‹ L'évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporainsChapitre 3 sur 36 · I. Les Contemporains^ i'* série. Ferdinand Brunetière · texte numérisé non relu

I. Les Contemporains^ i'* série. Ferdinand Brunetière

FERDINAND BRUNETIERE 1 1

d'art, n'a mission d'y apprécier que l'art seul : voilà ce qu'on nous affirme. Et d'ordinaire on ajoute ou l'on laisse entendre que ceux qui pensent autrement sont des sectaires ou des pédants.

Fort bien; mais qu'est-ce que l'art, en l'espèce ? Nous ne parlons ni musique, ni peinture : nous parlons littérature et même, puisqu'il s'agit du Roman naturaliste^ nous parlons roman. Pour appliquer votre formule, nous devrions dire si tel ou tel roman est bien ou mal écrit, bien ou mal composé, voire émouvant ou non :

rien de plus. Au cas où nous aborderions, comme Sainte-Beuve à propos de Salammbô, la question de la vraisemblance historique, nous outrepasserions donc nos droits. Nous les outrepasserions encore et surtout si nous prétendions, au sujet de M°^^ Bovary, trancher la question de moralité qui a été soulevée en fait devant les tribunaux.

Mais comprenez donc qu'un roman est différent d'un paysage ou d'une sonate ! Quand vous employez la même expression : « œuvre d'art », pour le désigner, il ne la faut pas entendre dans le même sens. Que la part de la sensation soit

assez grande en peinture et surtout en musique pour que la critique en devienne principalement (( impressionniste » et ne puisse être que rarement morale, nous consentirions sans doute à Tadmettre. Mais, dans la littérature, dans le roman en particulier, qui ne voit que l'impression ou la sensation ne dominent plus, que, dans la technique même, l'élément rationnel prend une importance considérable, que tout ou presque tout peut se raisonner ? La représentation de la vie ne s'obtient point par des couleurs ou par des sons : elle est intellectuelle. La beauté donc n'en est plus perceptible aux sens, mais à l'imagination, au cœur — et à l'intelligence. C'est une beauté beaucoup plus complexe que celle des peintres ou des musiciens et qui n'a presque rien de commun avec elle. Aussi peut-on être « dogmatique » en littérature sans croire du tout à la beauté absolue, en tant que beau té purement sensible ; et Brunetière lui-même écrivait tout récemment : « ... Nous ne pouvons ni définir la beauté ni en affirmer l'existence en dehors de nous *. » Dans le langage courant, vous parlez bien de la

I . Sur les chemins de la croyance. V Utilisation du positi" visme, p. i50.

FERDINAND BRUNETIERB l3

beauté de la Princesse de C lèves et de la beauté d'un coucher de soleil du Lorrain. Cependant celle-ci se sent et celle-là se conçoit — et, du moment qu'elle se conçoit,elle peut se discuter. (Voilà peut-être le meilleur considérant de la condamnation du dilettantisme ou impressionnisme en crilique littéraire.)

Nous constatons en outre qu'un roman implique toujours, quelle que soit l'intention de l'auteur, une conception de la vie et donc une morale. L'agnosticisme pessimiste de Flaubert, de ce Flaubert qui prêchait Uart pour Vart^ s'est manifesté fortement dans son œuvre; et, ne voulant travailler que pour Varty il n'en a pas moins, par son succès même, travaillé pour une philosophie, pour une morale. Son Bouvard et Pécuchet ne fut-il point une encyclopédie à rebours où, négateur militant, il démolissait systématiquement au lieu d'enseigner ?

Pourquoi donc, lorsqu'une morale se déduit d'une œuvre, nous serait-il interdit de juger cette morale en jugeant cette œuvre ? Le romancier parlerait et nous ne répondrions point. Sous quel prétexte nous imposerait-on ce silence? Le romancier suggérerait; et nous feindrions de ne

point remarquer des suggestions volontaires ou non, mais évidentes. De quel droit nous corttraindrait-on à cette inattention systématique ?

En résumé, si la critique se bornait aux questions d'art, elle se ferait moins compréhensive que les œuvres même qu'elle étudierait. Ceux qui lui interdisent les considérations morales ne l'élargissent ni ne Télèvent : ils la rétrécissent, et d'une façon tout arbitraire.

De l'objet de la critique, passons au critique lui-même. Comme le romancier, il a une philosophie, il a une morale, par le fait seul qu'il vit et qu'il raisonne ses actions. Pourquoi, en face du romancier, dissimulerait-il cette philosophie et cette morale? Qui l'obligerait à se mettre ainsi en état d'infériorité ? Quelles que soient ses idées sur Vart pour l'art, le romancier — nous le voyons bien par l'exemple de Flaubert — ne renonce nullement à sa philosophie et à sa morale. De propos délibéré ou d'instinct, il se met tout entier dans son œuvre. Et le critique devrait, en quelque sorte,se mutiler pour entrer dans la sienne I

« C'est d'art qu'il s'agit et non de morale. » A pratiquer strictement ce beau précepte, on

FERDINAND BRUNETIÈRE l5

rendrait la critique incomplète, inhumaine en cela que les intérêts supérieurs de l'humanité lui deviendraient étrangers ; et Ton ferait du critique une espèce de commissaire-priseur, condamné à n'apprécier que la valeur artistique des œuvres, au sens le plus étroit, sans obtenir jamais l'autorisation de juger en homme qui pense et qui a une conscience.

Brunelière avait donc raison, alors comme maintenant, de repousser cette servitude et de mépriser les jeux d'esprit faciles qui dissimulent l'impuissance ou l'abdication. Mais il était particulièrement osé d'avoir raison sur ce point, car la profession de critique moraliste semblait vraiment discréditée. La plupart de ceux qui Texerçaient avant lui avaient montré une intolérance ou une ignorance de la littérature qui leur étaient toute autorité désormais et les rendaient souvent ridicules, parfois haïssables. Au nom d'une foi, ils excommuniaient ou bénissaient systématiquement; et, pas plus que les tenants de l'art pour l'art, ils ne faisaient de la critique complète, car ils bornaient la leur à un seul point de vue : le point de vue moral, voire même religieux. Excès opposé — peut-être pire, puisqu'il

i6 l'évolution des idées

compromet un principe juste ! En effet, ces sortes de gens, toujours impopulaires et sans influence en dehors de leur secte, rendent difficile la tâche des vrais critiques, puisque ceux-ci risquent d'être confondus avec eux dès qu'ils ne jugent plus de Testhé tique seule.

L'évidente compétence de Brunetière ne suffit pas toujours à empêcher cette confusion. Il eut d'ailleurs dès l'origine presque tous les adversaires qu'il a maintenant à cause de ses convictions religieuses; et Ton ne saurait s'en étonner.

Que voyait-il dans le naturalisme ? Une sorte de frère puîné du positivisme (du positivisme de Littré plutôt que de celui qu'il songea beaucoup plus tard à utiliser) et il redoutait l'un comme l'autre. « On dirait toutefois, écrivait-il, que depuis quelques années il (le roman) aspirât à se fixer sous une forme définitive, et que, tournant où le vent souffle, le réalisme fût en voie de devenir dans Tart ce que le positivisme est en philosophie. Aussi bien Tune et l'autre doctrine

Page 1