‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature. [t. 1] Introduction: L'évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos joursChapitre 18 sur 35 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

Influence indirecte et considérable de Rousseau sur l'évolution de la critique. — Deux mois sur la littérature du temps de la Ucvolution. — Mme Staël et Chateaubriand. — Le livre de la Littérature. — L'idée du progrès. — L'étude comparée des littératures. — Le principe de la critique nouvelle. — Le Génie du christianisme. — Défauts et qualités du livre. — La réapparition de l'idéal chrétien dans l'art. — La curiosité du moyen âge. — Le sentiment et la description de la nature. — Substitution de la critique des beautés à la critique des défauts et discussion de cette formule. — Le livre de L'Allemagne. — Ce que Mme de Staël y ajoute et y corrige au livre de la Littérature. — Fixation de la critique nouvelle.— Quelques mots sur le Globe. — Pourquoi nous pouvons négliger la préface de Cromwell.

Messieura^

On pourrait dire qu'en essayant de donner à la critique classique son expression définilivc, c'en est ie testament que Voltaire, que Marmontel, que Labarpe avaient rédigé. En effet, au moment même on ils écrivaient, le premier, son Commentaire sur Corneille, le second sa Poétique, le troisième enfin son Cours de littérature, un homme avait déjà paru, dont

les exemples autant que les principes, en déplaçant l'objet de la littérature, ne pouvaient guère manquer de déplacer aussi les règles ([ui la jugent. Je veux parler de Jean-Jacques Rousseau.

A la vérité, quoiqu'il soit l'auteur de la Lettre sur les spectacles, et que d'ailleurs les opinions ou les jugements littéraires abondent, comme vous le savez, dans ses autres ouvrages — dans sa Nouvelle Héloïse, par exemple, ou dans son Emile, — on ne peut pas dire que Rousseau ait fait œuvre ni surtout métier de critique; ou du moins, avant d'être critique, il est romancier, il est orateur, il est poète. Et, cependant, considérable en tout, son influence ne l'est guère moins qu'ailleurs dans l'histoire de la critique, si vous faites attention qu'il a réussi non seulement en dépit des règles, mais contre elles; que son succès en a donc ainsi, d'abord ébranlé, puis ruiné la notion dans l'esprit de son temps; et conséquemment et enfin, qu'il a obligé la critique, en se jugeant ellemême, à douter pour la première fois de son infaillibilité. Car, au xvii^ et au xviii^ siècle, vous l'avez vu, on discutait bien sur l'application des règles, ou sur la formule qu'il convenait d'en donner, mais on ne doutait pas qu'il y eût des règles, et, puisqu'il y en avait, on ne doutait pas non plus que l'autorité en dût être absolue. Rousseau, le premier, je crois, a fait triompher en critique cette notion du relatif que Perrault avait bien soupçonnée, mais que Voltaire avait empêchée de se développer; et nous allons voir aujourd'hui ce que cette nouveauté toute seule enveloppait de conséquences.

Tandis qu'en effet la littérature n'avait guère été

jusqu'alors, et depuis deux cents ans, même pour un Voltaire, le plus personnel assurément des hommes, que l'expression des idées communes — je veux dire des idées de tout le monde, — elle devient, avec Rousseau, l'expression des idées particulières et privées, pour ainsi parler, ou si vous l'aimez mieux, la confession du Moi de l'écrivain. Bien différent en cela de Montaigne — aux Essais duquel vous voyez (juc tous les jours encore on compare les Confessions du citoyen de Genève, — celui-ci ne se cherche point, comme l'autre, et surtout il ne cherche point l'homme en lui; mais, au contraire, il s'est trouvé; et, ce qu'il se plaît à montrer de lui-même, c'est ce qu'il croit qu'il y a en lui non pas du tout de général, mais d'individuel ou d'unique.

« Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent », ainsi débutent les Confessions; et voilà son dessein assez franchement déclaré par luimême. C'est à la différence qu'il s'attache; et, ce qu'il peut y avoir dans son histoire ou dans ses sentiments de semblable ou d'analogue à ceux de tout le monde, c'est justement, en nous les racontant, ce qu'il en élimine. « Renversement du pour au contre », aurait pu dire ici Pascal. En se regardant vivre et en s'analysant, Rousseau, comme tous les écrivains, fait deux parts de soi-même : celle de la nature en général, et de sa nature à lui, Rousseau. Seulement, et tandis qu'avant lui, l'écrivain s'efforçait de réduire sa nature à l'universel — c'est l'expression du temps, — et de se rendre aussi semblable aux autres qu'il le pouvait, pour leur devenir intelligible, Rousseau fait l'effort

précisément inverse. Ce qu'on négligeait, c'est ce qu'il exprime; ce qu'on cachait, il le montre; et ce qu'on déguisait, il l'étalé. Que savons-nous des sentiments de Voltaire pour Mme du Ghâtelet? Peu de chose, et beaucoup moins sans doute que les contemporains n'en ont su. Mais les contemporains de Rousseau, eux, n'ont rien su de Mme de Warens; et, sans les Confessions, nous ignorerions peut-être jusques à son nom môme.

Je n'ai point à vous montrer ici les liaisons de cet égoïsme ou, comme on dit, de cet égotisme avec les autres parties du caractère et du génie de Rousseau. Je me borne à vous dire en passant que tout le romantisme nous est venu de là, s'il est vrai que le principe en soit l'exaltation du sentiment personnel f)u l'hypertrophie du Moi. Mais ce qui nous importe, c'est de bien voir comment et pourquoi cette conception toute nouvelle de l'objet et de la fm de l'art ne pouvait pas manquer de réagir sur la critique, et, tôt ou tard, de la renouveler.^

« 11 n'y a plus rien d'absolu, si ce n'est cette maxime, qu'il n'y a rien d'absolu », si telle est bien la leçon qui se dégage des exemples et des leçons de Rousseau, il n'y a plus de modèle idéal ou de type des genres; il n'y a donc plus de recettes ou de procédés pour le réaliser; il n'y a plus de règles. Ghaéi'.n de nous est ce qu'il est, et ce qu'on aime en nous, c'est nousmême; il n'y a donc plus lieu de s'efforcer d'être ub autre, mais, au contraire, il faut être soi. Je sens d'une manière, et vous sentez d'une autre; nos façons de sentir sont également légitimes, puisqu'elles sont naturelles. Ou plutôt encore, ce qui est naturel, c'est

de se montrer tel que l'on est; et ce qui ne l'est pas, c'est de se travailler pour se rendre semblable à ceux qui, n'ayant ni la même origine, ni la même éducation, ni les mêmes raisons enfin de sentir comme nous, n'ont pas le droit non plus d'exiger que nous sentions comme eux. « C'est en vain qu'on prétendrait refondre les divers esprits sur un modèle commun.... Pour changer un esprit, il faudrait changer un caractère; pour changer un caractère, il faudrait changer le tempérament dont il dépend.... Il ne s'agit donc point de changer le caractère et de plier le naturel, mais au contraire de le pousser aussi loin qu'il peut aller,... car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être, et que l'ouvrage de la nature s'achève en lui par l'éducation. »

Ces citations, caractéristiques de la philosophie de Rousseau, le sont aussi de sa critique ou de son esthétique. « La seule raison, dit-il encore ailleurs, n'est point active... et jamais elle n'a rien fait de grand » ; et, dans la Nouvelle Hcloïse : « La froide raison n'a jamais rien fait d'illustre ». C'est exactement le contraire de ce qu'avait dit autrefois Boileau. C'est à peu près le contraire aussi de ce que pensait Voltaire. Mais en même temps aussi, vous le voyez, et comme nous le disions, c'est la substitution du sens propre au sens commun en matière de jugement; c'est donc l'individu érigé en mesure de toutes choses; et c'est enfin, en tout, la notion de l'absolu remplacée par celle du relatif.

On ne s'en aperçut pas tout d'abord, et les conséquences n'en sortirent pas immédiatement. La Révolution survint, qui, bien loin d'opérer dans ce sens,

agit au contraire dans le sens précisément opposé. S'il y a une littérature de la Révolution, son vice, nul ne l'ignore, est d'être en effet outrageusement classique. Les Grecs et les Romains reparaissent en foule sur la scène, avec les Chénier, les Arnault, les Legouvé, les Luce de Lancival : Caïus Gracchus, Bottât tus Codés, Eficharls et Néron, Mucius Scœvola. La tribune de la Conve^ntion ne retentit que d'appels au civisme dont on emprunte le thème à Plutarque ou à Tite- Live. La meilleure page du Vieux Cordelier de Camille Desmoulins, ou, pour mieux dire, la seule qui survive, la seule que l'on lise, n'est qu'un commentaire ou une paraphrase des Annales de Tacite. Et non seulement la peinture, avec Vien, avec David, avec vingt autres, ne s'inspire plus que du Serment des Boraces ou des Fils de Brutus, mais la mode même se fait antique; — et les femmes du Directoire se déshalûllent à la grecque ou à la romaine.

La critique suit le mouvement. Marie-Joseph Chénier, dans son Tableau de la littérature française au xviii^ siècle, n'est qu'un continuateur de Voltaire et de Laharpe ; et si l'on était tenté de s'étonner peut-être qu'ayant sous les yeux les poésies de son frère, il n'y voie pas plus clair, c'est le cas de se souvenir, comme nous le disions l'autre jour, ou de se confirmer dans l'idée que l'auteur du Mendiant et de VOaristys n'est pas du tout le premier des romantiques, mais le dernier des classiques, le légitime héritier de Boileau, de Malherbe, qu'il a tant étudiés, et de Ronsard, dont on peut dire qu'il a véritablement réalisé l'idéal. De même encore , sous l'Empire, les Geoffroy, les Hoffmann, les Feletz ont

beau répudier l'héritage : ils sont toujours du xYiii® siède, et quand Geoflroy, par exemple, essaye de réagir contre l'enthousiasme que provoquent encore les OEdipe^ les Sérniramis, les Mérope de Voltaire, c'est au nom des principes de Voltaire luimême. J'en dis autant de Lemercier, Népomucène Lemercier, dans son Cours analytique de littérature générale. C'est en effet ce livre qu'il faut surtout consulter si vous voulez vous donner le spectacle de la superstition des règles. Unique en son genre, je n'en sache pas qui soit sous ce rapport plus curieux ni plus instructif; et, comme d'ailleurs, parmi tous ses défauts, il est plein d'observations justes et ingénieuses, je vous en recommande en passant la lecture. Ajoutez-y, si vous le voulez et que vous en ayez le loisir, les articles des Dussault, des Garât, des Suard et des Daunou,

Mais déjà, en dépit d'eux, on doit le dire, l'influence de Rousseau commençait à se faire sentir. Les livres de la Littérature^ du Génie du christianisme^ de V Allemagne avaient paru. Déjà une critique nouvelle, à mesure qu'elle se développait, s'éloignait davantage des voies de la critique conservatrice et classique. Et comme vous allez vous en apercevoir, c'était encore la querelle des anciens et des modernes ; mais, cette fois — malheureusement pour les anciens, — le talent avait passé tout entier du côté des modernes, dans la personne de la baronne de Staël et du vicomte de Chateaubriand.... Vous vous doutez bien que si je les décore ainsi de leur titre, j'en ai une raison; et cette raison, c'est qu'il n'est pas du tout indifterent au caractère de cette évolution de la critique,

d'avoir été préparée et en partie opérée par deux aristocrates.

Quand en efTet les aristocrates sont intelligents, ils ne le sont. pas plus que nous, mais ils le sont d'une autre manière, plus libre, en quelque sorte, plus indépendante, et plus dégagée surtout de la tradition. Car, d'abord, ils sont plus ignorants, moins grécaniseurs et moins latiniseurs, moins respectueux d'Aristotc et d'Horace, qu'ils considèrent toujours un peu comme des bourgeois de Rome et d'Athènes; encore moins respectueux de Voltaire, de Marmontel ou de Laharpe, qu'ils ont connus, dont ils ont raillé les ridicules, dont ils estiment peu la personne. Ils ont d'ailleurs tout naturellement plus de confiance en eux-mêmes.... Ils en avaient du moins alors, ayant rencontré moins de résistances autour d'eux, plus de déférence et plus de soumission. Et si vous me disiez que la persécution révolutionnaire les en avait déshabitués, je vous répondrais qu'au contraire son acharnement et sa violence n'avaient pu que les confirmer dans l'idée de leur supériorité native. Ils étaient donc d'une autre race que ces bourgeois révoltés; ils étaient donc d'un autre sang, puisque, d'en tarir la source, et de les rejeter hors de la patrie, il semblait que ce fût la condition même du succès de la Révolution! Encore, et en tout temps, ils se sont piqués, ils se piquent de juger par euxmêmes, de ne pas aisément soumettre leur façon de penser à l'opinion publique; et même, assez souvent, nous voyons que, pour s'en distinguer, comme par exemple un Joseph de Maistre, ils exagèrent leur originalité jusqu'au paradoxe, et le para(^oxe jusqu'à

l'impertinence. A quoi si vous ajoutez, pour Mme de Staël et pour Chateaubriand, puisque c'est d'eux que nous parlons, qu'ils avaient, l'une dans sa fortune, dans les adulations dont on avait entouré sa jeunesse, et l'autre, Chateaubriand, dans sa pauvreté même, une raison analogue et contraire de n'écouter et de n'en croire qu'eux-mêmes, vous conviendrez qu'un Suard ou qu'un Dussault, l'eussent-ils pu d'ailleurs, n'eussent pas exercé la même ni surtout la même nature d'influence. La condition de Mme de Staël lui a permis, par exemple, de se déclarer élève et admiratrice passionnée de Rousseau, sans qu'on la soupçonnât pour cela de jacobinisme] et si Chateaubriand avait eu nom Durand ou Dupont, qui sait si son Génie du christianisme n'eût point passé pour une capucinade?

On pourrait pousser le parallèle; et, puisqu'ils ont agi l'un et l'autre simultanément, on pourrait, après 4a ressemblance que l'origine avait mise entre eux, signaler maintenant les diflerences. En voici quelquesunes, parmi beaucoup d'autres.

Leur sexe à chacun, par exemple, se retrouve dans leurs écrits, ou pour mieux dire, dans ceux de l'autre : la pensée de Mme de Staël étant habituellement virile, et, au contraire. Chateaubriand, pour notre plaisir, mais pour son malheur, étant doué, lui, d'une sensibihté toute féminine. L'un et l'autre procèdent, comme je vous le disais, du citoyen de Genève, mais Mme de Staël, en sa qualité de compatriote et de protestante peut-être, attachée plus fermement aux doctrines du philosophe, est demeurée comme engagée de toute une partie d'elle-même dans les idées du

xviii*' siècle, tandis que Chateaubriand, Breton et catholique, a cherché de bonne heure dans la religion le principe et le point d'appui de, sa pensée. Mme de Staël a eu plus d'idées, et Chateaubriand plus d'imagination. Est-ce pour cela que, sans écrire .Tial, on ne peut cependant pas regarder Mme de Staël comme un grand écrivain? Son style est approximatif, trop voisin de celui de la conversation, — où nous savons qu'elle excellait, — et, comme tel, trop vague en son contour, vif d'ailleurs et spirituel, mais un peu négligé. Chateaubriand, lui, n'est pas seulement l'un des grands écrivains, il faut dire qu'il est l'un des grands artistes de la prose française, artiste jusqu'à nous donner trop souvent, par le moyen du prestige ou de la magie des mots, l'illusion d'une pensée qu'il n'a point. La châtelaine de Coppet a mieux connu l'Allemagne; le vicomte émigré a mieux connu l'Angleterre; il nous a aussi révélé l'Amérique, le « Meschascebé, roi des fleuves « ; et cette nature moins civilisée, moins polie, dont Voltaire dans son Candide^ et même dans son Alzire, ne nous avait donné que la caricature . V Itinéraire de Paris à Jérusalem, au commencement de ce siècle, a été encore une autre révélation pour nos pères. Enfin Mme de Staël, morte jeune, en 1817, n'a pas eu le temps de voir tous les effets de ses doctrines et d'en corriger peut-être quelques endroits excessifs, mais Chateaubriand a vécu jusqu'en 1848, assez longtemps pour voir sortir de lui toute sa descendance, en être épouvanté, et la désavouer....

Je vous laisse le soin de continuer le parallèle, et

je viens à ce que je veux vous dire de leurs doctrines et de leur influence.

Je me suis proposé d'examiner quelle est l'influence de la religion, des mœurs et des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois. Il existe, dans la langue française, sur l'art d'écrire et sur les préceptes du goût, des traités qui ne laissent rien à désirer, mais il me semble que Ton n'a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient Fesprit de la littérature. Il me semble que l'on n'a pas encore considéré comment les facultés humaines se sont gradueflement développées par les ouvrages illustres en tout genre, qui ont été composés depuis Homère jusqu'à nos jours.

Ce senties premiers mots du livre de la Littérature considéî'ée dans ses rapports avec les institutions SO' claies. On lit encore un peu plus loin :

J'ai essayé de rendre compte de la marche lente, mais continuelle de l'esprit humain dans la philosophie, et de ses succès rapides, mais interrompus dans les arts. Les ouvrages anciens et modernes qui traitent des sujets de morale, de politique ou de science, prouvent évidemment les progrès successifs de la pensée, depuis que son histoire nous est connue. Il n'en est pas de même des beautés poétiques, qui appartiennent uniquement à l'imagination. En observant les différences caractéristiques qui se trouvent entre les écrits des Italiens, des Anglais, des Allemands et des Français, j'ai cru pouvoir démontrer que les institutions politiques et religieuses avaient la plus grande part à ces diversités constantes.

C'était bien reprendre, vous le voyez, la querelle des anciens et des modernes au point précis où l'avaient laissée jadis les Perrault et les Fontenelle; ou, pour

mieux dire, c'était la renouveler en faisant intervenir dans la discussion cette idée de progrès dont je veux bien que Ton fasse honneur à Vico d'avoir montré le premier toute la portée, mais à la condition que Ton se souvienne aussi que ce sont nos philosophes — Turgot et surtout Condorcet, dans son /i:^sqinsse d'un tableau historique des progrès de Vesprit humain — qui l'avaient rendue vraiment européenne.

Beaucoup plus libérale et plus large d'esprit que ses maîtres, moins aveuglée surtout par les préjugés antichrétiens, Mme de Staël ne craint pas^ d'ailleurs de retourner contre eux leur théorie même, et dans son huitième chapitre, sur VInvasion des peuples du Nord, r Établissement de la religion chrétienne^ et la Renaisaance des Lettres, je vous signale une évidente intention de répondre à la manière dont Condorcet, dans sa V'' et dans sa VP Époque, avait parlé du christianisme. Pour Mme de Staël, il n'y a pas d'interruption, et encore moins de rétrogradation dans le progrès de l'humanité « vers la civilisation universelle » ; et les faits mêmes que l'on croit qui le démontreraient, prouvent justement le contraire. « L'invasion des Barbares^, dit-elle à ce propos, fut sans doute un grand malheur pour les nations contemporaines de cette révolution, mais les lumières se propagèrent par cet événement même. » C'est aller un peu loin peut-être, et j'avoue que, sur ce dernier point, je serais moins affirmatif.

Elle renouvelle encore la question d'une autre manière ; c'est en se plaçant, pour la traiter, au point de vue comparatif. Et sans doute, on peut bien dire, vous l'avez vu, que Voltaire, dans son £ssai sur la Poésie

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Épique, avait tenté quelque chose déjà de cela; mais vous avez également vu que, bien loin de persister dans la tentative, au contraire, et à mesure qu'il avançait en âge, il s'en était détourné. L'esprit françai-s, au xviii* siècle, n'a guère emprunté des Anglais (|ue ce qu'il pouvait s'en assimiler, ou, si vous l'aimez liiieux, que ce qui lui ressemblait à lui-même; il n'a pas essayé de les comprendre; et, pour cela, de commencer, comme il l'eût fallu, par se déprendre de ses traditions ou de ses préjugés.

C'est ce que fait Mme de Staël. Personne en France n'avait parlé comme elle des tragédies de Shakespeare, parce que personne avant elle ne les avait étudiées avec le même désintéressement, je veux dire sans la moindre intention d'en transporter les beautés sur la scène française, et sans mêler à la question littéraire une vaine question d'amour-propre national ou de patriotisme. Ce qu'il y a d'anglais dans Shakespeare, ce qui est de son temps et de sa nation, voilà ce qu'elle s'est proposé de démêler, comme encore ce qu'il y a de proprement allemand dans Werther ou dans Gœtz de Berlichhigen.,.. Elle fondait ainsi en nature, puisqu'elle les fondait sur ce qu'il y a de plus intime dans le génie germanique ou anglo-saxon, les caractères originaux du drame anglais ou du roman allemand.

Mais, du même coup, par une suite nécessaire, elle nous enseignait à douter des règles de l'ancienne critique, fondées qu'elles étaient, elles, sur une expé-' rience littéraire dont l'insuffiitance apparaissait brusquement aux yeux de ses lecteurs. Fidèle à la pensée de Rousseau, Mme de Staël nous montre de combien

Brunetière. — L'évolution des genres. 13

de relations, diverses et cachées, dépend l'autorité du jugement esthétique. L'esprit français a passé maintenant ses frontières; il a en quelque sorte émigré, lui aussi; et, de ses excursions à travers les littératures étrangères, il a rapporté ce que l'on rapporte aussi bien de toute espèce de voyages : un peu moins de confiance en lui-môme; une curiosité sympathique pour ce qui ne lui ressemble pas; et la conviction plus ou moins raisonnée, mais certaine, qu'entre le goût français et le goût anglais, en tant qu'ils dilTèrent, ce n'est pas un passage d'Aristote ou un vers de Boilcau qui tranchera désormais le débat.

Enfin, et tandis que jusqu'alors on avait considéré l'œuvre littéraire en elle-même, comme détachée de ses origines, à la façon d'un fruit que l'on goûte sans s'inquiéter autrement de l'arbre qui l'a porté, ni comment on le cultive, ni sous quels cieux il a poussé ; Mme de Staël ne fait pas précisément encore de la littérature V expression de la société^ mais elle en entrevoit et elle essaye d'en déterminer le rapport avec les mœurs, avec les lois, avec la rehgion. Après la part de Voltaire et de Rousseau dans le livre de la Littérature, il se pourrait que ce fût ici celle de Montesquieu. Mœurs et lois, littérature et religion, toutes ces parties de la civilisation soutiennent entre elles des rapports, ne peuvent pas être séparées l'une de l'autre, sont liées par des dépendances qui les rendent en quelque sorte, pour parler la langue de l'algèbre, fonctions l'une de l'autre.

Notez que je n'examine point ici la doctrine, je l'expose. Je ne regarde même pas si cette idée, qui est bien l'idée génératrice du livre, se retrouve dans

toutes les parties de l'ouvrage. Il me suffit qu'elle y soit, qu'elle ne pût pas manquer de frapper les esprits, et qu'elle fût d'ailleurs féconde en applications ultérieures.

Mais ce que je vous fais observer, c'est qu'aux considérations tirées de la race ou du tempérament national, il s'en ajoute par là de nouvelles encore, tirées des lois ou de la religion, qu'il faudra que la critique pèse, avant de conclure ou seulement de généraliser. La part de Vabsolu diminue, celle du relatif augmente; et, avec elle, conséquemment, la difficulté de formuler en critique. Ce qui revient à dire que le point de vue est déjà tout changé, que l'intérêt du jugement n'est plus dans le dispositif ou dans le jugement même; qu'il est dans les considérants; et que les considérants, qui n'étaient tirés que de la rhétorique ou de la logique, le seront maintenant d'ailleurs et de plus loin.

Nous reparlerons dans un instant du livre de V Allemagne-^ et nous, achèverons de préciser la part de Mme de Staël dans le renouvellement de la critique. Mais si nous voulons suivre exactement l'ordre des faits, nous sommes bien obligés de la diviser. Rien de plus naturel ni de plus nécessaire. J'insiste sur ce point, parce que la plupart des historiens de la littérature — pour se donner à eux-mêmes des facilités de composition plus grandes, — non seulement, quand ils rencontrent un grand écrivain sur leur route, et eût-il, comme Voltaire, écrit soixante ans, ils l'expédient; mais encore ils nous reprochent de le diviser, comme si son œuvre, mêlée à la vie et à l'œuvre de ses contemporains, n'en avait pas reçu

autant qu'elle leur a donné. Puis-je vous parler de VBssai sur les mœurs avant de vous parler de V Esprit des lois'? puis-je vous parler de Candide avant de vous parler de la Lettre sur la Providence? et généralement, ce qu'il y a de successif dans l'œuvre de Voltaire, puis-je vous en parler comme si Voltaire aval/ écrit en dehors, pour ainsi dire, et au-dessus de la chronologie? Tout de môme ici, quelque intérêt qu'il 3^ eût à épuiser ce que nous avons à dire de Mme de Slaël, si cependant le livre de la Littérature a été comme absorbé dans le rayonnement du Génie du christianisme, et si le Génie du christianisme a certainement exercé quelque influence sur le livre de l'Allemagne, je ne puis vous parler du troisième avant de vous parler du second; et pour reparler de Mme de Staël il faut que nous ayons auparavant parlé de Chateaubriand.

Vous avez tous lu, je le suppose, le Génie du christianisme, et si vous ne l'avez pas lu, je vous invite à vous empresser de le Mre. C'est ce que l'on eût appelé jadis un livre essentiel; et, nous pouvons le dire au bout de quatre-vingt-dix ans — quatre-vingt-huit, pour être tout à fait exact, - — nous pouvons le dire avec sécurité, c'est un beau livre, c'est un grand livre. 11 est plein de défauts, de vrais défauts ou, mieux encore, de véritables trous, mais c'est un grand livre; et Sainte-Beuve — que son Port-Royal eût pourtant dû préserver de toute jalousie — y a usé ses dents. Le Génie du christianisme ouvrira toujours l'histoire littéraire du xix« siècle; il sera toujours l'œuvre de l'un des plus grands écrivains de la langue française; il comptera toujours parmi les monuments de l'apo-

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logélique chrétienne;; mais surtout — et ceci nous regarde plus particulièrement, — quand il serait encore plus mal composé qu'il ne l'est, ou plus faiijlc de raisonnement, ou plus déclamatoire par endroits, il y en a deux parties — la seconde et la troisième, la Poétique du christianisme, et la partie vaguement intitulée Beaux- Arts et Littérature — qui seront toujours ce qu'on appelle des dates dans l'histoire de la critique en France.

Et tout d'abord, ce que Mme de Staël, un peu gênée peut-être par son protestantisme, avait à peine osé entreprendre , la réintégration de l'idéal chrétien dans ses droits sur le sentiment et sur l'imagination, c'est au Génie du christianisme, et c'est à Chateaubriand qu'on le doit.

De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles :

par le Génie du christianisme, la leçon de Boileau — qui connaissait pourtant la Jérusalem délivrée, s'il ne connaissait ni la Divine Comédie ni le Paradis perdu — est désormais convaincue d'erreur; son idéal purement païen est convaincu d'étroitesse, d'insuffisance, et surtout de froideur. Remarquez-le bien : Chateaubriand lui-même, pour achever sa pensée, quelques pages plus loin, a beau s'efforcer de montrer que les vertus chrétiennes sont entrées, comme à l'insu de Voltaire ou de Racine, dans la composition des caractères qu'ils croyaient créer de toutes pièces, comme celui de Zaïre, ou emprunter à Euripide, comme celui à'Iphigénie; l'art classique, nous l'avons vu, est païen dans son fonds. C'est que l'objet et l'idéal en

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ont été fixés par les païens de la Renaissance; et c est que les modèles en sont demeurés, pendant plus de deux siècles, uniquement païens. De telle sorte que ce n'était pas seulement ici Boileau qui se trouvait être en cause, mais c'était, pour ainsi dire, la Renaissance elle-même.

Encore la querelle des anciens et des modernes, purement littéraire avec Perrault jadis; déjà philosophique, nous l'avons vu tout à l'heure, avec Mme de Staèl; religieuse maintenant avec Chateaubriand 1 II s'agit de savoir si notre poésie continuera de s'inspirer d'Homère et de Virgile; de leur emprunter ses machines \ de se nourrir de fictions auxquelles ni le poète ni son public ne peuvent croire; et, chrétiens dans le sang, il s'agit de savoir si notre art, toujours païen, continuera d'être une espèce d'insulte à tout ce que nous croyons. Voilà la question; vous connaissez la réponse. Il faut savoir gré à Chateaubriand de la modération qu'il y a mise : je veux dire qu'aimant et goûtant lui-même les anciens comme il faisait, il faut lui savoir gré de n'avoir pas voulu substituer l'idéal chrétien à l'idéal antique. Il s'est contenté de rétablir le premier dans ses titres à côté du second; et ainsi, d'autant qu'il enrichissait le domaine de la poésie, de reculer et d'élargir les frontières de la critique.

C'est également ce qu'il a fait, « en restaurant la cathédrale gothique », selon l'expression d'un poète; et en révélant à ses contemporains, après la poésie du christianisme, celle du moyen âge ou, pour mieux dire encore, celle du passé national.

On aura beau bâtir des temples bien élégants, bien éclairés, pour rassembler le bon peuple de saint Louis et 'ui faire adorer un Dieu métaphysique^ il regrettera toujours •es Notre-Dame de Reims et de Paris, toutes ces basiliques noussues, toutes remplies des générations des décédés et les âmes de ses pères....

On ne pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement, et un sentiment vague de la divinité. On se trouvait tout d'un coup reporté à ces temps où des cénobites, après avoir médité dans les bois de leurs monastères, se venaient prosterner à l'autel, et chanter les louanges du Seigneur dans le calme et le silence de la nuit. L'ancienne France semblait revivre, on croyait voir ces costumes singuliers, ce peuple si différent de ce qu'il est aujourd'hui; on se rappelait, et les révolutions de ce peuple, et ses travaux, et ses arts....

Grâce à lui, ce moyen âge qui n'avait jusqu'alors été, non seulement pour les « philosophes » du xviii® siècle, mais aussi pour les écrivains du xvii® et du xvF, qu'une région confuse et qu'un temps indistinct d'erreur et d'ignorance, redevenait une partie de l'histoire nationale, et vous savez, pour le dire en passant, si le romantisme en allait abuser.

Et c'est encore Chateaubriand, sur les traces de Bernardin de Saint-Piërre et de Rousseau, dont le style prestigieux a fait de la description de la nature extérieure, mouvante et colorée, l'âme d'une poésie nouvelle. Après la distinction des époques et l'art de la traduire, c'est lui qui nous a enseigné la difîérence des lieux, en même temps qu'il nous apprenait les moyens de la rendre. Que peut-être un excès de couleur et d^exotisme s'y mêle; qu'il y ait trop de « micocouliers » dans son œuvre, et aussi trop de « rose », trop de « bleu », trop de « vert » ; que, comme tous

les virtuoses, il se soit complu h faire étalage et parade de son talent, ce n'est pas aujourd'hui le point. Mais ce que je constate, c'est que par là encore, il n'enrichissait pas seulement l'art et la poésie, mais il obligeait la critique à les suivre, à compter dans les œuvres avec des mérites pour lesquels elle n'avait encore ni poids, comme on dit, ni mesure, ni vocabulaire. Ou si vous l'aimez mieux, en lui faisant connaître ainsi des beautés dont assurément ni les Suard ni les Dussault n'avaient le moindre soupçon, il allait obliger leurs successeurs à faire la théorie de ces beautés mêmes, et à reviser, pour les abandonner, ceux de leurs principes qui en étaient la trop évidente négation. Vous connaissez le mot de ce démocrate : « Il faut bien que je les suive, disait-il en parlant des siens, puisque je suis leur chef ». C'est dans cette situation que Mme de Staël et Chateaubriand ont m.is la critique de leur temps, et, pour qu'elle les suivît, ils en ont pris la tête.

Chateaubriand d'ailleurs a lui-même heureusement résumé son intention, dans une maxime devenue célèbre, quand il a dit « qu'à la critique stérile des défauts il était venu substituer la critique féconde des beautés ». Rien de plus juste ou rien de plus faux que ce principe, selon qu'on veut l'entendre. Car la « critique des défauts » a au moins cet avantage qu'elle nous met à même de les éviter; mais la « critique des beautés » a cet inconvénient qu'elle nous invite à les imiter, ce qui n'en produit d'habitude qu'une assez méchante parodie. Plût aux Dieux que Chapelain eût été moins habile à la « critique des beautés » de Virgile ou du Tasse 1 il n'eût pas com-

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posé sa Pucelle, qu'il n'a faite que pour les imiter I r»lais quand, en revanche, Boileau, dans VAndromaque de son ami Racine, critiquait les « défauts » du caractère de Pyrrhus — qu'il trouvait trop semblable encore à un héros de Mlle de Scudéri, — cela servait à Ra^ine pour mieux peindre, sous des traits plus naturels et plus vrais, TAchille de son Iphlgénie. Eu d'autres termes encore, s'il y a des beautés dont le propre est d'être inimitables, la critique n'en est pas « féconde » ; elle en peut même devenir aisément dangereuse. C'est ce que prouverait au besoin l'exemple du classicisme lui-même, qui ne s'est, après tout, immobilisé dans ses règles que pour avoir trop admiré, d'une admiration trop exclusive et trop superstitieuse, les chefs-d'œuvre dont nous avons vu qu'il les avait tirées. Mais s'il y a des défauts, et il y en a, qui ne sont pas nécessairement le revers ou la rançon de certaines qualités, on peut donc s'en défendre, et la critique n'en est pas « stérile ». Il n'en a pas mal pris à l'auteur du Génie du christianisme d'avoir quelquefois écouté les conseils de Fontanes, et si les romantiques en général eussent â leur tour écouté les avis de Sainte-Beuve, j'ai quelque peine à croire qu'ils ne s'en fussent pas bien trouvés.

Maintenant, si l'on veut dire que la critique unique des défauts serait un témoignage à la fois d'étroitesse et d'insensibilité , on a évidemment raison . Elle implique encore une confiance dans l'autorité des règles tout à fait étrangère à l'esprit de la véritable critique. Et enfin, et surtout,- comme elle suppose, ou comme elle en arrive toujours immanquablement à poser qu'on ne saurait jamais négliger ou

violer les règles qu'au détriment de l'art, étant un obstacle au progrès ou à l'évolution des formes de l'art, elle en est un elle-même à son propre mouvement. C'est là ce que Chateaubriand veut dire. Son expression n'a pas tout à fait trahi sa pensée; mais, poète autant que critique, il n'a pas pu, dans sa formule, s'empêcher de réserver les droits de son amour-propre. Même à Laharpe en effet, il n'eût pas pu décemment reprocher d'avoir borné sa critique à celle des « défauts » ; car qui a rendu aux « beautés » des tragédies de Voltaire une justice plus partiale, et jusqu'à leur sacrifier quelquefois les « beautés » même de la tragédie de Racine?

11 nous reste à dire quelques mots du livre de r Allemagne, rendu célèbre, avant qu'il eût paru, par les tracasseries de la police impériale, et demeuré peut-être le chef-d'œuvre de Mme de Staël.

Qu'il ait vieilli, aussi lui, comme le Génie, du christianisme, je n'en disconviens pas. Je me demandais seulement, en le relisant, s'il est beaucoup plus vieux, s'il a pris plus de rides que l'Allemagne que Henri Heine, vingt-cinq ou trente ans plus tard, écrivait pour le réfuter ou pour le « redresser » ; et se po>er la question, c'est avoir fait la réponse. Comme vous pouvez étudier l'Allemagne d'aujourd'hui dans les écrits de Schopenhauer, dans les discours de M. de Bismarck et dans les partitions de Wagner, étudiez donc celle de 1840 dans le livre de Henri Heine, mais étudiez celle de 1810 dans le livre de Mme de Staèl; et si ces trois Allemagnes ne sont pas aussi différentes qu'on l'a dit l'une de l'autre, vous conviendrez qu'indépendamment de l'effet qu'elle a produit dans le

temps de son apparition, VAllemagne de Mme de Staël peut avoir encore aujourd'hui son intérêt et son actualité.

On peut dire, je crois, sans exagération, que si l'on retrouve le livre de la Littérature dans VAllemagne de Mme de Staël, cependant, au point de vue de l'histoire ou de l'évolution de la critique, 7'A//ewa^ne est d'un pas ou deux en avant sur le Géyiie du christianisme.

Il est impossible — disait Mme de Staël, dès le début du livre — que les écrivains allemands, ces hommes les plus méditatifs de l'Europe, ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l'une qu'elle n'est pas de bon goût, et à l'autre qu'elle est pleine de folies. // se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation et qu'elle contint des idées nouvelles dont nous puissions nous enrichir.... La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse, et comme l'élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Outre que c'était indiquer, comme vous le voyez, à l'esprit français, une « source » à laquelle Chateaubriand ne l'avait pas adressé, c'était ouvertement déclarer à la superstition du « bon goût » la guerre que Chateaubriand lui avait faite sans le dire. Plus encore, peut-être! Chateaubriand avait dit : « Ce sont deux beaux poèmes que la Jérusalem et le Paradis perdu »; et, pour le prouver, il avait montré qu'il s'y rencontrait des « beautés » analogues à celles que

Ton admire dans YEnéide ou dans Vfliade, c'est-àdire, après tout, des beautés conformes à l'élernel bon goût. Mais Mme de Staël insinue qu'il pourrait y avoir dans une littérature étrangère des « beautés » que nous fussions incapables d'abord de sentir; qui n'en seraient pas moins des « beautés » ; et qu'il nous faut donc nous apprendre à comprendre. Vous voyez la différence, et vous voyez le progrès. Dans le Génie du christia7îisme, c'est encore le bon goût, le grand goût, le goût formé à l'aide des anciens — et des plus anciens, si l'on peut ainsi dire, parmi les modernes, ^— qui demeure juge de l'art. Dans VAllemagne de Mme de Staël, ce grand goût n'est plus que le goût français, ou le goût latin, qu'elle oppose au goût teutonique. Et c'est ici que, reprenant, corrigeant, et fortifiant la distinction qu'elle avait déjà fait ressortir, dans la Littérature^ entre les littératures du Nord et celles du Midi, elle s'exprime de la manière suivante :

Le nom de romantique a été nouvellement introduit en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été Torigine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l'on n'admet pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, la chevalerie et les institutions grecques et romaines se sont partage l'empire de la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue philsophique le goût antique et le goût moderne.

Admirez en passant comment, avec quelle ingénieuse et rapide industrie, fondant ensemble ses idées et celles de Chateaubriand, elle leur donne tout de suite une portée très supérieure à celle qu'elles avaient dans le livre de son illustre rival. Elle continue :

MADAME DE STAliL ET CHATEAUBRIAND. 180

On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui lient en quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux époques du monde, celle qui a précédé l'établissement du christianisme et celle qui l'a suivi.

J'ai peut-être trop mal parlé tout à l'heure du style de Mme de Staël; ou p(lutôt, non, je crois que je vous en ai parlé comme il fallait, et ce n'est pas ici la grande manière de l'autre. Mais comme il est spirituel pourtant! comme il est surtout agile! et quel plaisir de voir ainsi les idées naître l'une de l'autre sous la plume de cette femme qui pense en écrivant comme elle devait faire en causant :

La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers la poésie classique, imitée des Grecs et des Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie romantique et se glorifie des chefs-d'œuvre qu'elle possède en ce genre. Je n'examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie mérite la préférence : il suffit de montrer que la diversité des goûts à cet égard dérive non seulement de causes accidentelles, mais aussi des sources primitives de ïimagination et de la pensée.

Voilà le grand mot prononcé : la critique change d'objet. Il ne va plus s'agir désormais de considérer les œuvres en elles-mêmes, pour elles-mêmes, mais par rapport aux états de civilisation dont elles sont le produit naturel. Et si j'ajoute en terminant que Mme de Staël avait une autre supériorité sur Chateaubriand, qui était de ne pouvoir être soupçonnée

comme lui d'un excès de complaisance pour des doctrines dont les générations formées h l'école de Voltaire avec Rousseau se défiaient toujours, vous ne vous étonnerez pas que j'aie cru devoir lui faire une si large place dans l'histoire de la critique. Oui, c'est bien elle qui a fait enfin triompher les modernes, et il était assez naturel que cela fût ainsi. En dépit de Mme Dacier, les femmes sont toujours du côté des modernes; et parmi vingt raisons qu'on en pourrait donner, celle-ci en est une : que les femmes n'ont que peu de place dans les littératures de l'antiquité.

L'évolution était accomplie; et c'est pourquoi je ne vous parlerai pas de la critique du Globe. La critique du Globe n'a guère fait que développer les idées de Mme de Staël; — et encore est-ce beaucoup direl « Qu'on se rappelle le Globe — écrivait Sainte-Beuve en 1850, c'est-à-dire quand il en était beaucoup plus près lui-même que nous ne le sommes déjà des Causeries du Lundi, — ce journal si sérieux, si distingué, qui croyait ressembler si peu à un autre et qui a eu de l'influence sur la jeunesse lettrée, dans les dernières années de la Restauration. Reprenez-le aujourd'hui : les articles semblent tout petits, tout incomplets; ils nous font l'effet d'habits devenus trop courts pour notre taille. Je ne sais si nous avons grandi, nous avons grossi du moins. » Et pour penser comme lui, vous n'aurez en effet qu'à parcourir, puisqu'on les a rassemblés dans ses Premiers Lundis, les articles qu'en ce temps-là, vers 1827, il donnait lui-même au Globe. Les rédacteurs du Globe n'ont pas joué de rôle original dans l'histoire de la critique moderne :

il nous suffira donc de les avoir salués, et nous pouvons passer.

Je ne vous parle pas non plus de la fameuse Pi^éface de Cromwell^ et c'est un peu pour la même raison. Mais il y en a une autre, il y en a même deux, et les voici.

La première, c'est que, sur aucune question, générale ou particulière, ni sur la question de la liberté dans l'art et du a faux bon goût », ni sur la question de l'emploi de l'histoire dans le drame, à l'imitation de Gœthe et de Shakespeare — et de Voltaire aussi, ne l'oublions pas, — ni sur la question enfin du mélange des genres ou des trois unités, la Préface de Cromwell ne contient rien, absolument rien, qui ne soit ailleurs, et notamment dans V Allemagne de Mme de Staël. Lisez, pour bien vous en assurer, les chapitres xiv et xv de la seconde partie : sur le Goût et sur VArt dramatique. De même que Henri III et sa cour a précédé de six mois Hernani sur la scène du Théâtre -Français, de même V Allemagne a précédé la Préface de Cromwell \ mais, elle l'a précédée de seize ou dix-sept ans, et c'est sans doute pour cela qu'on l'oublie. Aussi, de mieux informés l'ont-ils pu dire avec raison : « Ce qu'il y a de propre à Hugo dans cette célèbre Préface est faux ; et ce qu'elle contient de vérité, tout le monde l'avait dit avant lui » .

Mais je vais plus loin, et j'ajoute qu'Hugo — l'esprit le moins critique assurément qu'il y ait eu — n'a pas toujours compris Mme de Staël, et je n'en veux pour preuve que ce qu'il disait en 1824, dans la seconde préface de ses Odes et Ballades.

I/uuteur de ces Odes.., ignore profondément ce que c'est que le genre classique et le genre romantique. Selon une femme de génie qui, la première, a prononcé le mot de iitiérature romantique en France, cette division se rapporte aux deux grandes ères du monde, celle qui a précédé l établissement du cliristianisme et celle qui Va suivi. D'après le sens littéral de cette explication, il semble que le Paradis perdu serait un poème classique., et la Henriade une œuvre romantique. Il ne paraît pas démontré que les deux mois importés par Mme de Staël soient aujourd'hui compris de celle façon.

Ohl le pitoyable raisonnement I Hugo est-il sin^ cère? ou bien, puisque j'ai tout à l'heure eu soin de mettre sous vos yeux le passage de Mme de Staël, ^e moque-t-il ici du monde? Mais, je crois plutôt qu'il ne comprend pas, et ce qui suit vous le fera croire aussi :

En littérature comme en toute chose, il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. Or, sans établir ici de comparaisons qui exigeraient des développements et des restrictions, le beau dans Shakesj)eare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être étudié) que le beau dans Racine, et le faux dans Voltaire est tout aussi romantique (si romantique veut dire mauvais) "que le faux dans Calderon.

Pour le coup, c'était faire rétrograder la question par delà Mme de Staël; et la distinction lumineuse et profonde qu'elle avait essayé d'établir entre deux sortes d'esprits, dont elle s'était efforcée de trouver l'origine et l'explication dans la différence des milieux ou dans la diversité des races, Hugo la niait au nom d'un idéal aussi universel, et conséquemment aussi arbitraire en son genre, que celui du classicisme

lui-même. Il y a dans Calderon des beautés qui n'en sont point d'abord pour des lecteurs français, formés à l'école de Corneille, de Racine, de Voltaire; qui sont cependant des beautés certaines, des beautés réelles, comme étant expressives de ce que le génie espagnol a de plus particulier ou de plus adéquat à lui-même ; qu'il nous faut donc en conséquence nous efforcer de sentir, par une étude plus approfondie de ce qui n'est pas nous; — voilà ce que Mme de Staël avait voulu dire, voilà ce qu'elle avait dit. Et Hugo lui répondait par cet argument de collège, que le beau est toujours et partout le beau, toujours et partout identique à lui-même, ce que dément pourtant assez l'expérience de l'histoire; — et ce qui est d'un autre côté la négation de toute critique.

Qu'est-ce en effet que cela veut dire, si nous allons au fond de sa pensée? Gela veut dire : « Le beau c'est ce que nous trouvons beau\ et ce que nous trouvons beau, personne au monde ne nous démontrera qu'il puisse ne pas l'être ». Mme de Staël et Chateaubriand l'entendaient autrement. Tout en acceptant l'héritage de Rousseau, c'est-à-dire tout en admettant qu'il n'y eût rien d'absolu en critique, ils n'avaient pas cru que tout y fût relatif; ou du moins, ils avaient interprété ce mot de relatif; et, lui donnant toute l'étendue de son sens, ils avaient essayé de déterminer quelquesunes des relations d'où le jugement doit dépendre. La beauté des œuvres est relative, pour Mme de Staël, du temps, des circonstances, de la race, de la religion, des lois, des mœurs, de la structure de là société : elle ne l'est plus pour Hugo que du caprice ou de la fantaisie du juge. Ce qui revient à dire

Brunetière. — L'évolution des genres. 1«

qu'entre les années 1820 et 1830, îe mouvement romantique, très loin d'aider l'évolution de la critique, l'aurait troublée plutôt. Et je ne m'en étonne point si — comme j'ai plusieurs fois essayé de le montrer — le romant/isme en France, c'est le lyrisme, c'est le triomphe en tout, puisque aussi bien je rime en isme, du dilettantisme, de V individualisme et du subj activisme .

De là, l'opposition que la critique allait lui faire. Ou plutôt, et en dehors de lui, parallèlement à lui, si vous l'aimez mieux, la critique, poursuivant sa carrière, allait essayer de réduire la part de cette relativité qu'elle reconnaissait dans les choses; et, puisqu'il faut qu'elle conclue, sous peine de perdre son nom et son sens, elle allait essayer de trouver, ailleurs que dans la notion des règles et du beau idéal, son point fixe et régulateur, — ou, comme on dit encore, le critérium de ses jugements.

30 novembre 1889.

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