LA FORMULE U AUTORITE -O
posée la formule d'autorité, tout change, la conviction pieuse devient article de foi et ses justifications scripturaires la rattachent au trésor de la révélation; c'est dorénavant une vérité divine et éternelle.
Prenons un exemple. Depuis le temps où le l" Évangile a été définitivement rédigé, les chrétiens ont lu dans son chapitre XVI les paroles célèbres : « Et moi je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Et je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. Et tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux » [Mt., 16^8-i9 jjg lisaient, dans le même temps, en Le. 223' et ss. : « Le Seigneur dit aussi : Simon, Simon, voici que Satan a demandé à vous cribler (vous = les disciples^ comme le blé, mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas; et toi, quand tu seras converti, aflermis tes frères ». Ils comprenaient certainement que Pierre avait joui de la confiance de Jésus à un degré éminent et qu'en suivant la tradition qu'il avait posée et qu'enfermait, disait-on, l'Évangile selon Marc, on s'assurait dans les voies de la vérité. Les textes et les faits nous prouvent jusqu'à l'évidence qu'aux premiers siècles aucun dogme ne s'attachait aux deux passages que je viens de rappeler. Ceux qui les lisaient ne les entendaient pas tous de même et chacun présentait ses explications a son gré. A propos de Mt. 16 '9, saint Augustin demeurait si indécis, qu'après avoir rappelé les diverses interprétations, il remettait à son lecteur le soin de choisir la meilleure ('j. Quant au texte de
(1) Augustin, Retractaliones, 1, 21, 1.
jLc, on n'y voyait probablement qu'une allusion au rôle de Pierre durant la crise de la Passion, oîi, après la faiblesse de son reniement, il reprit, en eiTet, le premier courage et sut raffermir ses frères. Ni de Mt. ni de />c., personne ne s'avisait de tirer un privilège quelconque en faveur de l'évêque de Rome.
La preuve en est d'abord dans les résistances que les opinions de ce prélat ont parfois rencontrées aux ii*, 111% iv^ et v^ siècles, et plus encore dans le silence de plusieurs écrivains qui, fort épris d'unité catholique, n'en placent pas le principe dans l'autorité du pontife romain; tels sont saint Augustin, dans son traité sur r Unilé de V Église, où pas un mot ne fait allusion à la direction dogmatique de Rome, et saint Vincent de Lérins, tout aussi muet sur ce point dans son Commonitorium, destiné pourtant à fixer les signes certains de la vraie orthodoxie. Au milieu du v*' siècle, le pape Léon P"", commentant le texte : « Je te donnerai les clefs du Royaume », professait qu'il s'appliquait non pas au seul Pierre, mais à tous les pasteurs de l'Église (cunclis eccleshr rectoribus; qui se conforment au modèle de justice que l'Apôtre a donné {^).
Mais, depuis longtemps déjà, l'évêque de Rome, chef d'une Église dont la tradition faisait remonter la fondation à Pierre, assis sur la chaire de l'Apôtre, dans la capitale de l'Empire, avait acquis une autorité personnelle considérable. Comme le milieu romain, d'esprit très juridique, se montrait peu accueillant aux nouveautés théologiques, la foi du successeur de Pierre, considérée d'un peu loin, semblait constante et immobile ; n'était-il pas naturel de penser
I) Sermo, IV, :î.
LA FORMULE D Al TfiRITE
qu'elle était cela parce qu'elle s'attachait avec persévérance à l'enseignement de Pierre lui-même, qu'elle en conservait pieusement la tradition intacte? C'était l'opinion de saint Irénée au ii'' siècle; c'était aussi celle de saint Cyprien au iif siècle (')■ Au fur et à mesure que grandissait en fait cette autorité personnelle de l'évêque de Rome, au point de ressembler à une espèce d'hégémonie sur tout l'épiscopat occidental, l'idée devait venir de lui chercher une justification dans les textes, de la croire voulue et d'avance établie par le Christ lui-même. 11 n'est pas probable que Calliste, vers 220, se soit déjà autorisé du passage de Mt. 16, précité, pour s'attribuer le droit de légiférer sur la pénitence par-dessus les autres évêques ; mais, dès 495, le pape Gélase appuyait sur ce texte la prétention de son Eglise à la primauté catholique.
Dès lors c'est un dogme, qu'en droit le Moyen Age reconnaît, tout en cherchant à le limiter et que Boniface VIII exprime parfaitement dans la bulle Unam sanctam (1303) quand il dit : « Cette autorité, quoique donnée à un homme et exercée par un homme, n'est vraiment pas humaine; elle est divine; c'est la bouche divine qui l'a donnée à Pierre et en même temps à ses successeurs... quand le Seigneur lui a dit : Tout ce que tu lieras, etc. » Lorsqu'au xvP siècle cette autorité du pape sera mise en question par les Réformés, c'est autour de ce texte de Mt., de celui de Le. 22, et d'un autre encore de//i. 21 : Pais mes brebis, que s'engagera la bataille acharnée des théologiens ; ces trois textes avaient acquis dans la foi des hommes du Moyen Age un
(1) Irénée, Adv. omn. hacr.. III. :'.. 2 : Cypuiex, E/j/s/.. LV. 9.
sens que ne soupçonnaient pas les chrétiens des premiers siècles ; ils justifiaient la souveraineté pontificale et on ne pouvait plus les entendre autrement sans tomber dans l'hérésie.
Et cependant leur contenu n'était pas épuisé encore; je veux dire qu'ils étaient encore susceptibles de recevoir une interprétation plus ample et plus riche. Pour des raisons complexes, de nature surtout politique et sous la pression de la Compagnie de Jésus, l'opinion se forma parmi des catholiques de plus en plus nombreux que la mission de Pierre l'avait armé du privilège de ne pas errer, qu'à cette condition seulement il pouvait prétendre conduire sûrement les fidèles dans les voies du Christ : de toute évidence, son successeur, se substituant à lui intégralement dans la direction de l'Église, devait être, comme lui, infaillible en ce qui touchait à la foi et aux mœurs. Le commun des fidèles ne voyait qu'avantage à cette majoration, qui ne pouvait qu'affermir sa sécurité en face des enseignements du pape. Le dogme nouveau eut de la peine à triompher de la résistance des docteurs, qui le jugeaient contraire à la Tradition de l'Église, et des évêques, qui craignaient de voir en lui un moyen efficace mis à la disposition de la curie romaine pour annuler l'épiscopat. Il fut cependant accepté par le concile du Vatican, en 1870, peu importe ici dans quelles conditions, et Pie IX l'appuya sur le Tu es Pierre et sur le Affermis tes frères, en même temps que sur la Tradition (1); ce faisant, il dépassait encore singulièrement le sens médiéval attribué aux textes et, à vrai dire, il rattachait directement la nouvelle proposition (1) Conslitutio dogmatica I de Ecclesia Christi, 4.
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de foi à la révélation, plus qu'il ne la lirait de l'inlei-prétation.
Si j'ai insisté sur cette évolution de la foi chrétienne touchant le caractère et Tautorilé de l'évèque de Rome, ce n'est pas tant parce qu'elle montre, peut-être mieux que tout autre exemple, comment, dans une religion révélée, une situation de fait peut, en se précisant, engendrer une série de dogmes, qui sortent, pour ainsi dire, les uns des autres et se justifient par les mêmes textes; c'est surtout parce qu'elle montre également l'importance de la formule. Avant la décision du concile du Vatican les adversaires du dogme de rinfaillibilité pouvaient être blâmables de ne pas l'accepter; ils n'étaient pas condamnables; après la proclamation de la formule dogmatique, les récalcitrants tombèrent au rang de simples hérétiques.
Il est pourtant très rare que les formules premières, qui prétendent exprimer les vérités dogmatiques, demeurent définitivement; et cela se comprend. Elles sont d'ordinaire posées en pleine mêlée théologique et apparaissent comme une sorte de mesure de salut public pour tenir tête à des doctrines subversives; le temps et le sang-froid ont pu manquer à ceux qui les ont rédigées pour les faire aussi larges et aussi abstraites qu'il faudrait bien afin qu'elles conviennent à toutes les circonstances et à tous les milieux; ils ont naturellement songé surtout aux besoins du moment, qui changent. D'autre part, puisqu'en fait la formule
LEVOLLTION DES DOGMES
dogmatique est, par nature, d'origine intellectuelle, elle ne peut jamais échapper aux habitudes des esprits qui l'enfantent: il est donc fatal qu'un moment vienne où elle semble désuète. Or les théologies naissent conservatrices; elles se trouvent bien obligées d'accepter des dogmes nouveaux, mais elles entendent conserver les anciens et elles attachent aux formules que l'usage a consacrées une valeur qui les confond, dans la pratique, avec le dogme lui-même; les formules étant censées dire « la chose comme elle est », cette confusion n'est pas inexplicable. Elle trouve d'ailleurs un solide encouragement dans le désir d'immobilité des simples, qui, assez logiquement, pensent que la vérité est une et qu'il ne faut point l'abandonner quand on la tient.
Tout au plus les théologiens consentent-ils à retoucher les formules de circonstance que l'expérience révèle insuffisantes, à les préciser, disent-ils, en se donnant l'illusion de ne point changer leur sens; quant aux autres, celles qui ont été arrêtées par les autorités compétentes avec une solennité plus ou moins grande, dans un concile, je suppose, s'il s'agit de dogmatique catholique, ou acceptées par elles et proclamées officiellement, ils se refusent à les modifier, et c'est fort imprudent.
Evidemment, il ne faut point demander l'impossible et le postulat de la révélation sur lequel la théologie de toutes les religions révélées fonde sa dogmatique, lui impose la plus grande prudence dans la transformation de ses formules. En définitive, la distinction entre le dogme et son expression, qui se conçoit théoriquement, semble pratiquement presque impossible à faire : changer l'expression c'est risquer
LA FOIOIILE d'aI T'iKITÉ 2(i3
de compromettre la vérité qu'elle enferme et de troubler gravement la notion de révélation; les théologies sentent très vivement ce péril. Nous avons déjà rencontré, chemin faisant, une des difficultés que l'exégèse libérale a suscitée à l'apologétique catholique : il s'agit de l'interpolation, dans la première épître de Jean (5''), du verset dit des Trois lémoim célestes, par lequel le dogme de la Trinité se trouverait proclamé dès le i"' siècle; l'épitre étant, bien entendu, considérée comme authentique. Or s'il est un fait acquis en matière d'exégèse, c'est que ce fameux verset date du iv^ siècle et qu'il ne saurait, par conséquent, rien prouver pour le i"'; mais l'Église, en un temps où elle ne pouvait douter de son antiquité apostolique, lui a fait une place d'honneur dans son enseignement et même dans sa liturgie * . Comment reconnaître aujourd'hui, sans inquiéter les fidèles et les inciter à la critique sur bien d'autres preuves scripturaires, que la science profane a raison? Beaucoup de catholiques excellents pensent qu'il ne faudrait point hésiter et que l'aveu de l'interpolation s'impose; jusqu'ici les autorités romaines sont demeurées sourdes à leurs sollicitations.
Et pourtant il ne s'agit là que d'un texte, dont la disparition ne ruinerait pas le dogme de la Trinité, tout en le privant d'un de ses appuis scripturaires; combien plus hasardeux serait-il de modifier la formule nicéenne de ce dogme, sur cette considération qu'elle ne répond plus à notre état d'esprit et qu'en . vérité nous ne la comprenons plus? Toute tendance conservatrice même mise de côté, on peut croire que
(t) Bréviaire romain. In [esta Sanclw Trinitatis, In IIl Xocturno. — Ad nonaiit.
les théologiens romains n'ont pas tort de redouter pour le dogme lui-même les suites de l'opération. Il n'en est pas moins vrai que nous n'entendons plus la formule trinitaire rédigée en 325 par les Pères du concile de Nicée, et non pas seulement celle-là, mais aussi la plupart des autres posées au Moyen Age par des hommes dont l'esprit, organisé sous des influences que nous ne subissons plus, diffère radicalement du nôtre; ce qui leur disait quelque chose ne nous dit plus rien; c'est naturel.
Prenons garde seulement aux sens différents que les mêmes mots, dès qu'ils expriment des abstrac^ tions, revêtent dans des milieux intellectuels différents, aujourd'hui et autour de nous, et nous comprendrons que l'homme qui a lu Kant et Darwin, qui a quelque notion du système de Laplace, de l'exégèse libérale et de l'histoire des dogmes chrétiens, ne puisse plus penser sur eux dans les formes qui contenaient toute la réflexion d'un chrétien de l'antiquité, nourri de platonicisme et d'une science enfantine; ou celle d'un théologien du Moyen Age, qui regardait sa foi à travers les écrits d'Aristote. ra[)puyait sur une science exactement au même point que celle de saint Augustin, et la justifiait par une exégèse toute verbale.
Les formules constituent une sorte de langue théologique, soumise, suivant la très juste remarque d'Auguste Sabatier, aux lois qui régissent l'évolution des autres langues. Comme il arrive aux mots, tout le monde ne les entend pas de même, au même moment; non pas seulement en verlu de cette ignorance qui fait croire à un homme sans culture qu'éménie signifie disluigur et que compendieusement veut dire
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intermina/jlement, mais parce que le même mot, toute erreur fondamentale mise à part, n'éveille pas la même idée dans des cerveaux différents. Que d'applications dissemblables sont faites des termes honneur, honnêteté, délicatesse, politesse, et de tant d'autres 1
Comme il arrive aux mots également, les formules dogmatiques se vident de leur sens et disparaissent. Parfois imaginées pour arrêter une hérésie, il faut les abandonner parce qu'elles semblent en favoriser une autre. Ainsi il paraît probable que le premier symbole romain contenait les mois : Je crois en un seul Dieu (s!; sva Osôv = in unum JDeum), parce que les gnosliques et Marcion, du point de vue des simples, avaient l'air d'admettre deux dieux, le Père Éternel et le Créateur; plus tard, il fallut laisser tomber le un seul, parce que les hérétiques monarchiens en tiraient avantage pour nier la distinction des trois personnes divines. Autre exemple : un concile tenu à Antioche en 267, pour condamner les opinions christologiques de l'évêque Paul de Samosate. répudia solennellement le mot ôaoo'jcr-.oç = cohsubsfantiel, probablement parce qu'il semblait favoriser les monarchiens; cinquante ans plus tard, l'orthodoxie le reprenait pour l'opposer à Arius, en attendant qu'elle s'aperçût que ses formules antiariennes pouvaient être exploitées par d'autres hérétiques, qui ne voulaient reconnaître en Jésus que l'existence d'une seule nature mixte, et non de deux natures, l'humaine et la divine.
A côté des formules qui s'usent, d'autres prennent un sens nouveau, toujours comme les mois d'une langue. Quand un rédacteur inconnu ajoutait à la fin
L EVOI-UTIOX DES DOGMES
de l'Évangile selon Mt. (28^9j ; ^^ Allez donc et instruisez toutes les naiions, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », il n'entendait point du tout cette formule comme le fera, je suppose, saint Augustin. Il n'enfermait en elle, pour ainsi dire, aucune métaphysique : il avait dans l'esprit la notion de Dieu le Père; la prédication évangélique, dont il venait de rédiger une sorte de manuel, lui avait apporté celle du Fils, le Christ Jésus, homme très aimé de Dieu, comblé de ses dons et intercesseur toutpuissant; enfin il voyait, dans les assembléfs chrétiennes, se manifester l'Esprit saint, par quantité de grâces miraculeuses {les charismes); il réunissait donc très naturellement, dans la même formule, les trois forces actives qu'il croyait divines; ou, si Ton veut, les trois formes de l'activité divine qui lui étaient familières, par le Père, par le Fils et par l'Esprit. Il n'établissait pas un lien métaphysique entre les trois personnes de la Trinité, car, au vrai, il n'avait dans l'esprit aucune doctrine sur ces personnes et encore moins la notion d'un Dieu en trois personnes. Telle était aussi, exactement, la pensée de Paul; il possédait si peu la notion de la Trinité une et indivisible et il avait si peu l'idée d'établir une liaison "métaphysique entre le Père, le Christ et l'Esprit, que, s'il lui arrive de rapprocher les trois termes dans la même phrase, comme : « La grâce de notre Seigneur Jésus- Christ et l'amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous (i) », il lui arrive également de les séparer. C'est ainsi qu'il termine son /{pître aux Galates par ces mots : « La grâce de»
^1; II Cor. 1313.
LA FORMULE d'auTORITÉ 207
Notre Seigneur Jésus -Christ soit avec vous, mes frères »; et son Kpllre aux hJphéslcnx par ceux-ci : « La paix et la charité, avec la foi, soient avec les frères, de par Dieu le Père et Notre Seigneur Jésus- Christ. » Il se garderait bien d'agir ainsi si les trois mots. Père, Christ, Esprit, se trouvaient indissolublement unis et comme fondus pour lui dans la notion de Trinité. Une fois le dogme trinitaire établi, l'expression « Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit » enfermera le mystère le plus profond de la révélation chrétienne.
Enfin, s'il est des formules qui s'usent et d'autres qui prennent un sens nouveau, il en est aussi qui naissent et que l'ancien temps ignorait. Je pense que saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin lui-même auraient été fort étonnés de lire ceci : » Nous enseignons et nous définissons comme dogme divinement révélé que le Pontife romain, lorqu'd parle ex cathedra^ jouit de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Eglise pour fixer la doctrine sur la foi et les mœurs » (i). La formule du dogme de l'Immaculée Conception, telle qu'elle se trouve dans la bulle Ineffabilis Deus, du 8 décembre 1854, n'aurait pas moins surpris le premier de ces grands docteurs, et elle aurait scandalisé le second.
Si les Formules dogmatiques se vident de leur sens ancien et subissent des retouches plus ou moins importantes de la part des autorités ecclésiastiques ; si elles prennent une signification à laquelle leurs auteurs premiers n'avaient point songé ; si elles tolèrent à côté d'elles des formules nouvelles qui cherchent à
(1) Concil. Vatic. (1870), Con-slil. de Ecclesiu Cfiri.sti, 4, in fine.
fixer les récentes acquisitions de la foi, leur prétendue immobilité n'est donc qu'un leurre? Pas tout à fait. Tantquelle peut être considérée comme un argument décisif dans la bataille dogmatique, la formule peut aussi subir le contre-coup de ses divers épisodes ; elle se complète et se modifie conformément aux exigences du moment ; j'en ai donné tout à l'heure quelques exemples; un jour arrive oii, la victoire acquise, elle devient thème à spéculations théologiques, après avoir été thème à controverses ; on l'explique, on la commente ; mais, au moins dans sa lettre, elle ne bouge plus. C'est alors qu'elle constitue un redoutable obstacle au progrès dogmatique; d'autant plus qu'à ce moment de son existence, elle ne se présente que très rarement isolée; elle est partie intégrante d'un système doctrinal, et la modifier compromettrait un équilibre parfois difficile à rétablir; c'est pourquoi tout le système fait masse dès qu'on la touche.
Quand toutes les interprétations qui peuvent s'appliquer à la formule l'ont poussée à l'extrême limite de son extension, quand décidément elle se refuse à couvrir le sens nouveau que les modifications du sentiment religieux et delà mentalité religieuse réclament du dogme qu'elle prétend exprimer, deux phénomènes, également périlleux pour la foi orthodoxe, se produisent, isolément ou ensemble. Voici l'un : la formule, en quelque sorte cristallisée, incapable de se modifier sans se briser, est revêtue dans la pratique, par les théologiens, de l'autorité qui appartient
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au dogme révélé; de même que le dogme est censé inerrant, la formule est réputée infaillible ; elle enveloppe toute la vérité que Dieu a voulu faire connaître à l'homme sur le point dont elle traite. Le fidèle doit l'apprendre et la répéter par coi'ur, comme un article de catéchisme ; il doit aussi l'entendre conformément à rinterprétation posée une fois pour toutes par les autorités compétentes en qualité de communis régula atque prœscriptio (*). Si, particulièrement, la promulgation de la formule définitive a été, de propos délibéré, destinée à fixer la doctrine pour lever les doutes des uns et dissiper définitivement l'ignognorance des autres, préoccupation qui fui. par exemple, celle des Pères du concile de Trente, elle se présente avec une clarté et une précision qui ne laissent guère de place à l'exégèse, à moins que de recourir à la subtibilité et de fausser complètement les intentions de ses rédacteurs.
Lorsque le Catéchisme de Trente prononce que les sept sacrements ont été institués ^< de par Dieu par le Christ », il faut prendre ces mots dans leur . sens strict et non pas les interpréter, en avançant, je suppose, que le Christ a déposé dans l'esprit des Apôtres quelques idées qui, en évoluant, conformément aux aspirations de la société chrétienne, ont engendré successivement les sept rites sacramentels. 11 n'y a pas à s'y tromper : « Si quelqu'un dit que les sept sacrements de la Loi Nouvelle n'ont pas été
tous institués par Jésus-Christ, Notre Seigneur,
qu'il soit anathème 1 » {-) La définition du mystère de la présence réelle dans TEucharistie n'est pas, au
(1) Cathcch. du Conc. de Trente, l'rœfatio, X.
(2) Sessio sept. De sacramentis in génère, can. I.
fond, beaucoup plus souple; la piété peut méditer sur elle, mais le fait même qu'elle exprime et tel qu'elle l'exprime^ à savoir que le Christ est réellement présent sur l'autel, au moment de la consécration des espèces eucharistiques, se trouve placé par elle hors de toute discussion.
Quand elle en est à ce point, il ne faut plus espérer de la formule aucune adaptation nouvelle. Désormais incapable de se plier aux exigences du sentiment religieux dès qu'il se transforme, elle ne garde plus une importance positive que dans la pratique cultuelle. La vie s'est déjà retirée d'elle qu'elle peut encore justifier des rites et des habitudes ; les fidèles qui ne réfléchissent pas consentent à la répéter docilement, mais elle se montre inapte à soutenir la religion des hommes qui savent et pensent; inerte, elle est naturellement stérile.
Et voici l'autre phénomène : entre cette formule et les croyants intellectuels, c'est bientôt le conflit; elle, se dit infaillible, encore que née dans l'esprit d'hommes morts depuis longtemps et demeurés étrangers à l'état des connaissances qui la fait maintenant trouverinsuffisante ou inacceptable; eux, veulent, coûte que coûte, établir la cohérence et l'harmonie entre leurs croyances religieuses et leur pensée scientifique. Ainsi se dressent aujourd'hui les modernistes devant ladogmatique romaine; les formulesqui. endernirre analyse, prétendent fonder l'infaillibilité de la spéculation de Platon ou de la dialectique d'Aristote. ont résisté à tous leurs efforts, ils n'en peuvent douter après l'encyclique Pnscendi, et il ne leur reste plus que le choix enlre croire sans comprendre, comme ' font les simples à qui la pratique suffit, ou compren-
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dre les dogmes à leur façon, sans croire aux définitions orthodoxes ; et c'est là pour eux un cruel embarras. En définitive, pourtant, ce sont eux qui ont raison, selon la logique et Thistoire, et ils redoutent ajuste titre l'obstination des autorilés romaines, car si elle se prolongeait, elle accentuerait de plus en plus l'antinomie entre la théologie catholique et l'esprit moderne, et ferait peut-être que l'accord, qu'eux du moins croient possible, entre la science et la foi, deviendrait inutile, attendu que toute pensée active se serait détournée des postulats en cause.
Plus active est cette pensée, dans le milieu où vit une religion, plus vite une formule dogmatique se trouve dépassée par le sentiment religieux, plus fréquentes doivent être les adaptations qu'elle subit, plus promptes arrivent pour elle la décrépitude irrémédiable et la ruine. L'immobilité apparente de l'islam tient, non seulement à la rigidité du Coran, mais encore, et surtout, à la faible « intellectualité » du monde musulman, depuis la décadence de la civilisation arabe jusqu'aux temps contemporains, et à l'extension de la foi coranique parmi des populations ignorantes. Nul doute que le renouveau qui se produit actuellement dans les deux grands États musulmans, la Turquie et la Perse, ne porte bientôt ses conséquences en matière religieuse et que la révélation du Prophète, avec la théologie des écoles, n'y traverse des difficultés analogues à celles que le polythéisme grec a connues au temps de Socrate ; le paganisme romain, après la conquête de l'Orient grec et au II'' siècle, le christianisme, enfin, à plusieurs reprises. De l'évolution des croyances dogmatiques l'historien ne saisit guère que les crises, qui sont
d'autant plus frappantes que la résistance de l'orthodoxie est plus vigoureuse, comme s'élève et bouillonne tout à coup la paisible rivière qu'un barrage vient contrarier; mais, de même que l'eau qui coule vers la mer ne s'arrête point, lors même qu'elle semble dormir, cette évolution, lente ou prompte, insensible ou évidente, se développe sans interruption dans toutes les religions et dans tous les temps.