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LA REVELATION ET L INSPIRATION OO

tances et le milieu où elle se produit, sont les facteurs les plus décisifs de leur fortune. Mais, et c'est pour nous une remarque essentielle, ceux qui réussissent, qui, par exemple, comptent au nombre des fondateurs de religions, n'ont pas une mentalité spécifiquement différente des illuminés malheureux; les moyens dont ils usent pour concevoir et enfanter leur inspiration ne sont pas véritablement autres que ceux qui aboutissent à un avortement. Tous croient sincèrement entrer en communication avec leur dieu et tenir le rôle d'intermédiaires entre les hommes et lui. Qu'ils fassent quelquefois place, dans leur mise en scène, à un peu d'artifice plus ou moins inconscient, ce n'est pas impossible et les délirants eux-mêmes, qui nous offrent des types inférieurs d'inspirés, ne se montrent point incapables de menues roueries pour se faire prendre au sérieux, ou protéger leur « mission » contre les critiques qu'ils redoutent ; cependant, on peut affirmer hardiment que l'imposture pure et simple n'est pas à la base des religions révélées et que les vrais inspirés, ceux qui font jaillir des profondeurs de leur conscience, ou de leur cœur, les paroles fécondes qui émeuvent et entraînent les hommes, ne sont jamais de vulgaires simulateurs. Les fondateurs des religions révélées croient à ce qu'ils disent et ils sont convaincus que c'est leur Dieu qui le leur dicte; seulement l'expérience prouve que leurs révélations s'organisent toujours en accord .avec leur milieu. Tous les préjugés, toutes les erreurs scientifiques qui les entourent, se retrouvent dans leur bouche ou sous leur plume : Moïse considère le lièvre comme un ruminant, il croit que la Terre est au centre du monde et que tout le reste de l'univers

se trouve réduit à n'être que son cadre : l'histoire de la Création, que nous conte la Genèse, ne laisse point paraître le moindre soupçon de ce que nos astronomes et nos géologues considèrent comme des vérités certaines; elle s'accorde en revanche tout à fait avec ce qu'on croyait savoir en Chaldée au temps de sa rédaction. Les préoccupations touchant la venue du Royaume de Dieu, qui tiennent tant de place dans l'esprit de beaucoup de Juifs, vers le moment où se lève Jésus, occupent aussi la première place dans son enseignement et en sont, pour mieux dire, la seule raison d'être. De ce caractère fondamental de toute révélation, il suit que, par le simple progrès des connaissances et des idées, par l'inévitable évolution qui entraine et modifie, de génération en génération, les conceptions religieuses et philosophiques des hommes, un moment arrive toujours où la révélation première sur laquelle s'appuie une religion se présente dans des conditions devenues si inacceptables et mêlée à des affirmations si clairement reconnues fausses, qu'elle-même ne peut guère échapper au discrédit; elle n'est plus regardée par les auditeurs doués de si peu que ce soit d'esprit critique, que comme une construction toute humaine et désormais périmée.

Ses fidèles ne manquent pas de dire alors que le Maître inspiré d'autrefois a employé le langage et paru accepter les erreurs de son temps, pour ne pas déconcerter et mettre en défiance, par la proclamation inopportune de vérités de fait, les auditeurs que prétendait toucher son enseignement divin, éternellement vrai dans son essence et placé hors de linfluence des contingences. C'est l'explication que les

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tradilionalisles chrétiens apportent aujourd'hui encore aux défaillances évidentes de la Bible; après avoir longtemps refusé d'avouer ce qui pourtant ne saurait être nié sans manquer de bonne foi, et aussi, après avoir essayé de rendre inoffensives les contradictions entre le Livre et la Science par des explications, des commentaires, des adaptations et. pour tout dire, des déformations du texte, dont l'ensemble, incertain et variable, porte le nom de concordisme {^).

S'il demeure pourtant évident, pour l'observateur du dehors, que les inspirés, que les fondateurs des religions révélées, particulièrement, n'échappent pas à leur ambiance, il y a lieu de craindre que leur révélation pour durer, pour répondre aux besoins changeants et à la mentalité transformée de temps qui ne sont plus ceux où elle est née, subisse une suite ininterrompue de gloses, de retouches, d'altérations, qui n'ont aucun titre'à se dire inspirées, mais qui, subissant les conséquences et portant les marques de la vie, représentent les mises au point successives qu'elle a exigées.

Cela est si vrai qu'il devient le plus souvent impossible de se rendre compte, à quelque distance, de ce qu'a été vraiment, de ce qu'a dit et voulu exactement un homme dont l'inspiration marque le point de départ d'un grand mouvement religieux. Chaque génération de fidèles ajoute ou retranche quelques traits à la figure du Maître, pour le rapprocher de Tidéal qu'elle s'en fait, et qui majore toujours sur celui que la tradition lui transmet ; en même temps elle charge son enseigne-

^1) Voy. lIouTiN, La question biblique au XIX^ siècle et La question biblique au XX<= siècle.

ment authentique, ou déjà modifié par des commentaires qui, sous prétexte de l'éclaircir, l'adaptent aux besoins nouveaux et l'altèrent, de tout le poids des idées religieuses qu'elle sent en elle et autour d'elle. Nous reviendrons sur ce phénomène, qui est un de ceux où se voit le mieux la vie du dogme; je n'en parle ici que pour faire comprendre à quel point il est difficile de remonter à la source originelle des religions révélées.

Quant à la personne des fondateurs, elle devient indistincte à un point tel que de plusieurs d'entre eux on se demande sans paradoxe s'ils ont vécu vraiment. L'existence du Bouddha semble probable et, à force de précautions dans la recherche, on peut espérer retrouver, sous l'épaisse couche de légendes qui recouvre sa vie, quelques traits exacts, ou du moins acceptables comme tels; mais de Zoroastre nous ne savons rien ; VAvesta ne nous rapporte qu'une seule histoire qui le concerne directement : c'est celle de sa tentation par le Mauvais, qui le menace et lui offre l'empire de la terre pour le faire renoncer à son dessein; comme c'est là un trait qui se retrouve, par exemple, dans la vie du Bouddha et dans celle de Jésus, on peut croire qu'il n'est guère personnel. On prouverait quelque jour que ceux-là ont pleinement raison qui considèrent Moïse comme un personnage mythique qu'il ne faudrait point s'en étonner et Jésus s'entrevoit si mal à travers les récits de nos Evangiles que certains critiques hardis émettent des doutes sur la réalité de sa vie; je ne les partage pas, mais je ne puis les déclarer absurdes. Mahomet plus et mieux connu est, en dehors du Coran, fixé tout de suite après sa mort, environné de tant de légendes,

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qu'aujourd'hui le commun des musulmans le voit sous un aspect qui n'a certainement pas été le sien et qui, même, l'aurait scandalisé s'il avait pu le contempler. Et c'est plus ({ue chaque génération, c'est chaque groupe ethnique et, en lui, chaque classe intellectuelle qui se représente à sa façon le Maître d'autrefois et interprète, comprend son enseignement en conformité de ses propres inspirations. On peut croire que le Mahomet prêchant du haut de sa chamelle blanche au Mecqùois du vif siècle, celui que vénèrent les soldats de Moulai Hafîd et celui que conçoit un Persan instruit de nos jours, sont, au vrai, trois personnages distincts. Je n'ose pas croire que le Christ qui naviguait avec les Douze sur la mer de Galilée, se reconnaîtrait lui-même, à la fois dans le Sauveur qu'invoque un moine espagnol et dans le Maître que suit un théologien protestant libéral. Et j'entends bien que ces ditTérences évidentes ne correspondent pas seulement à des fictions plus ou moins avouées, à des adaptations plus ou moins inconscientes, en tout caspurement subjectives, destinées à rendre utilisables en un temps pour lequel ils n'étaient point faits des préceptes toujours profitables en soi, mais bien à des représentations réelles, que l'on croit telles et que l'on produit comme telles : le protestant, qui voit en Jésus surtout un moraliste sublime, se donne l'illusion de se représenter « historiquement » le prophète galiiéen (i), et le moine espagnol ne pense pas autre-

(1) Songer au débat entre Harnack et Luisy, prii\iMjU(^ par les conférences où le premier prétendait, au nom de l' histoire, ramener le Christ à la représentation que s"en faisait son protestantisme libéral; son contradicteur dénonça justement l'erreur fondamentale de la thèse dans L'Évauf/ile et l'É;/lise.

ment de son Dieu, mort en croix pour lui, instaurateur véritable de toute la foi et de toute l'Église.

Rien ne révèle mieux la souveraine puissance de la vie sur l'œuvre des inspirés; ils ne sont pas morts qu'elle les déborde déjà. Je n'en veux citer qu'un exemple, d'ailleurs connu et éclatant. Saint François d'Assise semble le type parfait de l'inspiré extatique, tout à fait inconscient, ou du moins insouciant des convenances sociales et aussi des nécessités politiques du milieu où il vit. uniquement dirigé par son merveilleux inslinct de mystique dans sa conduite et son enseignement. Il s'était fait du Christ et de la vie chrétienne une représentation qui fut, je pense, la plus rapprochée de la réalité, je veux dire la plus conforme à la volonté de Jésus et à son exemple qu'ait jamais vu se produire l'Eglise; il rêvait d'amener ses contemporains à adopter un genre de vie véritablement évangélique, pendant que lui-même et l'élite qui accepterait la règle inspirée qu'il lui proposait, mènerait sur terre la vie apostolique. Tentative ingénue et hardie, qui ne paraît pas sans rapports avec celle de Tolstoï, puisque son but était, comme celui du philosophe russe, de faire de l'Évangile le code véritable de la société, tentative paradoxale aussi, sans doute, mais cependant capable de donner de l'inquiétude aux puissances ecclésiastiques.

L'esprit de la papauté n'avait alors rien d'idyllique; organisée pour conduire les hommes, qu'ils le voulussent ou non, dans les voies du salut, forte de leur consentement ou de leur habitude, elle n'était disposée à tolérer aucune concurrence. On ne pouvait accuser François de mauvaise intention; son humilité merveilleuse le gardait, non seulement de l'hérésie,

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mais encore du plus petit mouvement d'orgueil et d indépendance; il ne voyait pas lui-même le danger qu II était; si bien qu'il semblait impossible de l'arrêter brutalement, ou seulement d'opposer à son touchant effort un obstacle trop visible. La politique ecclésiastique, avec la complicité inconsciente de 1 esprit public, fit mieux que de combattre le doux rêveur; elle 1 accabla de ses grâces et l'en paralysa; puis, au propre, elle escamota son œuvre et la fit sienne, en la transformant jusqu'au fond. Le saint laïque, modèle de vertu chrétienne vivante, active, spontanée et libre, ennemi, comme Jésus lui-même' du convenu et du factice, épris de réalité et qui rêvait de voir, sous sa parole et à son exemple, le monde comprendre enfin la vérité évangélique, s'en nourrir et en vivre, le réformateur social, se 'mua, par la volonté du pape, en simple fondateur d'ordre' en grand-maitre honteux de couvents bientôt nombreux et riches, mais dont l'existence et l'esprit venaient à rencontre de sa volonté et de son dessein. Ainsi, d'ailleurs, la vie proprement monacale eût paru à Jésus un non-sens, car c'était une nouvelle vie pour tous, la vie selon Dieu et en Dieu qu'il prétendait annoncer et non point la nécessité pour quelques-uns, que le monde blesse ou effraie, de se retirer loin de lui pour gagner sûrement le ciel. François d'Assise vit donc son rêve se briser sous ses yeux et son labeur si original se résorber dans l'ensemble des œuvres monacales, sur lesquelles et par lesquelles Rome fondait déjà son pouvoir; le mysticisme le sauva du complet désespoir, mais nous savons que déboires et tristesses ne manquèrent pas à ses derniers jours. Son erreur avait été de croire

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l'Évangile plus fort que FÉglise et l'esprit de Jésus plus puissant que celui du xm*^ siècle.

Les hommes qui contribuent le plus, par l'apport continuel des suggestions de leur foi vivante, à modifier les thèmes premiers de la révélation dont Us croient que toujours retentit leur conscience religieuse, sentent obscurément, mais de très bonne heure, le mouvement de la vie qui les entraîne et qui transforme leurs croyances ; c'est pourquoi ils éprouvent, tôt ou tard, le besoin de fixer par ecru ce qu'ils ont recueilli sur les origines de ces croyances, afin de se donner à eux-mêmes nUusion de posséder la Vérité qu'ils ne sauraient concevoir qu'immobile et immuable. Les grands fondateurs n'écrivent pas. La rédaction du Pentateuque par Moïse ou celle de VAvesta par Zoroastre ne sont vraiment plus soutenables aujourd'hui ; le Bouddha, Jésus et Mahomet se sont contentés de parler; leurs disciples ont recueilU leurs propos et ont fait effort pour les garder dans leur mémoire.

Et si les fondateurs n'écrivent pas, même lorsqu'ils vivent en un temps où l'écriture est d'usage courant, la raison principale en est qu'ils ne prétendent d'ordinaire apporter qu'un enseignement très simple et essentiellement pratique, un enseignement ou le do-me se trouve réduit à presque rien, ou même parfois à rien. En ouvrant les voies de la parfaite vente morale et du bonheur absolu, le Bouddha ne preco-

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nisait aucun système de métaphysique; il s'appuyait sur des croyances dès longtemps admises dans l'Inde et sa révélation consistait uniquement à affirmer que quiconque suivrait ses préceptes et son exemple échapperait au malheur de revivre. Ses préceptes eux-mêmes n'avaient, à vrai dire, aucun caractère dogmatique; ils ne valaient que par Tusage; la vie patente du Bienheureux en offrait l'application parfaite et c'était la meilleure prédication qu'on en pût faire que de rappeler l'exemple de cette vie; la mémoire des disciples en devait garder le souvenir pieux, et, s'ils Tembellissaient, l'inconvénient ne semblait sans doute pas très grand au Bouddha lui-même, puisque le prestige de la vérité ne pouvait qu'y gagner.

Jésus, lui non plus, ne prétendait pas résoudre des problèmes transcendants par des considérations doctrinales ; les très simples préceptes de vie qu'il apportait, le redoublement de piété et de confiance envers le Dieu de ses pères qu'il préconisait, n'intéressaient dans sa pensée que les hommes des derniers jours; sa révélation particulière tenait toute dans l'annonce de l'imminence du Royaume qui viendrait avant la fin de « cette génération » (*) et dans la dignité messianique que, selon toute vraisemblance, il s'attribuait. Pour le reste, sa propre vie semblait une illustration et un commentaire suffisant de son enseignement; à quoi bon confier à l'écriture des recommandations que la transformation du monde allait rendre superfiues?

Quanta Mahomet, ce qu'il enseignait était tellement dépourvu d'abstraction, de complication et presque

(l) Mt. IQ-': Me. 9'; Le. 9 27.

de suite, ses rares affirmations qui s'élevaient au-dessus de la pratique, comme celles qui avaient traita la réalité de sa mission, à l'existence d'Allah, qui « seul est Dieu » et à la certitude de la récompense ou du châtiment futurs pour tous les hommes, étaient si bien préparées dans l'esprit des Arabes et semblaient si naturelles, ses prescriptions pratiques étaient si aisées à enfoncer dans l'usage courant, que le Prophète, d'ailleurs illettré, selon toute apparence, n'avait pas senti le besoin de recourir au calame et à l'omoplate de mouton pour en fixer la lettre.

Ce fut donc seulement après la mort du Bouddha, et nous ne savons exactement ni quand, ni pourquoi, ni par qui, que furent couchés par écrit les récits que les indianisants considèrent comme les plus anciens du canon rédigé en pâli, celui de l'Église bouddhique du Sud. J'imagine que la disparition successive des hommes qui avaient vécu dans la familiarité du Maître et se considéraient comme les témoins de sa doctrine, incita quelques fidèles à prendre leurs sûretés contre les hasards de la tradition orale, qui devaient pourtant leur sembler moins redoutables qu'à nous. De même, ce fut seulement lorsque la génération apostolique commença à descendre dans la tombe, sans que se levât l'aurore du Royaume promis, que s'imposa le désir de. conserver par écrit l'enseignement que donnaient les Apôtres, car celui de Jésus lui-même ne pouvait plus être connu que par ce qu'en disaient ses disciples directs; et l'on se mit à rassembler les souvenirs de leur prédication et à en composer des recueils, d'où nos Évangiles sont sortis. De même encore, ce fut après une bataille

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sanglante, qui fit une large trouée dans les rangs des \ieux compagnons du Prophète, que son successeur, Abou-Beckr, ordonna de réunir ce que certains avaient déjà écrit, pour leur usage personnel, des préceptes révélés, et encouragea ceux qui en gardaient tout ou partie dans leur mémoire, à le confier aux scribes. Dans tous les cas, et j'aurais pu faire entrer en ligne de compte les Védas aussi bien que VAvesta, un intervalle plus ou moins long a séparé le temps où s'est produite la révélation initiale de celui où elle a été fixée par écrit; et cette opération capitale ne s'est jamais accomplie sur les indications ou sous le contrôle de celui en qui était descendue la révélation; mais tout au plus, et quelquefois seulement, sur les souvenirs de la première génération de ses disciples, c'est-à-dire après que sa doctrine a subi l'épreuve de la vie durant plusieurs années, durant toute une génération, ou davantage encore; et les conséquences de ce fait sont très graves ; la suite de cette étude nous le montrera.

Résumons-nous : sous sa forme la plus simple et la plus nette, la révélation doctrinale ne se manifeste jamais aux hommes qu'à travers un individu ; ils savent d'elle ce qu'il leur en dit. Sous cet aspect, elle revêt toutes les apparences d'un phénomène subjectif, j'entends qu'elle semble, toute question d'imposture mise à part, la manifestation d'une émotion religieuse chez « le sujet « et d'une conclusion qu'il en tire ; la véritable nature de Tune et le bien-fondé de

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l'autre échappent également à l'investigation de ceux qui en entendent ou en contemplent l'expression. Qu'il s'entoure ou non de quelques précautions, qui ne peuvent, en dernière analyse, et selon leur état d'esprit, que leur donner l'illusion d'une vraisemblance, leur jugement est toujours un acte de foi, positif ou négatif. En fait, c'est ce jugement qui constitue l'assiette de tout le mouvement religieiix que peut engendrer l'initiative du Maître inspiré et il se montre d'autant plus favorable à la révélation qui lui est offerte qu'elle exprime mieux les désirs, les aspirations et les espoirs du temps et du milieu où elle paraît.

Ce secret de sa fortune est aussi celui de son origine; elle est au propre un réflexe de la conscience d'un homme, particulièrement sensible aux impressions religieuses, un mouvement de son cœur qui se communique à son esprit, dans une ambiance oîi ont agi sur lui ces désirs mêmes, ces aspirations et ces espoirs, qui se retrouvent, sous des formes plus ou moins heureuses, dans sa révélation. Et ils s'y retrouvent parce que, véritablement, ils ven forment la matière et la substance. Aussi, et inévitablement, chaque doctrine révélée, inspirée, ordonnée avec l'assistance divine, si simple soit-elle, porte toujours la marque de l'époque et du milieu où elle s'est produite et, considérée en elle-même, du point de vue historique, elle ne peut rester ce qu'elle a été d'abord, elle ne peut garder la complète immobilité qu'en se condamnant à une prompte décrépitude et à la ruine; une génération n'a point passé sur elle qu'elle semble désuète, et elle l'est.

En second lieu, la révélation fondamentale d'une

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religion ne se fixe pour ainsi dire jamais sous sa forme initiale, laquelle, altérée déjà par une épreuve plus ou moins longue de la vie, avant que d'essayer de s'enfermer dans le Livre, achève vite de s'estomperou de s'effacer dans toutes celles de ses parties que le Livre n'a pas recueillies ou n'a pas comprises; de la sorte, les générations qui viennent ensuite peuvent se donner l'illusion de posséder la pensée même du fondateur et la lettre de sa révélation divine; elles n'en possèdent plus, à la vérité, qu'une interprétation plus ou moins ancienne, une adaptation qu'elles n'entendent elles-mêmes qu'à la condition de la mettre d'accord avec leurs mentalités successives.

Quelques remarques, que nous suggérera l'examen du Livre, achèveront de rendre ces conclusions évidentes et les compléteront; surtout elles nous permettront de mieux comprendre de quel genre est le dogmatisme des révélations fondamentales ; il nous paraît dès maintenant beaucoup moins compliqué que ne le sont les systèmes dogmatiques qui prétendent en sortir tout droit.

I. — Pratiquement la révélation, c'est le Livre. — Comment Dieu est l'auteur du Livre. — Caractères communs aux grands Livres révélés ; ils enferment la Vérité éternelle; ils sont des Lois ; des Codes de la vie pratique.

II. — Nécessité de l'authenticité du Livre. — Les grands corps d'Ecritures sacrées. — Le Nouveau Testament. — Le Coran.

III- — Le Canon est la forme ordinaire de l'Écriture sainte. — Comment un livre entre au Canon. — Les principaux Canons. — Ils accusent plusieurs étapes rédactionnelles et portent la marque de l'évolution.

IV. — Dans quelles conditions se produisent les additions au Canon, et à quel moment de la vie d'une religion. — Constitution des grands Canons. — La Bible. — Le Nouveau Testament. — Caractère empirique de leur composition.

V. — Conclusion : l'inspiration du Livre est invérifiable. — La composition du Canon arbitraire. — Pourquoi les fidèles n'en sont pas choqués.

En fait, dans les religions révélées, la révélation, c'est le Livre sacré. Entendons-nous : le Livre peut ne pas enfermer toute la révélation, mais il en contient l'essentiel, au point que l'on peut dire que ce qui reste d'elle hors de lui, par exemple, dans la tradition, n'a, en théorie, de réelle importance que pour aider à le bien comprendre et à en tirer toutes les

conclusions nécessaires. Aussi chaque religion révélée fait-elle de grands efforts pour authentifier son Livre.

« Dieu, écrit quelque part M. Loisy (i), est auteur de la Bible, comme il est architecte de Saint-Pierre de Rome et de Notre-Dame de Paris. S'imaginer que Dieu a écrit un livre est assurément le plus enfantin des anthropomorphismes.» Il faut convenir que rarement les hommes sont tombés dans une naïveté aussi ingénue; cependant, nous lisons dans V Exode 31 ^8 : « Et II donna à Moïse, après qu'il eut cessé de lui parler sur la montagne du Sinaï. les deux tables du témoignage, tables de pierre écrites du doigtde Dieu. >> N'était la singularité de l'image qu'il évoque, et qui ne saurait être longtemps tolérable,un tel Livre devrait inspirer une confiance absolue à ceux qui croient en lui, parce qu'il ne suppose aucun intermédiaire entre le dieu et les hommes qui suivent sa loi. On ne pourrait réclamer de révélation plus directe; l'opinion brahmanique elle-même, suivant laquelle l'inspiration des Védas est tellement stricte, ils reflètent si exactement la vérité éternelle, qu'on peut dire qu'ils ne sont pas écrits de main d'homme, donne déjà bien moins de sécurité : pour qu'on connaisse la vérité divine, il a fallu que des sages en reçoivent dans leur esprit l'image parfaite; qu'ils l'expriment par leurs moyens humains ; que les autres hommes la conçoivent à leur tour et se la transmettent des uns aux autres, jusqu'au moment où l'écriture entreprend de la fixer, et cela fait beaucoup d'étapes entre le lecteur du Livre et la vérité initiale.

(1) Simples réflexions, Paris, 1908, 111-12", p. 42.

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La tradition islamique a pris une position moyenne, puisque, attribuant à l'ange Gabriel la communication du Coran au Prophète, elle croit que le Livre sacré existait de toute éternité, écrit par Allah, « sur une table bien gardée », dans le cieL Dès le temps de la dynastie abasside, certains croyants causèrent un scandale énorme en risquant l'opinion que le Coran avait été créé par Allah en vue de la réforme de Mahomet. Au reste, cette idée de l'éternité du Livre n'est pas sans grandeur, car elle enferme la conviction que la Loi divine « est quelque chose de fondamental, de primitif, de permanent et de sacré. C'est l'expression d'un ordre dont la raison est en dehors et au-dessus de l'humanité » (^).

Ainsi, l'enseignement du Bouddha se nomme la Dharma, entendons la Loi éternelle, que viennent patiemment prêchera la terre les divers Tathàgatas, ou Bouddhas, qui s'y succèdent. Le Coran doit être considéré comme la simple reproduction dans le fonds et dans la forme du texte que porte « la table bien gardée » ; que si pourtant les exégètes y relèvent de ci et de là quelques variantes, il en faut chercher la cause dans les hésitations de mémoire des « porteurs du Coran », c'est-à-dire des compagnons du Prophète, qui en avaient appris par cœur des fragments plus ou moins longs et vinrent les réciter, sur l'ordre d'Abou Beckr, devant les scribes chargés de les coucher par écrit. Cependant cette foi en l'éternité et en l'immutabilité du Coran se heurte tout de suite à une grosse difficulté : le livre renferme des contradictions évidentes et les théologiens sont obligés d'y distinguer

(1) Carra de Vaux, La morale de l'Islam, ap. Morales et religions, Paris, 1909, in-S», p. 191.

• les versets abrogés des versets abrogeants ; d'où il j. suit qu'Allah s'est évidemment repris et corrigé lui-

* même, et que son œuvre n'est pas éternelle dans ' toutes ses parties. On peut aussi s'étonner qu'il ne se

f soit pas contenté de communiquer à Mahomet l'ex- 7; pression définitive de sa volonté; mais si la théologie ' s'arrêtait devant des obstacles de ce genre, elle n'irait jamais très loin : il demeure entendu que le Coran, comme la Bible, c'est le livre de Dieu. De même, les A édas sont le savoir et l'Avesta est la connaissance, ou mieux la révélation. Quant à l'Évangile, il se donne comme un message apocalyptique, c'est-à-dire révélé, construit sur le fonds de l'Ancien Testament; comme la Nouvelle Loi, qui complète et, en fait, remplace l'Ancienne. Il apporte la connaissance parfaite ignosis en grec) ; il enferme toute la révélation nécessaire au salut, c'est-à-dire, en somme, qu'il transmet, lui aussi, à l'homme, la vérité qui reposait en Dieu de toute éternité.

Et c'est là le caractère commun de tous ces Livres sur lesquels se fondent les diverses religions révélées; tous représentent une mise en forme, avec la collaboration plus ou moins directe, mais toujours décisive, de l'Être divin, de la Vérité certaine, éternelle et immuable. Tous, en second lieu, tendent, plus ou moins, à traduire cette Vérité sous forme de Loi ; je veux dire à donner la plus grande place aux préceptes et la plus petite aux explications du vrai divin ; à ce point que la confusion peut s'établir entre la religion et la Loi. Tous enfin, à côté de cette Loi religieuse, édictent des prescriptions pratiques, plus ou moins compliquées, sorte de statut organique de la foi, et qui, en raison même de leur caractère; devien-

nent promptement, pour les fidèles, capitales, voire tyranniques. Les observances légales, les interdictions alimentaires, les précautions relatives à la pureté rituelle tenaient bien plus de place dans les préoccupations religieuses des Juifs pieux, du temps deJésus. que la méditation des vérités éternelles, ou seulement la vraie piété du cœur. Leur vie religieuse s'encombrait, on pourrait dire se nourrissait de scrupules, que Renan qualifie quelque part de « rouille de la religion >), qui, en elTet, la recouvrent et la rongent, en tout cas, la vident de tout sentiment spontané et vivant.

Pour que le Livre paraisse vraiment revêtu de l'autorité qui lui est indispensable, il faut qu'on ne puisse contester son authenticité, qu'on ne puisse douter qu'il sorte directement de la révélation divine, ou de l'espèce de dictée par Dieu que constitue l'in-piration. Les hommes qui s'appuient sur lui multiplient les affirmations les plus rassurantes, en sorte qu'on ne saurait contester sans blasphème la rédaction du Pentateuque par Moïse, ou, à tout le moins, par ses secrétaires, sous sa surveillance (^), pas plus que la rédaction du livre d'Esaïe par le prophète de ce nom, ou la composition du premier Évangile par l'apôtre saint

(1) llypulliùsc admise par la Commission biblique pontificale à la date du 27 juin 1906. Voy. Revue biblique, juillet 1906, p. 349 et ss, ou Denzinger, Enchiridion symbolorum definitionum et declarationum de rébus fidei cl morum, 10" cdil., Fribourg-cn-Brisgau, 1908, in-8°, p. 537.

Malhieu. De même, faut-il croire que les livres saints

du bouddhisme enfermentla pure doctrine du Bouddha l'Avesta celle de Zoroastrc et le Coran la parole cerlame d'Allah, redite par Mahomet. S^il en va réellement ainsi, la Loi divine se présente dans le Livre avec les caractères propres à la vérité absolue • elle est complète et immuable ; elle enferme tous les dogmes nécessaires, attendu que Dieu n'a pu laisser en dehors de sa révélation primordiale quelque article de foi indispensable à l'homme, et ces dogmes sont assures, comme elle-même, de l'immobilité dans la perfection, à dater du jouroù le Livre est écrit.

Au vrai, chaque rédacteur d'un livre sacré prétend bien fixer la doctrine au point où il la met. ou la trouve, mais l'étude la plus superficielle de la religion dans laquelle il se range montre combien sa prétention reste vaine; et, dune manière générale, elle prouve que les Livres, censés inspirés ou révélés, ne possèdent nulle part les caractères qu'ils s'attribuent dans toutes les religions.

Les Védas qui, dans la théorie, ne sont qu'une image de la Vérité éternelle, contemplée par quelques sages, portent en réalité la marque d'une longue évolution; leurs antécédents, aussi bien religieux que littéraires, se perdent dans la nuit des temps (i,leur rédaction, si on leur adjoint les Bràhmanas inspires comme eux, s'étend sur plusieurs siècles et ils reflètent très naïvement, non seulement l'esprit religieux et philosophique des temps divers qui les ont vus°naî- Ire, mais encore les préoccupations courtisanesques et intéressées de leurs auteurs. Ceux-ci semblent

pivilL^r P"'-'','^'' ^-^^"^ '"' '^"'"^ J-'-- P'^"^ J'>s débris do l,i cuilisation védique que Ton peut deviner dans le recueil sacré.

74 l'évolltiox des dogmes

parfois se préoccuper beaucoup plus de gagner quelques vaches que de faire retentir aux oreilles des princes la voix d'Içvara ou celle de Brahma. Aussi bien de profonds désaccords se sont-ils produits entre les commentateurs indous sur l'origine de l'inspiration des Védas, sur son caractère, sur sa portée et même sur l'utilisation qu'il convenait de faire du Livre. 11 ne présente, aux yeux du critique le moins difficile, ni l'unité de composition, ni l'unité de ton, m surtout l'unité d'esprit et de doctrine qui justifierait la prétention qu'ont eue ses plus zélés fidèles de reconnaître en lui un refiet exact de la Vérité unique et

éternelle.

Si l'on considère la littérature bouddhique dans son rapport avec la doctrine et la vie du Bouddha, qui, l'une et l'autre, représentent le principe de la révélation qu'elle enferme, elle n'offre évidemment plus aucune garantie de véracité. Je ne parle pas, naturellement, de tous les développements qu'elle a reçus hors de l'Inde; si l'on tient compte seulement du canon de l'Église indoue du Sud, on peut admettre que quelques-unes de ses parties remontent au siècle qui a suivi la mort du Bienheureux — et c'est déjà une faible garantie, — mais on reconnaît que leur ensemble est constitué par une série de développements de beaucoup postérieurs au Maître, de plus en plus étrangers à sa pensée et à son esprit, exécutés par des inconnus, à des dates différentes.

L'incertitude où nous laisse l'Avesta est plus grande encore et personne n'oserait, je pense, essayer d'y distinguer, après tant de surcharges et de rédactions diverses, ce qui peut y appartenir en propre à Zoroastre.

L'étude, plus facile, ou plus poussée jusqu'ici, de la Bible juive, du. Nouveau Testament chrétien et du Coran, suffit d'ailleurs à nous fixer sur la valeur du Livre, en tant qu'il prétend enfermer une révélation et nous en olTrir une expression ne varietur.

^ Longtemps, et maintenant encore, selon la foi de l'Eglise romaine, la partie la plus importante de la Bible, celle qui contient les prescriptions essentielles de la Loi, avec le récit des choses premières, de la création, de la chute d'Adam, du déluge, de la vocation d'Israël, le Pentateuque enfin, ou les Cinq Livres, a passé pour l'œuvre personnelle de Moïse, témoin fidèle, quand il rapporte les événements de son temps, et non moins fidèle secrétaire de Dieu, quand il explique, prescrit et commande. Or un examen attentif du Pentateuque, commencé au xvir siècle par l'oratorien Richard Simon, à l'indignation éloquente et malheureusement aussi active de Bossuet, repris à pied d'oeuvre au xix^ siècle et conduit en même temps 'des divers points de vue philologique, historique et religieux, aboutit à des constatations décisives. Elles prouvent de la façon la plus certaine que l'œuvre prétendue de Moïse, le Livre directement révélé ou inspiré par Jahveh. n'est qu'une combinaison souvent maladroite de plusieurs textes, dont la langue et le fonds révèlent des états de civilisation et des états rehgieux très dissemblables, c'est-à-dire des dates très différentes. De ces documents, quatre, au moins, ont pu être distingués et sont couramment désignés, dans les travaux des exégètes, par leurs noms, qui sont : YElohisle, le Jahviste, le Deutéronome et le Code sacerdotal. 11 n'est pas même possible d'attri-

buer à Moïse leur mélange, attendu que, de toute évidence, il s'est accompli à une époque de beaucoup postérieure à celle où Moïse est censé avoir vécu; certains critiques radicaux, mais, à vrai dire, peu suivis, le font même descendre après le retour des Juifs de leur captivité de Babylone, c'est-à-dire après l'année 538 avant J.-C. On peut aller. plus loin et affirmer qu'il est impossible de rapporter à Moïse, c'est-à-dire de faire remonter à son temps, aucun des quatre grands documents que je viens d'énumérer; tous les critiques libéraux en demeurent d'accord.

D'autre part, la comparaison entre les récits de la Genèse et les mythes babyloniens, aussi bien que celle que l'on peut établir entre la loi dite mosaïque et le code d'Hammourabi, fait, suivant une expression prudente du P. Lagrange(i), que « la part de Dieu » nous paraît « moins sensible » dans le Pentateuque. Enfin les singularités, les traits fâcheux et les erreurs matérielles que l'ouvrage contient achèvent de nous persuader qu'il revêt tous les caractères d'une simple compilation humaine; s'il a jamais renfermé quelque part une révélation originale de Jahveh, elle est devenue invisible, ou, du moins, méconnaissable, sous les apports dont l'ont recouverte les générations successives.

Les livres rapportés aux Prophètes dans la Bible ne supportent guère mieux l'examen critique; on a soutenu qu'ils étaient de rédaction postérieure au retour de Babylone; mais, sans aller jusqu'à cette extrémité, qui n'a pas rallié les suffrages des hébraïsants, et en admettant qu'il se reflète dans ces écrits,

(1) L'auteur ne l'applique d'ailleurs qu'à la loi civile des Hébreux.

au moins dans les plus vigoureux d'entre eux, de fortes personnalités parfaitement authentiques, on doit reconnaître que les livres prophétiques portent la trace de remaniements rédactionnels : par exemple, il faut admettre au moins deux Isaïe et la prophétie dite d'Habacuc est en réalité construite de pièces et de morceaux. Il est inutile d'insister, la preuve est faite. Sans doute une lecture suivie de la Bible donne une certaine impression d'unité, mais prenons garde qu'elle peut être produite, et qu'en fait elle est produite, par la ressemblance des préoccupations des divers auteurs, lesquelles tournent toutes autour de la puissance de Jahveh, de sa gloire, de sa vengeance, ou de sa bonté, et aussi par l'uniformité de leur esprit de Juifs, qui recouvre toutes les différences de leurs esprits d'hommes. Cependant, et malgré la probable mise au point opérée par les prêtres du iv^ siècle avant J.-C, le Livre juif ne décèle point cette fixité initiale de doctrine que suppose la révélation divine; nous n'y découvrons pas une forme invariable de la foi et des mœurs, qui aurait une espèce de droit à s'identifier avec la Loi de Dieu. Tout au contraire, la Bible a trahi les prêtres qui, sous la domination perse, se trouvant les vrais conducteurs d'Israël, ont cru fonder définitivement leur théocratie sur elle, en la présentant comme l'éclatante justification du fait établi seulement après le retour de Babylone: la Bible nous apporte l'évidence d'une évolution religieuse des Juifs; elle est la négation même de cette immobilité dans la vérité que les gens du Temple restauré prétendaient lui faire garantir.

Il paraît presque aussi difficile d'attribuer à Jésus tous les enseignements du Nouveau Testament qu'à

Moïse ceux du Pentateuque. Il est certain que luimême se croyait armé d'une mission divine, encore qu'il reste hasardeux d'en trop préciser le caractère : en tout cas, il n'agissait et ne parlait que dans la persuasion qu'il lui appartenait d'avertir son peuple de la prochaine venue du Royaume de Dieu, promis par les Prophètes, et de prêcher la repentance en vue du grand jour. 11 ne prétendait point fonder une religion, mais seulement donner les règles essentielles, et plus encore l'exemple d'une vie salutaire, qui devait être pratiquée dans le cadre du judaïsme. Né juif, élevé parmi les Juifs, le Christ voyait et pensait en juif. II n'entendait poser aucun dogme, établir aucun rite, organiser aucune Église, mais il désirait provoquer chez ses compatriotes, durant les derniers jours qui restaient à courir avant l'Événement attendu, le mouvement pieux qui les porterait à une transformation profonde de leur être moral et les rendrait dignes d'obtenir une place à côté de lui dans le Royaume. En dernière analyse, sa prédication n'apportait qu'une révélation très restreinte. Tous les Juifs attendaient le Royaume; lui annonçait son imminence; ils le concevaient d'ordinaire comme une bienfaisante transformation du monde, où régneraient les justes d'Israël, débarrassés des méchants par un Roi victorieux, armé de la puissance de Jahveh; lui, tout en acceptant le caractère matériel et disons objectif de la transformation ultime, rien ne nous autorise à en douter (i), ne la modelait pas sur le

(1) La doctrino qui veut que le Christ nail annoncé que le règne de la justice produit par une transformation morale (et par conséquent subjective) de rîuKpie homme, est une conception de théologien, une adaptation de l'Évangile aux hesoins modernes ; les textes, considérés sans piirti pris, ne la juslificnt pas.

schéma que la tradition juive en avait établi, puisqu'il ne concevait point le Messie comme un guerrier; enfin, et c'est le point important, il pensait probablement, et peut-être il disait à ses intimes, qu'il était lui-même ce Messie que le Père placerait à sa droite, quand le moment choisi serait venu.

Rien de tout cela n'exigeait une Écriture nouvelle et, d'ailleurs, puisque « celte génération » ne passerait pas avant que ne s'accomplît la parole du Christ, à quoi bon et pour qui un Livre nouveau? Puisque pourtant cette Ecriture s'est faite, puisque le Livre chrétien existe, il faut en chercher l'origine, sinon la substance, en dehors de la pensée de Jésus.

Nous pouvons croire que, dès le temps apostolique, certains fidèles se firent de petits recueils de sentences ou même de discours, attribués au Seigneur par ceux qui l'avaient connu et entendu ; ils voulaient se mettre en garde contre les infidélités de leur mémoire et leur piété trouvait une satisfaction particulière, leur esprit de propagande un réconfort précieux et comme un argument palpable dans la possession d'un livret où la pensée authentique du Maître semblait matérialisée.

Il paraît en effet vraisemblable que les paraboles, bien ou mal comprises, les formules les plus frappantes de Jésus ont été ainsi recueillies et forment encore la partie la plus véridique de nos Evangiles synoptiques. Mais, d'abord, elles y sont disposées dans un ordre arbitraire, au gré du dessein particulier de chacun de nos trois rédacteurs, en sorte que leur cadre, au moins, a toutes chances de n'être pas authentique; en second lieu, elles s'y trouvent mêlées à quantité d'additions, de commentaires plus ou

moins avoués, de rapprochements plus ou moins tendancieux avec des textes de l'Ancien Testament, qui n'ont certainement plus rien de commun avec le véritable enseignement du Christ; il nous faut les rapporter soit à la prédication apostolique, soit à l'initiative des divers rédacteurs qui s'interposent entre les recueils primitifs et nos exemplaires. L'examen tant soit peu attentif de nos synoptiques nous montre, même dans le plus simple et le plus ancien des trois, TKvangile selon Marc, plusieurs étapes rédactionnelles, qu'il a franchies avant que de venir jusqu'à nous. Ce n'est qu'au prix d'un travail long, minutieux et difficile qu'on peut espérer dégager les grandes lignes de la doctrine de Jésus du milieu des « vues de foi )) des générations chrétiennes, pour lesquelles ont été rédigés et qui réellement ont inspiré nos Evangiles. Et l'on peut dès lors mesurer toute la distance qu'il y a entre des écrits mis en forme, au bas mot, quarante ou cinquante ans après la disparition du Maître et probablement retouchés encore plus tard, et le Livre sacré, parfaitement un dans sa révélation, dont la logique impose la notion à notre esprit, aussi bien que l'orthodoxie.

Encore ne parlons-nous que des Évangiles synoptiques, qui forment assurément la partie du Nouveau Testament où se reflète le mieux quelque chose de la pensée véritable de Jésus; que dire des autres écrits, réputés inspirés eux aussi, où s'achève la révélation écrite de la Nouvelle loi : le quatrième Evangile, les Actes des Apôtres, les Épîtres diverses, l'Apocalypse? Des Épîtres, par exemple, il faut bien avouer que ce ne sont que des écrits de circonstance, dont on se demande pourquoi ils se sont conservés plutôt

que d'autres et qui empruntent toute leur autorité au nom de leur auteur présumé. Quel intérêt dogmatique présente, par exemple, le petit billet à Philémon? Il figure dans le Nouveau Testament parce qu'il est attribué à saint Paul, mais n'importe quel chrétien de son temps, et même d'autre temps, aurait pu l'écrire. N'oublions pas, au reste, que l'attribution traditionnelle des Epîtres à tel ou tel écrivain sacré, n'est point entièrement ratifiée par la critique non confessionnelle; elle refuse à saint Paul l'épître aux Hébreux et les trois lettres dites Pastorales ; elle lui en conteste plusieurs autres; elle ne se résigne pas davantage à rapporter à saint Pierre, à saint Jean, à saint Jacques, à saint Jude les petits écrits que leur prête la tradition orthodoxe. Elle va plus loin : elle nie que le quatrième Evangile puisse avoir pour auteur l'Apôtre saint Jean; elle se refuse même à voir dans cet écrit, si différent des Synoptiques, -par l'esprit, le ton, la chronologie, le fonds, un Évangile véritablement historique; mais elle y reconnaît l'elTort original et puissant d'un penseur qui a conçu et exprimé à sa manière, sans aucun souci de la réalité plate et vraie, la vie et la doctrine de Jésus; qui a peint, par le moyen de symboles plus ou moins profonds, les premiers temps de la foi chrétienne. La même critique ne reconnaît pas non plus dans l'Apocalypse une « vision » unique, confiée à l'écriture par l'Apôtre qui en avait été favorisé; elle y découvre plusieurs couches rédactionnelles et conclut que ce petit livre n'est autre chose qu'une œuvre composite, mise en l'état où nous la possédons vers la fin du règne de Domilien (95 ap. J.-C).

Et ainsi le Livre de la Loi nouvelle, le Nouveau

S2 l'évolution des dogjies

Testament, nous apparaît, dans sa réalité, comme un recueil d'écrits disparates, où les opinions diverses, loin de se compléter, comme l'avancent les orthodoxies, se rapportent souvent à des tendances très différentes, se contredisent et se refusent à se placer côte à côte dans une combinaison unique. L'esprit des Apôtres galiléens qu'on entrevoit dans les Synoptiques, celui de saint Paul, celui du pseudo-saint Jean sont spécifiquement dissemblables et, en fait, ils suggèrent sur Jésus, sa nature et son œuvre des conclusions qu'il est difficile d'accorder autrement que par les méthodes théologiques de conciliation, auxquelles, en effet, rien ne résiste, parce qu'elles ne prennent aucun souci de l'histoire. Dans ce Livre chrétien se rencontrent des idées venues de bien des directions et à des moments très éloignés les uns des autres : opinions fort anciennes en Israël, reprises et rajeunies par Jésus, ou retrouvées par ses disciples juifs au fond de leur conscience, ramenées par l'habitude au premier plan de leur esprit; sentences originales du Christ; déductions rabbiniques introduites par Paul; spéculations alexandrihes de forme philonienne, d'oi'i part l'auteur du quatrième Évangile pour identifier Jésus au Logos; impressions de milieux purement judaïsants, ou conceptions de convertis venus de la gentilité hellénistique; tout cela trouve une place plus ou moins considérable dans le Nouveau Testament. Et la forme en est aussi composite que le fonds. Ce n'est point l'esprit et la doctrine du Christ lui-même qui s'y reflètent; ce sont, avec l'enseignement des Apôtres, les tendances diverses de la génération apostolique et, plus encore, de la post-apostoliquç. Le Coran s'est trouvé mis à l'abri d'une partie des

reproches qui atteignent le Livre chrétien, examiné du point de vue où nous nous plaçons, par le mode de composition qui lui a été appliqué. Sur l'ordre d'Abou Beckr un des secrétaires de Mahomet. Zaïd^ réunit tous les fragments de l'enseignement du Prophète qui se trouvaient déjà couchés par écrit et il interrogea tous les « porteurs du Coran », c'est-à-dire ceux qui en avaient appris des morceaux par cœur; puis, quelques années après, sur les instructions du calife Osman, il constitua un exemplaire officiel et fit détruire tous les textes qui ne s'y conformaient pas rigoureusement; ce fut une grande simplification pour les commentateurs futurs. Il n'y a donc qu'un Coran, qui ne comprend qu'un livre et qui, selon toutes apparences, enferme la substance authentique de la doctrine du Prophète. Rédigé dans le temps et dans le milieu oi^i Mahomet a vécu, j'entends tout de suite après sa mort et parmi les hommes qui l'avaient bien connu (1), il a subi aussi peu que possible l'influence de l'évolution, qui entraîne toute foi vers la majoration et qui change la physionomie des hommes et des choses. Cependant, quoique unique, le Livre musulman n'est pas un; je veux dire qu'une étude de son contenu prouve que ce que Mahomet a pris pour la révélation de la loi d'Allah, n'est qu'une combinaison médiocre, accomplie par lui-même, des éléments empruntés aux vieilles traditions arabes, et aux religions dont il avait quelque connaissance, celle des Juifs, celle des chrétiens et celle des Perses. La pauvreté spéculative de ce syncrétisme, probablement inconscient, lui fait une originalité et il en trouve

(I) Mahomet est mort en 632 et le califat d'Osman se plac« de 644 à 6j6.

une autre dans la couleur littéraire que le milieu qui l'a enfanté lui a donnée; mais qu'il se place de par son fonds en dehors des conditions vraisemblables de la révélation qu'il invoque, on ne saurait en douter.

Au reste, l'unicité du Livre est un phénomène parficulier à l'Islam parmi les grandes religions révélées; la règle ordinaire est que le Livre soit un Canon, une collection de livres, d'où se trouvent multipliées, autant de fois qu'il entre d'écrits dans le Canon, les imperfections du Livre; attendu que, considéré isolément, chacun de ces écrits soulève les difficultés et réclame les réserves que, pris en soi, le Livre nous a imposées. D'autre part, c'est un problème parfois compliqué, voire insoluble, que d'élucider l'origine du Canon et d'expliquer sa composition. Dans la période où se forme une religion et où se constitue le corps de sa littérature sacrée, les hommes ne connaissent point nos scrupules touchant la probité littéraire et la critique d'authenticité: pour mieux dire, ils n'envisagent pas du tout cette double question comme nous.

Aujourd'hui, le plagiat passe, fort justement, pour une très vilaine chose, parce que l'écrivain qui en use cherche à s'éviter de la peine en profitant du travail d'un autre et à s'approprier des mérites qui ne' lui appartiennent pas; or les auteurs d'un grand nombre de livres sacrés sont tout le contraire de plagiaires; ils prennent pour eux, en écrivant, toute la peine de la composition et ils en attribuent l'honneur à un

autre. S'ils publient leur œuvre sous le nom dj quelque personnage antique et vénéré, c'est qu'en réalité ils ne prennent aucun souci de leur réputation personnelle-, ils ne cherchent même pas, comme un Mac Pherson a pu le faire, à duper leurs contemporains et à s'assurer la gloire d'avoir retrouvé un ouvrage admirable que nul ne soupçonnait; le sort de leurs idées leur importe seul. Ils les croient bonnes et profitables, et, comme ils pensent bien que, s'ils les présentaient sous leur propre nom, elles rencontreraient les résistances auxquelles se heurte partout n'importe quelle initiative particulière, ils cherchent à les mettre au-dessus de toute discussion en leur prêtant une origine illustre.

Ils ne réussissent pas toujours dans leur entreprise, sans qu'il nous soit facile de comprendre pourquoi; mais ceux (jue les circonstances favorisent et qui parviennent à faire accepter leur fiction par un groupe suffisamment nombreux de leurs frères, peuvent parvenir à la gloire anonyme d'avoir ajouté un livre à la liste des écrits censés inspirés. Si les raisons qui expliquent, en ce cas, le succès ou l'échec nous échappent le plus souvent, nous voyons cependant qu'elles n'ont rien de commun avec ce que nous nommons la critique, laquelle n'a point de place dans les temps où se préparent les Canons; l'unique critérium qui s'y manifeste est celui que donne la confiance. Et la confiance s'accorde en vertu d'affinités parfois quasi indiscernables entre un livre et ceux q.ui le lisent; elles s'établissent par l'accord subtil de la pensée de l'auteur et des aspirations à peine conscientes des lecteurs, par une sympathie que provoque le tour et la forme de cette pensée, au moment

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où elle se produit et qui ne naîtrait ni à un autre moment ni dans un autre milieu.

Lorsque cette confiance nécessaire accueille un écrit, qu'elle lui donne autorité parmi quelques communautés importantes, durant une génération ou deux, sa fortune est presque assurée pour l'avenir. Au vrai, les chrétiens de nos jours ne comprennent ni ne sentent l'Apocalypse, sortie d'une mentalité qui leur est devenue normalement étrangère; de même les Occidentaux du iT siècle n'éprouvaient guère de sympathie pour le IV Évangile, composé dans quelque cénacle asiate; et pourtant l'Apocalypse a sa place au Canon, dont aucun orthodoxe ne songe à la faire sortir, parce qu'à un moment donné elle a exprimé admirablement les impressions et les aspirations d'un groupe considérable de fidèles; le IV Evangile était accepté généralement, dès le temps d'Irénée, dans le dernier quart du iT siècle, parce qu'il favorisait une tendance puissante parmi les chrétiens instruits, en les rapprochant de leurs habitudes philosophiques, et une autre, encore plus forte parmi les simples, qui les poussait à identifier le Christ à Dieu.

Chacun des grands Canons sacrés a son histoire plus ou moins obscure, et plus ou moins élucidée dans l'état présent de la science, qui n'a point porté une part égale de son effort sur tous à la fois; ils n'auraient point d'histoire du tout, ou, du moins, elle serait très brève, si les traditions qui attribuent tel livre à tel temps et à tel auteur supportaient l'examen; il en va malheureusement d'autre sorte.

A ne considérer dans les Védas que l'unique Rig

Véda, le plus important, du point de vue purement religieux, il paraît qu'il a été rédigé par des poètes nombreux, rangés par famille, et dont on ne peut dire le plus souvent s'ils ne sont pas des personnages tout à fait légendaires. Quelle que soit d'ailleurs l'époque où se placerait leur vie, si elle a quelque réalité, il est clair qu'ils n'ont fait que broder sur un vieux fonds de traditions longtemps orales et qu'ils ne peuvent se réclamer que de l'inspiration littéraire. L'ensemble de la littérature védique, de notre point de vue particulier, semble un chaos, où se retrouvent les traces, chronologiquement très distinctes, des préoccupations tout humaines de ses divers rédacteurs, et il faut une bonne volonté intrépide pour y reconnaître l'unité d'une doctrine révélée. Le Bouddhisme possède deux Canons : celui de l'Église du Nord et celui de l'Église du Sud; ils ne se ressemblent pas ; celui du Nord, d'ailleurs mal fixé, est beaucoup plus vaste que l'autre, mais tous deux sont également composites, c'est-à-dire faits de pièces et de morceaux différents, quant à leur date et leur origine. L'Avesta qui nous reste n'est plus qu'une série de fragments du Livre attribué à Zoroastre et qui formait, semble-t-il, un ouvrage très vaste; il suffit cependant à nous prouver que cet ouvrage constituait un Canon que composaient des écrits dissemblables par le sujet qu'ils traitaient, par la langue et par la date.

Il nous est, au reste, à peu près impossible de pénétrer les raisons qui ont déterminé les combinaisons de tant d'éléments disparates dans les Canons <lu védisme, du bouddhisme et du parsisme; tous trois, en revanche, nous prouvent dans les trois

oo L EVOLUTION DES DOGMES

religions dont ils sont censés fixer la doctrine constante et véritable, l'action victorieuse et fatale de l'évolution. D'âge en âge, la religion, toujours proclamée immuable, change, parce que change le sentiment religieux de ses fidèles, et son Canon nous permet d'entrevoir la marche, ou du moins les grandes étapes de sa transformation.

Ce changement n"a point de limite, parce qu'il est lié à la vie et il ne s'arrête qu'avec elle; cependant le Canon se clôt longtem.ps avant que les croyances dont il constitue le fondement visible ne cessent de vivre. On en voit assez bien la raison essentielle ; l'évolution d'une religion se développe assurément d'un mouvement continu tant que cette religion est vivante, mais non pas suivant une vitesse constante; parfois elle semble si lente que le changement qu'elle produit, d'une génération à l'autre, demeure pratiquement insensible; d'autres fois elle se précipite; c'est quand une idée nouvelle et féconde, ou une préoccupation particulièrement active, acquiert droit de cité dans le sentiment religieux des fidèles. Alors seulement il paraît avec évidence que la religion a fait une acquisition considérable, et alors peut naître le désir de la justifier par un écrit, qui aurait sa place dans le Canon. Mais, pour que le Canon l'accepte, il ne faut pas qu'un trop long temps se soit écoulé depuis la dernière addition qu'il a subie; autrement son antiquité paraît trop vénérable pour supporter une modification et le postulat de la révélation, qui assure

son autorité, le protège définitivement. L'addition pourtant nécessaire prend, en ce cas, la forme modeste d'un commentaire, d'une interprétation du texte sacré, ou de la tradition qui l'accompagne, et, nous le verrons bientôt, qui reste toujours bien plus souple que lui.

En fait, c'est durant les premières générations qui la pratiquent qu'une religion rassemble ses éléments dogmatiques fondamentaux et c'est dans le même temps que s'établissent les bases de son- Canon, Mis à part ce phénomène commun à toutes les doctrines religieuses, l'originalité de chacune d'elles se manifeste dans les facilités plus ou moins grandes qu'elle offre aux majorations de foi et aux additions canoniques. Plus une religion est spécifiquement dogmatique, j'entends plus vite elle atteint à une dogmatique compliquée, plus elle est réfractaire à l'amplification canonique; mais, en revanche, plus elle favorise le commentaire, la mise au point théologique de ses affirmations premières. Il peut arriver d'ailleurs et il arrive, dans le judaïsme, par exemple, dans le christianisme, dans l'islam, qu'une autorité acceptée par les fidèles ferme le Canon, soit pratiquement, soit en droit : à partir du moment où elle s'est prononcée, aucun écrit ne peut prétendre à la dignité canonique, même s'il passe pour inspiré, comme le serait, au jugement d'un catholique, une lettre du pape écrite ex cathedra.

Il ne faut pas attacher, nous le constaterons, une importance exagérée au fait qu'un livre figure ou non au Canon : tel ou tel traité de saint Augustin tient plus de place dans la foi chrétienne que l'épître de Jude. L'islam se range en apparence à l'écart des

90 l'évolltion des dogmes

autres religions, parce que son Canon, d'ailleurs aussi peu dogmatique que possible, se réduit au Coran, et nous savons quelles circonstances exceptionnelles, quelle application décisive de l'argument d'autorité, expliquent qu'il en soit ainsi ; mais, à côté du Coran, s'est développée une double littérature ; l'une, qui a cherché à recueillir les innombrables traditions, ou hadlts^ par lesquelles se complète €t s'assouplit le Livre; l'autre qui combine le Livre €t les hadîts en commentaires plus ou moins ingénieux. C'est dans cette littérature qu'il faut étudier le mouvement réel de la foi islamique.

Quelques remarques sur le Canon de la Bible juive et celui du Nouveau Testament achèveront de préciser les observations précédentes.

Il est probable que la plus grosse part de la littérature juive, antérieure à l'exil, se rapportait à la religion ; en tout cas, il ne survécut guère à la ruine des deux royaumes juifs par les Chaldéens que des écrits de caractère religieux; le Cantique des Cantiques, qui n'est au fond qu'un poème erotique, se trouva sauvé de l'oubli, parce qu'on le rapportait au grand roi Salomon. Nous ne saurons jamais ce qui s'est perdu au coui*s du désastre; en tout cas, il semble vraisemblable que les prêtres, autour desquels se reconstitua le peuple juif, quand le roi des Perses eut permis aux exilés, gémissant super flumina Babylonis, de rentrer dans leur pays, prirent soin de rassembler tout ce qui survivait de la littérature sacrée, de la mettre en ordre, de la reviser et aussi de l'approprier à leurs desseins particuliers. Pourquoi les livres conserves avaient-ils survécu et non

pas d'autres? Jouissaient-ils déjà avant l'exil d'une autorité particulière et, en ce cas, sur quoi exactement se fondait-elle ? Constituaient-ils déjà une espèce de Canon et d'après quelles règles s'était-il établi? Autant de questions auxquelles il paraît difficile de répondre avec assurance, faute de renseignements dignes de foi.

Qu'il ait existé, avant la conquête chaldéenne, une ou plusieurs collections de livres vénérés, telles que celles qui sont attribuées à Esdras et à Néhémie, il se peut; mais, certainement, elles n'étaient ni officielles ni fermées. La codification qui semble avoir été conduite par les prêtres du iv* siècle et qui, peutêtre, divisa les écrits qu'elle retint en trois groupes, la Loi, les Prophètes, les Hagiographes, avait vraisembjablement aussi le désir et la prétention d'être définitive, de se faire accepter, par conséquent, pour un Canon véritable. Si tel fut son dessein, elle ne le réalisa pas : la production des livres disposés à réclamer une place dans le Canon continua et de rudes débats s'engagèrent, surtout à partir du second siècle avant J.-C, sur l'autorité qu'il convenait de leur accorder; peut-être même sur celle que méritaient plusieurs des écrits acceptés par les gens du Temple. Le développement du rabbinisme^ c'esl-à-dire de l'élude laïque des textes religieux est le phénomène le plus remarquable de la vie juive postérieurement au retour de Babylone et il se manifesta partout où les Juifs se trouvèrent en nombre, aussi bien en Mésopotamie, que beaucoup d'entre les exilés n'avaient point quittée, qu'à Alexandrie, où une grosse juiverie s'implanta, sous les Ptolémées, et en Palestine même. Avant que de se mettre d'accord, les rabbins

disputèrent longtemps et quand l'historien juif, Josèphe, à la fin du i" siècle, nous donne une liste des livres saints (^), il ne fait que se conformer à l'opinion moyenne des rabbins palestiniens. Beaucoup d'entre eux élevaient encore des objections graves contre le livre d'Ezéchiel, contre VEcclésiaste, contre le Cantique des Cantiques^ contre le livre d'L'sther, même contre les Proverbes. Dans le même temps, les rabbins d'Alexandrie discutaient aussi et ils inclinaient à la bienveillance pour quelques ouvrages postérieurs au retour de Babylone. C'est pourquoi lorsque, au if siècle après J.-C, la majorité des docteurs de Palestine se rallia à une liste, qui s'imposa peu à peu aux synagogues, elle eut à triompher d'un Canon alexandrin, qui comprenait, en plus du Canon palestinien, la Sagesse, Y Ecclésiastique, les deux livres des Macchabées, ceux de Judith, de Tobie et de Baruch. En réalité, ces écrits avaient été choisis parmi quantité de pseudépigraphes qui couraient dans les synagogues de Palestine et d'Egypte, durant les trois siècles qui précèdent notre ère, sans qu'il nous soit toujours possible de discerner les raisons de leur fortune. Le livre d'Hénoch, par exemple, ou les livres III et IV d'Fsdras, qui n'ont point trouvé place même au Canon alexandrin, ne nous paraissent, à vrai dire, ni plus ni moins dignes de confiance, ni plus ni moins authentiques que la Sagesse, dite de Salomon, ou le livre de Daniel.

En définitive, les querelles, les hésitations et les divergences des rabbins nous prouvent qu'ils ne disposaient point d'un critérium unique et certain

(1) Josèphe, C. Apion., 1, 8.

pour décider de l'authenlicité, à plus forte raison de l'inspiration d'un écrit. Ils se sont prononcés sur des considérations qui nous échappent le plus souvent, mais qui, à en juger par celles que nous connaissons, n'auraient plus de quoi nous toucher. Le Canon de la Bible juive palestinienne s'est constitué par une sorte d'empirisme tendancieux, en fonction des idées et des sentiments du sacerdotalisme juif et du rabbinisme, postérieurement au retour de l'exil et il a accueilli des ouvrages fort divers par le caractère, le sens et la date,

Il n'en a pas été autrement du Canon de la Bible chrétienne, qui a, en somme, accepté la liste alexandrine, en ce qui regarde l'Ancien Testament ; quant au Nouveau, il s'est constitué, comme son aîné, empiriquement. Dès la fin de la génération apostolique, il circulait divers écrits d'où la foi pouvait tirer profit, c'étaient ces recueils évangéliques dont nous avons déjà parlé et des épîtres attribuées à de saints personnages, particulièrement à saint Paul; personne n'avait qualité pour faire un tri parmi eux et chacun d'eux suivit sa destinée pour son compte. Leur nombre s'accrut à la fin du i"" et au commencement du II* siècle et, chaque auteur écrivant selon son esprit propre et son dessein particulier, cette littérature sacrée présentait assurément les plus étonnants contrastes; au reste, nous en pouvons juger encore : il suffit de lire bout à bout l'Évangile selon Marc, l'Évangile selon Jean, l'Épître aux Romains et l'Apocalypse. Chaque Eglise se constituait, pour son usage et son édification, un recueil plus ou moins étendu, parmi toutes ces œuvres qui s'offraient à son choix.

Les rapports fréquents que les communautés en-

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tretenaient entre elles, d'abord par l'intermédiaire des missionnaires itinérants que l'Esprit poussait à aller prêcher la vérité, puis par les lettres et les réunions de leurs évêques, quand l'épiscopat monarchique fut partout organisé, au courant du ii' siècle, tendaient évidemment à établir une certaine uniformité entre ces listes particulières ; mais la nécessité de constituer un véritable Canon n'apparut clairement que le jour où se manifestèrent les grandes hérésies, celles des gnostiques de toute origine et celle de Marcion, vers le milieu du \V siècle. Les premiers, pour justifier leurs spéculations, souvent extravagantes et toujours étrangères à l'esprit de l'Évangile, répandirent des écrits qu'ils rapportaient aux Apôtres, ou firent des éditions tendancieuses des Évangiles; le second, qui ne reconnaissait d'autre Apôtre véritable que saint Paul, se fit un Canon où ne figuraient que les épîtres pauliniennes, peut-être quelque peu arrangées, et l'Évangile selon Luc, revu et corrigé. Les chrétiens de la grande Église, qu'on peut dès lors appeler catholique, en même temps qu'ils se groupaient plus étroitement autour de leurs pasteurs, pour mieux tenir tête aux loups, et qu'ils précisaient les articles de leur règle de foi, pour distinguer la vérité ancienne, ou réputée telle, de l'erreur nouvelle, portaient leur attention sur les livres qui circulaient. Leur critique éveillée et d'abord exercée par les productions gnostiques et marcionites, s'appliqua aussi aux œuvres antérieures; ce ne fut cependant qu'à la fin du iv'' siècle, en un temps où, grâce à l'activité de la correspondance entre les évêques et à la fréquence des conciles et synodes, l'Église vivait réellement d'une vie commune, au moius superficielle, nonobs-

tant les grandes différences qui séparaient toujours l'Orient de l'Occident, que le Canon définitif se fixa.

Ce fut donc entre le ii' et le iV siècle que la foi orthodoxe laissa tomber de la liste de ses livres sacrés des écrits qui avaient eu des chances plus ou moins sérieuses d'y rester, comme l'Évangile selon les Egyptiens, celui selon les Hébreux, divers ouvrages attribués à saint Pierre ou à saint Paul, le Pasteur d'Hermas et d'autres encore. Il est visible que plusieurs des livres définitivement acceptés au Canon, avaient, dans certains milieux, rencontré de vives résistances qui duraient encore au ir siècle, tels l'Épître aux Hébreux, les Épîtres dites de Jacques et de Jude, la seconde Épitre de Pierre et l'Apocalypse.

En une certaine mesure, on peut dire que des arguments de critique intervinrent dans la constitution de ce Canon catholique, puisque la question d'authenticité fut agitée à propos des écrits gnostiques, des pseudo-pétriniens, des pseudo-pauliniens et de tous les pseudo-apostoliques. Les éditions tendancieuses de Marcion obligèrent aussi les orthodoxes à songer aux interpolations et aux suppressions possibles, dans les textes censés authentiques. Cependant la critique textuelle ne joua, en l'espèce, qu'un rôle très accessoire et les chrétiens se décidèrent surtout pour des raisons qu'ils demandèrent à l'usage et à la tradition des grandes Églises; si bien que l'exégèse libérale de nos jours se trouve obligée de contester la plupart des attributions traditionnelles des écrits du Nouveau Testament et de penser que plusieurs livres exclus du Canon n'y auraient pas fait plus mauvaise figure que ceux qui s'y trouvent.

Mais aujourd'hui, le Canon ne peut plus être

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modifié. A la fin du iv^ siècle, il ne se juslifiait que par l'usage et le consenlemenl commun des Elglises; au XVI* siècle, les Réformés prétendirent le raccourcir de quelques écrits de l'Ancien Testament, qui n'appartenaient qu'à la liste alexandrine; alors, le Concile de Trente intervint, consacra solennellement l'usage ancien de l'Église catholique et proclama authentiques et inspirés tous les livres de la Bible latine, ou Vulgate, tels que le Moyen Age les avait lus. On peut croire qu'en confirmant la tradition sur ce point, les Pères ne prirent aucun souci de la mettre d'accord avec les exigences delà critique textuelle, ni même de la critique tout court; en sorte que le Canon chrétien, comme le Canon juif, n'est bien qu'une liste de livres distingués par la foi ou la piété, entre beaucoup d'autres semblables ou analogues, et constituée ellemême empiriquement^ après de longues hésitations et de notables désaccords entre les intéressés.

Des considérations qui précèdent, voici donc les conclusions qui ressortent : d'abord l'inspiration du Livre, tout comme la révélation qu'il prétend parfois enfermer, demeure parfaitement incontrôlable; toutefois, ce n'est là, pour nous, qu'une remarque accessoire, puisque nous ne cherchons pas à vérifier le bien-fondé du dogme, mais seulement à comprendre sa genèse.

En second lieu, le Livre ne fait jamais autre chose que refléter les idées de son auteur ; s'il cherche à être impersonnel, celles du temps et du

LE LlVnE ET ,.E CAXOS <|7

-nilieu où il est composé. Dans la religion où il prend place, ,1 ne peut que f™,- un momeni de a 0 ; plus ,1 se rapproche des origines du mou ement relig.eu. auquel il se rattache, plus il est siZlê

ri'::t .r.er'f ^°™'"^^ ^««-'■>-' ™c 'à

reMent a due qu ,1 ne repr«enle encore qu'un développement de la foi court et médiocre

Ennn le Canon s'offre à nous comme une collection quas, arbitraire d'écrits composites et qui ont parfc.s sub. des remaniements, des mises au point, ^'ctr^ de plusieurs rédactions successives, jusqu'au momën ou .Is s'.mmobilisent dans le recueil réputé s"'

Pour peu qu'.lsoitétendu, ce recueil nousrévèle non seulement des tendances assez différentes ù e Tes auteurs de ses diverses parties, comme celle ^ui se man.resten entre, je suppose, l'Évangile selon ILc 1 s Epures de Pau, et le IV Évangile, mais encore des d.»sembla„ces de milieu et de temps. Les fidèle qu., dans la suUe des siècles, atlachen't â chacune de ces parties une vénération sensiblement égale, ne

blance» qu, devraient les opposer l'une à l'autre La raison en est d'abord qu'ils ne les rapprochent pas pour les critiquer, mais seulement poui les obligera

se compléter réciproquement, en sorte que saint Jean es censé avoir dit ce que les trois autres Évangélistes ont omis, sans les contredire jamais; ensuite,°et s rou l très vue la foi les dépasse toutes eV pour

selon il" T '' T"'""''' " "^ f^"' P'"^ '««■'■■« selon I esprit vra, de leurpremier, ni mêmeselon celui

de leur dernier rédacteur; il faut les interpréter, les

éclairer, les compléter, avec le secours de ce q^'on

nomme la Tradition, qui peut, elle aussi, passer pour

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inspirée et qui, dans la réalité, n'est pour ainsi dire, que le résidu solide, mais toujours plus ou moins plastique, de la vie religieuse. Grâce à la Tradition, l'immobilité que les textes sacrés devraient assurer à la foi et qu'ils prétendent, en effet, lui donner, se trouve réduite à n'être qu'une illusion; elle s'évanouit dès qu'on la regarde avec attention.

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