QUATRIÈME LEÇON
LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES fa^^'^^^;:
La querelle des Anciens et des Modernes; son intérêt historique et son importance actuelle. — Fontenelle et la cabale des Perrault. — Le Siècle de Louis le Grand. — Le Parallèle des Anciens et des Modernes. — Innovations de Perrault en critique. — L'esthétique générale, ses avantages et ses dangers. — Une page de Perrault. — Le « public des honnêtes gens » et les limites de sa compétence. — Quelques mots sur le « sens individuel » en critique. — L'idée de progrès. — La réponse de Boileau : les Réflexions sur Longin. — Citations caractéristiques. — Concessions de Boileau. — L'idée d'évolution. — Conséquences de la discussion et résultats de la querelle : l'idée de Relativité succède en critique à la notion de la Règle.
r,r I ^, Messieurs, -./
Je n'ai pas l'intention de vous faire ici l'histoire de la querelle des Anciens et des Modernes : elle est faite; elle serait un peu longue à conter; et enfin elle ne nous regarde qu'autant que l'évolution des idées critiques y est liée. Cependant, et pour deux bonnes raisons, je ne crois pas qu'il soit inutile de vous en signaler au passage l'intérêt toujours vivant et toujours actuel. Il faut nous habituer à reconnaître, sous la pédanterie des mots, l'importance réelle des ques-
lions qu'ils recouvrent ; et, de même que nos philosophes n'ont pas cessé de discuter dans leurs écoles ce problème des Universaux^ dont ils se moquent si spirituellement quand ils nous parlent de la scolastique, ainsi, vous allez le voir,/^c'est dans les journaux eux-mêmes qui se croient le plus parisiens que, tous les matins encore, on remue — sans le savoir, il est vrai — la querelle des Anciens et des Modernes.
Au point de vue philosophique, ce n'est en effet rien de moins que la question même du progrès qui s'est trouvée d'abord engagée dans la dispute; je pourrais dire : c'est l'idée de l'évolution. Le gain très certain que l'humanité, depuis qu'elle se connaît, a réalisé dans les sciences et dans les arts industriels, dans tout ce qui touche à la pratique de la vie commune, l'a-t-elle également réalisé dans l'art et dans la littérature^^ Voilà le problème qu'agitent entre eux, non pas confusément, mais nommément, si je puis ainsi dire, proprih terminis^ dès les dernières années du xviF siècle, les partisans acharnés des anciens et les défenseurs des modernes; et je ne vois pas, quant à moi, qu'il soit si méprisable, ni même qu'aujourd'hui nous en puissions donner une solution si précise.
Mais, au point de vue historique, l'intérêt de la querelle, c'est qu'elle est le signal et l'expression du pre- , mier mouvement de révolte qu'on ait tenté contre y' ^ l'esprit de la Renaissance. Tandis qu'en effet, jusqu'alors et en somme, on avait suivi docilement les anciens, universellement regardés comme d'inimitables modèles, on se sent alors pris de doute; et, pour la première fois en littérature, on se demande si l'on ne serait pas assez grand maintenant pour marchei
seul. On ira bientôt plus loin, jusqu'à s'interroger sur la légitimité du mouvement de la Renaissance, et s'il est bien sûr qu'elle nous ait mis dans la bonne ou dans la meilleure voie/Or, de nos jours mêmes, s'il vous plaît, quand vous discutez la question du latin, ou la question plus générale des réformes de l'enseignement; quand on discute dans les journaux s'il faut ou non maintenir l'Académie de France à Rome, ou^'le Conservatoire, ou la subvention de la Gomédie-Fi4ingaise, qu'est-ce que l'on fait, qu'est-ce que vous discutez? Vous discutez la question que posèrent il y a deux cents ans, les Perrault et Fontenelle, vous débattez à votre tour la querelle des anciens et des moderncs/S'il ne faut pas sans doute copier les modèles, dans quelle mesure faut-il que l'on s'en émancipe? et, si nous avons des qualités qu'ils n'eurent pas, n'en ont-ils pas, eux aussi, que nous n'avons plus; qu'il serait bon pourtant d'avoir; et qu'en tout cas, pour mieux juger les nôtres, il est bon d'ap- , g , prendre à^sentjr? ^ ^ .
^^"*^'"^ouiS^SvonS 'd'ailleurs un autre avantage à poser ainsi la question. C'est que nous voyons comment et •pourquoi se sont coalisés contre Boileau les ennemis Jles plus différents : des cartésiens comme Fontenelle, ■ de beaux esprits, comme Perrault, et des sots aussi, '•comme le fameux Desmarets de Saint-Sorlin, l'auteur de Clovis, des Visionnaires et d'Ariane/je me contenterai d'avoir nommé le dernier; sur lui, comme- sur quelques autres encore plus obscurs, si vous êtes curieux de plus de détails, je vous renverrai à l'excellent livre d'Hippolyte Rigault; — et je n'insisterai que sur Fontenelle et sur les Perrault.
Bruneïière. — L'évolution des genres. "
H4 LEVOLUTION DES GENRES.
En ce temps-là, c'est-à-dire aux environs de 1690, Fontenelle, à la vérité, n'était lui-même encore qu'un bel esprit, dont les Dialogues des Morts, V Eloge de Corneille et les Entretiens sur la Pluralité des mondes étaient fort loin d'avoir fait le personnage considérable
I qu'il devait être un jour/ Neveu des Corneille, il était
len cette qualité l'ennemi-né de Racine, dont il ne devait pas perdre une occasion de médire; l'ennemi par con-
jséquent de tous les amis de Racine/qui n'en avait pas de plus familier ni de plus cher que l'auteur des Saiires\ et enfin, et par suite encore, l'ami de tous leurs ennemis. Maisjes frères Perrault, eux — car ils étaient quatre, Claude, Nicolas, Pierre et Charles, — formaient dès lors avec Fontenelle, précisément, et quelques autres, des académiciens surtout, une petite coterie littéraire dont la puissance était faite, pour une moindre part, de leur mérite personnel, et, pour une plus considérable, de la nature de leurs emplois, de l'étendue de leurs liaisons, et, à ce qu'il semble bien, de l'agrément de leur commerce. Claude, le médecin architecte, qui mourut en 1688, est assez connu par VArt poétique et les épigrammes de Boileau, lesquelles n'empêchent point la colonnade du Louvre d'être une fort belle chose. Pierre, le receveur des finances, qui avait donné le signal des hostilités, dès 1678, s'était attiré de Racine une assez vive riposte, dans la préface de .son Iphigénie. Je néglige Nicolas, le docteur de Sorbonne/Charles enfin, le plus célèbre des quatre ^ — et dont le principal titre de gloire est aujourd'hui ces Contes des fées qui ne sont pas de lui, selon toute apparence, — premier commis de la surintendance,
, et depuis contrôleur général des bâtiments du roi,
n'avaU ^uère encore donné, comme écrivain, que quelques mauvais vers/une parodie du livre VI de VBriéide, et un poème épique sur Saint Paulin, évêque de Noie, dont je ne puis trop regretter, je l'avoue, que l'Épître (^édjc^toire soit adressée à Bossuet. ^ M^ous savez comment la guerre éclata. Le 27 janvier 1687, l'Académie française — dont il était depuis 1671 — tenant séance, Perrault, à l'occasion de la convalescence du roi, qui relevait je ne sais de
quelle maladie, régala ses confrères d'un poème inti- ,.>«^ '^«-•n
tulé : le Siècle de Louis le Grand. En voici les pre- ^^^ - .^ ^^^^"^
miers vers :
La belle Antiquité fut toujours vénérable, V-'^
Mais je ne crus jamais qu'elle fut adorable. Je vois les Anciens, sans plier les genoux. Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous; Et l'on peut comparer, sans craindre d'être injuste, , Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste....
Puis, chemin faisant, et poursuivant sa veine, Perrault donnait sans hésiter, sur Homère ou sur Virgile, la préférence, ou la prééminence
Aux Regniers, aux Maynards, aux Gombauds, aux Mal- Aux Godeaux, aux Racans...; [herbes,
sacrifiait, sans plus de scrupules,
L'illustre Raphaël, cet immense génie,
au peintre des Batailles d'Alexandre; mettait
la Vénus, l'Hercule, l'Apollon,
Le Bacchus, le Lantin et le Laocoon,
Ces chefs-d'œuvre de l'art, choisis entre dix mille.
fort au dessous des chefs-d'œuvre des Girardon, des Gaspards, des Baptiste; établissait sans peine la supériorité de la musique de Lulli sur celle des Grecs — dont je vous rappelle que nous ne savons rien, — ef. concluait enfin, comme il avait commencé, parTélog»', du roi,
De Louis qu'environne une gloire immortelle,
De Louis des grands rois le plus parlait modèle....
Il faut convenir que Boileau, quand il louait le prince, usait d'un autre style; et qu'à défaut d'une indépendance d'esprit dont personne alors ne se piquait, un goût plus sûr, inspiré peut-être de celui des anciens, l'avait du moins préservé de cette platitude insigne dans l'adulation.
\ fl Cependant, et c'est Perrault lui-même qui nous l'a raconté — non sans esprit ni bonne grâce, — tandis qu'il lisait, Boileau murmurait; et son voisin — c'était Huet, l'évêque de Soissons — avait toutes les peines du monde à l'empêcher d'exhaler sa colère. Il n'y put plus enfin tenir; et sans attendre que Perrault eût terminé sa lecture, quittant brusquement la place, il sortit en criant « qu'une semblable lecture était une honte pour l'Académie »/ Pardonnons son impolitesse à la naïve sincérité de son indignation ! ^ - ;• %i fy^-'-^i^
I II s'ensuivit, selon l'usage du temps, une guerre d'épigrammes, qui peut-être en fût restée là, sans l'intervention de Fontenelle, dont les Poésies pastorales — c'est l'un de ses plus médiocres ouvrages, — avec un Discours sur l'églogue et une Digression sur les anciens et les modernes^ en renouvelant le débat, le ranimèrent;
et de l'ombre de l'Académie, le portèrent en quelque sorte sur la place publique./
H faut lire cet opuscule : c'est du vrai Fontenelle, si ce n'en est pas du bon, Fontenelle, pour le dire en passant, n'étant jamais qu'à moitié bon, là même où il est le meilleur. Vous y trouverez de l'esprit, un esprit un peu mince et précieux, nuancé d'un peu d'ironie ; vous y trouverez ce style, qui est le sien, non seulement élégant, mais pénétrant, mais aigu dans l'afTectation de sa simplicité ; et vous y trouverez enfin la question mieux posée, beaucoup mieux, d'une manière un peu sophistique, il est vrai, mais enfin mieux posée que dans le Siècle de Louis le Grand, et par un homme d'une tout autre portée d'intelligence. /
Toute la question de la prééminence des anciens sur . •£, ""* "
les modernes, étant une fois bien entendue, se réduit , à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. En cas qu'ils l'aient été, Homère, Platon, Dénioslhène, ne peu- Ivent être égalés dans ces derniers siècles; mais si nos larbres sont tout aussi grands que ceux d'autrefois, nous [pouvons égaler Homère, Platon et Démosthène./^
C'était le début de sa Digression. En voici la conclusion :
Si les grands hommes de ce siècle avaient des sentiments charitables pour la postérité, ils l'avertiraient de ie les admirer point trop, et d'aspirer toujours du moins à les égaler. Rien n'arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits que l'admiration des anciens... C'est ainsi qu'Aristote n'a jamais fait un vrai philosophe, mais il en a étouffé beaucoup qui le fussent devenus, s'il eût été permis.... Et si l'on allait s'entêter un jour de Uescartes, et le mettre^ à, la place d'Aristote, ce serait à peu près le même inconvénient. ^
Vous voyez le sophisme, et, comme on disait au temps de Fontenelle, il saute aux yeux d'abord. En matière de science, tout ce qui s'ajoute au fonds que nous a légué la génération précédente constitue pour celle qui vient un enrichissement durable, une conquête définitive, un progrès certain, dans le sens étymologique du mot, un pas en avant. Les découvertes ou les inventions du génie lui-même y sont comme englouties dans l'impersonnalité de l'œuvre commune; et — nous ne pouvons pas sans doute l'affirmer, — mais ce qu'un Descartes ou un Newton ont trouvé, l'application de l'algèbre à la géométrie, ou la loi de la gravitation, nous pouvons cependant concevoir que de moins grands qu'eux, en y mettant plus de temps et, pour ainsi dire, en s'associant successivement à la même recherche, l'eussent enfin trouvé, plus tard et plus péniblement qu'eux, mais comme
Ajoutez là-dessus que, la découverte une fois faite, ^^.^f^ elle nous sert comme d'un point de départ, comme d^^ d'une origine pour en faire d'autres à notre tour, et que, si nous en faisons, quelque minces d'ailleurs qu'elles soient, la science s'en accroît d'autant. Un Clairaut ou un d'Alembert sont nécessairement plus savants de tout ce qu'un Newton leur a enseigné. Mais dirons-nous qu'un Voltaire soit nécessairement plus tragique de tout ce que Racine, et Corneille avant Racine, ont fait entrer d'eux-mêmes, de leur propre originalité, dans la définition ou dans la conception de la tragédie? Ou, pour venir, comme Poussin ou comme Lebrun, après Raphaël, un peintre sera-t-il tout ce qu'était Raphaël, et quelque chose de plus?
Évidemment non; ou du moins cela ne peut se soutenir qu'aussi longtemps qu'un art — comme la peinture au temps de Giotto, par exemple — n'est pas en possession de tous ses moyens techniques, ou qu'une langue n'a pas atteint son point de perfection 5t de maturité. Et, dans la science comme dans l'art, [q génie se mesure à ce qu'il a de personnel, d'unique, d'inimitable. Seulement, dans la science, l'œuvre du ^^^\^f. génie se détache de lui pour se confondre dans le patrimoine commun de l'humanité, tandis que, dans l'histoire de l'art, elle demeure avant tout et pardessus, tout l'expression de son individualité.
Quoi qu'il en soit, Perrault, tout heureux et tout aise, répondit à Fontenelle par une Épître sur le génie, dont quelques vers semblaient viser personnellement les Racine et les Boileau; le fit entrer à l'Académie; et, hâtant le dessein qu'il avait formé de soutenir et de pousser son paradoxe, il mit la dernière main à son Parallèle de?, Ancien?, et des Modernes, dont la première partie parut en 1688; la deuxième, et la plus intéressante pour nous, en 1692; et la troisième enfin en 1697.
• En comparaison de Boileau, si Perrault manque de science, ou, pour mieux dire — car il est plus savant au sens moderne du mot, — s'il manque d'une connaissance assez précise de ces anciens dont il parle; s'il manque de goût, de bon sens parfois, et de loyauté même; je ne dirai pas qu'en revanche il a l'esprit plus large, mais il l'a plus libre; et l'on ne peut nier que ses Dialogues aient modifié la définition ou la nolion de la critique, en y introduisant deux ou trois éléments nouveaux.
Grâce en effet aux préjugés mêmes qu'il apportaîl dans la qoeslion, auteur d'un poème sur la Peinture^ frère de l'architecte de la colonnade du Louvre, ami de Fontenelle, et comme tel un peu frotté de science, contrôleur enfin des bâtiments du roi, on pourrait dire qu'il a mis la critique littéraire sur le chemin de l'esthétique générale, en mêlant constamment, dans son Parallèle^ aux réflexions de Tordre uniquement littéraire, des considérations, souvent ingénieuses, tirées des autres arts ou de la science même, et en tâchant de les concilier ou de les coordonner les unes et les autres sous la loi de quelques principes généraux. D'un autre côté, en rendant, comme vous Tallez voir, le grand public et les femmes ellesmêmes juges d'une question qui ne semblait être jusqu'alors du domaine ou de la compétence que des seuls éruditsy c^est bien le Parallèle qui a consacré le ^^4 droit des gens du monde à se prononcer sur la valeur des œuvres littéraires.^ Enfin, si, comme nous l'avons déjà dit, l'idée de progrès est impliquée dans la position de la question même , on ne saurait refuser l'honneur de l'avoir accréditée parmi nous à l'homme qui sans doute est fort éloigné d'en avoir entrevu toutes les conséquences, mais qui ne Fa pas moins répandue dans tons ses écrits, et de qui Ton peut dire à bon droit qu'elle fait le fond de ses convictions littéraires. Il s'agit de savoir ce que valent ces conquêtes ou ces innrvations.
Et tout d'abord, on est tenté d'approuver la pre- ^>^ mière. Oui, ces comparaisons d'un art à l'autre, de ^ ,/^^ la peinture à la poésie, de l'éloquence à l'architecture, en introduisant dans la critique un élément
d'intérêt nouveau, y introduisent aussi de la variété/' de l'imprévu, je ne sais quo-i de plus libre et de plus attrayant. Si d'ailleurs la peinture et la poésie sont toutes deux ce que l'on appelle des arts d'imitation, il semble encore, qu'ayant un objet analogue dans une certaine mesure, elles doivent, dans cette mesure même, avoir aussi des principes communs. Ce qui est vrai de l'une ne paraît pas pouvoir ou devoir être entièrement faux de l'autre, et, puisque enfin, par des chemins différents, c'est au même but qu'elles tendent, il semble que lalhéQrie de l'une doive ou puisse au moins éclairer celle de l'autre. Mais je crains bien ' 7 qu'en réalité ce ne soit là qu'une apparence, et que, de ce genre de comparaisons, l'auteur des Dialogues ne se serve à peu près uniquement que pour brouiller la question.
Chaque art, en effet, a ce qu'on appelle son beau spécifique; et, quand on y songe, on serait presque tenté de dire, que le beau poétique, le beau pittoresque, le beau musical n'ont pas entre eux de commune mesure. Ils ne visent pas au même but, quoi qu'on en puisse dire; ils n'emploient pas les mêmes moyens; et, ne s'adressant pas aux mêmes sens, ils n'opèrent point les mêmes effets. Avant tout, la peinture est une joie des yeux. La musique est avant tout une volupté de l'oreille. Et quand elles passent l'une ou l'autre jusqu'au cœur ou jusqu'à l'esprit, ce n'est toujours que par la voie des mêmes intermédiaires.... Gomme au surplus c'est une question -sur laquelle nous aurons cette année même plus d'une fois à revenir, je me borne à vous signaler aujourd'hui le danger de la confusion. Lisez d'ailleurs
si vous voulez dès maintenant vous en faire une idée, ces fameux Salons de Diderot, qu'on vante comme les chefs-d'œuvre de la critique d'art, et qui n'en sont à vrai dire que la corruption. Juger d'une toile ou d'un marbre sur les mêmes principes, avec les mêmes exigences, ou comme l'on dit encore, au moyen du même critérium^ que d'un drame ou que d'un roman, encore une fois, c'est tout mêler ensemble; et, si l'origine de la confusion remonte au Parallèle des Anciens et des Modernes, il faut rendre Perrault res- ^ ponsable de ce qu'elle avait de dangereux, puisque nous avons commencé par le louer de ce que l'innovation peut avoir eu d'heureux.
Voici qui est plus grave encore. C'est qu'en effaçant ainsi les limites qui séparent les arts, Perrault en arrive insensiblement à une indifférence entière — et barbare — sur les questions de forme et de style. . j
Il ne tient compte aucun de la qualité de la langue ;\ ^ ,yj,
et il ne craint pas d'avancer cette énormité quelque part, que l'on juge bien mieux d'un écrivain dans une >^/ ' traduction que dans son texte même. C'est le comble V" du rationalisme! Et en voici l'abomination. Les exigences particulières ou personnelles des genres, si je puis ainsi dire, ne l'inquiètent nullement; et comme tout à l'heure il jugeait d'une œuvre littéraire sur les mêmes principes que d'un tableau, maintenant, ode ou discours funèbre, fable ou sermon, tragédie ou madrigal, c'est le même procédé de mensuration, si je puis ainsi dire, qu'il applique à tout ce qui lui tombe sous la main. Il est d'ailleurs bien entendu que, pas plus que des exigences du genre, il ne se
soucie du temps, ni du milieu, ni de la personnalité de l'artiste ou du poète....
Mais vous le verrez bien mieux — puisque je n'ai rien encore cité de sa prose, — si je mets sous vos yeux une ou deux pages du Parallèle, que je choisis parmi celles qui devaient naturellement exciter dans le camp de ses adversaires la plus vive indignation.
Le président Morinet, discourant il y a quelques jours de Pindare avec un de ses amis, et ne pouvant s'épuiser sur les louanges de ce poète inimitable, se mita prononcer les cinq ou six premiers vers de la première de ses Odes avec tant de force et tant d'emphase, que sa femme, qui était présente^ et qui est femme d'esprit, ne put s'empêcher de lui demander l'explication de ce qu'il témoignait prendre tant de plaisir à prononcer. « Madame, lui dit-il, cela perd toute sa grâce en passant du grec en français.
— N'importe, lui dit-elle, j'en verrai toujours le sens, qui doit être admirable. — C'est le commencement, lui dit-il, de la première Ode du plus sublime de tous les poètes. Voici comme il parle : « L'eau est très bonne, à la vérité, et l'or qui « brille comme le feu durant la nuit, éclate merveilleuse- « ment parmi les richesses qui rendent l'homme superbe. « Mais, mon esprit, si tu désires chanter les combats, ne « contemple point d'autre astre plus lumineux que le soleil « pendant le jour dans le vague de l'air, car nous ne sau- « rions chanter de combats plus illustres que les combats « olympiques. » — Vous vous moquez de moi, lui dit la présidente. Voilà un galimatias que vous venez de faire pour vous divertir; je ne donne pas si aisément dans le panneau.
— Je ne me moque point, lui dit le président, et c'est votre faute si vous n'êtes pas charmée de tant de belles choses.
— Il est vrai, reprit la présidente, que de l'eau bien claire, de l'or bien luisant, et le soleil en plein midi sont de fort belles choses; mais parce que l'eau est très bonne, et que l'or brille comme le feu pendant la nuit, est-ce une raison de contempler ou de ne pas contempler un autre astre que le
soleil pendant le jour? de chanter ou de ne pas chanter les jeux olympiques? Je vous avoue que je n'y comprends rien. — Je ne m'en étonne pas, Madame, dit le président'; une infinité de très savants hommes n'y ont rien compris, non plus que vous. Faut-il trouver cela étrange? C'est un poète emporté par son enthousiasme, qui, soutenu par la grandeur de ses pensées et de ses expressions, s'élève au-dessus de la raison ordinaire des hommes, et qui en cet état profère avec transport tout ce que la fureur lui inspire. On est bien éloigné de rien faire aujourd'hui de semblable. — Assurément, dit la présidente, et Ton s'en donne bien de garde. Mais je vois bien que vous ne voulez pas m'expliquer cet endroit de Pindare. Cependant, s'il n'y a rien qui ne se puisse dire devant les femmes, je ne vois pas où est la plaisanterie de m'en faire un mystère. — Il n'y a pas de plaisanterie ni de mystère, lui dit le président. — Pardonnezmoi, lui dit-elle, si je vous dis que je n'en crois rien : les anciens étaient gens sages, qui ne disaient pas des choses où il n'y a ni sens ni raison. » Et quoi que pût dire le président, elle persista dans sa pensée, et elle a toujours cru qu'il avait pris plaisir à se moquer d'elle.
L'anecdote est sans doute agréablement contée, spirituellement môme, adroitement mise en scène, comme on dit de nos jours, et la prose de Perrault vaut beaucoup mieux que ses vers. S'il est d'ailleurs bien loyal, ou s'il sait très bien le grec, vous le demanderez à Boileau, dont la huitième Béflexion critique roule à peu près tout entière sur ce passage des Dialogues. Pour moi, dont ce n'est pas ici l'afïaire que de vous apprendre à admirer Pindare, je me contenterai de dire, entre nous, qu'expliqué par Boileau, ce début de la première ode du « plus sublime de tous les poètes » me paraît plus banal que déraisonnable et qu'inintelligible. Mais ce qu'il y a de fà(îheux ici, c'est cett? façon que je vous disais de
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juger un poète, en commençant par faire abstraction du mouvement, de la forme, et de l'expression, du simple arrangement des mots; c'est de paraître exiger d'une ode que les idées s'y suivent comme dans une proposition de mathématiques; et c'est d'oublier enfin qu'il y a des beautés qui n'en sont que pour ne pouvoir être transposées, encore moins transportées d'une langue dans une autre.
Ce qui ne devait guère moins indigner Boileau, dans^ ces Dialogues^ comme admirateur des anciens, comme ennemi des Précieuses — et peut-être aussi comme célibataire, — c'est l'appel que Perrault y fait partout « au goût des dames », à la « justesse de leur discernement », pour décider de la contestation, pour prononcer comme en dernier ressort sur la valeur des œuvres littéraires. Mais c'est peut-être davantage encore l'étrange confiance que Perrault semble y mettre dans ce que l'on appelait alors le sens individuel. « Est-ce que vous trouvez cela beau? » nous demande l'auteur des Dialogues^ en mettant sous nos yeux un passage quelconque de Pindare ou d'Homère. Et si nous répondons que non, ou seulement si nous hésitons, il a l'air de croire, — et je crois qu'il croit que la cause est entendue.
C'est le contraire même de la critique. Assurément, il ne serait pas bon que les artistes, ni même les critiques, fussent les seuls juges de l'art. Gomme ils y sont trop compétents, pour ainsi dire, ils ont une tendance, qui peut devenir aisément dangereuse, à louer dans les œuvres des mérites de facture qui ne vont pas toujours avec la solidité du fond. Mais, d'autre part, il faut bien convenir que, d'en laisser l'appré-
ciation au goût individuel, il n'y aurait rien de plus funeste, si ce n'est de la remettre aux « dames » et aux gens du monde. Entraîné par le désir de plaire, et par la facilité surtout qu'il y trouvait de transformer les admirateurs des anciens en pédants, Perrault a trop abondé dans ce sens ; et à cet égard encore, tout en reconnaissant qu'il n'a pas eu complètement tort — ou même en le louant du service qu'il a rendu, qui est d'avoir élargi le public, — on ne saurait omettre de dire qu'il n'a pas eu complètement raison, et de le faire voir.
J'entends par là que, pas plus en littérature qu'ailleurs, le premier venu n'a le droit de se prononcer sur la valeur des œuvres, ni, quoi que l'on en dise, de juger de l'art sans une longue et laborieuse éducation de son goût. S'il n'y faut pas des aptitudes, il y faut du moins un apprentissage; et la présidente Morinet peut bien avoir raison, ne comprenant rien à Pindare, d'avouer qu'elle n'y comprend rien; mais, où elle se trompe fort impertinemment, c'est quand elle se permet d'en conclure que la première Olympique est inintelligible, et son président de mari fait fort bien de n'en tenir aucun compte. Puisque les œuvres sont dans l'histoire, la connaissance de l'histoire est indispensable à leur intelligence. On jugerait mal de Pindare si l'on ne connaissait les lois du lyrisme grec; on jugerait mal d'Aristophane, si l'on ne connaissait l'histoire de la démocratie athénienne; et aussi mal, ou plus mal encore, de Démosthène ou de Cicéron si l'on ne connaissait l'histoire grecque et romaine. Ehj d'autres termes : nous sommes juges, les seuls juges i qu'il y ait de notre plaisir; mais nous ne le sommes
pas de la qualité de notre plaisir; et Fautorité qui en t décide est située en dehors de nous, puisqu'elle était avant nous et qu'elle nous survivra.
C'est ce que ne savent point « les dames » ni les ^.
« gens du monde», en raison même de la « sensibi- j ^r ,^-
lité » que nous leur accordons avec Perrault, « pour ^y^^^ ce qui est clair, vif et de bon sens ». La mode en toutf ' . temps les gouverne : la mode, c'est-à-dire ce qu'il y| a de plus changeant, de plus relatif et de plus divers! au monde. Ils ne cherchent point Pindare dans Pindare, mais seulement l'impression que leur procure Pindare; et, de cette impression même, ils ne jugen^ que sur la conformité qu'ils y trouvent avec le goût de Paris ou de Versailles, qui peut bien être quelquefois le bon et même le meilleur, mais qui ne l'est pas nécessairement, puisqu'il change lui-même, et qui en tout cas n'est pas le goût grec.
Il faut bien ajouter qu'en général, pour toute sorte; de raisons, ces juges mondains ont l'horreur instinc- ' tive de tout ce qui est grave et sérieux. IZart n'est qu'un amusement ou un passe-temps pour eux; ils en jugent donc en conséquence ; et quand ils ont dit d'un , écrivain qu'il est ennuyeux, ils croient avoir tout ! dur Si je l'ai fait plus d'une fois observer, c'est une bonne occasion aujourd'hui d'y revenir. J'ai tâché de rendre justice à la société précieuse du xvii® siècle, aux salons du xviii®; je crois toujours que Molière, que Boileau, que Lesage à leur suite, ont passé la mesure dans les Femmes savantes, dans la Satire des femmes, dans plusieurs endroits de Gil Blas; je lis d'ailleurs Voiture et Balzac avec plaisir ; je ne hais pas Fontenelle, dans ses Entretiens sur la Pluralité des
mondes ou dans ses Éloges académiques, et, tout précieux qu'il est, je mets enfin Marivaux très audessus de Destouches, de Dancourt, ou de Regnard. Mais, après cela, parmi nos écrivains, dans l'histoire entière de notre littérature, ceux que les femmes ont aimés, que les gens du monde ont goûtés, je ne puis m'empêcher de répéter, qu'à défaut des Pascal et des Bossuet — que je leur passe de ne point pratiquer, — ce ne sont pas les Corneille ou les Racine, c'est encore moins Boileau, ce n'est pas Molière, et ce n'est pas non plus Voltaire ou Montesquieu ; c'est les Voiture et les Benserade, c'est Quinault, ce sont les La Motte et les Fontenelle, ce sont les précieux et ce sont les ^ ,
Moderne.. '^.;4ïï;'t^<<-t7t-yt.,
J'irais plus loin, je vais plus loin. Si vous voulez savoir pour quelles raisons quelques-uns de nos plus grands écrivains — j'excepte toujours les Bossuet et les Pascal, à qui leur métier, ou comme dit le second leur enseigne, le permettait, — si vous voulez j savoir pourquoi Racine ou Molière, par exemple,.' n'ont pas toujours atteint cette profondeur de pensée que nous trouvons dans un Shakespearelou dans un Gœthe; ou encore, pourquoi de certaines questions, comme celle de la destinée, qui sont enveloppées dans un Hamlet ou dans un Faust, semblent leur être demeurées étrangères, « cherchez la femme », etl vous trouverez que la faute en est à l'influence des salons et des femmes. Ils ont voulu plaire ; et, pour plaire, ils se sont efforcés de s'accommoder au monde. Ils ont accordé, ils ont concédé quelque chose à la mode, Molière la cérémonie du Bourgeois Gentilhommey Racine ses Pyrrhus, ses Xipharès et ses Achille. Sur-
tout, ils n'ont pas pris eux-mêmes, ou paru prendre, ni traité la vi*3 plus sérieusement qu'on ne faisait autour d'eux; ou du moins, quand ils l'ont fait, c'est 5ue leur génie était plus foît en ■ ux que le désir de plaire; et voilà pourquoi nous regrettons qu'en provoquant les mondains à s'ériger en juges de l'art, Perrault et les Modernes, faisant ainsi du plaisir ou de la volupté de l'esprit l'objjet de la littérature, l'aient comme nécessairement orientée du côté de la mode ou de la frivolité.
Pour l'inconvénient qu'il y avait enfin à substituer, dans le jugement des œuvres de l'esprit, l'autorité du « sens individuel » à celle du « sens commun », je ne veux pas y insister longuement. Mais un point sur lequel j'attire votre attention, c'est comme l'antiquité de Boileau reprend ici tous ses avantages sur la modernité de Perrault et de ses partisans. Nous l'avons assez dit l'autre jour, pour qu'il suffise de le rappeler : entre le « sens commun » et le « sens individuel » c'est précisément la tradition qui décide; et, tout ayant changé de Virgile à Racine, ce qu'il y a, malgré tout, d'identique ou d'analogue entre eux, voilà ce qui fait le fond de l'humaine nature, ce qui doit nous servir à reconnaître nous-mêmes ce que nos sentiments ont d'universel ou de singulier; voilà l'autorité qui nous arguë de caprice ou de bizarrerie, toutes les fois que nos goûts, soiis le prétexte d'être nôtres, sont en opposition ou en coni tradiction avec elle. Envier à la critique, et lui disputer le droit de se réclamer de la tradition, c'est donc proprement lui refuser le droit à l'existence; mais renoncer à la critique, c'est livrer l'art et
Brunetière. — L'évolution des genres. 10
LEVOLUTION DES GENRES.
la littérature, je ne veux pas dire aux bètes, quoique j'aie grand tort de ne pas le dire; — et cela, sans doute est cruel d'abord, mais cela n'est pas ensuite moins dangereux que cruel, si, comme on l'a si bien dit, « une société sans littérature serait une société sans sociabilité, sans morale, et même sans religion ».
^'^ Reste au compte des Modernes, et à l'actif de l'auteur du Parallèle^ l'introduction de l'idée de progrès dans la critique littéraire. Nous la retrouverons prochainement et nous aurons à la définir et à l'expliquer. J'essayerai de vous montrer alors en quoi l'idée de 'progrès diîTère de celle (ï évolution. S'il est certain d'ailleurs qu'elle est au fond des Dialogues, Perrault, comme je vous le disais, est encore assez éloigné d'en avoir vu toutes les conséquences ou seulement toute la portée. Nous lui ferions donc tort de la discuter aujourd'hui : ce n'est pas encore le temps. Mais elle est bien dans les Dialogues; elle en est l'âme latente et diffuse ; elle en fait après tout l'originalité réelle. Et comme c'est elle qui assure à Perrault une place encore assez considérable dans l'histoire de la critique, c'est aussi la seule de ses idées avec laquelle Boileau lui-même fut obligé de compter.
Il répondit, vous le savez, au Parallèle des Anciens et des Modernes, par ses Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin, [1694] dont ce n'est pas le moindre défaut que de prendre de biais, et, pour ainsi parler, d'une manière tout occasionnelle, une question qui valait bien la peine qu'on l'abordât plus franchement. Il faut croire qu'il était de l'école de Turenne, qui ne voulait pas que l'on attaquât de front
les positions que l'on pouvait tourner. Mais les lois de la guerre ne sont pas celles de la polémique, ni surtout celles de la critique. Aussi les Réflexions sont-elles aujourd'hui, quoique plus solides peut-être, beaucoup moins intéressantes à lire que les Dialogues, sans compter que, dans les Dialogues, tandis que Perrault garde constamment l'air et le ton d'un homme du monde, "Boileau, lui, dans ses Réflexions, perd souvent la mesure, a toujours le ton rogue, et s'emporte jusqu'aux gros mots.
Je ne me rappelle plus si je n'ai pas essayé quelque part, sinon de l'en justifier, au moins de l'en excuser sur son âge; et il est vrai, qu'étant d'ailleurs de santé délicate, il approchait de la soixantaine. Mais je n'ai pas en ce cas réfléchi que \gs' /iéflexions critiques sont de la même année, ou à peu près, que la Satire des femmes, l'une des meilleures qu'il ait écrites; et puis, que s'il avait cinquante-six ou sept ans, son adversaire en avait dix de plus.
Avec cela, s'il y a de bonnes choses dans les Réflexions, il n'y en a pas d'excellentes ; et non seulement Boileau ne défend pas toujours les anciens et ses doctrines par les meilleures raisons, mais il n'a'pas toujours une vue très nette et très sûre du fond de la question. 11 commente bien faiblement Pindare ; et je crois qu'il admire sincèrement Homère, mais si je le crois, c'est parce qu'il le dit, et non pas du tout sur les preuves qu'il en donne. Tranchons le mot : il y a quelque superstition dans ce grand amour du grec; et, si vous le voulez, ce sera l'explication de ce qu'il y a dans les Réflexions critiques d'assez superficiel et de très insuffisant.