‹ L'évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporainsChapitre 9 sur 36 · I. Paris, 3o mars · texte numérisé non relu

I. Paris, 3o mars

malheureuse clairvoyance me montre qu'ils manquent de ceci ou de cela et qu'ainsi ils ne peuvent partout donner prise à l'amour ; je dis la même chose de moi-même et je sens que je ne mérite pas non plus d'être complètement aimé. » Pour la suite, aurait-on envie de dire, voyez V Imitation...

Afin que rien ne troublât sa recherche du vrai, Taine entendait rester chaste. Il le déclarait à dix-neuf ans, dans une espèce de confession, préliminaire d'un travail sur la destinée humaine : « ... Je m'étais préservé de ces passions brutales qui aveuglent et étourdissent l'homme, l'enlèvent à l'étude et le font vivre comme un animal, ignorant du présent, insoucieux de l'avenir. » Vacherot le constatait à son tour, dans le jugement si pénétrant qu'il portait sur le jeune normalien : « Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception étrangère à toute autre passion que celle du vrai *. »

I. Voici d'autres passag^es de ce document si curieux : « L'élève le plus laborieux,le plus distingué que j'aie connu à l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissance dont je n'ai pas vu d'exemple... Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre,si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne

ainsi vers un but unique, si exclusile Vacherot disail encore de lui : «... II de ce monde», Taîne, nécessairement, plus que par l'inlelligence : « Pourvu cerveau soit plein, que le reste aille voudra. Je suis sûr de ne pas m'en- ■ El, de Nevers, il écrivait à sa sœur :

esta peine changée; j'ai emporté avec iublement de mon cerveau,de sorteque rouve dans le même monde *. u le telles dispositions d'âme, on conçoit ontentât de peu au point de vue matéluvaitpresquetrop élevés son traitement i et son traitementde Poitiers ; et, plus Paris, quelques leçons modestement iffiront à satisfaire ses besoins de plii- D'ailleurs il se défiait de l'ambition et

nfluence sur ea pensée. Du reste, il c'est pas de ce leïise Je Spinoza sera la sienne : Vivre pour ptit-

ard de Sucltau. — Nevers, la octobre i85i.

phie Taîne. — Nevers, g novembre i85r.

aillait i]ue le nécessaire pour travailler en paix ; el ait parfois — bien rarement — d'envier les riches, liberté complète qu'il enviait : « Heureux les riches, Prévost-Paradol en iSjg, ils n'ont pas cette servitude lOse. Ils n'ont po.» besoin de vendre un quart de leur iheter l'autre de la misère et se livrer aux exercices pensée et de l'aclioa. t

tançail ainsi Prévost- Paradol, son catdclu'r récalcitrant: « Tevoilà doncambilieux loi coup. Mon ami, tu seras malheureux. Tout les moralistes cllessermonnaires ont dit su prudence de mettre son bonheur dans des < extérieures est vrai • ... u Pourtantil avai son ambition, lui aussi; maïs elle devena raie, tellement elle était spéciale età long Il comptait en effet travailler pendant dix un livre « sur l'intelligence »,quile mettrai doute hors de pair. Une seule fois, dans cette correspondance, il montre qu'il coni valeur : « C'est dans l'avenir que je vis, c' que je prépare; le présent n'est rien; plus obscur et enfoncé dans mon travail, plus j cbances; je me compare à ceux qui en!

gouvernent la science, et je crois que, orgueil, j'ai tout lieu d'espérer *. n C'est e qu'il se compare : lorsqu'il se considèri idée de comparaison, il éprouve au coi une sorte d'humiliation mélancolique ^. M

j. Paris, 3 mars 1849,

a. LeUre à sa mère. — Nevers, i4 d^wmbre i85i.

3. « .■- Je me drplais aulanl que lesoutres ; je sens qi «t que je serai toujours petit, tout petil ; i[u'on a beau uo Eol ingrat, od n'en peut tirer que ce qu'il conli<

s'estime assez peu, il estime encore moins le vulgaire, ceux que les artistes appellent Béotiens ou Philistins, ceux en qui les chrétiens s'évertuent, non parfois sans quelque peine, à voir des frères qu'ils doivent aimer. En dehors de sa famille et d*un petit cercle d'amis ou de compagnons intellectuels, il méprise presque tout le monde. « J'en suis venu, écrivait-il dès 1849, à un grand mépris des hommes, tout en gardant une grande admiration de la nature humaine; je les trouve ridicules, impuissants, passionnés comme des enfants, sots et vaniteux, et surtout niais à force de préjugés : tout en conservant les formes extérieures de la politesse, je ris tout bas, tant je les trouve laids et idiots* ... » Son opinion ne se modifie pas : il devient à Nevers un solitaire obstiné : « Chaque jour je trouve le niveau humain plus bas 2. » — « Je m'habitue à mes compagnons de table, et aux gens à qui je

donc un fond de tristesse permanente et nécessaire... » — A Prévost-Paradol. — Paris, lo juillet 1849.

« Je vis dans un monde de réflexions tristes quand je ne vis pas dans un monde de pensées sérieuses ; j'ai besoin d'assembler autour de moi un nuaçe d'idées abstraites pour m'ôter la vue de ma petitesse et de ma nullité. » — A Edouard de Suckaa. — Paris i5 octobre i852.

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