I . Une autre raison de trop grande logique et de trop g
Ah! quelle hasardeuse entreprise!...
Puis, si vous voulez prouver une vérité sociale, vous devez choisir des personnages qui repré- .sentenl la moyenne des hommes, des personnages ordinaires, par conséquent. Vous devez n'admettre aussi que des événements ordinaires.
Oue signifieraient en effet les individus exceptionnels et les aventures exceptionnelles? On vous dirait : « Vous avez raison peut-être — mais pour ces exceptions seulement. »
Par malheur, les personnages ordinaires aux aventures ordinaires, cela manque d'intérêt pour le public. Je connais bien peu de lecteurs, même intelligents, que ne fatigue pas V Education sentimentale de Flaubert, le seul parfait roman de réalité banale qui ait été écrit en français.
Aussi les auteurs (comme Bourget) choisissimplification dans les romans de Boiirget, c'est runilc de cause qu'il donne aux événements, tous voulus par une Providence qui fait toujours justice dès ce monde. S'il croit se mon- Irer ainsi élève de Joseph de Maistre, il se trompe. Joseph de Maistre a voulu seulement prouver que, cTane façon générale^ en prenant la moyenne pour ainsi dire, le vice était plus malheureux en ce monde que la vertu. >(ais il a reconnu en même temps que, dans les cas particuliers, dans les existences individuelles, souvent il n'en était pas de même. Sans quoi, que signifierait une autre vie? Ce provideniialisme excessif de Bourget conviendrait, mieux qu'aux chrétiens, à certains matérialistes qui voudraient la justice, toute la justice ici-bas, faute de pouvoir l'espérer ailleurs. Voyez plutôt les dernières œuvres de Zola.
UN DIVORCE
sent-ils par un instinct naturel des persoi exceptionnels aux aventures exceplionr
— et ils ne prouvent rien, malgré leurs f lions.
Condamnerons-nous donc absolument m an à thèse?
Non, peut-être. Mais pourquoi ne pas 1 cevoir d'une façon toute difTérente? On m cherait pas à di^monlrer : on suggérera lieu de prendre un seul cas, on en pre d'aussi nombreux et d'aussi divers qu'en rail contenir le cadre du roman. Ce serait
— vue par quelqu'un qui l'interpréterait c lement selon ses conviclions.Les tendano se dégageraient de l'ensemble apparah assez nettes — moins convaincantes qu arguments, mais plus persuasives. Oui, man complexe, à la Dickens, au lieu du i trop simple et trop « simpliste », le i tendancieux au lieu du roman-syllogisme serait peul-ôlre la vraie formule...
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ao8 l'évolution des icrÉES
réalisme ; car ses héros, un peu exceptionnels peut-être — et encore! — mais point surprenants, point invraisemblables, menaient une vie moyenne, sans traverses bien anormales.
Ce genre était légitime, comme tant d'autres ; •cependant, comme de tant d'autres, voici que l'on commence à s'en lasser. Pour s'évader du réel quotidien, on a d'abord recouru au roman historique. (M. Emile Faguet avait prédit ce premier stade, bien avant le succès délirant de Quo vadis,) Aujourd'hui, Ton constate des efforts nombreux, sans la moindre cohésion, mais qui tendent tous à fuir le réalisme par diverses voies. Plusieurs romanciers recherchent les cas •extraordinaires, non plus avec des prétentions presque scientifiques et pour y trouver la confirmation particulièrement éclatante de certaines lois psychologiques ou morales (je pense à M. Paul Bourget, vous le devinez), mais simpletnent parce que ces cas extraordinaires offrent un élément d'intérêt qui semble nouveau. C'est un retour au roman dramatique, au roman d'aventures. Le Lac noir, de M. Henry Bordeaux, va nous en fournir un joli exemple.
Il est curieux(et d'autant plus significatif) ce soit M. Henry Bordeaux qui ait écrit le .
noir, car rien, dans ses ouvrages précédents, permettailde seulement soupçonner qu'il al derait un tel e:enre. Critique sérieux, indul^ et pondéré, il avait pratiqué ensuite le ron avec une prudence habile. Il s'était gardé d nover ; pour la psychologie, pour l'observât des mœurs, pour les descriptions, il avait consciencieusement des méthodes courantes nous promettait un Bourgel aux phrases p soignées, mais non pointaussi pénétrantni ai dramatique (bien entendu, s'il ne s'agissait t de l'Eau profonde, j'écrirais mélodramatiq après avoir biffé pénétrant). La Peur de vit n'en avait pas moins semblé une œuvre f honorable ; et dans certaines nouvelles r Amour en fuite, Une honnête femme, — remarquait une rare expérience du métier, admirait même l'art impeccable et minutie avec lequel étaient préparées les scènes décîsiv' Mais tout cela, c'était au plus haut point de
littérature bourçeoise. Aucune hardiesse de style ni surtout d*imas^ination ne s'y manifestait; nous ne sortions pas des chemins depuis longtemps frayés; cet art de bon ton, qui avait certainement sa valeur, ne nous apprenait rien. On ne pouvait nier le talent de M. Henry Bordeaux, talent sûr, intelligent, apaisant, en quelque sorte; on devait en espérer tout — sauf qu'il se renouvelât.
Erreur ! M. Henry Bordeaux est un a volontaire » ; et avec les écrivains de ce tempérament-là, il faudrait toujours se méfier des prévisions. Nous les pensons bien établis, bien captifs dans leur spécialité ; puis, un beau matin, ils se lèvent et, secouant leur passé avec aisance, ils s'en vont*... C'est l'intervention déconcertante du libre arbitre dans les lettres, où il semble que d'ordinaire il s'exerce si rarement. Les auteurs moutonniers, qui sont légion, doivent ne rien comprendre à ces fugues...
Voici donc le Lac noir.
Nous sommes chez le conseiller Girardet qui reçoit des juges et des avocats ; on cause de sujets fort sérieux, tellement sérieux que cela
1 . La Petite Mademoiselle, qui vient de paraître, en est une nouvelle preuve.
LE DÉCLIN DQ REALISME 21 I
réhabiliterait — s'ils en avaient besoin — la magistrature et le barreau. Qui donc prétendait que ces messieurs se complaisaient aux entretiens les plus frivoles? Ils parlent d'histoire du moyen âge, de sorcellerie; plus tard, ils deviseront sur Joseph de Maistre... Néanmoins, en ne troublant point cette gravité, M. Henry Bordeaux manquerait « un effet » : or, il ne consentira jamais à en manquer un seul, soyez-en sûrs ! M. le conseiller Girardet, à propos de sorcellerie, lit les notes copieuses et fort littéraires qu'il a prises sur une affaire dont il a connu jadis comme juge d'instruction. Et l'affaire est tragique. Aussi, M. le conseiller interrompra-t-il son récit au moment où cela devenait tout à fait palpitant, afin de ne le recommencer qu'après un plantureux, un exquis dîner, savamment décrit, aggravé même d'une recette pour la dégustation des vins fins. Ce contraste ne semble pas neuf. Mais M.Henry Bordeaux ne recherche point les procédés neufs : il s'efforce, au contraire, d'employer avec art ceux qui sont traditionnels. Je ne sais si vous trouvez méritoire cette pieuse habitude... Quant à moi, je verrais sans regrets Fauteur du Lac noir y renoncer.