‹ L'évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporainsChapitre 8 sur 36 · Discours de combat. — i'« série · texte numérisé non relu

Discours de combat. — i'« série

Si vous rapprochez de l'Art et la Morale certaios passages de V Œuvre de Calvin {Discours de combat, nouvelle série), vous aurez une idëe assez juste des tendances de Brunetière en morale. Et la morale, ne l'oubliez point, domine pour ainsi dire toute sa critique, toute sa pensée.

TÎ1

22 L^ÉVOLUTION DES IDlÊES

voulait que Fartiste fît dans son œuvre ce que tout homme doit faire en lui-même pour se maîtriser et s'élever. La réalité, disait-il, « n'est... qu'une matière, une matière confuse, à qui le propre de l'art, son objet et sa fin, est de donner une forme. Il ne suffit pas de voir, il faut sentir; il faut aussi penser*. » Ailleurs, il interpellait ainsi les romanciers modernes : « Mais ce ne serait rien encore, si de cette préoccupation qui s'impose désormais tyranniquement à vous, de noter des sensations d'abord, et le reste quand vous le pourrez, ne résultait à la longue je ne sais quelle inhabileté d'exprimer le sentiment et de pratiquer l'observation morale. Réalistes, naturalistes, impressionnistes, de tous les temps, et de tous les talents, vous nous ramenez à la barbarie de la langue et à Tenfance de l'art, puisque vous bégayez et que les mots mêmes vous manquent dès qu'il s'agit de penser, ce qui est pourtant « le tout de l'homme ^ » . Les descriptions les plus artistiques ne lui suffisent aucunement : elles ne sortent point du domaine

i. Le Roman naturalistô (le Roman oaturaliste en 1875}^ p. aS.

a. Le Roman naturaliste (le Roman naturaliste en 1875), p. 26.

FERDINAND BRUNETlÊRE »J

des sens et« c'est à Texpressien des idées; générales que Ton attend et que Ton juge l'écrivain* ». Ea outre, la conscience, ou tout au moins la connaissance intellectuelle du monde moral (et la seconde suppose toujours un peu de la première), lui semble nécessaire à un romancier pour bien « œuvrer ». Avec sa brutalité hardie, il l'affirme : « Si M. Zola manque de goût et d'esprit, comme s'il manque de finesse psychologique, c'est que M. Zola manque de sens moral 2. »

Rapprochez ces divers traits : haine du matérialisme, intelligence de la religion, opposition aux envahissements illicites de la science, croyance ferme au libre arbitre, à Tinfériorité de la nature, dont il faut s'éloigner pour s'élever, à la nécessité enfin d'asservir les sens ; et vous conclurez qu'il ne manquaitguère à Ferdinand Brunetière, pour être chrétien, que la foi»

Tel il était apparu dès ses débuts, tel il est

I. Le Roman nataraliste (le Roman expérimental, 1879)^ p. 109. ^

3. Le Roman naturalise (A propos de PoUBouille, iB8a)» p. 367.

resté — ou, plus exactement, tel il s'est développé — et c'est autour de lui qu'on changeait.

(( Anti-dilettante », il l'était alors à ses risques et périls. Maintenant personne ne pourrait plus lui reprocher de l'être, puisque le dilettantisme a passé, ainsi qu'une mode. A ceux qui le représentaient le plus brillamment, demandez ce qu'ils en ont fait ; oui^ demandez-le à Jules Lemaître, président de la Ligue de la Patrie Française, à Anatole France, préfacier de M. Emile Combes ! Et nos nouveaux critiques n'ont point envie de jouer. On peut même dire que le succès d'un des plus en vue parmi les jeunes : M. Ernest-Charles, tient à l'énergie, à la violence même avec laquelle il juge.

Mais, en ce qui concerne le droit du critique d'avoir une morale et de s'en servir, Ferdinand Brunetière n'a point gain de cause avec autant d'évidence. Si tous les critiques portent à l'occasion des jugements moraux, la plupart le font encore sans le dire ou même en disant parfois qu'ils ne le font pas. Cela n'empêche point, bien entendu, Brunetière de continuer à le faire, et l'on commence d'espérer qu'il habituera le public français à nous voir prendre cette liberté^

FERDINAND BRUNETIERE 25

Quant à la façon dont il jugeait, quant à son christianisme, latent sans doute, mais discernable dès 1875, on doit reconnaître que la pensée de Brunetière a évolué tout à fait normalement et logiquement. En vérité, elle a évolué comme évoluent les dogmes selon Newman... (Et ce rapprochement, moins paradoxal qu'il n'en a Tair, ne déplairait sans doute pas au critique qui estime tant le profond théologien anglais). Brunetière rencontrait autant de contradicteurs que TEglise d'hérésies. Pour lui, vivre c'était combattre. Il méditait pour discuter ; et chaque discussion lui devait être une incitation à une méditation nouvelle. Les défendant, les précisant sans cesse afin de les mieux défendre, il fallait qu'il allât de plus en plus, en quelque sorte, au fond de ses idées. II a fini par y trouver le christianisme. Il Yy a trouvé parce qu'il y était depuis longtemps. Vous l'avez vu : Brunetière haïssait le matérialisme et la science ne le contentait point, ni la nature ; il réclamait une morale qui s'opposât à celle-ci, qui domptât les sens, qui fût donc, en une certaine mesure, ascétique. La fréquentation habituelle des penseurs chrétiens du xvii® siècle et surtout

de Bossuet lui avait permis de voir dans le catholicisme la satisfaction de ces aspirations. Enfin, Tévolutionnisme même, qu'il s'était assimilé, lui semblait s'accorder dans ses conclusions morales avec la religion ; et le positivisme d'Auguste Comte, qu'il avait étudié passionnément, lui fournissait une introduction au Credo aussi ingénieuse qu'imprévue.

La dernière étape de Ferdinand Brunetière n'a donc fait, ou ne fera, que le mener au but vers lequel il se dirigeait dès la première. Il ne faut pas s'étonner que l'auteur du Roman naturaliste et des Chemins de la Croyance soit un vigoureux dialecticien, si même sa vie morale et intellectuelle semble un raisonnement parfaitement conduit I

l TAINE ET RENAN

3o l'évolution des idées

tout en courant le cachet. Il soutient, avec un beau succès, une thèse sur La Fontaine. Nous le laissons à cette première gloire, au moment où il vient d'offrir son œuvre, très respectueusement, à Béranger. Et cet extrême respect date la lettre d'hommage presque aussi exactement que la mention : juin i853...

Ce n'est point ici Taine tout entier, avonsnous dit. Erreur, peut-être... Car ce Taine-là, déjà si formé, ressemble fort à celui que plusieurs de nos amis ont connu dans ses derniers

jours.

Ce qui surprend en lui, ce qui émerveille même, c'est son unité extraordinaire. On pourrait déduire un à un du trait principal de son caractère tous les autres traits. Il était bien l'homme qui devait naturellement imaginer en critique la théorie de la faculté dominante!...

Taine, dès qu'il a commencé de penser, a cru que le seul but légitime de la vie était la recherche de la vérité.

Il perdit la foi chrétienne vers sa quinzième année. 11 passa ensuite deux ans à tout démolir, en des accès frénétiques de scepticisme; mais cet état lui devint intolérable : il avait besoin

voulez, qni n'admet pas que l'amitié soit possi ble sans la communauté de religion ? D'ailleurs Taine avouait lui-même cette ressemblance:

« Avec mon adoration pour les vérités de raison et la confiance absolue que j'ai dans le pouvoir de l'intelligence, je ressemble à un catholique qui ne sait parler que de l'Eglise et de la foi *. » Ces convictions exclusives, il les poussait même jusqu'à un certain mysticisme. Toujours à Prévost-Paradol, qui ne devait pas y comprendre grand'chose, il envoyait cette page étonnante : « Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que découvrent la science et la réflexion intérieure ? Et ne sens-tu pas que lorsque nous donnons cet amour à une créature finie et réelle, nous ne le donnons que par illusion, nous figurant que cet être est parfait et l'habillant de toute l'excellence que nous voyons dans ce modèle divin ? Je ne sa is si les choses se passent en toi comme en moi ; mais l'amour infini que je porte comme tous les hommes au fond du cœur, se trouve toujours empêché dans son essor, lorsqu'il s'adresse aux réalisations

finies de l'essence parfaite ; je ne sais quelle

Page 1