I/'ÉVOLUTION DES GENRES
poète lyrique, nous en avons néanmoins un assez grand nombre qui ne lui sont guère inférieurs en délicatesse de langue et en justesse d'expression.... Je montrerais qu'il y a des genres' de poésie, où non seulement les Latins ne nous ont point surpassés, mais qu'ils n'ont pas même connus, comme par exemple ces poèmes en prose que nous appelons Romane.". Par tout ce que je viens de dire, vous voyez, Monsieur, qu'à proprement parler nous ne sommes point d'avis différent «ur l'estime qu'on doit faire de notre siècle; mais que nous sommes différemment de même avis.... Il ne reste donc plus... que de nous guérir l'un et l'autre : vous, d'un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l'antiquité; et moi, d'une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle....
On n'est pas à ce coup plus courtois, et Perrault pouvait se déclarer satisfait.
Si c'était maintenant de Baileau lui-même qu'il fût question, de son mérite personnel et de son originalité de juge des œuvres de son temps, j'insisterais sur l'extraordinaire lucidité de coup d'œil et sur l'étonnante fermeté de bon sens dont ce passage est, je pense, une preuve assez éloquente. Jamais aucun contemporain n'a mieux discerné, dans la littérature de son temps, ce qu'il y avait de durable, et ce qu'il pouvait y avoir de ruineux ou de caduc. Mais ce qui nous importe davantage, c'est de voir comment dans la lutte, les idées de Boileau — celles que j'essayais de vous résumer l'autre jour — se sont à la fois affermies, mais surtout élargies; comment et sur quel point ont fléchi les dogmes encore trop absolus de son Ai-t poétique; et comment enfin, dans cette querelle de la prééminence des Anciens ou des Modernes,
s'il n'a pas: eu le dernier mot, puisque vous venez de voir ce qu'il concède à ses adversaires, c'est lui pourtant qui l'a prononcé.
A un autre point de vue, plus général — et pour conclure à notre tour, — dégageant maintenant la question des considérations particulières qui ne servent qu'à l'obscurcir, et résumant la nature du progrès ou du mouvement accompli, nous dirons que deux idées nouvelles ont pénétré dans la critique, pour en diversifier la méthode et pour en corriger les ^^j2,^^-^pTinjcipes. absolus. --^, ^^..^^,^JL C/-J50«^'(i-*'^
\ On ne croit plus maintenant que les règles soient f immuables; on se rend compte qu'elles sont en mouvement. Et, à la vérité, Molière l'avait bien dit dans sa Critique de V Ecole des, Femmes, Racine dans ses Préfaces, Boileau lui-même dans son Art poétique. Mais quand ils le disaient, je crains qu'ils n'en fussent euxmêmes qu'à moitié convaincus. Ils le sont maintenant I tout à fait; ou du moins Boileau, — puisqu'à la date
I où nous sommes, les deux autres sont morts; — et ce
n'est pas sa faute, si ses successeurs, plus classiques que lui-même, paraîtront avoir oublié sa Lettre à M. Perrault et ses Réflexions critiques sur Loiigin , pour ne se souvenir que de ce qu'il y a de plus étroit dans son Art poétique .
Ce qui semble également admis, c'est qu'il y a d'autres m.odèles que ceux de l'antiquité; que nos auteurs peuvent valoir les siens, et les dépasser même au besoin. Si de certaines raisons ont fait que nous n'avons pas de Cicéron ni de Virgile, d'autres raisons peuvent faire que nous en ayons de plus grands quelque jour. Si nous avons surpassé les Latins dans
la tragédie ou dans le roman, nous pouvons également espérer de les surpasser dans l'ode ou dans la comédie. Puisque nous avons des « genres » qu'ils n'ont point connus, d'autres sans doute en créeront d'autres un jour que nous ne connaissons point nousmêmes. Et, servons-nous pour finir du seul mot qui convienne : par le moyen ou sous le couvert de la querelle des anciens et des modernes, c'est l'idée d'une certaine relativité des choses littéraires qui tâche à s'insinuer, qui s'introduit déjà dans la critique. Nous verrons, dans une prochaine leçon, comment et pourquoi les hommes du xviii'' siècle ne s'ea sont pas d'abord aperçus.
23 novembre 1889.