de Marie; l'Église la voit aussi d'un bon œil sans l'avoir, toutefois, élevée encore à la dignité de dogme. L'iconographie pieuse et quasi officielle, a pris l'habitude de représenter l'époux de Marie avec un lys dans la main, symbole évident de sa parfaite pureté. Il est d'ailleurs vraisemblable que l'affirmation de la virginité de saint Joseph ne dépassera pas la qualité de croyance pieuse, parce qu'il semble que le sens commun des catholiques de nos jours en vienne à se délier un peu de ces précisions arbitraires; il fait cette concession à l'esprit critique de convenir que certaines conclu-
sions de la piété ne sont pas très sûres; celle-là est assurément du nombre.
Au reste, le sens commun ne se borne pas à sanctionner des majorations de la foi; il lui arrive d'imposer, à tout le moins dans la réalité, sinon dans la formule, des retranchements considérables aux croyances mêmes qu'on aurait pu croire acquises. C'est par cette opération surtout qu'il montre à quel point il dépend de l'ambiance intellectuelle où on le considère.
Quiconque a tant soit peu lu sait bien aujourd'hui que la doctrine simpliste de l'orthodoxie romaine, touchant la composition de la Bible, son inspiration et son inerrance, est devenue tout à fait inacceptable; prétendre la soutenir dans sa lettre constitue un paradoxe qui con luit à rompre en visière avec la science, considérée dans ses résultats les plus ceriains, par suite, à se retrancher soi-même de la vie intellectuelle du temps présent. Aussi bien pas un tiiéologien sérieux ne consentirait actuellement à examiner les divers aspects de la question biblique du point de vue qui prévalait encore au début du xix" siècle. Malgré la résistance des autorités ecclésiastiques et des obstinés dans l'aveuglement, cette question biblique s'est posée jusque dans l'Église romaine et, incontestablement, les théologiens ofQciels ont fait quelques concessions, bien que beaucoup de positions qu'ils essaient encore de défendre soient jugées absolument intenables par les critiques libéraux. Ils n'osent plus soutenir que le Livre ne contienne pas d'erreurs matérielles, ni qu'il soit, dans son fonds, complètement original, ni même qu'il doive toujours être pris au pied de la lettre; ils avouent que bien des pro-
blêmes bibliques qu'on pouvait croire résolus se posent aujourd'hui dans des termes nouveaux; et, s'ils prennent celte attitude, c'est que le sens commun des fidèles éclairés, et le leur, la leur imposent.
Sans atteindre si haut, celui des croyants qui ne sont pas complètement sans culture, vide de leur sens d'autrefois bien des affirmations de la règle de foi. Qui se trouverait assez ignorant des éléments de la géologie et de l'astronomie pour recevoir en toute naïveté le récit de la création, en six jours de vingtquatre heures, et, plus encore, la conception de l'univers que le récit de l^Genèse impose? Qui pourrait imaginer que cet univers a été construit, pour ainsi dire, en fonction de la terre, et la terre organisée en fonction de l'homme, double conviction qu'impose cependant la Bible? Qui, ayant ouï parler quelque peu de l'évolution des êtres vivants et de leurs ditrérences de constitution, accepterait que les tigres et les loups vivaient en bons végétariens jusqu'au jour où l'imprudence d'Adam, mari trop docile, les eût affligés, en vue de rendre le séjour de l'homme sur la terre plus pénible, des instincts carnassiers que nous leur connaissons ?
Prenons d'autres exemples ailleurs. Quand les premiers chrétiens répétaient qu'après avoir donné à ses disciples toutes les instructions utiles, le Christ, ressuscité, s'était, à leurs yeux, élevé dans les aii's pour regagner le ciel et qu'il en redescendrait, parmi les nuées étincelantes, au jour marqué par ses décrets, ces affirmations évoquaient, dans leur imagination, des tableaux que leur esprit jugeait parfaileinent vraisemblables; elles hommes du Moyen Age partageaient cette opinion.
Les uns et les autres vivaient dans la conviction que la terre occupait le centre du monde. « La machine de l'univers se divise en deux parties : c'est, à savoir, la région de l'éther et celle des éléments. La région élémentaire elle-même se divise en quatre parties, car elle contient la terre, qui est comme le centre du monde, et autour il y a l'eau, autour de l'eau, l'air, autour de l'air, le feu. » C'est en ces termes que Sacro Bosco, dont la Sphera, composée vers 1220, fut, jusqu'à la Renaissance, la base de toute éducation cosmographique, résumait la science de l'antiquité et celle de son temps. Ptolémée était censé avoir démontré que la terre ne pouvait se placer ailleurs qu'au centre du monde. On pensait généralement quelle n'était habitée que dans sa partie supérieure, élevée au-dessus de l'eau, et qu'au delà des éléments se trouvaient neuf, dix ou douze sphères concentriques et translucides sur lesquelles le Créateur avait fixé les planètes et les étoiles. Elles tournaient autour de la terre et la dernière constituait l'empyrée, le ciel proprement dit, la demeure de Dieu. D'aucuns pensaient qu'en quatorze années de marche on pourrait aller de la terre à la lune; l'empyrée lui-même ne semblait pas fort éloigné et, dans ces condilions-là, l'idée de l'Ascension, comme celle de la Descente du Christ, pouvaient sembler très naturelles. Aujourd'hui, nous serions bien empêchés de dire où se trouve le centre de l'univers, pour la bonne raison que nous ne pouvons même plus concevoir qu'il ait des limites, encore que l'Infini de l'espace nous demeure inintelligible; mais nous savons que la terre n'est rien quune planète infime du système solaire, lequel n'est lui-même
qu'un monde entre d'autres, dont le nombre nous échappe en nous épouvantant. Nous savons encore que la terre est habitée en bas comme eii haut et qu'à vrai dire, ces expressions-là n'olTrent aucun sens: enfin, nous n'osons plus chercher la place du ciel où Dieu reçoit les bienheureux. Et cette représentation de l'univers que l'observation scientifique nous impose, il est incontestable qu'elle s'accorde très mal avec la description des choses dernières, que nous donne l'Apocalypse, ou avec la réalité du retour de Jésus vers son Père, tel que le dépeint Luc. Pour parler franc, l'eschatologie apocalyptique et l'ascension lucanienne paraissent, à maint chrétien, qui n'ose pas toujours se l'avouer ouvertement, tout à fait puériles et s'il continue de croire que le Christ ressuscité a été enlevé du milieu de ses disciples, qu'il reviendra un jour pour juger les vivants et les moits. il ne peut plus attacher à ces affirmations primordiales de la foi du passé le sens rigoureux qu'elles réclament.
C'est à la pensée qu'il appartient de remettre la foi d'accord avec la culture de l'ambiance oii elle vit : le besoin de son intervention ne se fait pas sentir partout en même temps et il s'ensuit qu'ainsi que nous l'avons déjà remarqué, la même religion considérée dans le même temps, en dilTérents pays, peut s'y présenter sous des aspects fort dissemblables. Un simple moine espagnol et un philosophe chrétien de France ou de Bavière ne sont point pareillement catholiques; ils peuvent nommer de même les objets de leur foi ; ils
ne se les représentent pas de même et, au vrai, ce ne sont pas les mêmes. Evidemment, rapplicatiun de la pensée aux affirmations de la foi est toujours le fait d'intellectuels, par conséquent, elle est en relation encore bien plus immédiate et bien plus prompte que le sens commun avec les mouvements de la science et de la philosophie profanes; il est clair au-^si que les résultats de cette application apparais>ent à ceux qui la font bien plus impérieux, plus inévitables en quelque sorte, que les difficultés prali(jues lentement perçues ou vaguement senties par les masses croyantes. Je ne veux pas dire qu'ils soient, en fait, plus efficaces; ils sont plus nets et plus rapidement établis. Là où ils se produisent, une crise de la foi ne tarde pas à se manifester.
Les exemples abondent : j'en prendrai trois, sans sortir de la religion catholique. Lorsque la fui chrétienne pénétra dans la ville d'Alexandrie, a[iportée sans doute par quelque Juif converti à Jérusalem par les Douze, ou, à en croire la légende, prêchée par Marc, familier de saint Pierre, elle s'implanta certainement tout d'abord parmi les Juifs de bonne volonté et surtout parmi les demi-juifs qu'on appelait les craignant Dieu et qui fréquentaient la synagogue; ces hommes-là reçurent en toute simplicité la parole apostolique, mais ils ne tardèrent pas à la répandre à leur tour parmi certains de leurs concitoyens plus cultivés qu'eux-mêmes. Au jugement de ces derniei's venus, la foi chrétienne manquait évidemment de profondeur et ils ne l'acceptèrent que comme un thème nouveau offert à leurs réflexions philosophiques.
Or leurs réflexions ne les conduisirent pas tous
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au même résultat. Les uns firent entrer toute leur culture métaphysique dans le christianisme, de manière à transformer la règle de vie. posée par les Apôtres, en un système philosophique, où d'ailleurs ils subordonnaient leurs doctrines à leur foi fondamentale; tel fut Origène. Les autres, tout à l'inverse, annexèrent, pour ainsi dire, la foi chrétienne à leurs doctrines profanes, ils l'acceptèrent comme une composante utile dans un vaste syncrétisme où ils réunissaient, avec elle, les données essentielles de la philosophie grecque et les influences plus ou moins nettes des religions orientales; tel fut Valentin. Et l'on vit alors, au il" siècle, une rude baiaille des chrétiens de toutes nuances, contre les pseudo-chrétiens qui mêlaient le Christ à leurs combinaisons extravagantes et se disaient favorisés d'une révélation plus complète et plus sûre que celle des autres. Le m" siècle, après la défaite des gnosliqiies, vit une autre bataille non moins acharnée, celle des chrétiens hostiles au philosophisme, contre les docteurs d'Alexandrie et leurs élèves; au iv" siècle, elle durait encore. Elle se termina par un série de compromis tâtonnants et de formules équivoques, où entrèrent toutes les majorations alexandrines que le sens commun pouvait accepter, et qu'il reçut parfois de guerre lasse et sans se bien rendre compte de leur portée.
Le christianisme des premiers siècles du .Moyen Age vécut sur ces compromis du iv* siècle et sur la doctrine que saint Augustin en tira, mais il advint que la curiosité des Arabes se porta sur les écrits d'Aristote; ils les traduisirent, les étudièrent, les commentèrent et, à partir du xf siècle, les révélèrent aux Occidentaux, qui, à vrai dire, ne connaissaient plus
du grand philosophe grec que quelques fragments. Ce fut dans les écoles un éblouissement pour nombre de docteurs que l'étude de la dialectique aristotélicienne et surlouL celle du syllogisme. En même temps se répandaient, sous le nom de saint Denys l'Aréopagile, plusieurs doctrines néo-platoniciennes. Alors un grand mouvement commença dans le monde chrétien intellectuel pour adapter la foi aux formes aristotéliciennes et pour retrouver en elles, c'est-à-dire pour y introduire, les idées issues de Plotin ou de Porphyre. Comme on ne connut les œuvres d'Aristote que peu à peu, les principales même, les Analytiques et les Topiques, seulement dans le premier tiers du XII' siècle, et d'autres au début du xiii*^, ce mouvement se développa en s'amplifiant durant près de deux cents ans, avant que d'atteindre son maximum, au xiii' siècle. Durant ce temps, les uns tenaient pour Platon, d'autres pour Aristote, d'autres encore pour les stoïciens, sans d'ailleurs les bien connaître, ni les bien entendre ni les uns ni les autres, mais en appliquant, avec plus ou moins de hardiesse, leur philosophie à la foi. Pareille application n'allait pas sans difficulté et, dès la lin du xr siècle, par exemple, Roscelin, un chanoine, en venait, paraît-il, à ruiner le dogme de la Trinité en soutenant la complète individualité de chacune des trois personnes, unies seulement par une volonté et une puissance identiques; proposition véhémentement combattue par saint Anselme. Par cet exemple, on sent combien pareille secousse intellectuelle faisait courir de danger au dogme orthodoxe. Pourtant tout s'arrangea : au xiii^ siècle, Aristote triompha de Platon, des stoïciens, même de saint Augustin et les grands scolasliques d'alors, dont
la Somme de saint Thomas d'Aquin résume l'énorme labeur, par une sage distinction entre ce qu'ils nommèrent la théologie naturelle, c'est-à-dire l'aristolélicisme et la théologie surnaturelle, que la révélation justifie, réduisirent la première à n'être que l'auxiliaire de la seconde. Ce ne fut point sans rudes controverses et saint Thomas lui-même trouva en Duns Scot, le docteur subtil un adversaire très redoutable, en qui revivait le platonicisme alexandrin. Tout contribuait à rendre le conflit plus aigu : les Dominicains soutenaient naturellement la doctrine thomiste puisque Vange de l'école faisait partie de leur ordre; en revanche les Franciscains étaient scotistes. Les premiers ne voulaient pas entendre parler de l'Immaculée Conception, que les seconds prônaient avec zèle. D'autres comme saint Bonaventure, le docteur séraphique, superposaient un mysticisme ardent à leur scolastique. Querelles de moines et de théologiens que tout cela? Sans doute; mais on peut dire que toute la vie intellectuelle du temps où elles se développèrent leur fut subordonnée, qu'en elles s'enferma toute la pensée de plus de trois siècles et qu'il en sortit un christianisme nouveau, dont on peut dire qu'il est fâcheux qu'il se soit produit.
D'abord il présente le grand inconvénient de s'être constitué en dehors -de la foi des simples et de leur demeurer, en conséquence, à peu près iniutellij^ible, si bien que la superstition toute seule, ou à peli près, alimenta la vie religieuse du peuple chrétien jusqu'à l'époque de la Contre-Réforme, et qu'il fallut alors remédier d'urgence à son ignorance. Ensuite il eut le tort de s'exprimer en fonction d'une philosophie qui, eUe-même, reposait sur une certaine science, fort
remarquable sans doute, c'est celle d'Aristote. mais nullement définitive; et, en même temps, celui d'emprunter à la méthode de cette philosophie, une certaine manière raide et comme absolue de présenter ses formules. Comment supposer qu'elles changeraient jamais, étayées qu'elles étaient de la force invincible du syllogisme et comment croire qu'un jour viendrait où elles ne paraîtraient plus à certains chrétiens qu'un verbalisme sans portée?
Et cependant ce jour-là est venu. La Renaissance, en ramenant les esprits cultivés à la connaissance et à l'amour de l'antiquité grecque véritable, a précipité la ruine visible de la scolastique et préparé du même coup la caducité de toutes ses conceptions. Elle a refait l'éducation intellectuelle de l'Occident; elle la insensiblement ramené au rationalisme, où les Grecs avaient jadis atteint, en même temps qu'elle provoquait un essor scientifique qui a transformé, peut-on dire, les conditions physiques de la pensée religieuse. Après Descartes, après Copernic, Galilée et Newton, alors même qu'ils n'apercevaient pas toutes les conséquences de leur oeuvre, le problème chrétien ne pouvait plus se poser dans les mêmes termes qu'au xiu'' siècle. La théologie officielle a résisté à l'évolution; c'était son rôle et presque sa raison d'exister. Elle a persécuté Galilée; Bossuet a poursuivi et fait condamner Richard Simon, le père de la critique biblique) à la fin du xviii" siècle, par la plume de Ferraris, elle réprouvait encore le système de Copernic. Elle a résisté par la négation, l'anathème et pire, quand elle a pu, aux faits et aux idées; elle a poursuivi André Yésale, parce que ce fondateur de l'anatomie moderne n'avait point trouvé, dans les cadavres qu'il avait disséqués,
« l'os impondérable » autour duquel devaient, au jour de la résurreclion. se rassembler les éléments dispersés de chaque corps; elle a jugé intolérable la Théorie de la tprre de Bufîon (1749) et imposé à son auteur une rétractation humiliante; elle a condamné et elle repousse encore le transformisme; le simple mot d'évolution lui fait horreur (i). Bien entendu, ses elTorts désespérés n'ont servi qu'à décourager quelques hommes timides ou mal armés pour la lutte ; ils n'ont pas arrêté le mouvement de la science; ils n'ont empêché aucune de ses applications. Et voici qu'est venue l'heure oii les croyants qui savent et qui réfléchissent ne peuvent plus abstraire leur foi de leur culture, oii, parfaitement assurés de tenir la vérité claire et certaine dans le domaine physique, ou dans celui de la critique, il leur paraît évident que la règle de foi, que la théologie officielle continue de leur imposer, reste si complètement en dehors de tout ce qui a formé et alimente leur esprit, qu'elle ne leur offre plus, prise en elle-même, aucun sens pensable.
Persuadés qu'il n'est point deux vérités contradictoires, ils cherchent, d'ailleurs avec plus de courage que de succès, à repenser leur foi en fonction de leur culture. Et ainsi, pour les mêmes raisons, les modernistes d'aujourd'hui travaillent, comme autrefois les Alexandrins ou les scolastiques, à se faire un christianisme qui répondeàleurs besoins intellectuels. A en juger par les écrits des plus écoutés d'entre eux, ni Bossuet. ni saint Thomas, ni saint Augustin, ni
(1) On allongera autant qu'on voudra la liste des exemples en lisant le n^ti^ pn-cis de T. FnAx.Ai-. ///?'///.s« et la Science, Paris, 1908
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Origène. ni les Apôtres, ne se trouveraient à l'aise dans ce christianisme-là et, chose au premier abord singulière, moins encore les quatre premiers que les derniers; ceux-là, la simplicité de leur dogmatique les rendrait plus aptes que les autres à entrer, sinon dans la théorie, au moins dans la pratique d'une doctrine que la critique historique tend à ramener à leur propre foi.
Or, ce qui entrave aujourd'hui l'effort des modernistes, ce qui explique la condamnation dont l'autorité pontificale a cherché à les accabler par le décret Lameniabili et l'encyclique Pascendi, ce n'est pas seulement l'existence de la curie romaine, dont les intérêts politiques, pour ainsi dire, s'opposent à une transformation qui leur serait évidemment préjudiciable, c'est surtout l'existence des formules dogmatiques que l'usage a consacrées et que le concile de Trente a sanctionnées en les armant d'une autorité extra-humaine, en les rapportant, sinon en théorie, du moins en fait, à l'inattaquable révélation, comme l'expression complète et définitive de la 'S^érité divine. C'étaient bien déjà des difficultés du même genre que les Alexandrins et après eux les scolastiques avaient rencontrées pour accomplir l'adaptation qui leur était nécessaire.
La formule, tel est l'obstacle sérieux que rencontre l'évolution du dogme et qu'elle a bien plus de mal à tourner que ceux qui peuvent sortir des textes censés révélés et de la Tradition elle-même. Et pourtant la formule a, d'ordinaire, une histoire ; il faut donc supposer qu'elle aussi a vécu et qu'elle représente, dans l'état où elle s'oppose à toute modification du dogme qu'elle exprime, le terme d'un développement.^