LES FORMES DIVERSES DE L'INFLUENCE ÉLECTRIQUE
Dans la dernière des expériences citées plus haut, celle de la flèche d'aluminium immobilisée dans l'espace, nous avons vu Tinfluence se manifester avec projections de particules lumineuses, alors que dans l'expérience classique du cylindre électrisé par le voisinage d'une sphère, cette projection ne se produit pas visiblement.
Nous avons été ainsi conduit à soupçonner que le phénomène de Télectrisation par influence pouvait s'opérer suivant des mécanismes difTérenls. Les recherches faites pour vérifier cette hypothèse nous ont permis d'en démontrer la justesse.
Remarquons tout d'abord qu'avec la théorie des électrons, l'électrisation par influence recevrait une explication très simple, puisqu'il suffirait d'admettre que des corps soumis à l'influence partent des électrons visibles ou invisibles transformés immédiatement en ions par leur passage dans l'air, d'après un mécanisme bien connu.
M. de Heen oppose à cette interprétation une sérieuse objection. Si l'électrisation par influence était due à des projections de particules provenant du corps influençant, elle serait arrêtée par l'interposition d'un verre épais, alors qu'elle ne l'est pas du tout. On le voit très bien dans les expériences données plus loin^ et qui montrent Tinfluence s'exerçant sur un corps entièrement protégé par trois enceintes concentriques métalliques. La théorie des électrons
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est donc tout à fait impuissante à expliquer Télectrisation par influence. Cette dernière peut résulter de mécanismes assez différents, en effet. Les expériences suivantes prouvent que des corps soumis à la même influence électrique pourront, suivant les circonstances, acquérir des charges de sens contraires.
Personne n'ignore — car c'est encore une des plus élémentaires expériences de physique — que si on approche & quelque distance du bouton d*un électroscope une substance électrisée, un bâton d'ébonite ou de verre frotté par exemple, les feuilles se chargent par influence et divergent immédiatement. Elles retombent dès que le corps électrisé est retiré, parce que les charges de sens contraire produites sur la boule et les feuilles se recombinent dès que l'influence a cessé.
Des générations de physiciens et d'élèves ont répété cette expérience. S'ils avaient essayé de prolonger la présence du corps électrisé au-dessus du bouton de l'électroscope pendant quelques minutes au lieu de l'y laisser pendant quelques secondes, ils auraient constaté alors — non sans quelque étonnement peutêtre — que les feuilles d'or restent écartées après qu'on a retiré le bâton électrisé et que le sens de la charge de la boule a changé, c'est-â-dire qu'elle est devenue négative de positive qu'elle était d'abord. Les effets produits dépendent d'ailleurs de la forme donnée au corps influencé, comme le montrent les figures ci-jointes (fig. 3 â 5). On voit s'y succéder des modes d'influence qui se suivent et ne se superposent pas. Impossible de les confondre, car, à chacun d'eux, correspond une charge électrique différente.
Dans le cas de la figure 5, la forme en plateau du corps influencé fait que le sens de la charge ne change pas et que les feuilles retombent quand on retire le bâton électrisé.
Dans le cas des figures 4 et 3, il en est tout autrement : les feuilles restent chargées quan^ on retire le bâton. Avec Télectroscope de la figure 4, Texpérience réussit en quelques secondes alors qu'il faut maintenir la présence du bâton d'ébonite pendant une douzaine de minutes pour qu*elle réussisse avec Télectroscope à boule de la figure 3.
L'explication du maintien de la charge ou de son renversement après que le bâton d'ébonite a été retiré est très simple.
Prenons par exemple le cas de la figure 3. La charge de la boule sous l'influence de l'action du bâton d'ébonite, électrisé négativement, est d'abord positive et celle des feuilles négative, ainsi qu'on le sait. Si on touche la boule avec le doigt comme pour charger un électroscope par influence, la charge négative s'écoule dans le sol alors que la charge positive, retenue par l'électricité négative de Tébonite, reste sur le bouton et se répand dans les feuilles dès qu^on retire le doigt et le bâton d'ébonite. Finalement, les feuilles sont chargées positivement.
En laissant le bâton d*ébonite un temps suffisant en présence de la boule, on constate au contraire qu'en le retirant sans toucher le bouton de Télectroscope avec le doigt, les feuilles restent chargées négativement au lieu de l'être positivement. Pourquoi ?
Dès qu'on approche le bâton d'ébonite de la boule de Télectroscope, elle se charge positivement par influence — comme dans l'expérience du cylindre relatée dans tTn autre paragraphe — et l'électricité négative est repoussée dans les feuilles. Si au lieu de retirer le bâton d'ébonite on prolonge sa présence, il attire lentement les particules d'électricité positive de la boule et, quand il est éloigné, les feuilles d'or gardent l'électricité négative qu'elles avaient prise tout d'abord et qui se* répand sur la boule. Donc, cette dernière, qui était d'abord chargée positivement, se trouve maintenant chargée négativement. Finalement tout l'instrument possède une charge d'électricité négative.
Dans la figure 4, cette transformation de la charge positive de la boule en charge négative se fait beaucoup plus vite que dans la figure 3 en raison de la forme en pointe donnée à la tige de l'électroscope. Dans la figure 5, la transformation du sens de la charge ne se fait pas du tout à cause de la disposition en plateau qui donne à l'électricité une densité beaucoup trop faible par unité de surface pour qu'elle puisse s'échapper.
La théorie de la charge d'un électroscope par influence est exactement la même que celle de Télectrisation au moyen d'une sphère électrisée placée dans le voisinage d'un cylindre, discutée dans un précédent paragraphe. La sphère électrisée représente le bâton
d'ébonite, le cylindre représente les feuilles d'or et la boule de Téleetroscope à laquelle elles sont fixées.
Mais si ces deux instruments sont les mêmes, la théorie de Torigine de Télectricité donnée pour Tun est valable pour l'autre. Nous avons vu qu'une sphère électrisée placée dans le voisinage d'un cylindre métallique isolé dissocie la matière de ce dernier, et la transforme en électricité. Lorsqu'on approche un bâton électrisé de la boule d'un électroscope, on dissocie également le métal de cette boule et l'électricité qui s'y manifeste est le produit de cette dissociation.
Gomme conclusion de tout ce qui précède, nous répéterons que l'électricité est un des produits de la dématérialisation de la matière, et que^ si un corps simple, dissocié par un moyen quelconque, peut engendrer des quantités d'électricité immenses, c'est que la matière est un réservoir d'énergie intra-atomique colossal. Ce qu'on lui enlève, par les moyens dont la science dispose, représente des portions insignifiantes de cette énergie.
Trouver le moyen d'accroître la dissociation de la matière sera, comme je l'ai dit ailleurs, mettre dans les mains de l'homme une source de forces presque illimitée et transformer, du même coup, toutes les conditions d'existence de nos civilisations.