‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature. [t. 1] Introduction: L'évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos joursChapitre 17 sur 35 · CINQUIEME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIEME LEÇON

Diffusion de l'esprit critique. — Les Journaux au xviii* siècle.

— Bayle, son rôle et son influence. — Considérable dans l'histoire de la critique générale, sa place est nulle dtins l'histoire de la critique littéraire. — L'abbé Dubos et la théorie des milieux. — Débuts de Voltaire : VEssai sur la Poésie épique et les Lettres anglaises. — Variations de Voltaire; et comment il finit par être plus « classique » que Boileau. — Diderot et la critique nouvelle. — Digression sur le naturel.

— De quelques causes qui ont empêché le succès des doctrines de Diderot. — La renaissance du classicisme dans les dernières années du xvii' siècle : André Ghénier et David.

— Laharpe et son cours de littérature. — La fin de la critique classique.

Messieurs,

Le retentissement considérable de la querelle des anciens et des modernes dans l'Europe entière, avait été pour la critique l'origine ou le signal d'une faveur et d'une popularité toutes nouvelles. Restreinte, comme nous l'avons vu, pendant plus de cent ans, aux érudits et aux pédants ; mise par l'auteur des Satires et de VArt poétique à la portée des plus « honnêtes gens », c'est avec la querelle des anciens que la critique fait véritablement son entrée dans le monde,

et que la question des mérites respectifs d'Homère et de Virgile, ou de l'auteur du Cid et de celui d'Andromaque, devient — avec la galanterie d'abord, et la médisance ensuite — Tune des matières habituelles de la conversation des salons.

Il n'est donc pas étonnant d'en retrouver la trace ou l'écho dans les écrits de La Motte Houdard et de l'abbé Terrasson : ils font profession de continuer la guerre abandonnée par Perrault. Mme Dacier soutient contre eux la bonne cause avec beaucoup de bon sens, moins d'esprit, et peu de politesse. Homère ne lui a point appris à dire finement ni gracieusement les choses. Mais la preuve la plus significative de l'universel intérêt que ces questions excitent, c'est de les voir, avec le xviii^ siècle commençant, pénétrer un peu partout, se mêler à toutes les autres, et se glisser, par exemple, jusque dans les romans de Lesage, dans son Diable boiteux, dans son Gil Blas ; dans les premiers écrits de Marivaux, — qui débute, comme Perrault, et à l'exemple aussi de Scarron, par d'insupportables parodies du Télémaque ou d'Homère; — et jusque sur les tréteaux enfin du Théâtre de la Foire.

D'un autre côté, à l'imitation du Journal des SavanH et des Nouvelles de la République des Lettres, les journaux se multiplient, parmi lesquels il convient de signaler plus particulièrement les Mémoires de Trévoux, rédigés par les jésuites, et la Bibliothèque choisie de Leclerc, le continuateur, commentateur et contradicteur de Bayle, dont il balança même un instant la réputation alors européenne. C'est aussi bien un des caractères du xviii® siècle que l'abondance des Journaux; et, comme vous savez d'ailleurs, ainsi que le

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dira Figaro, qu'ils ne peuvent parler ni de religion, ^ ni de politique, « ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de quoi que ce soit enfin qui tienne à quelque chose », ils parlent de littérature; et ainsi la critique se met en possession de les défrayer à peu près uniquement. Si vous ètes^curieux d'en connaître les plus importants/vous en trouverez la liste dans l'ouvrage d'Eugène Hatin : Histoire de la Presse en France.

Il vous semblera peut-être à ce propos que je devrais ici vous parler de Bayle — puisque aussi bien je viens de rappeler ses Nouvelles de la République des lettres, — et, en effet, dans une histoire générale et détaillée de la critique moderne, je crois que je lui ferais sa place. Mais c'est que je donnerais alors à ce mot de critique une extension tout autre, bien autrement considérable, et, à mon avis, quelque peu abusive, ou du moins trop prématurée.

Non pas assurément que je méconnaisse la valeur de Bayle! Je dirai même en passant qu'on ne la connaît pas, qu'on ne la loue pas surtout assez. Bayle, que nos historiens de la littérature ignorent en général, est le premier des « philosophes » du xviii^ siècle; et beaucoup d'idées que l'on s'imagine que Voltaire, par exemple, a rapportées d'Angleterre, c'est à Bayle, c'est aux Pensées sur la Comète qu'il les doit, c'est dans le Dictionnaire de Bayle qu'il les a puisées. Les libres penseurs anglais du commencement du xviiF siècle, Collins ou Toland, sont-ils les maîtres de Voltaire? On peut discuter; et si je ne voudrais pas le nier, je crois du moins qu'il en faut rabattre, qu'il en faut beaucoup rabattre. Mais ce qui n'est pas

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douteux, c'est que Bayle est le maître des libres peu seurs anglais. L'impossibilité de concilier la raison et la foi, ce qui avait été la noble illusion du xvii® siècle, c'est Bayle qui Ta dénoncée le premier; la tolérance, ou le droit pour tout homme, selon le mot de la Palatine, « de se faire son petit religion à part soi », c'est Bayle qui l'a enseignée le premier; et le pouvoir enfin que la raison possède contre elle-même, ce qu'elle a de ressources, en quelque sorte, pour se détruire, c'est encore lui, dans l'histoire de la pensée moderne, qui s'en est avisé le premier.

Vous voyez, que bien loin de vouloir diminuer la gloire de son nom, je l'augmenterais, si je le pouvais. Est-ce un grand homme? je n'en sais rien. Estce un grand écrivain? On peut, je crois, dire que non. Mais c'est une grande influence, la plus grande peutêtre de toutes celles qui, de 1700 jusqu'aux environs de 1750, ont contrepesé celle d'Arnauld, de Pascal, de Bossuet et de Leibniz. Les Encyclopédistes et Rousseau l'ont seuls dépossédé d'un prestige ou d'une autorité qui, d'ailleurs, pour commencer, n'a pas moins agi sur eux-mêmes, que sur les libres penseurs anglais, que sur Lessing ou sur Frédéric en Allemagne, et généralement sur tout ce qu'il y a eu, pendant un demi-siècle, dans l'Europe entière, d'esprits curieux, indépendants et aventureux.

Seulement, et dans le sens où jusqu'ici nous avons pris le mot de critique, c'est dans l'évohition de la critique littéraire que j'ai beau les chercher, je ne vois pas la place ni le rôle de Bayle. Parcourez ses Nouvelles de la République des lettres; ouvrez au hasard son Dictionnaire; feuilletez surtout sa Correspondance ;

on n'est pas plus indifférent, on ne peut pas l'être davantage à tout ce qui fait le prix littéraire ou esthétique des œuvres.

A cet égard — et ce n'est pas ce qui fait sa moindre i originalité, — si Bayle, comme philosophe, appartient } déjà au xviiie siècle, je dis que, comme critique, il estj à peine du xviF. Il ne s'intéresse dans les œuvres qu'à ce qu'elles lui apprennent ; et les Scioppius ou les Cardan, par exemple, sont d'un bien autre intérêt pour lui que les Racine ou les Corneille. Aussi n'ai-jejamais compris que Sainte-Beuve — tout au début de sa carrière, il est vrai, dans un article d'ailleurs extrêmement curieux — ait fait de Bayle le modèle ou le parangon du « génie critique ». Génie critique? Oui, certes, en tant que la critique est l'outil universel, une -^ méthode que l'on applique plutôt à la recherche de la vérité des faits, à l'examen de la tradition et de l'histoire, qu'à l'appréciation ou à la classification des œuvres littéraires. Mais si l'on ne joue pas sur les mots; et, quelque idée que l'on se fasse de son objet final, si la critique doit être surtout versée dans l'étude de la littérature et de l'art, non, Bayle n'est pas un critique, et c'est pourquoi nous n'avons pas ici à en parler davantage.

Je ne vous parlerai pas non plus de Fénelon, de sa Lettre sur les occupations de l'Académie française ou de ses Dialogues sur r Eloquence [1718]. Ce sont les délassements d'un homme d'infiniment d'esprit, mais de moins de goût peut-être; j'entends d'un goût peu sûr; et qui ne m'a pas l'air d'attacher lui-même une grande importance aux jolies choses qu'il nous dit. D'ailleurs il ne me paraît pas qu'on l'ait beaucoup lu,

ni que ses idées aient beaucoup agi. Son Projet de Rhétorique^ son Projet de Poétique, son Projet d'un traité sur V Histoire, à vrai dire, tout cela retarde d'une cinquantaine d'années sur l'époque où il le propose. Qu'y a-t-il encore de plus superficiel, et de plus extraordinaire, que ce qu'il a dit sur la rime? Mais il était sans doute écrit que la postérité ne voudrait pas voir plus clair dans les idées que dans le jeu de cet habile homme ; et, pour dire que je ne dirai rien de la Lettre sur les occupations de r Académie française, vous voyez ce que je suis obligé d'en dire.

Je fais en revanche un tout autre cas — non pour la forme, qui en est lourde, mais pour le fond — des Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, de l'abbé Dubos, qui parurent en 1719. « Tous les artistes lisent avec fruit les Réflexions de l'abbé Dubos sur la poésie et la peinture. C'est le livre le plus utile qu'on ait jamais écrit sur ces matières chez aucun peuple de l'Europe. Ce qui fait la bonté de cet ouvrage, c'est qu'il n'y a que peu d'erreurs, et beaucoup de réflexions vraies , nouvelles et profondes. » Ainsi s'exprime Voltaire, dans son Catalogue des écrivains du siècle de Louis XI V; et, pour le dire en passant, quand Voltaire s'exprime ainsi, vous pouvez être assurés qu'il doit beaucoup lui même à Touvrage qu^il loue avec tant de chaleur. C'est sa manière d'acquitter sa dette; et, après tout, elle en vaut bien une autre. Montesquieu, qui doit beaucoup, aussi lui, à l'abbé Dubos, a oublié de s'en souvenir; — et il s'est contenté de le réfuter.

Pour cette raison, parce que la substance en a passé dans la critique de Voltaire, nous pourrions

nous borner à signaler le livre de l'abbé Dubos. Je vous en recommande cependant le premier volume, où vous trouverez, sur l'art dramatique en particulier, des observations ingénieuses, et, pour mieux dire encore, des observations plus « modernes » que vous ne le croiriez d'après la date du livre et le nom de l'auteur.

J'ajoute, puisque j'ai prononcé le nom de Montesquieu, j'ajoute que vous trouverez, dans le second volume, une théorie complète sur la part des « causes physiques dans le progrès des arts et des lettres », et cinq ou six chapitres sur l'influence du climat, antérieurs de trente ans à ceux de Montesquieu dans son Esfrit des lois. Le pouvoir du milieu physique et celui du moment, voilà deux « modificateurs des genres » dont l'abbé Dubos a essayé l'un des premiers de déterminer la nature et de mesurer l'action. Lisez donc ses chapitres sur le Pouvoir de l'air sur le corp^ humain prouvé par le caractère des nations, ou encore, sur VÉtendue des climats plus propres aux sciences et aux arts que les autres. Vous ferez sans doute plaisir à son ombre; vous y apprendrez beaucoup de choses; et vous connaîtrez enfin les commencements d'une question que nous aurons à traiter prochainement nous-mêmes.

Je ne dis rien de son troisième et dernier volume : il est uniquement rempli d'une Dissertation sur les représentations théâtrales des anciens, sujet curieux, sujet savant^ mais dont je n'ai pas à m'occuper, et aussi bien dont je ne suis pas juge.

Arrivons donc à Voltaire. Deux de ses premiers écrits sont ici pour nous d'une importance considc-

Brunetière. — L'évolution des genres. H

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rable, et d'abord, l'un de ceux qu'il semble que l'on ait le moins lus : c'est son Essai sur la poésie épique — pour servir de préface à sa Henriade^ — qui parut à Londres, en anglais, en 1727, et l'année suivante à Paris, traduit en français. L'entrée en matière en est tout à fait agressive :

— ^ On a accablé presque tous les arts d'un nombre prodigieux de règles, dont la plupart sont inutiles ou fausses. Nous trouvons partout des leçons, mais bien peu d'exem- ^ pies.... Mais c'est surtout en fait de poésie que les commentateurs et les critiques ont prodigué leurs leçons. Ils ont laborieusement écrit des volumes, sur quelques lignes que l'imagination des poètes a créées en se jouant. Ce sont des tyrans, qui ont voulu asservir à leurs lois une nation libre, dont ils ne connaissent point le caractère.... Tant de prétendues règles, tant de liens ne peuvent servir qu'à embarrasser les grands hoMmes dans leur marche, ets^nt d'un faible secours à ceux à qui le talent manque. Il faut courir dans la carrière, et non s'y traîner avec des béquilles.

Assez enclin qu'il était de lui-même à s'émanciper des maîtres, il semble que l'exil ait achevé de délier sa langue, et, à Londres, dans la fréquentation des libres penseurs anglais, vous croiriez qu'il a jugé, ou, si vous l'aimez mieux, qu'il a toisé Boileau. Écoutez-le encore sur les anciens :

Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens.... Mais ce serait s'égarer étrangement que de les vouloir suivre en tout à la piste. Nous ne parlons point la même langue. La religion, qui est en tout le fondement de la poésie épique , est parmi nous l'opposé de leur mythologie. Nos coutumes sont plus différentes de celles des héros du siège de Troie, que de celles des Américains. Nos combats, nos sièges, nos flottes n'ont pas la

moindre ressemblance.... L'invention de la poudre, la boussole, l'imprimerie, tant d'autres arts qui ont été apportés récemment dans le monde ont en quelque façon changé la face de l'univers. Il faut peindre avec des couleurs vraies comme les anciens, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses.

C'est le vers fameux d'André Chénier :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Et, si vous aimez les rapprochements, voici quelques lignes qu'on ne s'étonnerait pas de rencontrer sous la plume de Mme de Staël :

Je sais qu'il y a plusieurs personnes qui disent que la raison et les passions sont partout les mêmes; cela est vrai ; mais elles s'expriment diversement. Les hommes ont en tout pays deux yeux, un nez et une bouche : cependant l'assemblage des traits qui fait une beauté en France ne réussira pas en Turquie, ni une beauté turque à la Chine; et ce qu'il y a de plus aimable en Asie et en Europe serait regardé comme un monstre dans le pays de la Guinée. Puisque la nature est si différente d'elle-même, comment veut-on asservir à des lois générales, des arts sur lesquels la coutume, c'est-à-dirye l'inconstance, a tant d'empire? Si donc nous voulons avoir une connaissance un peu étendue de ces arts, il faut nous informer de quelle manière on les cultive chez toutes les nations. Il ne suffit pas pour connaître l'épopée d'avoir lu Virgile et Homère, comme ce n'est point assez, en fait de tragédie, d'avoir lu Sophocle et Euripide.

Il semble au moins que ce discours soit assez éloquent; et, en effet, si nous voulions l'en croire, nous regarderions Voltaire comme beaucoup plus indépendant de la tradition et du passé qu'il ne l'est réellement. Mais ce ne sont là que de simples boutades. En

réalité, Voltaire a beau regimber, il est Français, il est même Parisien; et si je ne craignais d'abuser des citations, vous verriez que, dans cet E&sai même, sans se soucier de se contredire, après ces grands éclats, il se résigne, ou plutôt, non, il ne se résigne pas, mais il faut dire qu'il ne s'est jamais vraiment révolté. Pour désireux, pour avide même qu'il soit de faire du tapage — et un peu de scandale au besoin, — son bon sens, la timidité de son goût, son respect de l'autorité le retiennent; et, comme en matière de théâtre ses plus grandes audaces, littérairement du moins, n'iront jamais plus loin qu'à s'inspirer discrètement ^'Othello dans sa Zaïre, ou qu'à démarquer Hamlet dans sa Sémiramis', de même ici, tout ce grand bruit se termine à demander qu'au lieu de se contenter éternellement d'Homère et de Virgile, les théoriciens du poème épique veuillent bien se souvenir que la Jérusalem et le Par^adis perdu en sont deux.

La proposition était d'ailleurs heureuse et opportune. Si nous n'avions plus grand profit à tirer du commerce des Italiens — dont vous avez vu que le xvn^ siècle avait assez abusé, — il en pouvait être autrement de l'imitation ou de la connaissance de la littérature anglaise. Tout y semblait inviter, à ce moment du xviii® siècle, et tout y semblait tendre. Voltaire, en vantant les Anglais, n'apprenait rien à ses compatriotes. Il ne se publiait pas à Londres une seule nouveauté de quelque importance ou de quelque intérêt qui ne fût traduite aussitôt de ce côté-ci de la Manche par quelque Desfontaines. Même les journaux dont nous parlions tout à l'heure — et Leclerc, en particulier, dans sa Bibliothèque choisie — s'étaient

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donné pour tâche d'étendre et de multiplier les communications de l'une à l'autre langue. Avec le même succès, sur les traces de Leclerc et de l'abbé Desfontaines, c'est ce que Prévost à son tour, le futur auteur de Manon Lescaut, allait faire dans son Pour et Contre. Et s'il était enfin besoin d'un coup d'éclat pour convertir jusqu'aux indifférents, il semble que Zaire^ en 1732, le dût être, — Zaïre, et deux ans plus tard, en 1734, la publication tapageuse des Lettres philosophiques.

Si nous n'avons pas à rechercher ici ce que notre littérature pouvait gagner à ce contact de la littérature anglaise, la critique du moins, mise en présence de « beautés nouvelles », de « beautés modernes » — je veux dire nullement « classiques », — allait sans doute en tirer de nouveaux motifs d'indépendance; achever de secouer le joug des anciens; mettre ellemême en question l'universalité, l'autorité, l'immutabilité de ses règles; et finalement affecter quelque ambition plus haute que d'enfermer l'art et la littérature dans le cercle de ses prescriptions.... Vous savez qu'il n'en fut rien, et il est curieux d'en examiner les raisons.

Il y en a d'anglaises, si je puis ainsi dire; et nous pouvons bien regretter que nos pères n'aient pas eu l'esprit plus large et plus hospitalier, nous ne pouvons guère nous étonner qu'ils n'aient pas fait de Milton ou de Shakespeare plus d'estime que n'en faisaient les Anglais eux-mêmes au commencement du xvni^ siècle. Représentez-vous, de nos jours, quel serait l'embarras, l'embarras des Anglais ou généralement des étrangers, si, dans nos histoires de lu

littérature, nous mettions constamment l'auteur (îu Glorieux ou celui du Légataire au-dessus de l'auteur de Tartufe ! Les Anglais en étaient là. « Le savant Rymer — nous dit Voltaire lui-même à ce propos,

— Rymer, dans un livre dédié au fameux comte Dorset, en 1693, sur l'excellence et la corruption de la tragédie, poussait encore la sévérité de sa critique jusqu'à dire qu'il n'y a point de singe en Afrique, point de babouin qui n'ait plus de goût que Shakespeare. » Et, par conséquent, dans ses Lettres 'philosophiques, quand Voltaire mettait le Caion du sage Addison fort au-dessus de VHamlet ou du Jules César de Shakespeare, il ne faisait que répéter ce qu'il avait entendu dire à Londres, ou à Wandsworth, chez son ami Falkener. Encore aujourd'hui, n'est-ce pas le temps de la reine Anne et du premier des Georges, le temps d'Addison et de Steele, de Pope et de Swift, que les historiens de la littérature anglaise appellent leur « siècle d'Auguste », l'âge d'or de leur littérature, et leur siècle classique entre 'tous?

D'autres raisons sont plus personnelles à Voltaire. Ainsi, nous ne faisons pas grand cas de son théâtre, et, là-dessus, ce serait une question que de savoir si nos dédains ne passent pas la mesure ; mais, en son temps, de 1730 à 1780, nous en dirions trop peu si nous disions que, de toutes les parties de son œuvre on n'en a mis aucune à plus haut prix : il faut dire que c'était la seule que l'on ne contestât point. Même aux yeux de Fréron, même aux yeux de Rousseau

— voyez la Lettre sur les spectacles, — l'auteur de Zaïre, de Mérope, de Tancrède a passé sans difficulté pour l'émule et le rival heureux de Racine et de Cor-

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iieille. On ne pouvait donc pas décemment, quand, après avoir rendu justice à Shakespeare, il lui reprocliait, dans ses Lettres anglaises^ la barbarie de ses « farces Monstrueuses », on ne pouvait pas déi-^mment accuser d'incompétence l'auteur applaudi (ïŒdifeowàQZdireMdii^, d'autre part, pour oser dire que l'envie le faisait parler, il eût fallu que l'irrégularité de Shakespeare choquât ou blessât moins profondément le goût général du xviii" siècle. Rien ne ' fut donc plus facile à Voltaire, après avoir découvert ou révélé Shakespeare à la France, que de se réserver à lui tout seul le privilège ou le monopole de l'imiter. Et, comme les morts eux-mêmes ne laissaient pas de porter ombrage à son amour-propre, c'est ainsi que Voltaire prenant peur de la gloire de Shakespeare, on l'en crut sur sa parole; et, perdu pour l'art dramatique, le profit qu'on eût pu tirer de la connaissance du théâtre anglais le fut également pour la critique française.

Enfin, il convient d'ajouter qu'au moment même où paraissaient les Lettres anglaises, en 1734, l'esprit du xviii^ siècle, enveloppé jusqu'alors dans ses origines, commençait ^ s'en dégager, et à prendre conscience de lui-même. Il avait préludé dans le Dictionnaire de Bayle; il se jouait dans les Lettres persanes : on peut dire qu'il n'apprend à se connaître, et à soupçonner sa force et sa fortune prochaine que dans les Lettres anglaises. Or, ce qui le caractérise éminemment, vous le savez, c'est d'être avant tout préoccupé de questions religieuses, politiques, sociales, mais en revanche assez peu soucieux de littérature, et surtout d'art. Silent leges inter arma. Quand il n'est question

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de rien de moins que de renverser, pour le reconstruire de la base au sommet, l'éditice social, on est moins curieux des justes proportions que doivent avoir dans la tragédie le prologue , l'épisode et Texode. Il suit de là que les^hommes du xviii' siècle, en général, s'en tiennent volontiers sur ces matières aux principes que leur ont légués les générations précédentes. Leur activité se dépense à d'autres emplois; et, de s'enfermer dans les questions purement littéraires, cela équivaut pour eux à un brevet d'étroitesse ou de pauvreté d'esprit.

Voltaire en est un remarquable exemple. A la vérité, dans ses tragédies, il essaye bien de faire passer quelques innovations; il en propose de plus hardies et de plus radicales dans les Préfaces de ses tragédies, où les Diderot, les Beaumarchais, les Mercier n'auront plus tard qu'à les reprendre, pour écrire les Essais qu'on trouvera si révolutionnaires. Mais, si vous lise/ attentivement son Commentaire sur Corneille, qui est de 1764, vous serez frappés d'y voir l'auteur de VFssai sur la poésie épique se ranger, dans ses vieux jours, à une critique, je ne veux pas dire plus étroite que celle de Boileau, mais à coup sûr pas plus large. Toutes ses velléités de révolte sont tombées. « Conservateur en tout, sauf en religion », comme on l'a si bien dit, voilà sa devise et sa définition. Bien loin de profiter de son influence pour promouvoir la critique , il accepte, à soixante-dix ans, et il prétend imposer aux autres toutes les « servitudes » et toutes les « tyrannies » littéraires qui l'indignaient entre trente et quarante. A mesure qu'il avance en âge et qu'il grandit en popularité, si son esprit devient plus hardi, son

goût, tout au rebours, devient plus timide ou même plus timoré. C'est pourquoi, bienfaisante en plus' d'un point, si fâcheuse et si regrettable en tant d'autres, l'influence de Voltaire, malgré les apparences, a été presque nulle en critique; ou, pour mieux dire encore, ses idées, en se compensant, se sont annulées elles-mêmes; et pendant soixante ans, tout ce qu'il a fait, c'a été, au total, de maintenir la critique au point où il l'avait trouvée.

Dirons-nous que Diderot ait fait ou tenté davaii tage? Je n'aime guère Diderot — et vous l'allez bien voir; — mais l'une des raisons que j'ai de ne pas l'aimer, c'est qu'après l'avoir plus d'une fois relu, je suis encore et toujours en doute de ce qu'il fut. Non pas assurément qu'il soit énigmatique ; et jamais homme, à vrai dire, ne s'est plus complaisamment étalé dans son œuvre. Ni Rousseau, que je ne veux pas lui comparer un instant, ni Restif de la Bretonne, le « Rousseau du ruisseau ». ne sont plus beaux de naïve impudeur. Mais, dissertateur intrépide, et interminable surtout; déclamateur redoutable; esprit puissant et confus — plus confus que puissant, dont on a pris trop souvent la confusion même pour de la profondeur; — comme il écrit sur toutes choses indifféremment, avec le même aplomb, sans règle et sans choix, sans ordre ni mesure, à bride abattue, on trouve de tout dans son œuvre : du raisonnable et de l'extravagant, du clair et de l'obscur, de l'exquis et de l'ordurier, de l'éloquent et du bouffon, des traits de génie noyés au courant de sa verbosité; et, sous l'air d'une indépendance qui va parfois jusqu'au cynisme, tous les préjugés d'un bourgeois ou d'un « philistin »,

C'est ce qui le rend aussi difficile à juger, ou même à définir, qu'il est à la fois attrayant et insupportable à lire. Nous avons de lui des pages — pas beaucoup, mais nous en avons — que nos plu» grands écrivains pourraient être fiers d'avoir écrites, et nous en avons qui devraient suffire à déshonorer la mémoire d'un homme dans l'histoire d'une littérature. Mais, ce qui est plus difficile encore que tout le reste, c'est de savoir ce qu'il a pensé, et la raison vous en paraîtra plausible, si je dis, comme je le crois, qu'il ne l'a luimême jamais su. *

De ce désordre et cette confusion, si cependant on essaye de tirer quelque chose de précis, il semble que, d'une part, il ait voulu s'affranchir des règles au nom d'une imitation plus fidèle de la nature; et, de l'autre, qu'au nom de l'utilité morale ou sociale, il se soit efforcé de rétablir dans l'art des règles presque plus étroites que celles qu'il rejetait.

Pour discuter le second de ces principes, nous attendrons qu'il s'en présente une occasion plus favorable et plus ample. Quant au premier, nous avons vu, vous vous le rappelez, en parlant de Boileau, qu'il était le fondement de l'art. Nous dirons de plus, aujourd'hui, qu'en dépit de l'effort qu'il avait fait pour fonder les règles en nature, Boileau ne laissait pas d'avoir enveloppé, dans les formules de son Art 'poétique^ beaucoup de conventions mondaines, dont il était utile de purger la critique. Mais nous ajouterons que, s'il y eut jamais un principe dont la valeur dépendît tout entière de l'homme qui l'applique, c'est celui-là, ou encore, si vous l'aimez mieux, que toute la question est du sens que l'on

donne à ce mot de nature^ si mal défini, si vague, et si large.

Or, et malheureusement, pour Diderot, la nature, c'est la sienne; et le conseil qu'il nous donne, que nous n'avons que trop de pente à suivre, c'est celuz qu'il met en pratique lui-même, et qui lui a si bien réussi. Parce qu'il est le plus naturel des écrivains de son temps, Diderot en est un des plus rares, mais, s'il en est aussi l'un des plus vulgaires, c'est également parce qu'il en est le plus naturel. Si l'art doit imiter la nature, nous avons vu, en parlant encore de Boileau, qu'il ne peut pas, pour des raisons tirées de l'objet même de l'art, l'imiter tout entière. Nous avons le droit de faire un pas de plus maintenant; et Diderot nous prouve par son exemple, que, si l'art ne peut pas imiter la nature tout entière, c'est pour des raisons tirées de la nature même.

Quelle assurance avons-nous, en effet, que notre nature à chacun soit la bonne, soit la vraie, la plus conforme et la seule conforme à ce qu'elle doit être? et si Montesquieu, si Voltaire, si Rousseau, voient la nature autrement que lui, d'où Diderot tirera-t-il la certitude que c'est lui qui voit bien, et Rousseau, Voltaire, Montesquieu, qui voient mal? Le Père de famille est-il plus naturel^ après tout, que Tancrèdel ou Candide l'est-il moins que le Neveu de Rameau"^ D'ailleurs, si la nature et le naturel enveloppent ce qu'il y a de meilleur au monde, n'enveloppent-ils pas aussi ce qu'il y a de pire? la laideur et la médiocrité n'en font-ils point partie? le crime et la vertu? la sottise comme l'esprit, la grossièreté comme la délicatesse? Et enfin, puisqu'il y a dans la vie des actions

naturelles que nous cachons, pourquoi le naturel ne serait-il pas aussi bien de les cacher que de les étaler? Lisez à ce propos le Hève de d'Alembert ou le Supplément au Voyage de Bougainville.

Tout ce qui est naturel n'est donc pas de soi bon ou louable, comme on semble le croire ; et, conseiller à l'art, en termes généraux, d'imiter la nature, il se peut que ce soit le pousser dans une voie déplorable. C'est ce que n'a pas su Diderot. Et comme la nature était vulgaire, était grossière, était cynique en lui, son naturel, comme je lé disais, s'il est le principe de son talent, en est aussi la tare. Nous montrerions de la même manière que c'est aussi ce qui fait l'immoralité de sa morale. Avant de suivre et avant d'imiter la nature, il faut nous assurer de ce que vaut la nôtre ; — et je dirais volontiers que le premier soin à prendre pour cela c'est de nous en défier.

Les théories de Diderot ne firent pas fortune. Estce que peut-être ses contemporains, occupés qu'ils étaient, comme nous l'avons dit, de soins qu'ils croyaient plus urgents, ne prirent ni le temps ni la peine d'en débrouiller le vrai sens, parmi le fatras de ses contradictions? Nous pouvons le croire, si nous le voulons ; et Diderot, obscur encore aujourd'hui pour nous, n'a pas sans doute été plus clair pour ses contemporains. Souvenons-nous aussi que, s'ils ont bien pu lire V Encyclopédie^ cependant ils n'ont pas connu la moitié de l'œuvre du philosophe; et qu'en particulier ses Salons, qui contiennent peut-être la substance de sa critique, n'ont vu le jour que de notre temps.

Mais ce qui contribua davantage encore et surtout à discréditer ce que l'on comprit de ses idées, il me

semble que ce dut être le retentissant insuccès des applications qu'il en fit. Quand les Enlretiens avec. Dorval et quand ce fameux Essai sur la poésie dramatique — où, passant la plume sur la mémoire de Molière, il prétendait qu'après l'École des femmes et Tartufe, la véritable comédie étaittoujoursàcréer, — quand ils contiendraient plus d'idées .justes et de vues ingénieuses ou fécondes que je n*y en saurais reconnaître, ils auraient toujours, et ils ont eu surtout pour les contemporains, ce grand tort de servir de préface, ou de commentaire apologétique, au Fils naturel ou au Père de famille. Il n'y a pas de théorie qui tienne contre de semblables condamnations d'ellemême; et il en advint des idées de Diderot comme de celles des Fontenelle et des Perrault au commencement du siècle. Son Fils naturel fut son Aspar; son Pè7'e de famille est son Saint Paulin; et la médiocrité des œuvres entraîna. la doctrine dans leur chute.

Il n'en doit pas moins occuper dans l'histoire de la critique une place considérable, sinon précisément pour avoir inventé ce que nous avons depuis lors appelé du nom de naturalisme, mais du moins pour avoir confusément élargi la notion ou la définition de la nature et du naturel dans l'art. C'est souvent à Rousseau que Ton en fait honneur; et on a raison, si pourtant on s'explique, et qu'on sépare, et qu'on distingue. Mais, en tant que la religion ou la superstition de la nature est bien l'idée du xviii'^ siècle, c'est plutôt Diderot, puisque c'est V Encyclopédie, qui l'a fait pénétrer dans les esprits, qui les a rendus propres à la recevoir, qui les en a finalement et pour ainsi dire imbus. Là est son œuvre, et là sa gloire :

là aussi le principe de son influence. Et je vais plus loin : s'il l'avait exprimée plus clairement lui-même, au lieu de la laisser éparse un peu partout dans son œuvre, à l'état difl'us et latent, il serait sans doute un autre homme, et, je crois, un plus grand écrivain, mais peut-être qu'il eût moins agi.

Vous penserez là-dessus que je me contredis à mon tour? et qu'ayant dit tout à l'heure que ses théories n'avaient point fait fortune en son temps, je me trompais, ou que je me trompe en parlant maintenant de l'étendue de son influence? Mais la contradiction n'est qu'apparente, et pour la concilier, il suffit d'une distinction. Non, les théories de Diderot n'ont point fait fortune; on n'a point imité son Fils naturel et son Père de famille, comme on a fait les tragédies de Voltaire ou les romans de Rousseau. Mais ses idées, devenues en quelque sorte anonymes, détachées pour ainsi dire de l'expression qu'il en avait do'nnée, vivant enfin par elles-mêmes, ont constitué une atmosphère nouvelle des esprits. Et les contemporains en ont subi l'action comme nous subissons aujourd'hui celle d'un milieu dont on ne démêlera que dans un siècle ou deux les éléments constitutifs, ou encore, si vous l'aimez mieux, comme nous subissons éternellement celle de ces grandes forces de la nature, corpora caeca, comme les appelait Lucrèce, dont nous ne savons ni l'espèce, ni le nom.

J'ajouterai que, dans les dernières années du xviii® siècle, une raison puissante, secrète, et intérieure, équilibra l'influence de ce ïiaturali^me , surtout au point de vue littéraire, et vint en entraver le développement. « Ce n'est peut-être sans une raison profonde,

a dit quelqu'un, qu'au moment où le catholicisme a reçu son premier grand ébranlement, au xvi® siècle, Vhumanisme a pris naissance, comme par une sorte de contrepoids. Et je ne m'étonne pas non plus de voir au xyiii® siècle, au second grand assaut du dogme, chez les encyclopédistes et les autres, le respect singuUerdes traditions littéraires et des types consacrés de l'art, l'admiration presque superstitieuse de Virgile et de Racine s'accroître au fur et à mesure du progrès de leur irréligion. » En effet, rien n'est plus curieux, mais à mesure que la « philosophie » dirige contre le trône et l'autel des attaques plus violentes, et dont le succès paraît désormais plus prochain, il est certain aussi que nous voyons qu'on s'attache davantage à des traditions , dont on commence à craindre que le naufrage emporte avec lui la littérature et la civilisation mêmes. Rappelez-vous le mot si curieux que nous a conservé Ghamfort : « M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser et redevenir Grec et Romain par Vâme ». Rappelez-vous encore l'esprit du Commentaire sur Corneille^ de Voltaire, et ses suprêmes injures à Shakespeare :

J'avoue qu'on ne doit pas condamner un artiste qui a saisi le goût de sa nation; mais on peut le plaindre de n'avoir contenté qu'elle. Apelle et Phidias forcèrent tous les différents États de la Grèce et tout l'empire romain ù les admirer. Nous voyons aujourd'hui le Transylvain, le Hongrois, le Gourlandais se réunir avec l'Espagnol, le Français, l'Allemand, l'Italien pour sentir également les beautés

de Virgile et d'Horace, quoique chacun de ces peuples prononce différemment la langue d'Horace et de Virgile.... Sans doute Pantolabus et Crispinus écrivirent contre Horace de son vivant, et Virgile essuya les critiques de Bavius; mais, après leur mort, ces grands hommes ont réuni Jes voix de toutes les nations. D'où vient ce concert éternel? H y a donc un bon et un mauvais goût.

La Bruyère et Boileau n'avaient pas dit autre chose. Mais rappelez-vous surtout, dans ces mêmes années, et jusqu'à la veille de la révolution, ce retour de la littérature vers les sources antiques, ce regain de faveur ou de popularité des anciens, dont les Éloges de Thomas, les traductions de l'abbé Delille, le Voyage du jeune Anacharsis^ et les poésies enfin d'André Chénier sont des preuves assez éloquentes :

Des antiques vergers les rameaux empruntés Croissent sur mon terrain, mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, — et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci — tu peux voir si j'observe ma loi, — Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.

Je ne crois pas que l'auteur de VArt poétique^ je ne crois pas que Ronsard eussent désavoué ces vers; ou plutôt, ils en eussent loué l'heureuse élégance; ils y eussent reconnu leurs idées; ils se fussent applaudis de revivre, ou de vivre toujours après tant d'années écoulées.

Et les peintres de leur côté, Lebrun, Gliarlcs Lebrun ou Nicolas Poussin, à leur tour, qu'auraient-ils dit en voyant l'école de David succéder à celle de Boucher, de Fragonard ou de Greuze; l'art s'inspirer de nouveau des Adieux d' Andromaque ou du Serment des, Iloraces et non plus de t Escarpolette ou de la Cruche cassée \ et, le grand goût, comme ils l'appelaient, celui de l'antiquité, renaître enfin de son long oubli? Ne semble-t-il pas que le siècle finissant remonte en quelque sorte au delà de ses propres origines, et qu'en dépit de quelques résistances , le classicisme, avant de mourir, soit à la veille encore de triompher de nouveau?

Un homme représente et incarne cette évolution de la critique classique, un homme et une œuvre : une œuvre qu'on ne lit pas assez, et un homme que je ne souhaite que d'égaler à la plupart de ceux qui croient faire preuve, en le raillant, d'indépendance et de largeur d'esprii. C'est Laharpe que je veux dire, et l'œuvre, c'est son Cours de littérature.

Je sais les défauts de Laharpe; je sais ce que l'on a dit — et je pourrais au besoin le redire, tout comme un autre — de sa critique pédantesque et volontiers dénigrante; et de son étroitesse d'esprit; et de son ignorance. Oui, sans doute, il maltraite outrageusement ses ennemis personnels; il parle des Latins et des Grecs sans assez les connaître; et sa critique, en général — ■ qui ne manque pas au moins de vivacité ni d'émotion, — manque d'esprit, manque de largeur, manque de portée. C'est que les grands hommes sont rares. Mais, après cela, ce serait être soi-même bien injuste, ou ce serait l'avoir bien mal lu, que de ne pas

Brunetière. — L'évolution des genres. 12

reconnaître ce que son Cows de littérature contient, sur le xYii*^ siècle et sur le xviii^ siècle, de renseignements utiles, d'indications précieuses, de jugements qui ne sont point tous aussi démodés qu'on le veut bien dire ;

— et que d'ailleurs c'en est là le moindre mérite.

En effet, bien plus fidèlement que la Poétique de Marmontel — un autre critique, dont le plus grand tort est d'être l'auteur de ses tragédies et de ses romans, de son Aristomène et de son Bélisaire^ — le Lycée de Laharpe exprime ou traduit pour nous dans l'histoire le dernier état de la doctrine classique. Du milieu du xvii<^ siècle à la fin du xviiis si vous voulez mesurer le progrès accompli, c'est le Lycée qu'il faut -ire et c'est Laharpe qu'il faut interroger. Pareillement, c'est encore à lui qu'il faut vous adresser si vous voulez savoir ce qu'est devenue la critique même, et quel en est l'objet principal pour les écrivains du'xv[ii'' siècle. Marmontel, esprit assez libre, et

— je vais vous étonner peut-être — volontiers paradoxal, vous en apprendrait moins sur ce point; Marmontel est déjà romantique.

Enfin — et à cet égard, tous ceux qui l'ont suivi sont ingrats, s'ils ne reconnaissent pas ce qu'ils doivent à Laharpe, — c'est lui qui s'est avisé le premier de réduire en un corps toute l'histoire de la littérature, et de faire marcher du même pas l'histoire et l'appréciation des œuvres.

Nous avons — dit-il lui-même dans sa Préface, — nous avons une multitude* de livres didactiques et de recueils biographiques dont je contesterai d'autant moins le mérite, que plusieurs ne m'ont pas été inutiles, mais tous traitent d'objets particuliers, ou ne sont, dans les choses générales,

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XVIIi® SIÈCLE. 163

que des nomenclatures et des dictionnaires. Maiscestiei,je crois ^ la première fois, soit en France, soit même en Europe — vous voyez au moins qu'il ne se fait pas illusion sur son propre mérite, — c'est la première fois qu'on offre au public une histoire raisonnée de tous les arts de l'esprit et de l'imagination depuis Homère jusqu'à nos jours, qui n'exclut que les sciences exactes et les sciences physiques.

Il a raison : c'est bien là sa part, et sa place, et sa réelle originalité dans l'histoire de la critique. Son plan est défectueux sans doute : il l'est surtout en ce qu'il est trop vaste, et d'ailleurs assez mal proportionné dans ses parties successives. Beaucoup de choses y manquent encore. La disposition n'en est pas très heureuse; et ses classifications par genres, en brouillant systématiquement l'ordre chronologique, rompent à tout coup cette continuité qui doit être le propre d'une véritable histoire. Toute histoire est dans le temps; et la chronologie, dont on a tort de se moquer, n'en est pas l'âme sans doute, mais elle en est le support nécessaire. C'est ce que Laharpe aurait pu apprendre de l'auteur de VEssai sur les mœurs ou de celui du Discours sur VHistoire universelle. Mais il n'en doit pas moins garder l'honneur d'avoir, le premier, considéré l'histoire de la littérature dans la totalité de sa suite; de l'avoir ainsi traitée pour elle-même, en elle-même, comme capable de se suffire; et d'avoir enfin, par là, frayé les voies à une critique plus large, et autre que la sienne....

Arrêtons-nous ici. Nous sommes arrives au terme du xviii*^ siècle et de la critique classique. Née, pour ainsi dire, dans les bibliothèques des érudits de la

Renaissance, nous l'avons vue grandir pendant deux èent cinquante ans, et prendre insensiblement conscience de son objet. Philologique d'abord, puis exégétique et apologétique, pour ainsi dire, nous l'avons vue devenir dogmatique avec Boileau, mondaine avec Perrault, esthétique avec Voltaire ou Diderot, historique enfin avec Laharpe. C'est dans cette direction qu'il nous faut maintenant la suivre; et, depuis La Harpe jusqu'à nos jours, examiner par quelles acquisitions et quelles extensions successives elle s'est transformée pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui,

26 novembre 1889.

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