LES FORCES MANIFESTÂES PAR LES ÂTRES VIVANTS
semble à un porc dont le cou et la queue seraient formés par un serpent, Vagathaumas orphenocerus^ le diclonitts mirabilis^ le brontosaurusj etc, vrais monstres de rêves.
Toutes ces efïlorescences si variées de la vie apparaissaient jadis aux naturalistes comme des fantaisies d'un pouvoir créateur les tirant périodiquement du néant qui précédait ses volontés. L'immense service rendu par Darwin à Tesprit scientifique fut d'éliminer les causes surnaturelles de renchaînement des choses en faisant voir comment des lois ne connaissant pas le caprice, telles que l'adaptation, la sélection, la survie des plus aptes, pouvaient expliquer la transformation des êtres vivants. La théorie de l'évolution tend à être partiellement remplacée aujourd'hui par celle des mutations brusques dont des observations patientes ont révélé l'existence chez plusieurs végétaux. Mais en nous montrant la possibilité de trouver des explications scientifiques dans un domaine où elles semblaient n'avoir aucune place, Darwin a changé l'orientation des idées dans les branches les plus importantes de l'activité scientifique. Pendant un demisiècle, le monde savant s'inspira des doctrines de ce puissant génie. On pourrait dire de V Origine des Espèces ce qu'écrivait jadis Sainte-Beuve de V Esprit des Lois, « Il n'y a aucun livre qu'on puisse citer comme ayant autant fait pour la race humaine dans le temps où il parut et duquel un lecteur de nos jours puisse tirer si peu d'idées positives applicables. Mais c'est là la destinée de presque tout ouvrage qui a fait marcher l'esprit humain. »
La théorie des mutations brusques qui a ébranlé quelques parties fondamentales des doctrines de Darwin est encore à ses débuts. Les mutations observées sont assez rares et ne portent pas sur des caractères fondamentaux. On a pu les utiliser cependant pour obtenir des espèces céréales nouvelles dont les
370 l'évolution dbs forces
caractères se reproduisent par hérédité avec régularité et constance. L'importance scientifique et philo* sophique des mutations réside surtout dans l'établissement de cette notion que certains changements, préparés sans doute par une invisible évolution antérieure, peuvent surgir brusquement.
Ce fait nous expliquerait peutr-ètre pourquoi à certaines époques géologiques apparaissent soudainement toute une série d'espèces vivantes, assez diSérentes de celles qui les ont précédées et qui les suivront pour qu'il soit fort difficile d'établir un lien entre elles. Les lacunes que la science cherchait vainement à combler seraient donc très réelles, comme le croyait Cuvier.
On observe assurément dans la succession des êtres une certaine continuité, une direction générale, mais non pas cette continuité linéaire régulière, supposée encore par beaucoup de naturalistes. Si l'évolution des êtres se représentait par une courbe, cette courbe aurait bien une trajectoire générale régulière mais contiendrait beaucoup de solutions de continuité et de dentelures.
L'évolution des êtres ne semble aVoir été obtenue qu'au prix de tâtonnements répétés pendant des entassements d'&ges et qui paraissent d'une inutilité évidente à notre point de vue humain. A ce même point de vue de notre intelligence limitée, on' pourrait dire que les choses se passent dans la nature comme si elles étaient dirigées tantôt par des intelligences supérieures, tantôt par des combinaisons absurdes dues aux associations aveugles d'invraisemblables hasards. La nature semble être pleine à la fois de prévision et d'aveuglement. 11 est très possible, cependant, que la prévision comme l'aveuglement supposés soient seulement dans notre esprit. Elle a sans doute pour guide et moyens d'action des éléments que nous ne soupçonnons pas.
LES F0RGB8 MANIFBSTéxS PAU LBS ÊTRES VIVANTS B71
et ne saurions par conséquent juger. Il faut toujours se méfier des hypothèses faites sur un domaine que nul œil humain n'a vu encore*
Il n'y a pas lieu d'ailleurs de faire intervenir dans nos explications des choses, des êtres suprêmes que nous ne connaissons pas. C'est en les éliminant que la science effectua ses plus grands progrèk. Nous avons vu que de simples cellules réalisent dans l'organisme des opérations chimiques audessus des ressources de nos laboratoires et agissent comme si elles étaient guidées sans cesse par une intelligence supérieure. Personne ne suppose cependant une telle intelligence derrière chaque cellule et il n'y a pas lieu de la supposer davantage pour l'agrégat de cellules qui constitue un animal quelconque. Leur structure révèle un mécanisme extrêmement savant dirigé par des forces dont nous ignorons aujourd'hui la nature, mais que nous pouvons espérer faire rentrer un jour dans le cycle dernos connaissances.