RÉVOLUTION DES GENRES
Deux OU trois passages, néanmoins, ne laissent pas 'd'en être curieux et significatifs :
Mais à propos de hauteur pédantesque, peut-être ne sera-t-il pas mauvais d'expliquer ici ce que j'ai voulu dire par là, et ce que c'est proprement qu'un pédant.... Un pédant est un homme plein de lui-même, qui, avec un médiocre savoir, décide hardiment de toutes choses; qui se vante sans cesse d'avoir fait de nouvelles découvertes; qui traite de haut en bas Aristote, Épicure, Hippocrate, Pline; qui blâme tous les auteurs anciens; qui publie que Jason et Barthole étaient deux ignorants; qui trouve à la vérité quelques endroits passables dans Virgile, mais qui y trouve aussi beaucoup d'endroits digues d'être siffles; qui croit à peine Térence digne du nom de joli; qui, au milieu de tout cela, se pique surtout de politesse; qui tient que la plupart des anciens n'ont ni ordre ni économie dans leurs discours; en un mot, qui compte pour rien de heurter sur cela le sentiment de tous les hommes.
C'est le portrait de Perrault en personne, et en pied, que Boileau traçait là; c'était celui de Fontenelle, que Rousseau, dans l'épigramme célèbre, appelait aussi
... Le pédant le plus joli du monde;
c'est à l'avance enfin, si vous y regardez, le portrait de La Motte ou celui de Marivaux.
Ce qu'il en faut retenir, c'est que le pédantisme ou la pédanterie, pour être plus communs dans l'école, n'en sont pourtant pas le privilège, et qu'il y a des pédants de toute robe, comme il y en a de tout poil et de toute origine. Je vous en nommerais plus d'un, encore aujourd'hui même, si j'en avais le temps, parmi nos modernes, à nous, et de pédantissimcs,
dont la morgue est faite de l'énormité de leur ignorance; qui n'ont pas, comme nous, pour les rappeler à la modestie, la- connaissance, le respect, l'admiration des maîtres; et qui ne savent pas enfin que, plut ils sont contents d'eux-mêmes, plus ils ont de titres à ce nom de pédants.... Vous le leur apprendrez quand vous les rencontrerez sur votre route.
Mais ceci vaut encore mieux, et va plus loin, si je ne me trompe :
Quelque éclat qu'un écrivain ait fait durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus, on ne peut pas pour cela infailliblement conclure que ses ouvrages soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du style, un tour d^esprit qui était à la mode, peuvent les avoir fait valoir; et il arrivera peut-être que dans le siècle suivant on ouvrira les yeux, et que l'on méprisera ce que l'on a admiré. Nous en avons un bel exemple dans Ronsard et dans ses imitateurs, comme Du Bellay, DuBartas, Desportes, qui, dans le siècle précédent, ont été l'admiration de tout le monde, et qui aujourd'hui ne trouvent pas même de lecteurs. La même chose était arrivée chez les Romains, à Nœvius, à Livius, et à Ennius....
Et il ne faut point s'imaginer que la chute de ces auteurs, tant les Français que les Latins, soit venue de ce que les langues de leur pays ont changé. Elle n'est venue que de ce qu'ils n'avaient point attrapé dans ces langues le point de solidité et de perfection qui est nécessaire pour faire durer et priser à jamais des ouvrages. En effet, la langue latine, par exemple, qu'ont écrite Cicéron et Virgile, était déjà fort changée du temps de Quintilien et encore plus du temps d'Aulu-Gelle. Cependant Cicéron et Virgile y étaient encore plus estimés que de leur temps même, parce qu'ils avaient comme fixé la langue parleurs écrits, ayant atteint le point de perfection que j'ai dit.
Ce n'est donc pas la vieillesse des mots et des expressions dans Ronsard, qui a décrié Ronsard, c'est qu'on s'est
aperçu tout d'un coup que les beautés qu'on y croyait voir n'étaient point des beautés, ce que Bertaut, Malherbe, de Lingendes et Racan qui vinrent après lui, contribuere.it beaucoup à faire connaître, aijcmt attrapé dans le genre sérieux le vrai génie de la laiigue française, qui bien loin d'être en son poiiit de maturité du temps de Ronsard, comme Pasquier se l'était persuadé faussement, n'était pas même encore sortie de sa première enfance....
Au contraire, le vrai tour de l'épigramme, du rondeau ef des épîtres naïves ayant été trouvé même avant Ronsard, par Marot, par Saint-Gelais, et par d'autres, non seulement leurs ouvrages en ce genre ne sont point tombés dans le mépris, mais ils sont encore aujourd'hui généralement estimés, jusque-là même que pour trouver l'air naïf en français, on a encore quelquefois recours à leur style, et c'est ce qui a si bien réussi au célèbre M. de la Fontaine.
Peu connu ou rarement cité — car qui lit aujourd'hui les Réflexions critiques? pas même nous, qui devrions les connaître par cœur, — ce passage est bien caractéristique. Comment, en effet, défmirait-on mieux ce que nous appelons aujourd'hui l'évolution des langues? comment, l'évolution même des genres? et comment, par quels exemples établirait-on plus solidement que les moments de Tune et de l'autre ne coïncident point? Ici, Boileau, piqué d'émulation, passe Perrault; et les Réflexions nous font faire un pas sur les Dialogues. Tandis que chaque siècle ou chaque âge, pour Perrault et pour ses partisans, est en avance ou en progrès sur celui qui l'a précédé, ce qui reviendrait à dire que la corruption du fruit est en progrès sur sa maturité, puisqu'elle lui est ultérieure, Boileau n'a pas nié le mouvement, mais il a parfaitement vu que mouvement et progrès ne sont point synonymes; et, certes, s'il eût suivi cette
indication jusqu'au bout nous n'aurions point fait, nous, de ses Réflexions, les critiques que nous en avons faites.
J'ai pris le premier de. ces deux passages dans la cinquième des Réflexions critiques, et le second dans la septième. J'en tire enfin un troisième et dernier de la Lettre à M. Perrault, qui mit fin, comme vous le savez, à la première phase de la querelle, et qui exprime, par conséquent, sur la question, le dernier état de la pensée de Boileau. , ,^ A^.t
Votre dessein, dit-il à son adversaire, était de montrer que pour la connaissance surtout des beaux-arts, et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis le Grand, est non seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l'antiquité et même au siècle d'Auguste. Vous allez donc être bien étonné quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même... je m'offrirais volontiers de prouver cette proposition, comme vous, la plume à la main.
Je commencerais par avouer sincèrement que nous n'avons point de poètes héroïques ni d'orateurs que nous puissions comparer aux Virgile et aux Gicéron; je conviendrais que nos plus habiles historiens sont petits devant les Tite-Live et les Salluste; je passerais condamnation sur la satire et sur Télégie , quoiqu'il y ait des satires de Régnier admirables et des élégies de Voiture, de Sarazin, de la comtesse de la Suze, d'un agrément infini. Mais en même temps je ferais voir que pour la tragédie nous sommes beaucoup supérieurs aux Latins.... Je ferais voir que, bien loin qu'ils aient eu dans le siècle d'Auguste des poètes ! comiques meilleurs que les nôtres, ils n'en ont pas eu un seul dont le nom ait mérité qu'on s'en souvînt, les Plaute, les Gécilius, les Térence étant morts dans le siècle précédent. Je montrerais que, si pour l'ode nous n'avons point d'auteurs si parfaits qu'Horace, qui est leur seul