L*ÉV0LUT10N DES IDEES
Mais n'oublions pas M. le conseiller Girardet, ni surtout l'affaire de M. le juge d'instruction Girardet, puisque, cette affaire, c'est le roman.
Un crime a été commis, un crime vraiment anormal. Une paysanne enceinte, la femme Fraizier, a été assassinée dans de telles conditions que l'on peut croire que le meurtrier en voulait à renfant. Au premier abord, nul indice ! Le juge d'instruction tombe en plein mystère. Comme il est jeune, cela l'excite : peut-être même que cela l'excite trop... \]\\ voisin desFraizier, Lamadoux, homme très violent, bizarre, mal vu, déjà condamné en police correctionnelle pour injures et coups — ah ! quels fâcheux antécédents ! — a perdu un procès contre le mari et l'a menacé; la femme Lamadoux — quelle terrible présomption! — est même allée jusqu'à maudire la femme Fraizier dans sa future descendance. L'opinion publique, plusieurs dénonciations ou témoignages, un faux alibi invoqué bien mal à propos, confirment les soupçons déjà si précis du juge. Ces Lamadoux sont arrêtés. Plus de doute! Les voilà coupables! Le procureur prépare son réquisitoire.
Sur ces entrefaites, un ami de Girardet, qui
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s'occupe de sciences occultes, vient passer chez lui quelques jours. Il veut voir un sorcier célèbre dans le pays : Gaspard Gruz (nous sommes en Savoie, terre élue des sorciers, paraît-il) ; il ne le rencontre point, mais il achète un livre curieux à la compagne du jeteur de sorts, un répertoire magique. En le feuilletant, le soir, Girardet s'effare d'y découvrir ces lignes révélatrices : — « Si tu veux devenir invisible, ayant fait profession solennelle et invoqué leroyde la terre et de r enfer, mange le cœur d'un enfant arraché du sein de sa mère... »
Ce qu'il y a eu de mystérieusement monstrueux dans la perpétration du crime s'explique soudain. D'autres faits surgissent de la mémoire du magistrat, des dépositions écartées comme absurdes... Deux femmes enceintes avaient été attaquées par un homme ressemblant à Lamadoux — auquel ressemble Gaspard Gruz... Et Gaspard Gruz était là, piochant sa vigne à côté de la maison des Fraizier, le jour de l'assassinat.. .
Girardet entreprend officieusement et à la hâte une seconde instruction. Mais le procureur ne veut rien entendre, les magistrats haussent les
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épaules à ces récits ridicules. Le pauvre juge, partout éconduitjdoit s'entendre avec la défense, se faire citer comme témoin à décharge...
Quand Tafiaire vient aux assises, tout le monde croit Lamadoux coupable. La déposition de Girardet éveille pourtant quelques doutes.
Cependant, la compagne de Gaspard Gruz dépose à son tour; inspiré soudain, l'avocat de l'accusé met sous les yeux de cette femme l'instrument du crime (un poignard qui a été trouvé chez Lamadoux lors d'une tardive perquisition, conseillée par le sorcier); et elle, qui ne sait rien, qui ne se méfie nullement, reconnaît sans hésiter que l'arme appartient à Gaspard.
Aussi, lorsque celui-ci paraîtra devant les juges, il sera instantanément confondu.
Et, pensez-vous, le roman est fini...
Point du tout ! M. Henry Bordeaux a pris trop de goût aux aventures pour ne pas en conter davantage. Gaspard Gruz saisit le poignard qu'on lui montre, le brandit, s'élance par la porte des témoins...
Il s'est enfui dans la montagne. (M. Henry Bordeaux en profite pour nous infliger, de cette montagne , une description impitoyable , au
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moment où nous aurions hâte de connaître le dénouement.)
La gendarmerie donne la chasse au criminel sans le moindre succès. Enfin, sur le point d'être atteint par un brigadier plus hardi en même temps que plus avisé, Gruz se suicide.
Et le Lac noir? Pardon, je l'avais oublié^ D'ailleurs, M. Henry Bordeaux lui-même s'en occupe fort peu...
Eh bien ! ce fameux lac noir est un lac suspect que hantèrent les sorciers dès les temps les plus reculés et près duquel habitait Gaspard Gruz. Ne fallait-il pas inventer pour le roman un titre étrange? — Mais ce n'est pas le lac noir, c'est M. Henry Bordeaux qui nous surprend. Ce psychologue délicat, ce conteur un peu aristocratique, ne vient-il pas d'écrire là un feuilleton du Petit Parisien? Asssissindii, erreur judiciaire^ mystère, sorcellerie, chasse à l'homme... Craignez un concurrent, monsieur Jules Mary !
Votre usine même serait-elle menacée, monsieur Pierre Decourcelle?...
Mais non, vous ne sauriez vous y tromper ; vous discerneriez au premier coup d'oeil que cet intrus n'est guère dangereux, puisqu'il écrit en français.
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Il arrive de loin, ou plutôt il n'en arrive pas, il y reste : il n'a point quitté la vraie littérature, malgré les apparences.
En effet, ce sujet de feuilleton, M. Henry Bordeaux Ta traité en romancier sérieux. Tous les personnages ont la physionomie qu'ils doivent avoir, exactement; la psychologie, pas plus approfondie qu'il neconvient, est toujours juste; le style, étudié dans sa simplicité, correct et sain, vaut celui de la Peur de vivre ou de r Amour en fuite. M. Henry Bordeaux n'a nullement démérité : il a fait œuvre d'art comme à son habitude. Et, s'il évitait davantage les lenteurs à la Bourget, s'il s'abstenait des descriptions où il réussit mal, s'il adoptait enfin une forme de récit plus rapide et plus unie, il parviendrait sans doute à nous conter dans une langue très pure de fart belles histoires dramatiques d'un genre vraiment neuf — ou qui nous semblerait tel.
M. Henry Bordeaux, trop modeste, sinon trop prudent, s'est réclamé de Mérimée pour publier le Lac noir. Tandis que le romancier anglais,
H. -G. Wells, n'a songé à se recommander de personne quand il a surgi soudain, quand, si j'ose dire, il est tombé comme un obus en plein milieu de la littérature discrètement réaliste qui charmait ses compatriotes. Il avait vingt-neuf ans déjà. Ancien élève du Royal Collège of Science de Londres et professeur de sciences, il s'évertuait depuis plusieurs années, avec autant d'obstination que d'infortune, à faire de la littérature. Il avait fini pourtant par se glisser dans le journalisme; mais sa notoriété ne s'y était guère établie lorsqu'il publia The time Machine *.Ce roman le rendit célèbre instantanément.
Mais aussi, quel roman ! Il ne s'agissait plus d'amour, ni de vie ordinaire, ni même d'aventures contemporaines. L'explorateur du temps, convaincu d'abord que le temps n'est qu'une quatrième dimension de l'espace, était parvenu à construire une machine qui permettait de se déplacer dans cette dimension, de remonter par conséquent au plus profond du passé, mieux encore, de s'avancer à travers l'avenir ! Et il
I. Traduit et publié par M. Davrat, à la librairie du Mercure de France^ sous le litre de : la Machine là explorer Le temps. Ce volume a paru en Augleterre dès 1896.
arrivait pâle, presque en haillons, au milieu d*un dîner où il avait convié ses amis ; puis, après s'être restauré, il leur racontait d'un trait son premier voyage.
Oh ! ce départ sur la machine à explorer le temps!...
Pendant cette course, la nuit suivait le jour comme le battement d'unfe grande aile noire. L'obscure perception du laboratoire disparut bientôt et je vis le soleil sauter précipitamment à travers le ciel, bondissant à chaque minute, et chaque minute marquant un jour. Je pensai que le laboratoire avait dû être détruit et que j'étais maintenant en plein air... La scintillante succession de la clarté et des ténèbres était extrêmement pénible à Toeil. Puis, dans les ténèbres intermittentes, je voyais la lune parcourir rapidement ses phases et j'entrevoyais faiblement les révolutions des étoiles. Bientôt tandis que j'avançais avec une croissante vélocité, la palpitation du jour et de la nuit se fondit en une seule teinte grise continue. Le ciel revêtit une admirable profondeur bleue, une splendide nuance lumineuse comme celle d'un crépuscule matinal ; le soleil bondissant devint une traînée de feu, un arc lumineux dans l'espace ; la lune, une bande ondoyante et plus faible ; et je ne voyais plus rien des étoiles, sinon de temps en temps un cercle lumineux qui tremblotait.
... Je vis des arbres croître et changer comme des bouffées de vapeur : tantôt roux, tantôt verts, ils croissaient^ s'étendaient^se brisaient et disparaissaient. Je vis d'immenses édifices s'élever, vagues et splendides, et passer comme des rêves. Toute la surface de la terre semblait changée — ondoyant et s'évanouissant sous mes yeux... Bientôt je remarquai que le cercle lumineux du soleil montait et descendait, d'un solstice à l'autre, en moins d'une minute, et que, par conséquent, j'allais à une vitesse de plus d'une année par minute...
Or, Texplorateur ne s'arrête que Tan 802701.
II y trouve une humanité qui le surprend fort, car elle renverse toutes les conceptions de son siècle sur le progrès. Cette humanité s'est divisée en deux races : les Eloïs, de taille réduite et d'intellect plus réduit encore, mais jolis, puérilement jolis, et qui vivent oisifs dans des palais en ruines; puis les Morlocks, spectres nocturnes, hideux, tapis dans des souterrains, n'ayant conservé de leur mentalité d'autrefois qu'une machinale habileté industrielle. L'explorateur suppose ceci : la société a dû s'organiser sous une forme aristocratique, avec une classe capitaliste restreinte et une vaste foule de travailleurs produi-
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sant pour elle dans les sous-sols des villes. Cette société a atteint un jour l'équilibre parfait : les riches étaient rassasiés de jouissance et de savoir; les travailleurs bien rémunérés ne cherchaient plus à perfectionner Texécution de leurs tâches. Alors, pour avoir renoncé à Teffort, le inonde déclina. La classe supérieure forma peu à peu l'ignorant petit peuple des Eloïs ; la classe ouvrière enfanta les sauvages M or locks. (Ces derniers, manquant sans doute de vivres dans leurs antres, ont fini par se nourrir d'Eloïs qu'ils capturent pendant la nuit.)
Après plusieurs aventures dont Tune au moins — une bataille avec les Morlocks — est fort dramatique, l'explorateur s'enfuit, d'abord vers Favenir, et contemple l'agonie de la terre ; puis il s'en retourne vers notre âge, revient dîner avec ses amis. Il repart ensuite — pour ne reparaître jamais. Peut-être est-il resté en détresse, quelque part dans les siècles, à cause d'un accident de machine...
On comprend la surprise, puis l'enthousiasme du public anglais^ car ce livre de visions était écrit par un grand visionnaire. Le combat contre les Morlocks valait de TEdgar Poë. Quant à ce
chapitre où Ton voyait la terre mourir sous un énorme soleil rouge, il surpassait même Ligeia ou le Cas de M. Valdemar.
Et d'autres romans se succédèrent, aussi neufs, aussi singuliers. L'amour n'y apparaissait point comme un élément essentiel d'intérêt; dans plusieurs même, ne figurait aucun personnage féminin.
Sur un îlot désert du Pacifique, s'était réfugié, pour s'y livrer en paix à ses sanglantes expériences, un vivisecteur qui avait la prétention de transformer des animaux en hommes à force de mutilations savantes — et il travaillait leur chair palpitante comme un modeleur travaille la glaise. L'îlot s'emplissait d'hommes-singes, d'hommes-chiens, d'hommes-panlhères,quirépétaient sans les comprendre des mots enseignés, qui parodiaient effroyablement l'humanité sous la domination du D"" Moreau. Mais un puma, qu'il torturait pour en faire un sujet exceptionnel, tuait le monomane; très vite, hommes-singes, hommes-chiens, hommes-panthères retournaient à l'animalité complète. Telle était la donnée de rile du D^ Moreau.
Il paraît que la critique anglaise trouva cette
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histoire trop horrible et non conforme au goût national...
Plus tard, ce fut la Guerre des Mondes, Les habitants de Mars envahissaient la Terre pour la conquérir. Ils massacraient tous les hommes devant eux, avec des engins inconnus. La population de Londres fuyait vers le nord, sur les routes. Mais les Marsiens, que l'accoutumance n'immunisait point contre les microbes de notre planète, mouraient d'une sorte d'épidémie foudroyante. Le dernier d'entre eux, agonisant, jetait longtemps sa plainte au-dessus de la capitale déserte.
Enfin parurent les Premiers Hommes dans la lune *.
Un nommé Bedford s'est hasardé dans les affaires et n'y a point réussi. « De nos jours, explique- t-il, les transactions commerciales comportent une certaine dose d'aventure; j'en acceptai les risques, et, comme il y a invariablement dans ces matières une certaine quantité depren"
1 . Je ne fais pas une ënumëration complète. Je me contente de signaler les œuvres les plus marquantes. — H y faudrait ajouter aujourd'hui : Place aux Géants^ traduit cette année même par MM. Davray et Kosakievicz. — Paris, Mercure de France,
dre et de donner^ le rôle m'échut finalement de donner — avec assez de répugnance. »
Comme le théâtre rapporte beaucoup et que ce Bedford s'y croit des aptitudes, il se retire à Lympne (comté de Kent), où il s'installe dans un pavillon solitaire pour écrire un drame. Mais il se lie avec un voisin qui lui suggère bientôt de très nouvelles préoccupations. Ce voisin, Cavor, est un inventeur au génie authentique: il a trouvé le moyen de fabriquer une substance imperméable à toutes les énergies radiantes, y compris la gravitation.
Après quelques entretiens, Bedford conçoit toute l'importance d'une telle découverte au point de vue pratique ; il offre à Cavor de s'associer avec lui pour l'exploitation de la cavorite. Celuici, vrai savant naïf et désintéressé, accepte sans hésitation.
Que vont-ils essayer d'abord ? Cavor prétend commencer par un voyage dans la lune. Il fait construire une sphère de verre épais et solide — de verre garanti incassable, je suppose — recouverte par des stores d'acier émaillés de cavorite. Les stores une fois clos, la sphère, ne subissant plus aucune attraction, s'en ira droit à travers
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l'espace — ou plutôt elle ne s'en îra pas, car elle ne bougera point, et c'est la terre qui la quittera. Mais qu'on ouvre un de ces stores par la pression d'un bouton électrique et la planète la plus proche du côté de l'ouverture vous attirera aussitôt. (Bien entendu, la sphère intérieure restera hermétiquement fermée, avec ses réserves d'oxygène.) Grâce à ce mode original de direction, Cavor compte débarquer dans notre satellite. Il finit pas conquérir Bedford à son projet. Comme la cavorite n'acquiert ses propriétés qu'en se refroidissant, ils s'introduisent dans la sphère quand l'émail des stores est encore chaud. Puis. .. ils partent.
Pays peu habitable en apparence que cette lune qu'abordent sans trop d'accidents Bedford et Cavor ! Les nuits, des nuits plus qu'hivernales où la température descend jusqu'au zéro absolu ( — 273 degrés centigrades), des nuits où l'air gèle, durent, ainsi que les jours brûlants, trois cent trente-six heures. Tout meurt le soir; mais, dès que le soleil se lève, tout renaît ; et les plantes, dont la croissance entière doit se limiter à cet été de deux semaines, poussent plus rapidement encore que les champignons
terrestres,*. Sitôt arrivés, nos voyageurs voient éclore les semences.
L'un après l'autre, tout au long de la plaine ensoleillée, ces miraculeux petits corps bruns éclataient et s'entr 'ouvraient comme des cotylédons, des cosses de g-raines, des g-ousses de fruits ; ils ouvraient des bouches avides qui absorbaient la chaleur et la lumière tombant en cascades du soleil matinal.
A chaque instant, un nombre toujours plus grand de ces graines se rompait, tandis que les autres, plus avancées, débordaient de leurs cosses déchirées et passaient au second état de leur croissance. Avec une ferme assurance, une rapide détermination, ces surprenantes semences lançaient une radicelle vers le sol et un bizarre petit bouton dans l'air.
En peu de temps, la pente entière fut parsemée de plantes minuscules se dressant dans l'ardeur du
soleil.
Elles n'y restaient pas longtemps : les boutons, en forme de faisceaux, se gonflaient, se distendaient et s'ouvraient par saccades, lançant au dehors une couronne de petites pointes aiguës, déployant un verticille de feuilles menues, pointues et brunes, qui s'allongeaient rapidement, visiblement, pendant qu'on les observait. Le mouvement était plus lent que ceux d'un
1 . Môme en notre monde et parmi les phanérogames, on pourrait trouver des exemples de croissance extrêmement rapide. — Cf. la Nature tropicale^ par Gostantin.
animal, plus rapide que celui d'aucune plante que j'avais pu voir jusqu'alors.
Comment pourrais-je bien donner une idée de la façon dont cette croissance s'opérait ? L'extrémité des feuilles grandissait de manière telle que nous pouvions les voir de nos propres yeux s'étendre en avant. La cosse brune se recroquevillait et était absorbée avec une égale rapidité. Avez-vous jamais, par une journée froide, pris un thermomètre dans votre main tiède et observé le petit filet de mercure monter dans le tube de verre ? Ces plantes lunaires croissaient comme cela.
Vous conterai-je la suite des aventures de Cavor et de Bedford ? Je ne l'ose guère, tellement elles vous paraîtront étranges. Figurezvous que la lune est habitée. Mais les Sélénites, n'en pouvant coloniser la surface — avec un pareil climat, cela se comprend sans peine — en ont à demi évidé l'intérieur, l'ont percé en tous sens de galeries où ils vivent. (Ainsi s'explique la densité singulièrement faible de cet astre.) Comme les Marsiens de la Guerre des Mondes^ ces Sélénites sont des êtres intelligents, mais fort différents des hommes. Ils font prisonniers Cavor et Bedford, et celui-ci décrit en ces termes le premier qu'il peut voir de près :
Un instant mes yeux le cherchèrent où il n'était pas et je l'aperçus ensuite droit en face de nous, en pleine lumière. Seulement, la physionomie humaine que je lui avais attribuée n'y était pas du tout! Le devant de sa face était vide.
... Ce fut pour moi, pendant un moment, un choc écrasant. Cela ne semblait pas être une face ; on eût voulu que ce fût un masque, une horreur, une difformité qui, bientôt, serait désavouée ou expliquée.
L'ensemble avait assez l'air d'un casque à visière... Avez-vous jamais vu la tête énormément grossie d'un insecte?... C'était une surface luisante, dure, invariable avec des yeux en saillie.,.
J'ai essayé de dessiner une de ces têtes, mais je n'ai pu y réussir. Ce qu'on ne peut rendre, c'est l'horrible manque d'expression... Chacune des têtes et des faces qu'un homme rencontre sur la terre revêt ordinairement une expression. Quand on voyait cette tête-là, on se figurait être soudain regardé par une machine.
Cavor et Bedford, non sans une lutte aux péripéties horrifiques, parviennent à regagner la surface lunaire avant la fin du jour. Puis Cavor est repris, tandis que Bedford peut s'échapper dans la sphère. Revenu sur notre planète, il écrit ses aventures ; il croit que jamais plus il n'entendra parler de son compagnon... Mais un
savant, qui a inventé des appareils pour recueillir les ondes électriques de Mars ou d'ailleurs, reçoit de la lune des communications envoyées çrâce à quelque système inconnu de télégraphie sans fil. C'est Cavor qui narre son odyssée miraculeuse ! Il décrit la société sélénite, basée sur une rigoureuse spécialisation en vue de Futilité commune — et gouvernée par un monarque absolu, le Grand Lunaire, qui est le plus intellii^ent de la race *.
Brusquement, les communications cessent.
( 'avor a eu l'imprudence de révéler au Grand Lunaire les absurdes, les féroces mœurs des terrestres, leur cupidité, leurs divisions, leurs guerres continuelles... Et, sans doute afin de prémunir son royaume contre une invasion de pareils monstres, l'autocrate sélénite a dû condamner Cavor à leur taire pour toujours et ses découvertes et le secret de la cavorite.
Mais, me dira-t-on, c'est du Jules Verne.
Eh ! oui, Wells a lu Jules Verne : il le cite même dans ce dernier livre (le seul d'ailleurs qui ressemble un peu par le sujet aux œuvres de l'au-
I. Notons que Wells, comme presque tous les « scientifiques » purs, est résolument antidémocrate.
leur du Voyage autour de la Lune). D'autre part, on aurait tort de ne pas prendre Jules Verne au sérieux : il a rendu de vrais services à la jeunesse française en lui inspirant l'énergie et en lui donnant, pour ainsi dire, des leçons de curiosité. Cependant il ne faut pas croire que ses ouvrages appartiennent à la littérature. Les personnages semblent à peine des figurants ; l'invention, parfois ingénieuse, n'a jamais rien d'esthétique ; les longues pag'es. de médiocre vulgarisation scientifique interrompent l'action presque à tous les chapitres: c'est du détestable Mayne Reid compliqué de Flammarion. Enfin la langue, si plate, si souvent incorrecte, si « journalistique » en un mot, aggrave encore le cas. • .
Tandis que Wells, outre qu'il possède une imagination autrement puissante, s'entend à faire vivre ses héros autant que nos meilleurs romanciers contemporains (il a même écrit un bon roman de mœurs : l' Amour et M .Lewis ham ^ comme s'il avait voulu prouver qu'il saurait bien réussir dans ce genre); et, à ses descriptions hallucinantes, on reconnaît sans hésitation possible un artiste anormalement doué. La Guerre
des Mondes ou les Premiers hommes dans la lune sont de la littérature aussi bien que Gulliver * ou que les contes d'Edgar Poë.
Et je ne crains pas d'ajouter que Wells m'intéresse même par ses idées. Ses fortes études scientifiques, utilisées par son esprit exceptionnellement inventif, lui permettent d'observer riiumanité d'une façon qui n'est point la nôtre. Le dernier livre traduit par M. Davray : Anticipations 2j en convaincra, je pense, ceux-là même qui seraient le moins disposés à l'admettre, (^etle fois, ce n'est pas un roman : Wells essaie de prévoir ce que sera le monde civilisé vers l'an 2000 et il nous expose très méthodiquement, très gravement, ses conjectures. Parmi des bizarreries, que de pensées curieuses ! A la réflexion, l'on trouve cet ouvrage fort sérieux dans son ensemble. Il est d'ailleurs assez pessimiste eu ce qui concerne l'Angleterre; et Wells, avec bien deringratitude,maltraitelepublic même qui le lit. « Jadis, écrit-il, l'auteur vivait comme
1. On a rapproché Wells de Swift à propos de la Merveilm, lease Visite {iS^b). Un ange, égaré sur la terre, s*y heurte à toutes nos absurdités sociales. Ce livre, ironique et fin, se dis. tingue par sa délicatesse. C'est le seul de l'auteur, avec r Amour et M. Lewisham, où l'on découvre un peu de sentiment.