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problèmes de la vie, de la mort, de la destinée et du monde, il lui faut de toute nécessité faire appel à la révélation transcendante que nous venons de définir. La métaphysique humaine agite ces mêmes problèmes et elle construit à leur propos des systèmes plus ou moins ingénieux, plus ou moins séduisants aussi ; mais aucun ne saurait vraiment prétendre à une réalité hors de l'esprit qui l'a enfanté; aucun d'eux n'offre même, du point de vue critique, la moindre probabilité d'existence objective. La vérité révélée et la réponse qu'elle apporte aux grandes questions de la métaphysique, se présentent sous un tout autre aspect. L'homme qui cherche et réfléchit ne tarde pas à faire l'expérience de son incapacité à résoudre ces redoutables problèmes, qu'il considère, à bon droit, comme primordiaux, puisqu'à leur solution se trouve liée l'intelligence de son être, de sa destinée et de son devoir; mais, comme il ne peut aisément consentir à s'avouer qu'ils sont insolubles, il en attribue la pleine connaissance à l'Élre ou aux Êtres mystérieux et puissants dont il a peuplé le monde et auxquels il rapporte en bloc la science et le principe de tout ce qu'il ne comprend pas. Ce que sait la Divinité, rien ne l'empêche de le dire; par un acte de sa grâce, elle peut confier tout ou partie des secrets éternels aux mortels qu'elle aime : c'est sur cette conviction en quelque sorte préalable, et d'ailleurs assez logique, que reposent toutes les religions révélées. Toutes affirment qu'elles remontent, dans leur origine, à un homme favorisé d'une révélation divine, qui a posé leurs fondements, sur l'ordre exprès d'un dieu, ou même à un dieu, qui a pris la forme humaine, pour se faire intégralement entendre des hommes.
Le bouddhisme se place, il est vrai, dans des conditions un peu différentes, ou, plus exactement, offre une variante très particulière de ce thème initial de la révélation divine; c'est qu'originairement il n'était pas une religion, mais une espèce de philosophie du bonheur, à peu près athée, puisque les dieux qu'il reconnaît, s'ils occupent dans le monde un rang supérieur aux hommes, restent, en revanche, inférieurs au Bouddha, qui n'est, dans le principe, qu'un homme élevé à la perfection; ils ne possèdent, d'ailleurs, aucun des attributs que les religions révélées attachent à leurs divinités : puissance créatrice, éternité, action providentielle dans le monde. Cependant la doctrine bouddhiste présente le Bouddha comme une incarnation passagère, mais renouvelable d'une sorte d'entité éternelle, la Sagesse absolue, qui vient révéler aux hommes, de temps en temps, les voies par lesquelles ils peuvent fuir la nécessité de renaître, de subir les tourments de nouvelles épreuves terrestres après leur vie présente et qui les conduisent au bienheureux repos du nirvana. Sans doute les dieux sont incapables de tenir la place du Bouddha: ils sont réduits à le supplier de paraître sur la terre et, plus tard, à l'implorer encore pour qu'il achève, par un dernier effort de sa volonté, la transformation mystérieuse et profonde qui fait de l'homme prédestiné, du Bodhisatva, un Bouddha parfait; et, loin de l'inspirer, ils écoutent ravis sa parole, quand il daigne leur parler; mais, en vérité, c'est une révélation que cette parole répand. Avant que de consentir à naître, le Bouddha, incarné dans la personne du prince Siddhàrtha, préexistait au ciel, oii se trouvent encore les futurs Bouddhas; il y contemplait la Vérité éternelle et s'en pénétrait;
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d'autre part, il dépendait de lui de clioisir son heure et le cadre de son œuvre salutaire. Ce sont là privilèges divins et il est naturel qu'une tendance se soit montrée dans le bouddhisme à considérer le Bouddha comme un dieu.
La principale différence qui le mette à part du type ordinaire du dieu, c'est que sa nature n'est pas vraiment autre que celle de l'homme; il est un homme qui, au cours de plusieurs existences, de plus en plus parfaites, a vivement désiré devenir Bouddha et pendant la dernière, avant celle de sa gloire, a mérité d'être agréé et comme sacré pour l'avenir par un Bouddha vivant. Notons encore que son rôle se borne à répandre la doctrine de la perfection; ce n'est pas lui qui l'invente ; vingt-quatre Bouddhas l'ont prêchée avant Siddhârtha et d'autres la prêcheront après, comme une révélation qui semble dormir au fond de leur être et que leur méditation en fait sortir.
Par ce biais, le bouddhisme prend place dans le cadre des religions révélées. Évidemment, les conditions dans lesquelles se présente la révélation bouddhique la rendent particulièrement facile à accepter et à pratiquer, puisqu'elle revêt les formes d'une doctrine qui s'offre à la raison et à l'expérience, qu'un homme explique et qu'il pratique sous les yeux des autres; elle renferme pourtant un élément que ni la raison ni l'expérience ne peuvent atteindre, en ce qu'elle affirme que quiconque suivra les voies qu'elle indique, parviendra sûrement au bonheur absolu, à l'anéantissement dans le nircàna.
Mis à part les différences de milieu et de procédés, la prédication du Christ n'était pas sans rapport avec
celle du Bouddha : lui aussi apportait aux hommes le moyen tout pratique d'atteindre le bonheur définitif dans l'amour et la justice ; il ne s'élevait au-dessus des notions que la sagesse humaine pouvait acquérir qu'en ce qu'il annonçait l'imminence du Royaume, se croyait autorisé par Dieu à l'annoncer et s'y réservait un rôle particulier. Ce n'est pas sous cette forme simple que se présente d'ordinaire la révélation d'où sortent les dosmes.
La conception anthropomorphique de la divinité, si naturelle aux hommes, tend à confondre la révélation avec une conversation. Le dieu choisit un de ses fidèles, agréable à ses yeux; il lui fait part directement de sa science et de ses intentions; il lui donne la mission de répandre l'une et de promulguer les autres.
La notion très ancienne de la Loi divine se rattache à cette forme naïve, et en quelque sorte matérielle, de la révélation. La stèle, devenue promptement célèbre, du roi babylonien Hammourabi, que l'on peut voir au milieu de la galerie assyrienne du Louvre, nous exprime d'une manière tout à fait concrète cette représentation première de la révélation : le dieu Schamach parle ; Hammourabi écoute respectueusement et, au-dessous de l'image, se développe le texte révélé. Les entreliens où la nymphe Égérie dévoile au roi Numa Pompilius le secret des rites capables d'enchaîner la volonté des dieux ne sont pas, dans le fond, d'une autre espèce; et les majestueuses
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rencontres de TÉternel et de Moïse sur l'IIoreb et sur le Sinaï ressemblent également beaucoup à l'entrevue du législateur babylonien et de son dieu. Il arrive même, en ces temps reculés, que le dieu se dérange pour beaucoup moins que pour proclamer sa Loi : ne voyons-nous pas Jahveh parler à Job au milieu d'un tourbillon et dans une nuée, pour lui démontrer la supériorité de sa science et de sa puissance (^).
Malheureusement, cette idée, si naturelle à l'homme qui exprime sa pensée par la parole : Dieu a parlé, ne tarde pas à soulever de sérieuses difficultés dès que le sentiment religieux s'affine et sent la disconvenance de l'anthropomorphisme. Quand le fidèle cesse d'imaginer son dieu à sa ressemblance, même perfectionnée, et qu'il ne peut plus lui prêter un corps, armé d'une bouche faite pour la parole, il lui devient difficile d'accepter que la divinité ait réellement proféré de véritables mots. Un bon exemple de ce scrupule tardif se rencontre chez Philon d'Alexandrie. Ce juif, instruit dans les lettres grecques et à qui la familiarité des idées de Platon rendait au fond inacceptable la notion judaïque d'un dieu personnel, en vient à penser que Jahveh n'a point vraiment parlé à Moïse sur l'Horeb, ou du moins qu'il n'a point usé d'une parole humaine, mais que, selon sa volonté, une voix s'est formée dans l'air, qui a retenti aux oreilles du prophète.
Un moyen, bon en apparence et souvent employé, pour écarter la plus grosse difficulté, pour éviter de
(1) Job 38' et ss.
faire entendre à un homme la voix de Dieu, consiste à imaginer un truchement entre lui et le mortel qu'il a choisi : dans la Genèse c'est un ange qui parle à Abraham et lui transmet les promesses que l'Éternel fait à sa postérité ; dans l'Évangile selon saint Luc, c'est l'ange Gabriel qui vient annoncer à Marie le merveilleux destin qui va s'accomplir en elle; c'est le même ange, d'ailleurs, qui investit Mahomet de sa mission et lui dicte le Coran. On suppose donc que Dieu dispose de moyens inconnus à l'homme pour communiquer sa volonté au messager qu'il envoie et qui est conçu, aussi bien quant à sa nature que dans sa fonction, comme un intermédiaire entre l'infirmité humaine et la toute-puissance divine.
C'est à un artifice plus raffiné, mais tout de même analogue, que s'arrêtaient généralement les Juifs cultivés du temps de Jésus pour éviter de mettre jamais l'absolue perfection de Dieu en contact avec l'imperfection de la matière; ils imaginaient que sa puissance créatrice et son énergie s'étaient, par un acte de sa volonté, en quelque sorte projetées hors de son Être pour faire les œuvres de sa Sagesse et de son Esprit. Cette force active de Dieu était, au premier chef, sa Parole (Zor/os en grec), si forte restait l'habitude d'attacher à un Verbe divin le privilège d'exprimer l'Inconnu et celui d'engendrer la Vérité et la Vie. Dans la pratique et peu à peu, parce qu'ils avaient plus ou moins subi l'influence des doctrines grecques qui, identifiant Dieu à l'Infini, n'osaient le limiter en lui prêtant une action précise et attribuaient l'activité créatrice à une hypostase divine, les Juifs en vinrent à une véritable personnification de la Sagesse, de l'Esprit et de la Parole de
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l'Éternel. Ces diverses hypostases qui, dans le fond, pouvaient se ramener à une seule, semblaient assez étroitement rattachées au Tout divin, dont, au vrai, elles ne représentaient qu'un aspect, ou, plus exactement, une fonction, pour que l'unité de Dieu pût ne pas paraître détruite par elles. Les deux mots grecs Pneuma (Esprit) et Logos (Verbe;, dont la fortune était déjà assurée par l'usage qu'en faisaient les philosophes, s'imposèrent à la pensée juive hellénisée et, par suite, à la pensée chrétienne. On attribua donc au Pneuma, ou au Logos, tout rapport établi entre l'Être divin et l'humanité, laquelle participe de la grossièreté de la matière.
Il était, à la vérité, difficile d'imaginer une personnification matérielle de l'Esprit de Dieu ou de sa Parole, car il y avait entre ces termes mêmes et la précision que suppose l'organisation corporelle de la matière une profonde incompatibilité. C'est pourquoi l'auteur du IV^ Évangile proféra réellement une proposition énorme et scandaleuse, au jugement d'un juif ou d'un judéo-chrétien, quand il avança que Jésus n'était que le Logos incarné; cette opinion prévalut dans la suite parce qu'elle offrait de grandes commodités à la foi chrétienne, désireuse de hausser le Christ jusqu'à Dieu, mais on comprend qu'elle ait rencontré de vives résistances. A s'en tenir aux conditions dont senveroppait l'Esprit de Dieu ou son Logos, on ne pouvait, en fait, donner plus de vraisemblance à un discours direct tenu par eux, à une parole réellement proférée par eux, qu'à une communication verbale de Dieu lui-même. Aussi bien, mis à part l'incarnation du Logos en Jésus, qui fournit ample matière aux discussions théologiques, admit-
on que, dans la généralité des cas, ce n'était pas au moyen de mots que la divinité faisait transmettre aux hommes la révélation que son Esprit apportait, mais seulement par une action mystérieuse, qui s'exerçait sur quelques personnes choisies pour être, en quelque sorte, les instruments du dieu, et qu'on nomme l'inspiration.
En fait, la révélation directe à un homme de la volonté d'un dieu, la dictée véritable de la Loi divine par son auteur sont des phénomènes qui ne trouvent guère leur place que dans la mystérieuse période des origines de quelques religions; cependant il arrive qu'on la rencontre plus ou moins déguisée beaucoup plus tard. C'est ainsi que la Vierge Marie, ou les saints, qui peuvent reprendre sans difficulté leur enveloppe corporelle, viennent parfois, suivant la croyance catholique révéler directement, à certains hommes privilégiés, une volonté spéciale d'en luiut, ou une vérité particulière. Quand la Vierge vient adirmer à Bernadette Soubirous, dans la grotte de Lourdes, qu'elle est « l'Immaculée Conception », son initiative est à rapprocher, dans son principe, de celle de Jahveh prenant la parole sur l'floreb pour dire à Moïse: « Je suis Celui qui suis » {Exode 3^*j.
La théologie catholique distingue avec soin la réviélalion proprement dite, qui est la manifestation par la volonté divine d'une vérité jusqu'alors ignorée, de ïinspiralion, secours de Dieu qui pousse l'écrivain sacré à écrire, lui indique ce qu'il doit dire et le
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garde de toute erreur. Et même les théologiens romains mettent encore à part de la révélation et de l'inspiration ce qu'ils nomment Vassistance du Saint-Esprit, fondement véritable de l'autorité infaillible du pape et de l'Église. Quand le Saint-Esprit accorde son assistance à un docteur, il ne le pousse ni à prendre la plume, ni à ouvrir la bouche, selon les cas; il ne lui apporte qu'un secours négatif, en ce qu'il ne lui laisse point proférer d'erreur. Toutefois ces distinctions d'école n'ont point en soi et, par rapport à l'assiette des dogmes, autant d'importance qu'il peut d'abord sembler; une proposition dogmatique vaut autant, qu'elle ait été proclamée par le pape sous l'assistance de lEsprit (telle l'Immaculée Conception), ou énoncée dans un livre inspiré (tel le dogme de la Rédemption dans les Épîtres de saint Paul), ou directement révélée (tels les préceptes du Décalogue).
L'inspiration, conçue comme moyen de communication entre Dieu et l'homme, est d'usage quasi universel, et cela se comprend; les conditions dans lesquelles elle se présente la rendent bien plus facile à accepter que la féerie d'une apparition divine et elle vaut encore quand, décidément, il est devenu trop malaisé d'accepter l'intervention personnelle et en quelque sorte matérielle de Dieu. D'autre part, elle se justifie sans peine : une idée nouvelle et féconde, qui donne une forme nette à un désir ou à une aspiration de l'ambiance religieuse oîi elle se produit, un bon con-seil, que les événements ratifient, une prévision heureuse, ou facile à accommoder avec ce qui arrive, un trait exceptionnel de sagesse
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ou de génie, sont toujours revêtus, au jugement des hommes de foi, des caractères de l'inspiration divine. L'inspiration proprement dogmatique, celle, par exemple, qui permet à saint Paul de donner de la mort de Jésus l'interprétation qui fonde le dogme de la Rédemption, n'est qu'un cas particulier du phénomène Le Grec, qui venait au temple de Delphes consulter Apollon sur la conduite de ses affaires et recevait de la Pythie, en proie au délire sacré, une réponse plus ou moins satisfaisante, n'était pas guidé par une idée de l'inspiration sensiblement différente de celle qui donnait confiance au Juif dans la parole de ses Prophètes: le dieu s'est emparé de la femme ou de l'homme qu'il a choisis ; son esprit domine, et, en quelque sorte, remplace leur esprit, et ils parlent parce qu'il les y contraint ; ils prononcent les mots qu'il veut et ils se tordent, en proie à sa puissance, que leur seul aspect décèle. Qu'on songe aux vers énergiques où Virgile nous décrit la Sybille de Cumes que l'esprit d'Apollon vient de saisir :
At Phaebi nondum paliens, immanis in antro Bacchatur vates, magnum si pectore pbssit Excussisse deum : tanto magis ille fatigat Os rabidum, feracorda domans, fingitque premendo (' .
Le poète n'a rien inventé ; cris de fureur, gestes désordonnés, yeux révulsés, bouche écumante, puis prostration, qui marque la détente du système ner-
1) .i,'?^., VI, 77 et ss. : « Cependant, résistant encure à l'hébus, la farouche prophélesse se débat avec fureur dans son antre, pour essayer de rejeter de son sein le dieu puissant; et d'autant plus le dieu fatigue sa bouche écumante et dompte son cœur sauvage; il la presse et la dispose à sa volonté. »
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veux surmené et fourbu, c'est à ces signes quo se reconnaît partout Imspiralion en action ; toutes proportions gardées, l'inspiration poétique elle-même ne dédaigne point de s'entourer de manifestations qui voudraient, plus ou moins sérieusement, s'approcher de celles-là. Notons que la résistance opposée par 1 inspiré à l'influence divine, et l'état violent qui l'accompagne, n'interviennent que pour déceler avec évidence la présence du dieu et donner une autorité mcontestable aux propos que va tenir sa victime A des nuances près, quand l'inspiration se manifeste en présence d'hommes qui l'acceptent en toute simplicité, elle demeure conforme au schéma que je viens de rappeler.
Sans parler des cas où l'esprit de Jahveh jette ceux dont il s'empare dans un état voisin de la folie (M, Mahomet, à en croirela tradition, eut, lors de ses entrevues avec l'ange Gabriel, des crises nerveuses qui ont fait douter s'il n'était point épileptique (2). Les premières communautés chrétiennes ofi-rirent aussi de fréquents exemples de cette action violente et publique de l'Esprit saint, qui est la forme élémentaire de l'inspiration. Un fidèle, soudain en proie à une vive émotion, se levait dans l'assemblée ; il semblait perdre le sens de la réalité et du milieu, sortir véritablement de lui-même, et il parlait ; des mots inconnus sortaient de sa bouche, formant des phrases incompréhensibles. On disait alors qu'il parlait en langues, ou en esprit; et on entendait que l'Esprit saint lui dictait ^
(1) Voy. surtout / Sanmel 19.
(2) Je rappelle qu'on sest posé la même question à propos ae saint Paul qui se plaint, en // Cor. 12', dune infirmité singulière.
mystérieusement, dans une langue divine, les extraordinaires propos qu'il tenait. C'estlà ce qu'on nomme la nlossolalie. ou le parler en langues. Ce phénomène merveilleux n'apportait d'ailleurs avec lui aucune révélation précise, autre que celle de la présence du Saint-Esprit parmi les fidèles. Les incrédules, qui s en tenaient aux apparences, prétendaient que les glossolales étaient « pleins de vin doux .> {Actes ^ ). Lorsqu'on cessa decomprendre la glossolalie, parce qu'on cessait de lavoir se manifester (et elle se fit rare, puis disparut, quand les communautés chrétiennes furent pourvues d'administrateurs réguliers, naturellement hostiles aux exaltés), on interpréta, en les faussant, les signes qu'elle avait produits (i). On dit donc qu'au jour de la Pentecôte, les Apôtres avaient reçu, avec le don du Saint-Esprit, le précieux privilège de parler, sans jamais les avoir apprises, toutes les langues nécessaires à leur prédication; le texte des Actes des Apôtres, 2 '-\ contient déjà cette singulière explication de la descente de l'Esprit sous forme ignée, pourtant bien connue des Juifs, et elle suffit a nous prouver que le livre n a pas été rédigé dans un milieu juif; on y lit : « Et il se fit tout à coup un bruit du ciel, comme celui d'un vent violent et qui remplit toute la maison où ils se trouvaient. Et leur apparurent des langues isolées les unes des autres et qui semblaient de feu ; il s'en posa une sur chacun d'eux, et ils furent tous remplis de l'Esprit saint et ds commencèrent à parler en diverses langues, selon que l'Esprit les faisait parler. » Ce ne serait point la
(1) On sait que le signe [a-np-do.), c'est-à-dire le phénomèneextraordinaire, jugé miraculeux, constituait POur 'e Juit la preuve par excellence de la vérité; voy. parlicul. Mt. Ib.
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un miracle plus surprenant que beaucoup d'aulres mais, en réalité, tout nous porte à penser que le récit qu on en donne en cet endroit repose sur un contresens, j entends sur la complète inintelligence des faits véritables, et peut-être aussi sur un rapprochement injustifié, mais tentant, entre les langues de feu et les langues parlées.
Le plus curieux, d'ailleurs, c'est que cette interprétation fausse des scènes d'inspiration glossolalique, dont les communautés apostoliques furent le théâtre appuyée sur l'autorité des Actes, censés inspirés aussi, a suscité le don des langues chez certains exaltés modernes, particulièrement chez plusieurs prophètes cévenols du xvii« siècle. On vit alors de petits paysans, qui semblaient ignorants du français prêcher dans cette langue; d'aucuns même, paraît-il' en grec et en hébreu. Ces miracles nous étonnent aujourd'hui beaucoup moins qu'ils ne faisaient au temps qui les vit se produire.
On peut dire que, dans les religions révélées, toutes les sectes, ou à peu près, naissent de l'inspiration, qui vient éclairer et faire agir un homme ou un groupe; et beaucoup vivent du même phénomène, qui manifeste la présence de Dieu au milieu des siensle prophétisme en est la forme la plus banale, avec 1 extase. Elle se présente aussi, il est vrai, sous un aspect plus discret, mais moins différent qu'on ne serait porté cà le croire, des manifestations naïves et frappantes que je viens de rappeler : quand on dit d'un écrit qu'il est inspiré, on n'imagine pas que son auteur, en le composant, ait paru en proie à un délire sacré; on entend seulement qu'il a, avant de prendre la plume, reçu et donné l'assurance que l'Esprit divin
était en lui et l'on suppose que l'aide efficace de cet Esprit le soutient dans toutes les entreprises qu'il conduit pour le bien de la foi. Ainsi se présentent, par exemple, tous les livres du Nouveau Testament, mis à part V Apocalypse, qui se donne comme une vision directe, c'est-à-dire revêt la forme la plus matérielle de la révélation. Une épitre de saint Paul est réputée inspirée, parce que son auteur a reçu sur le chemin de Damas et ensuite, dans plusieurs visions, l'assurance qu'il pensait et parlait selon la volonté du Seigneur; une épître de saint Pierre est inspirée, parce que TApùtre a reçu le Saint-Esprit et qu'en plus, dit-on, le Maître divin lui a tout spécialement confié la mission d'enseigner; les Évangiles peuvent être considérés comme révélés dans leur fonds, puisqu'ils sont censés enfermer la doctrine du Christ, de Dieu paru en figure d'homme, et inspirés dans leur forme, puisqu'ils passent pour avoir été rédigés par des Apôtres (Evangiles selon saintMathieu et selon saint Jean), ou pour contenir leur enseignement (Evangiles selon saint Marc et selon saint Luc).
Je n'ai pas ici à esquisser la psychologie des inspirés, ni à étudier ce qu'on pourrait appeler le mécanisme physiologique de leur inspiration. Les raisons qui font que certains d'entre eux sont crus, tandis que d'autres sont dédaignés, ou n'obtiennent qu'un succès éphémère, se montrent bien souvent indépendantes de leur talent et de la valeur propre de leurs enseignements. L'à-propos de leur initiative, les circons-