‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature. [t. 1] Introduction: L'évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos joursChapitre 20 sur 35 · L'ŒUVRE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE SAINTE-BEUVE

L'étendue et la diversité de l'œuvre. — Quelques prédécesseurs de Sainte-Beuve. — Augustin Thierry et Michelet. — La notion de race et la géographie physiologique. — Le jugement de Sainte-Beuve sur lui-même : ce qu'il contient de faux et de vrai. — L'impartialité critique. — Développement de la critique biographique : les Premiers Lundis, les Portraits littéraires et les Portraits contemporains. — Anatomie, physiologie et psychologie. — Port-Royal. — L'histoire naturelle des esprits : les Causeries du Lundi. — Les 'Nouveaux Lundis.— Définition de la méthode. — Limites de la critique de Sainte-Beuve. — Quelques mots sur Edmond Scherer et sur M. Ernest Renan.

On a dit olus d'une fois que le siècle où nous vivons serait par excellence le siècle de la critique et de l'histoire; et, sans doute, on pourrait dire avec tout autant de vérité qu'iLest celui du roman, par exemple, ou de la poésie lyrique; mais, si l'on entend par là que la critique et l'histoire, depuis quatre-vingts ans, ont pris un rôle, une importance et une dignité qu'elles n'avaient jamais connus^ on

peut le dire. Laharpe lui-même — et le premier peut-être, — Mme de Staël, Chateaubriand y ont aidé, comme vous l'avez vu; et après eux Cousin, Guizot, Villemain, d'autres encore /'mais l'homme dont on doit dire qu'après l'avoir été de son vivant, il demeurera dans l'avenir l'expression la plus originale, sinon la plus complète, de ce renouvellement de la critique, c'est l'historien de Povt-Royal et l'auteur des Causeriez du Lundi.

Vous connaissez l'étendue, les dimensions ou, pour ,. mieux dire encore, l'énormité de son œuvre, soixante ' ou soixante-dix volumes — autant ou un peu plus que n'en a laissé Voltaire, — et dans lesquels il n'y a pas trace de ce « rabâchage » sénile que Grimm, dans sa Correspondance, a pu reprocher avec raison au « patriarche de Ferney ». Sainte-Beuve, mort à soixante-cinq ans, n'a pas eu le temps de se répéter, mais seulement celui de se contredire, et, en se con- r/^\. tredisant, de se renouveler.^ Vous savez également ^^/^ V la diversité de cette œuvre prodigieuse ; et, littéra- X^^^ ture, politique, philosophie, religion, histoire, art ou science même, vous savez qu'il n'est pas de province de l'esprit que l'intelligente et un peu sceptique curiosité de Sainte-Beuve n'ait au moins explorée^ J'ouvre au hasard un volume de ses Nouveaux Lundis, et à côté d'un article sur les Jeudis de Mme Charbonneau, j'en trouve un sur les Lettres de Racine, sur le Waterloo de M. Thiers, sur le Charles-Quint de Mignet, sur les Évangiles, sur les Entretiens de Gœtke et d Eckermann, sur le Mystère du siège d'Orléans.... Enfin, vous connaissez l'intérêt, le charme et la séduction de cette critique.... Peut-être tiennent-ils sur-

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tout à ce que Sainte-Beuve a aimé passionnément * &, ^"^ \. i. son art,yet qu'au lieu de se faire de la littérature, ..-^^^^ comme tant d'autres, comme Cousin ou comme Ville- Z--^" main, un moyen de fortune, un titre aux ministères, il l'a, jusqu'à son dernier jour, cultivée pour ellemême, comme le plus noble emplM de l'intelligence .^ et de l'activité..^.' , ^ ^ "' ^ ■l^ /2.^x<r^^*''^ais'avant (l'essayer lie définir et de caractériser ^^■ cette critique par des traits plus précis — ce qui sera aujourd'hui le principal obje^ de cette leçon, — ; |^ ^je voudrais dire quelques mots de deux hommes qui n'ont pas fait profession de critiques, mais qui n'en ont pas moins, à mon avis, exercé quelque influence — et sur la direction générale de la critique contemporaine, et sur celle des idées de Sainte- Beuve lui-même, — en complétant ou en resserrant cette union intime de l'histoire et de la critique dont nous avons vu les commencements en parlant l'autre jour de Viliemain. // / °~1^-

Je ne vous rappelle que pour mémoire ces Lettres ^ 8ur VHhtoire de France, où, dès 1820, en essayant de distinguer et de caractériser les époques de l'histoire nationale, de leui^ rendre à chacune sa physionomie, sa couleur, son accent individuel, Augustin Thierry, sur les traces de Chateaubriand, avait fait rentrer, pour ainsi dire, la vie avec le sang, dans cette chose morte qui était l'histoire de France d'Anquetil ou de Velly. Mais, en outre, et depuis, en 1826, dans son Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normans, allant déjà plus loin et poussant plus avant que Cousin, que Guizot, que Villemain qui s'étaient bornés, qui devaient se borner, pour mieux dire, à

mettre la littérature en rapport avec les institutions sociales et l'esprit général des tempS^ il s'était efforcé de fonder l'explication dernière de l'histoire sur les considérations ethnographiques, et de faire ainsi de la persistance de la race à travers les âges l'élément fondamental, et, comme vous le voudrez, la pierre angulaire ou la clé de voûte de son système historique.

Je n'ai d'ailleurs à examiner ici ni comment, par quelles voies — médiocrement scientifiques peut-être, — il en était arrivé à ces théories; ni non plus ce qu'elles valent, et dans quelle mesure les historiens récents de l'Angleterre les admettent encore ou les repoussent aujourd'hui. J'estime seulement, pour ma ;^^^- j; part, que l'on a trop donné, beaucoup trop, à l'in- * ^'' fluence du sang ou de la race, et je tâcherai de vous le montrer. Pour le moment, il suffit que vous sachiez, dans la critique et dans l'histoire, l'importance de cette notion; et il suffit, si sans doute Augustin Thierry ne l'a pas débrouillée, ni surtout aperçue le premier, il suffît que le premier du moins il en ait fait l'application en grand, pour ainsi dire, à l'un des grands événements de l'histoire moderne; qu'il Tait poursuivie, cet^e apphcation, jusque dans le dernier détail, pendant quatre volumes; et qu'enfin, par son exemple, il en ait montré la fécondité.

Quant à Michelet, c'est la géographie qu'il a fait, lui, entrer ou rentrer dans l'histoire, la géographie, la géologie, la physique, dans cet admirable second volume de son Histoire de France, où se trouvent exprimées pour, la première fois ces liaisons mystérieuses qui font d'un grand politique ou d'un grand

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[ écrivain, d'un Descartes ou d'un Richelieu, l'abrégé, I si l'on peut ainsi dire, non seulement de leurs coin- \ patriotes, mais de la figure même de leur sol natal./ Et, il est bien vrai que V Histoire de France de Michelet n'a commencé de paraître qu'en 1833; mais comme nous Talions voir, Sainte-Beuve était alors encore assez jeune, et sa méthode encore assez flottante, prevSsentie plutôt que définie, pour qu'il ne nous soit pas permis de douter de l'influence que les généra- . lisations de Michelet ont exercée sur lui. ■ Si maintenant vous ajoutez l'influence de Fauriel, ' ^ et de sa curiosité des questions d'origines ; si vous ' ^ ajoutez l'influence du criticisme allemand, qui flottait alors un peu partout dans l'air, sous la forme de l'une de ses doctrines essentielles, celle de la relativité de la connaissance \ enfin si vous y joignez l'influence et i-^-

l'exemple du renouvellement de la physiologie sous l'impulsion des Cabanis et des Bichat, vous aurez, je crois, les origines immédiates de la critique de Sainte-Beuve. Il s'agit de rechercher ce qu'il y allait joindre de son fonds.

Il a pris les devants; et, de peur que l'on ne s'y méprît, il s'est plus d'une fois représenté lui-même dans l'attitude et sous les traits dont il voulait qu'on le peignît. Parmi ces fragments autobiographiques, il y en a un qu'on a souvent cité, comme le plus caractéristique, et que pour cette raison il faut bien citer encore. Vous le retrouverez tout à la fin du troisième volume des Portraits littéraires :

Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le xvwi^ siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et

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