‹ L'évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporainsChapitre 2 sur 36 · I. Le Roman naturaliste {Le Roman expérimental^ ^879), p · texte numérisé non relu

I. Le Roman naturaliste {Le Roman expérimental^ ^879), p

a. Flaubert, pourtant très sympathique à l'auteur de Nana, écrivait en 1878 : « L'aplomb de Zola en matière de critique s'explique par son inconcevable ignorance. »

vécu, et si péniblement écrit par un malade qui se soigne afin de le devenir davantage, il nous apparaît trop bien qu'il n'y a guère d'œuvres plus factices et moins naturalistes. Par une anomalie que les lois sur les successions n'ont point prévue, Edmond de Concourt avait hérité de Jules la vanité tout entière, mais un quart seulement du talent.

En résumé, on juge maintenant excessives, souvent même absurdes, les colères provoquées par le livre sincère de Ferdinand Brune tière. Qu'était d'ailleurs ce livre, dans son ensemble, sinon un réquisitoire contre le naturalisme? Et le naturalisme a vécu. Zola lui-même, s'il en avait jamais appliqué la théorie (ce qui serait facile à nier), y avait du moins tout à fait renoncé dans ses dernières œuvres, alors que, naïf idéaliste, il écrivait Fécondité ou Travail^ ces romans tératologiques auxquels semblent avoir collaboré un instituteur primaire et un berger d« Florian.

On traitait Brunetière de retardataire, tandis qu'il était en avance : brouillé avec le présent, il se trouvait d'accord, non point avec le passé seul, mais aussi et surtout avec l'avenir.

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Et le mérite qu'il y avait était un mérite moral autant qu'intellectuel. Brunetière, en effet, n'hésitait point à se prononcer, en un temps où Ton ne savait plus le faire. Alors qu'il publiait son livre (i883), triomphait le dilettantisme. Le dilettantisme était la dernière des modes et la plus avantageuse. Ne blâmant personne, on ne s'exposait jamais aux représailles. A soutenir le pour, le contre, le pour encore, puis de nouveau le contre, on acquérait une souplesse inconnue à Sainte-Beuve lui-même, qui ne variait que lentement. Par une bien paradoxale faveur, on passait pour original en n'ayant plus d'opinion personnelle, et l'on était considéré comme un esprit large, comme un esprit supérieur, pour cette seule raison qu'on faisait montre de beaucoup d'esprit — ce qui est si peu de chose I Enfin ce dilettantisme ou cet impressionnisme devenait un uniforme élégant qui cachait opportunément les plus diverses infirmités. On n'avait pointde caractère, point d'énergie, point de courage : on appelait sa veulerie dilettantisme. On était ondoyant, indécis : on qualifiait d'impressionnisme son

inconsistance. Et, derrière les quelques maîtres qui avaient du talent et du style, se glissaient des imitateurs dont le dilettantisme servait à voiler, non seulement les défauts, mais l'ignorance, la sottise, la nullité. Vous ne trouviez rien, absolument rien dans leurs articles, ni langue, ni idées. Ils souriaient finement en faisant des pirouettes. Cela devait vous suffire. Oui, vous n'aviez pas le droit de leur réclamer davantage, puisqu'ils vous donnaient — honnêtement, congrûment — leurs impressions.

Et l'on est impressionné comme on peut.

A ceux même qui en usaient joliment, le dilettantisme jouait de méchants tours. Chez les deux ou trois virtuoses qui cachaient leur vraie valeur intellectuelle sous d'amusantes grimaces, ce dilettantisme en effet créait une contradiction perpétuelle entre la pensée intime et la pensée écrite. Intelligents, instruits et sensés, ils avaient acquis des opinions assez nettes. (Je crois avoir montré ailleurs que Jules Lemaître, par exemple, le Jules Lemaître des Contemporains et même des Impressions de théâtre^ fut un parfait normalien, traditionnel et puriste, qui pensait presque en tout comme un bourgeois conserva-

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teur *.) Soit par affectation, soit par timidité sincère ou fâcheux scrupule, ils dissimulaient ou rétractaient sans cesse ces opinions secrètes qui, maintes fois, semblaient surgir malgré eux entre leurs pages. Il en résultait un manque de cohésion qui devait être fatal à leurs aimables œuvres. Elles se sont désagrégées, littéralement. Que reste-t-il d'intact, aujourd'hui, dans les Contemporains ? Justement les chapitres que le dilettantisme n'entachait point : celui consacré à Zola, entre autres, ou encore la célèbre exécution de Georges Ohnet. Mais la plupart des Impressions de théâtre s'effritent ou — si leur grâce mourante mérite une moins grossière métaphore — s'effeuillent... Et la critique de M. Anatole France est vieille comme une robe de bal d'il y a vingt ans.

Tandis que le Roman naturaliste, qui peut déplaire à certains, existe toujours. Solide et d'une seule coulée, il a résisté sans peine. Brunetière, dès ses débuts, non seulement n'a pas obéi à la mode, mais est allé contre, effrontément. Et cette témérité était la sagesse même.

I. V Evolution des Idées chez quelques-uns de nos Contemporains. Première série.

Ainsi donc, et de la façon la plus délibérée, Brunetière jugeait. Or, il ne jugeait pas seulement en critique littéraire, il jugeait en moraliste. Jamais il ne se désintéressait de la signification morale des œuvres, ni même de l'influence qu'elles pouvaient exercer. Et ce fut peut-être une des principales raisons de sa croisade contre Emile Zola.

Jules Lemaître lui a reproché cette attitude : « C'est d'art qu'il s'agit, disait- il, et non de morale *. » Et il ne faisait qu'exprimer une opinion généralement admise.

Cependant, de cette opinion-là, Ferdinand Brunetière n'avait cure. Il ne s'en inquiète pas davantage aujourd'hui. Doit-on le regretter ?

La question vaut la peine qu on s'y arrête, puisque c'est, bien évidemment, une question de principe : selon qu'on répondra par l'affirmative ou par la négative, toute la critique en sera changée.

La critique, lorsqu'elle étudie une œuvre

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