SEPTIEME LEÇON
Quelques mots sur le dileUantisme et sur l'individualisme en critique. — Cousin, Guizot et Villemain. — Du rôle des idées générales en critique. — V întroduction à Vhistoire de la philosophie et Vllistoire de la civilisation en France. — Le cours de Villemain sur le xvni^ siècle. — L'histoire du xviiie siècle, trop favorable à la thèse de Villemain, en prouvant trop, ne prouve pas assez. — Autres défauts du livre de Villemain. — Ses qualités. — La littérature considérée comme expression de la société. — La critique biographique.
— La littérature comparée. — Si le plan de Villemain est conforme à l'enchaînement réel de l'histoire du xviii* siècle?
— Saint-Marc Girardin et Désiré Nisard. — La part propre de Villemain dans l'histoire de la critique.
Messieurs,
En essayant l'autre jour de la définir, nous avons largement loué la façon libérale, intelligente, et généreuse dont Mme de Staël et Chateaubriand avaient entendu et pratiqué eux-mêmes la critique. Mais, nous l'avons dit aussi, de ce libéralisme et de cette générosité mai entendus, il ne laissait pas de résulter quelques inconvénients ou quelques dangers, qui n'allaient à, rien de moins, si l'on n'y prenait garde,
li^6 LEVOLUTION DES GENRES.
(ju'à déposséder la critique de son objet et de sa fonction. 11 fallait craindre en effet que le plaisir de tout comprendre ne dégénérât en cette espèce d'épicurisine intellectuel qu'on appelle du nom de dilettantisme — ce qui est un peu le cas de Mme de Staël; — et il fallait craindre surtout que la critique systématique des beautés, se réduisant à l'aveu des préférences personnelles du critique, n'entraînât peut-être la recherche des lois de l'art dans le même discrédit que les règles. C'était le cas de Chateaubriand, c'était celui de l'auteur de la Préface de Cromivell; — et c'est ce qu'on peut appeler l'excès de V individualisme en critique.
Je n'examine point à cette occasion, si les uns, les individualistes, ceux qui font de la critique personnelle, sont toujours très conséquents avec eux-mêmes; et, par exemple, quand ils nous exposent leurs préférences, si ces préférences ne sont point assez souvent des jugements qu'ils essayent de nous imposer. On a toujours quelque raison de préférer une chose à une autre, et cette raison, qui se tire quelquefois de notre tempérament, se tire bien quelquefois aussi de la nature de la chose....
Je ne recherche pas non plus, si les autres, les dilettanti, sont tout à fait sincères quand ils croient goûter également la beauté simple, claire et logique, de l'architecture grecque, et la beauté paradoxale de l'architecture gothique, celle dont on a pu dire, qu'étant comme un défi porté anix lois de la pesanteur, elle sort des conditions humaines, et même naturelles. On peut également les comprendre; il faut s'exercer à les comprendre, à nous donner le sens de
celle des deux que nous n'aimons pas. On ne peut pns également les aimer, également les sentir, également en jouir; et quiconque prétend le contraire, il se trompe. Il est bien difficile encore d'aimer également Raphaël et Rembrandt; Andromaque et Bamlct; les romans de Ralzac et ceux de George Sand.... Je dis seulement que, quand on le pourrait, comme aussi quand en exprimant des préférences il serait possible de ne pas s'efforcer de les faire partager aux autres, l'objet de la critique n'en demeurerait pas moins toujours de juger et de classer.
Il faut que la critique juge, puisqu'elle n'a été précisément inventée que pour cela, pour trouver à nos impressions des motifs plus généraux qu'elles-mêmes, des justifications qui les dépassent, des causes enfin qui leur soient antérieures, extérieures, supérieures. Voilà pour les dilettanti. Et il faut que la critique classe si nos impressions, comme nous le savons bien, différentes en quantité, ne le sont pas moins en qualité. Voilà pour les individualistes. Il y a une hiérarchie des esprits, il y a une hiérarchie des choses, il y en a une aussi de la valeur des impressions que les choses font sur les esprits.
Aux environs de 1825, pour ignorer ou pour méconnaître ces vérités presque élémentaires, on était trop voisin encore de la critique purement classique. Ce que la critique de Mme de Staël et de Chateaubriand avait de dangereux, comme trop aristocratique, on le comprit donc, et qu'il était urgent, si je puis, ainsi dire, de la lester d'un peu de bon sens bourgeois. On sentit que, pour qu'elle ne pérît point de l'excès même de son libéralisme, il s'agissait de substituer
un nouveau principe de ses jugements à celui que ne constituaient plus pour elle, m pour l'opinion, des règles désormais écoulées et détruites. On le chercha dans les voies que le Génie du chrhtianisme et V Allemagne avaient frayées. Et ce fut l'œuvre de Cousin, de Guizot, de Villemain, dans ces cours mémorables qui, si nous en voulions croire quelques juges trop dédaigneux, auraient égaré pour quarante ou cinquante ans notre enseignement supérieur dans les généralités oratoires les plus brillantes, mais aussi les plus vides, et les plus corruptrices de la science et de la saine érudition.
Je suis d'un avis précisément contraire; et, l'assertion vous en paraîtra peut-être audacieuse, mais je ne considère pas que l'incapacité de former des idées générales soit un titre suffisant pour nier leur intérêt et leur efficacité. Expliquons-nous, en passant, sur ce point, qui est capital. « Les monographies, a dit Gœthe, n'ont d'intérêt que par le rapport qu'elles ont avec l'ensemble des choses » ; ou, comme aimait encore à le répéter, non pas un poète, celui-là, ni un critique, mais un savant, il faut qu'un mémoire sur les Arachnides ou sur les Gastéropodes ait a«sez d'intérêt pour en avoir encore, même s'il n'existait pas d'araignées ni de colimaçons. Et, en vérité, je vous le demande, que nous importeraient les écrivains dont nous avons parlé, tous ceux dont nous parlerons encore, Mme de Staël ou Chateaubriand, s'ils n'avaient pas leur place dans l'histoire des idées, et s'ils ne l'y avaient pas pour avoir eux-mêmes représenté ou développé des idées? Faites -y bien attention : ce que nous voulons savoir d'eux, c'est deux choses, et deux choses seule-
ment. Quels ou qui furent-ils? quelle femme? ou quel homme? et que leur devons-nous? Quels furent-ils, c'est-à-dire, qu'y eut-il en eux de différent de leurs contemporains, d'original, d'unique? quelle famille d'esprits sont-ils peut-être à eux tous seuls? de quelle combinaison nouvelle d'éléments toujours identiques ont-ils enrichi notre idée de la nature humaine? Mais (jue leur devons-nous? c'est-à-dire de quelles acquisitions durables ont-ils eux-mêmes enrichi l'art et la pensée? quelles idées nouvelles ont-ils introduites parmi nous? qu'on ne connaissait point avant eux, dont on ne s'était point avisé, qu'ils ont découvertes, s'ils n'en sont point les inventeurs^ Et tout le reste n'a pour objet que de préparer de plus loin à ces deux questions une réponse à la fois plus précise, plus ample et plus décisive.
Si nous nous assurons de l'exacte chronologie de leurs œuvres, des circonstances de leur composition; si nous cherchons dans leurs origines, dans l'histoire de leur vie, jusque dans celle de leur hygiène, le secret de leur vraie pensée, si nous ne nous lassons pas d'interroger sur eux les Mémoires, les Lettres, les souvenirs de leurs contemporains, c'est pour cela, uniquement pour cela. Toute cette érudition que nous rassemblons laborieusement n'est toujours qu'un moyen, jamais une fin : il s'agit de savoir dans quelle mesure et dans quel sens ils ont modifié ce que l'on pensait avant eux sur les intérêts les plus généraux de l'humanité. Et eux-mêmes n'ont de place et de rang dans l'histoire de la littérature qu'à cette condition. Yous intéressez vous aux tragédies de Tliomas Corneille ou aux romans de Mme Cottin?
Quand au surplus je songe à ceux de nos contempor.iins qui ont le plus vivement attaqué ces « généralisations oratoires » de la Sorbonne d'autrefois, c'est alors que je ne puis m'empécher de trouver . qu'ils sont eux-mêmes la plus éloquente réponse qu'il y ait à leurs critiques. Et qui donc, depuis plus de trente ans, a jeté dans la circulation plus d'idées générales que l'auteur de VHistoire de la litlérature anglaise, de la Philosophie de Vart, des Origines de la France contemporaine! et se peut-il qu'il ignore que c'est là son titre de gloire? Mais l'auteur dea Origines du christianisme, de VHistoire du peuple d'Israël, des Études d'histoire religieuse, est-ce qu'il s'imagine qu'il doit la célébrité de son nom à tel mémoire, dont je doute que vous connaissiez l'existence, sur la Dynastie des Lysanias d'Abylène ou sur V Agriculture nahatéenne'i Je serais heureux de le détromper, en ce cas, et de lui dire que, si nous respectons en lui le sémitisant, c'est de loin; et que nous préférons le penseur, l'excitateur, le remueur d'idées.
Ne nous défions donc pas des idées générales : ce sont elles qui font avancer la pensée, si je puis ainsi dire, comme ce sont les grandes hypothèses qui font progresser la science. Je ne m'intéresse guère aux récifs de corail, et peu de choses en soi me seraient plus mdifférentes que les éponges calcaires. Mais je sais que la Monographie des éponges calcaires est de Haeckel,et je me rappelle que Darwin, tout en observant les récifs de corail, méditait son Origine des espèces. Voilà ce qui m'importe, et voilà ce qui m'intéresse. Mais voilà pour quelle raison aussi je ne puis m'associer à ce dédain, qu'on affecte encore quelquefois aujourd'hui,
pour les idées générales, même prématurées, même arbitraires, , même fausses. L'étonnement qu'elles provoquent, l'opposition qu'elles soulèvent, les contradictions qu'elles suggèrent, les recherches enfin dont elles deviennent ainsi l'occasion ou le point de départ, c'est ce qui entretient autour des grands problèmes cette agitation des esprits qui est, pour ainsi dire, la première condition de la découverte et du progrès. Les exclure de la science, c'est en ôter le levain même. Mais les exclure de l'enseignement, c'est le nier dans sa raison d'être, qui est de transmettre à la génération future, avec la science acquise, les moyens les plus propres à la pousser plus avant.
Il se pourrait, depuis une cinquantaine d'années, que l'on eût un peu perdu de vue ces considérations. Vraies de la science et de l'histoire, je ne crains pas de dire qu'elles le sont encore plus, si c'est possible, de la critique et de l'histoire de la littérature. « La froide érudition, pour emprunter à Rousseau ce qu'il nous disait de la raison l'autre jour, n'y a rien fait d'illustre », et presque rien d'intéressant. Elle n'y fera jamais rien que de tailler des pierres ou de dégrossir des matériaux. Et vous, si vous voulez y faire quelque chose, n'ayez pas peur d'être Cousin, d'être Guizot, d'être Villemain, si vous le pouvez; mais si vous ne le pouvez pas, au moins ne commettez jamais cette erreur de croire que c'est la preuve de votre supériorité; et puisqu'ils le furent, pardonnez-leur de l'avoir été.
Je reviens à mon sujet, ou plutôt j'en suis à peine sorti, si l'une des erreurs graves de l'ancienne critique, faute d'idées assez ^-nérales, c'avait été, tout
justement, d'isoler l'œuvre littéraire et de la séparer non seulement des autres parties de la^ civilisation, mais des circonstances environnantes, et même de ses propres antécédents. Laharpe, je vous l'ai dit, et Voltaire avaient seuls essayé de réagir contre cette tendance. Encore ne l'avaient-ils fait qu'avec une timidité singulière, dont vous trouvez la preuve dans la disposition même de ce Siècle de Louis XIV, où Voltaire vous vous le rappelez, rejette à la fin de son livre, pour le traiter à part, ce qu'il y veut dire des Beaux-Arts et des Sciences. L'observation en est d'autant plus significative que, si vous lisez attentivement les premiers chapitres du livre, vous verrez que, ce qu'il voulait dire des Sciences et des Beaux- Arts, c'est justement ce qui a guidé Voltaire dans le choix de son sujet. Sous l'influence de Mme de Staël et de Chateaubriand, si l'on n'admet pas encore que l'œuvre d'art soit une simple résultante, on s'accoutume du moins à l'idée qu'elle est un exernflaire de l'état général des esprits.
Cette idée, vous la trouverez exprimée dans ces leçons de Victor Cousin où, sous le titre à' Introduction à l'histoire de la philosophie, mêlant d'aillcui's aux vues de Mme de Staël celles de Herder et aussi de Schelling, il a dit en France, presque le premier, bien des choses que nous sommes habitués à considérer de nos jours comme toutes contemporaines. « Oui, messieurs, s'écriait-il, donnez-moi la carte d'un pay?, sa configuration, son climat, ses eaux, ses vents, et toute sa géographie physique; donnez-moi ses productions naturelles, sa flore, sa zoologie, et je me charge de vous dire a friori quel sera l'homme de
ce pays, et quel rôle le pays jouera dans l'histoire, non pas accidentellement, mais nécessairement; non pas à telle époque, mais dans toutes; enfin l'idée qu'il est appelé à représenter. » M. Taine lui-même, nous le verrons bientôt, n'a pas poussé plus loin la confiance dans l'autorité des lois; et si l'histoire, selon son expression, n'est qu'un problème de mécanique physiologique, qu'est-elle de plus pour Cousin?
Ce que Cousin essayait de faire pour l'histoire de la philosophie, de la lier à toutes les autres parties de l'histoire, mais en ayant peut-être le tort de vouloir toutes les placer non seulement dans la dépendance, mais sous la subordination de la philosophie, Guizot, à côté de lui, dans le même temps et dans la môme Sorbonne, le faisait pour l'histoire politique et sociale dans ses leçons sur VHistoire de la civilisation en France. Je veux remettre sous vos yeux ce passage tout entier :
Jusqu'à nos jours les études historiques, philosophiques aussi bien qu'érudites ont été spéciales, bornées; on a écrit des histoires politiques, législatives, religieuses, littéraires; de savantes recherches ont été faites, de brillantes considérations ont été présentées sur la destinée et le développement de* lois, des mœurs, des lettres, des sciences, des arts, de toutes les œuvres de l'activité humaine; on ne les a point considérées ensemble, d'une seule vue, dans leur union intime et féconde. Et quand même on a tenté de saisir les résultats généraux, quand même on a voulu se former une idée complète du développement de l'humanité, c'est sur une base toute spéciale qu'on a élevé l'édifice. Le Discours sur Vhistoire universelle et ÏEsprit des lois sont de glorieux essais d'histoire de la civilisation, mais qui ne voit que Bossuet l'a presque exclusivement cherchée dans l'histoire des croyances religieuses,
Montesquieu dans celle des institutions politiques? Ces deux grands génies ont ainsi borné leur horizon. Que dire des esprits d'an ordre inférieur? Évidemment, érudite ou philosophique, l'histoire jusqu'ici n'a jamais été générale, elle n'a jamais suivi simultanément l'homme dans toutes les carrières où son activité s'est déployée.
Et, conformément à ces principes, vous savez quelle place, dans ces leçons, occupe l'histoire littéraire; vous savez surtout quel instrument d'investigation pénétrant et sûr Guizot en a su faire.
Très inférieur à Guizot de toutes les manières — qui sera quelque jour l'un des trois ou quatre grands esprits du xix° siècle, qui le serait déjà, si, en se mêlant de politique, il n'eût mis sa gloire au hasard des contestations de partis, — c'est aussi, c'est enfin ce que Villemain a voulu faire, et c'est ce qu'il nous faut voir maintenant. Il nous suffira pour cela de le prendre dans son œuvre maîtresse, le Tableau de la littérature françake au xviii® siècle.
On peut lui faire un premier reproche , et ce reproche est assez grave. Pour établir , par un exemple convaincant, l'influence réciproque des idées, des mœurs et des lettres; de l'état social, de l'état moral et de la littérature, les uns sur les autres; l'exemple que Villemain a choisi dans la littérature du xvni'^ siècle est trop probant, si je puis ainsi dire, pour être démonstratif.
Oui, l'exemple est si bon qu'il en devient douteux. Il est presque trop vrai que la littérature du xviii^ siècle est l'expression des idées du xviii® siècle; seulement, n'est-ce pas pour cela qu'elle est souvent à peine de la littérature ? Quand il écrit son Mahomet , son
Alz'u^e même — pour la préface ; — ou son Ohjînpie — pour les notes, — est-ce que Voltaire fait de la littérature, est-ce qu'il fait de l'art? est-ce qu'on ne peut pas dire qu'il dégrade les exemples que lui ont légués l'auteur d' Andromaque et celui du Cid , en faisant servir la forme et le prestige de leurs chefs-d'œuvre à la propagation de ses idées de tolérance et d'indifférentisme philosophique? Et les encyclopédistes, Diderot ou d'Alembert, est-ce qu'ils se soucient d'art, quand ils dressent leur machine de guerre contre l'ancien régime? est-ce que, pourvu qu'on les comprenne, ils ne croient pas assez bien écrire? ou encore, et pour vulgariser les idées qu'ils croient justes, est-ce qu'un art trop subtil, trop savant, trop serré n'y serait pas un empêchement à leurs yeux? De même Rousseau, quand il écrit son Emile ou sa Nouvelle Héloïse, qui sont des actes, avant d'être des œuvres; qui sont des romans, mais aussi des pamphlets; qui n'ont rien de commun avec la manière désintéressée de l'auteur de Manon Lescaut, ou de Gil Blas, ou de la Princesse de C lèves. Mais, dans ce's conditions, est-il étonnant que la littérature se présente à nous comme l'expression de la société? et puisque cette société travaille à changer de structure et de forme, quoi de plus naturel que de retrouver dans l'histoire de sa Httérature l'image de ses idées religieuses, politiques, sociales?
Qui veut trop prouver ne prouve rien, dit avec raison le proverbe. Villemain s'est donné la partie trop belle, et, comme nous le verrons prochainement, s'il voulait montrer cette liaison des œuvres avec les autres parties de la civilisation d'un temps,
le siècle qu'il eût dû choisir, c'est celui de La Fontaine et de Racine, de Molière et Corneille, de Quinault et de Boileau. Il est vrai qu'il eût alors été plus embarrassé peut-être, et qu'entre les Contes de La Fontaine et les Pensées de Pascal — les Contes sont de 1669, les Pensées de 1670, — il eût eu de la peine à décider lesquels sont l'expression de la société du temps et de l'idée du siècle.
Quant aux autres défauts qu'on peut également reprocher à Villemain, je me borne à les indiquer d'un mot, comme n'intéressant pas le fond même du sujet. Si donc son érudition n'est pas toujours assez précise, assez détaillée pour notre goût contemporain, si ses jugements nous paraissent assez souvent empreints d'exagération et de partialité, c'est qu'il est trop voisin du siècle et des hommes dont il parle. Il en a pu lui-même connaître encore quelques-uns; et, sur la plupart des autres, il a les souvenirs de ceux qui les ont connus. Mauvaise condition, quoi que l'on en dise, pour juger équitablement les œuvres et les hommes : il y faut plus de recul et de perspective. Elève de Fontanes et de Luce de Lancival, on peut regretter encore qu'il y ait trop de rhétorique dans son éloquence, une volonté trop étudiée de plaire, trop de fleurs aujourd'hui fanées, qui n'étaient déjà pas fraîches en 1828. Enfin, ce qu'il y a de plus fâcheux et de plus irritant que tout le reste, c'est l'abus de l'allusion politique, où se trahissent les intentions et les ambitions du jeune professeur qui se croit appelé à quelque destinée plus haute que d'interpréter en Sorbonne les textes des autres. Villemain, aussi lui, s'est cru un homme politique, une façon de Burke
OU de Pitt; et c'est l'explication — mais ce n'est pas l'excuse — de la place que tiennent dans son Tableau de la littérature française au xyiii^ siècle^ les exploits oratoires d'un lord Ghatliam ou d'un Slieridan.
Mais, heureusement que, comme je vous le disais, rien de tout cela n'affecte le fond du sujet : on l'en pourrait enlever presque sans qu'il y parût ; et quand le livre aurait plus de défauts encore, il n'en demeurerait pas moins toujours agréable à lire, et toujours un livre considérable ou marquant dans l'histoire de la critique.
Il l'est tout d'abord pour la curiosité spirituelle et intelligente, pour la sûreté, pour la finesse avec laquelle y sont démêlées les influences du dehors sur la littérature nationale, Tinfluence anglaise en particulier, celle d'Addison, celle de Pope, celle de Swift, à qui Villemain consacre des chapitres entiers. Je sais bien qu'il n'y parle pas tant des Voyage?, de Gulliver ou du Conte du Tonneau que des pamphlets politiques de Swift; et, pour connaître Swift lui-même, pour apprendre à en goûter le pessimisme cynique et la misanthropie hautaine, c'est à d'autres qu'à Villemain qu'il faut aujourd'hui s'adresser. Que voulezvous! En ce temps-là, dans les années de la Restauration, comme le maître d'école a passé depuis lors pour le vainqueur de Sadowa, c'était le gouvernement parlementaire qui passait pour avoir vaincu à Waterloo! On lui faisait beaucoup d'honneur. Mais enfin la direction était donnée. La littérature, dans les leçons de Villemain, était conçue, si je puis ainsi dire, elle était présentée comme européenne. Son histoire
W^ l'évolution des genres.
y était surtout celle des courants et des contrecourants qui l'avaient partagée. C'est pour cela que l'influence de la littérature nationale sur les littératures étrangères n'y tenait pas moins de place. On la suivait elle-même au delà de ses frontières; et les Italiens, Beccaria, par exemple, ou Filangieri, n'étaient pas plus oubliés qu'Addison ou que Hume. De telle sorte que, si l'Allemagne n'était pas trop négligemment touchée dans ces quatre volumes, autant que le J'ableau de la littérature française, ils formeraient un Tableau de la littérature européenne au xvni'' siècle. Vous n'aurez d'ailleurs, pour combler cette lacune, qu'à joindre au livre de Villemaîn celui d'Hermann Hettner sur le même sujet.
Autre innovation, presque plus considérable : pour la première fois l'histoire, générale et particulière, et la biographie des hommes se mêlaient, pour l'éclairer, pour l'animer, pour la vivifier, à l'analyse et à l'explication des œuvres. C'était, avons-nous dit, ce qui taisait encore défaut au Cours de littérature de Laharpe ; et, de la suite entière de l'histoire littéraire, s'il avait eu le premier l'idée d'en faire un seul corps, c'était, pour ainsi parler, un corps mort, dans les veines duquel il n'avait pas découvert le moyen 'de faire circuler l'intérêt. Grâce à l'anecdote et au renseignement biographique, c'est ce moyen que Yillemain a trouvé. Sans doute, il est fort éloigné d'en avoir tiré tout le parti que nous verrons Sainte-Beuve en tirer après lui. L'œuvre et l'homme, dans ses leçons, ne sont pas encore assez mêlés l'un à l'autre, et le choix des particularités n'y semble pas tant procéder du besoin de connaître ciue du désir de plaire. Il s'amuse de la
biographie plutôt qu'il fie s'en sert, et il nous en amuse plutôt qu'il ne la lait servir à l'intelligence des œuvres. Mais il faut pourtant être juste, et la méthode qu'un autre allait pousser plus avant, c'est bien lui qui ne s'est plus contenté de l'indiquer, comme avaient fait Mme de Staël et Chateaubriand, mais il l'a lui-même vraiment appliquée et réalisée. « On crayonne avant que de peindre, et on dessine avant que de bâtir. »
Enfin il convient de signaler la disposition, l'enchaînement logique et la liaison des parties. En ceci encore Villemain continue, mais il complète surtout, il achève et dépasse Laharpe. « On m'a quelquefois reproché, disait-il à ce propos, de faire une histoire plutôt qu'un cours, de raconter au lieu d'in« struire. Je n'espère pas me corriger tout à fait de ce défaut. » C'est qu'il sentait bien lui-même — et nous, aujourd'hui, nous le voyons encore mieux — que là, dans cet emploi qu'il faisait de l'histoire, n'était pas la moindre raison du succès de son enseignement, ni surtout la moindre nouveauté de sa méthode. Entre ses mains habiles et agiles, de purement littéraire, la critique devenait véritablement historique. Elle vivait; elle marchait. Les œuvres n'y étaient plus classées ou cataloguées seulement, comme des fleurs dans un herbier, comme des tableaux dans un musée, comme des cercueils dans un hypogée. Mais on les voyait agir les unes sur les autres, se continuer, s'opposer ou se contrarier, s'unir enfin sans se confondre, et s'ajouter ou s'associer dans la continuité d'un même mouvement, qui ne se détachait pas lui-même du mouvement des idées et des mœurs, ou pour mieux
Brunetière. — L'évolution des genres. 13
dire encore, de l'histoire générale du siècle. Ce n'est pas seulement l'histoire de la littérature du xviii® que l'on apprend dans Villemain, c'est aussi, c'est surtout à en connaître l'esprit.
Ce n'est pas, à la vérité, puisque je touche en passant ce point, que je conçoive comme lui la suite et l'enchaînement d'une histoire de la littérature française au xviu® siècle. « Que reste-t-il des orateurs anglais? » lui demandait un jour quelqu'un, et il répondait : « Il reste l'Amérique ». Mais l'Amérique n'est pas de la littérature ; et quand elle en serait, je trouverais encore que l'Angleterre tient vraiment trop de place dans le livre de Villemain. S'il avait mieux connu le xvii° siècle, s'il avait lu plus attentivement La Bruj^ère — Bayle surtout dans son Dictionnaire, — et même Fontenelle, il aurait vu que, pour expliquer les caractères de la littérature nouvelle sous la Régence et dans les premières années du règne de Louis XV, nous n'avions pas tant besoin d'Addison, de Swift, ni de Bolingbroke. Ou bien encore, moins engagé lui-même dans les idées du xvm* siècle, plus éloigné de ses premiers maîtres, il eût vu que cette entreprise de V Encyclopédie, dont à peine a-t-il dit quelques mots, est la grande affaire du temps, le but où tendait tout ce qui l'a précédée, l'origine de tout ce qui Ta suivie, et conséquemment, le vrai centre d'une histoire des idées au xviii^ siècle. Et je crois enfin que, trop soucieux de retrouver, pour ainsi parler, dans le présent tout le passé, il n'a pas assez clairement vu, du moins il n'a pas assez dit qu'une littérature nouvelle commence avec Rousseau, dont la nouveauté même accuse de décrépitude et
d'irrémédiable décadence tout ce qui n*en procède pas autour d'elle. Mais quoi qu'il en soit de cette objection et de quelques autres, le signal n'en était pas moins donné, l'œuvre même dressée debout en quelque sorte; — et c'est pour cela qu'il convenait d'y insister.
Faut-il maintenant ajouter deux autres noms au sien, et vous parlerai-je aujourd'hui de Saint-Marc- Girardin et de Désiré Nisard? Il le faudrait assurément dans une « histoire de la <îritique », et nous n'y pourrions omettre ni le Cours de Littérature drarnatique du premier, ni surtout V Histoire de la Littérature française du second. Mais au point de vue dont j'essaye de ne pas me départir dans cette Introduction^ je suis bien forcé de dire que je ne vois pas où peut être l'originalité de Saint-Marc- Girardin; ce que nous lui devons; ni ce qui nous manquerait si ce moraliste ingénieux, quoique un peu bourgeois, et souvent mordant, mais toujours apprêté — toujours aussi trop content de lui-même, — n'avait ni écrit ni parlé. 11 a continué l'œuvre de Villemain, sans y rien ajouter d'essentiel; et plus préoccupé de morale que son maître, je craindrais, si j'avais à le juger, qu'il ne l'eût plutôt rétrécie qu'élargie. Dans une « histoire de la critique » Saint-Marc- Girardin a sans doute sa place; il ne l'a pas, non plus qu'autrefois Grimm ou Meister, si vous le voulez, dans r « évolution du genre ».
Nisard, lui, est un tout autre homme, un écrivain de race; — et non pas seulement de verve, comme Saint- Marc, lequel a beau s'évertuer et se travailler, son style sent toujours la facilité de l'improvisation. Saint-
Marc effleure tout; il appuie quelquefois très fort; il n'enfonce jamais dans rien. Je ne saurais d'ailleurs trop louer quelques parties de V Histoire de la Littéra- ^lure française. Le plan, sans doute, en est défectueux. Nisard connmence, vous le savez, par poser la définition de l'esprit français, et, de toute notre « histoire littéraire », il ne retient, pour en former 1' « histoire de la littérature », que les œuvres et les hommes qu'il trouve efl'ectivement conformes ou analogues à sa définition. Je ne m'étonne pas alors qu'il y retrouve l'esprit français, puisque, comme vous le voyez, la définition en est faite pour lui du caractère de ces œuvres et de ces hommes mêmes. Admirablement développé dans quelques-unes de ses parties, son syllogisme ne laisse pas, dans son ensemble, d'avoir de l'air d'un cercle vicieux, ou si vous l'aimez mieux, d'une pétition de principe.
Je suis encore gêné ou désappointé, dans une Histoire de la Littérature française, de trouver si peu d'histoire, j'entends si peu de dates, si peu de faits, si peu de biographie. C'est qu'aussi bien, sous des apparences dogmatiques, je ne sache pas de critique plus « personnelle » que celle de Nisard, une critique toute en jugements, sans considérants ni motifs, et dont on peut bien imiter les allures, pour le dire en passant, mais non pas la justesse, qui n'est que l'expression ou le reflet de la justesse unique de l'esprit de Nisard.
Avec tous ces défauts, et peut-être en partie à cause d'eux, Nisard, dans l'histoire de la critique moderne, représente donc quelque chose. Seulement, ce quelque chose, il se trouve que nous n'en avons pas
besoin. Ce quelque chose, en efTet, c'est la stabilité dans une tradition que Yillemain lui-même avait déjà dépassée, comme nous venons de le voir, et dans une tradition que tout le talent de N isard — qui fut grand et quelquefois exquis — n'a pas eu le pouvoir de relever de sa ruine. En somme, il a voulu ramener Ja critique en arrière, et il n'y a pas réussi. Tandis qu'autour de lui, c'était à qui s'efforcerait d'établir une relation nouvelle entre les œuvres et les circonstances de leur apparition, il a fait profession de les considérer uniquement en elles-mêmes, sans avoir d'égard qu'à leurs antécédents. Et je ne dis pas qu'il ait eu tort, j'essayerai même de vous dire dans quelle mesure il a eu raison; mais le fait est qu'on ne l'a pas suivi, qu'il n'a pas fait école, que sa critique enfin est et demeure en dehors, ou en marge, comme vous voudrez, de l'évolution de la critique contemporaine. Est-il venu trop tard? est-il venu trop tôt? C'est une question qu'on pourra traiter dans quelque cinquante ou cent ans d'ici. Mais, en attendant, il n'est pas un anneau nécessaire de la chaîne que nous essayons de nouer, et si je vous ai parlé de lui, vous remarquerez, s'il vous plaît, que je ne l'ai fait que par prétérition.
L'introduction de l'histoire dans la critique, voilà en effet l'œuvre propre de Villemain, aidé, je le répète encore, de Guizot et de Cousin :
Et d'abord, Messieurs, disait-il au début d'uue de ses leçons, je ne conçois guère l'étude des lettres autrement que par une suite d'épreuves, d'expériences sur toutes les créaliojis de sa pensée... Je ne crois pas que les formes du génie pui.«sent être prévues, calculées, enfermées dans un
certain nombre de règles et de préceptes.... De même que, suivant la haute remarque de Buffon, pour bien connaître la nature, il ne suffit pas d'apprendre les classifications des sciences, et qu'il faut la contempler en elle-même, dans son incalculable richesse et sa perpétuelle activité,... ainsi pour concevoir le génie de l'éloquence, il faut éprouver, au moins par l'imagination, la force de tous les sentiments humains, comparer les siècles'' divers et leurs inspirations successives, étudier tous les efforts et tous les hasards du talent....
Et c'est en effet le premier de tous les profits que la critique allait retirer des leçons et de l'exemple de Villemain. Il est désormais entendu que l'œuvre littéraire soutient d'étroites relations, qui peuvent aller jusqu'à l'entière dépendance, avec l'état social, avec l'état politique, avec les actions ou les influences du dehors, et de tout enfin ce qu'on va bientôt appeler les « grandes pressions environnantes ». Il faut seulement ajouter que, comme Villemain n'aime pas en général à conclure, on ne voit pas encore assez nettement dans son œuvre quelle est la nature de cette relation, si elle est stricte ou lâche, accidentelle ou nécessaire, si l'histoire et la biographie sont vraiment pour lui des explications des œuvres; ou si peut-être elles ne sont que des ornements de rhétorique, un moyen de captiver l'attention de son auditoire, et une manière de parler ou d'écrire plutôt que de penser.
Il semble toutefois également entendu et prouvé désormais que l'œuvre littéraire est expressive ou significative de quelque chose de plus qu'elle-même et que son auteur. Par exemple, le Barbier de Séville ou Paul et Virginie, significatifs de Beaumarchais et de Bernardin de Saint-Pierre, le sont en même temps,
et en plus, d'une certaine espèce d'hommes ou de toute une l'amille d'esprits. Ou, en d'autres termes, avec la personne de Bernardin de Saint-Pierre et de Beaumarchais, si nous savons nous y prendre, nous devons pouvoir y retrouver la personne de tous ceux qui les ont applaudis. Ce n'est pas tout encore, et significative ou caractéristique de toute une famille d'esprits, l'œuvre littéraire est, ou peut être expressive de toute une époque. Ainsi, toute une province de la société du xviii® siècle revit ou plutôt continue de respirer encore dans la comédie de Marivaux, et une autre, déjà plus corrompue, dans les romans de Duclos et du jeune Grébillon. Et enfin, expressive de toute une époque, l'œuvre, peut être représentative de tout un long moment de l'histoire de l'art ou de celle des idées, comme par exemple VEssai sur les Mœurs ou comme Y Histoire naturelle de Buffon. Si tout cela est sans doute un peu confus, un peu brouillé chez Villemain, tout cela y est pourtant, et c'est bien lui qui, complétant en ce point l'œuvre de ses prédécesseurs, a éveillé l'attention sur cette nature de questions.
Or, vous remarquerez que la critique ainsi retrouve son aplomb; avec son aplomb, son autorité naturelle; et avec son autorité, les moyens de remplir son office. Il arrive encore fréquemment à Villemain de juger à la façon d'un critique de l'ancienne école ; son éducation première est la plus forte; et en plus d'une occasion nous sommes tentés de ne pas le trouver si différent de Laharpe. Mais prenons-y garde au moins Car, il est évident d'autre part que les règles n'ont plus d'importance pour lui, et qu'au fond de sa pensée
le droit de l'histoire s'est substitué à celui qu'aussi bien les règles ne tenaient que d'une fausse interprétation des modèles. Il juge donc, mais sur d'autres principes. Et si nous nous demandons quels sont ces principes nouveaux , nous avons fait la réponse en l'étudiant lui-même. On jugera désormais, et l'on mesurera la valeur des œuvres à la quantité, à la complexité, à la délicatesse des rapports qu'elles expriment, ou si vous l'airaez mieux, à la richesse de leur signification. De le faire bien voir, ç'allait être la tâche et l'honneur de Sainte-Beuve.
3 décembre 1889.
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