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CHAPITRE

Après avoir fait connaissance avec ce nouveau facteur — le mot — dont l’importance comme instrument d’abstraction ira toujours en grandissant, reprenons notre sujet au moment où nous l’avons laissé. En passant de la période d’absence à celle de présence du mot, des formes inférieures aux formes moyennes, rappelons encore une fois que notre principal but est démontrer que l’abstraction et la généralisation sont des opérations de l’esprit à évolution complète, contenues en germe dans la perception et l’image et atteignant, à leur extrême limite, la suppression totale de toute représentation concrète. Pas de contradicteurs, je pense, sur ce point. Mais le difficile est de suivre cette évolution pas à pas,-étapes par étapes, en notant leurs différences par des marques objectives.

Pour les abstraits moyens, cette opération est fort simple : ils supposent le mot ; ils ont dépassé le niveau de l’abstraction et de la généralisation prélinguistiques. On peut aller plus loin et, toujours avec l'aide du mot, établir dans la catégorie entière des abstraits moyens, deux classes ;

1° Les formes inférieures qui confluent aux images génériques et qui ont pour marque objective le rôle effacé du

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mot: on peut à la rigueur se passer de lui et il n’est qu’à un bien faible degré un instrument de substitution ;

2° Les formes supérieures qui confinent à la classe des concepts purs et qui ont pour marque objective de ne pouvoir se passer du mot, devenu enfin un instrument de substitution, mais encore accompagné de quelque représentation sensible.

La légitimité de cette division ne peut être justifiée que par une étude comparée et détaillée des deux classes.

Â.vant de déterminer par des exemples la nature et la ^ ?«bortée intellectuelle des formes inférieures, une question ^jihéorique se pose, que nous ne po\ivons guère éluder, bien qu’il appartienne à la théorie de la connaissance plutôt qu’à la psychologie d’en poursuivre la discussion approfondie. La voici ; Entre les images génériques et les concepts les plus bas, y a-t-il une différence de nature ou de degré? On l’a présentée quelquefois d’une manière moins générale et plus, concrète: entre l’intelligence animale (1) sous ses formes supérieures et l’intelligence humaine dans ses formes inférieures^ y a-t-il une différence radicale, un fossé infranchissable ? Les uns sont pour la négation absolue ; les autres admettent une communauté de nature et des formes de passage.

J’écarte tout d’abord comme inacceptable la thèse qui identifie l’abstraction avec l’emploi du mot. Taine semble

(1) Intelligence est pris ici au se traire, généraliser, juger, raisonner.

restreint, comme synonyme d’abs-

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parfois l’admettre : « Nous pensons, dit-il, les caractères abstraits des choses au moyen des noms abstraits qui sont nos idées abstraites, et la formation de nos idées n’est que la formation des noms qui sont des substituts (1).» Il est clair que, s’il est impossible d’abstraire sans le mot, cette opération ne commence qu’avec la parole. Tout ce qui a été dit précédemment (dans le cb. I®'') démontre l’inanité d’une telle assertion.

Pour discuter utilement la question posée, résumons d’abord les caractères principaux des images génériques d’une part, des concepts inférieurs d’autre part.

Les images génériques sont : 1“ simples et d’ordre pratique; 2“ elles résultent d’expériences souvent répétées ; 3° elles sont extraites de ressemblances très saillantes ; 4“ elles se condensent en une représentation, visuelle, auditive, tactile, olfactive (suivant les cas). Elles sont le fruit d’une assimilation ^assène.

Les concepts inférieurs, qui s’en rapprochent le plus, qui en sont le plus voisins (ceux que nous étudions én ce moment), ont pour caractères : 1“ d’être moins simples ; 2“ moins fréquemment répétés dans l’expérience ; 3® de supposer comme matière des ressemblances, mêlées d’assez nombreuses différences ; 4® d’être fixés par un mot. Ils sont le fruit d’une assimilation active.

On dira peut-être qu’opposées ainsi l’une à l’autre, les deux classes ne présentent que des différences minimes, sauf l’adjonction du mot; encore n’est-il pour le moment (nous en donnerons les preuves plus loin) qu’un instru-

(.1) De CIntelligence, l, I. liv. IV, ch. i, p. 2o4 de la édition.

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ment manié par un mauvais ouvrier qui en ignore l’efficacité et la haute portée. Mais, s’il en était autrement, si la délimitation entre les deux classes n’était pas flottante, il faudrait renoncer à la thèse d’une évolution progressive ou bien admettre qu’elle ne commence qu’avec l’apparition du mot.

Romanes décrit comme il suit le passage de l’image générique au concept: «La poule d’eau, sur la terre et même sur la glace, a ime manière de voler un peu différente de celle qü’ellé affopte pour l’eau; et les espèces qui plongent en se précipitant d’une hauteur, n’agissent pas ainsi à l’égard de la terre ni de la glace. Les faits prouvent que les animaux ont un récept [image générique] correspondant à ce qui est solide, un autre correspondant à ce qui estfluide. L’homme agit de même... ; mais, différant en cela de la poule d’eau, il peut attribuer à chacun de ces deux récepts un nom et les élever ainsi l’un et l’autre à la hauteur d’un concept. Pour le but pratique de la locomotion, ü est sans importance qu’il puisse ou non opérer cette transformation ; mais, pour’ d’autres fins, cela est capital. Pour y parvenir, il faut qu’il soit capable.de poser son récept devant son propre esprit comme objet de sa propre pensée. Avant d’imposer à ces idées génériques les noms « fluide et solide », il doit les avoir connues comme idées. En vertu de cet acte de connaissance, par lequel il” assigne un nom à un objet connu Comme tel, il a créé pour lui-méme et pour des. fins autres que la locomotion une possession précieuse : il a formé un concept (1). »

(1) Mental Evolution in Man, pp. 74 et 75.

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En fait, la transition n’est pas si simple. Romanes omet des intermédiaires : car avec « fluide » et « liquide », nous pénétrons dans un ordre de concepts plus élevé que ceux qui confinent immédiatement aux images génériques. Ce qu’il fait bien ressortir, c’est que l’imposition pure et simple du mot n’explique pas tout. Il ne faut pas oublier en effet que, si le développement supérieur de l’intelligence dépend du développement supérieur de l’abstraction qui dépend lui-même du développement de la parole, celle-ci ne dépend pas seulement de la faculté d’articuler, existante chez beaucoup d’animaux, mais de conditions cérébrales antérieures et, finalement, de conditions psychologiques qu’il faut rechercher.

Pour cela, revenons à la distinction vaguement établie plus haut entre l’assimilation passive et l’assimilation active. Nous savons que le mécanisme fondamental de la connaissance se réduit à deux procédés antagonistes : associer, dissocier; assimiler, différencier; réunir, séparer; bref, à la synthèse et à l’analyse (1). Dans la formation de l’image générique, nous l’avons vu, l’assimilation joue le rôle principal; l’espritne.travaille que sur des ressemblances. A mesure que l’on s’éloigne de ce moment, c’est le contraire ; l’esprit travaille de plus en plus sur des différences ; l’opération primitive et essentielle consiste à dissocier ; la fusion des ressemblances ne vient qu’après. Plus on monte, plus le travail d’analyse devient prépondé-

(1) n convient de remarquer avec Paulhan (« L’abstraction et les idées abstraites » [Reviie philosophique, janvier 1889, pp. 26 et suiv.]) qu’à l’origine, ces deux procédés sont enchevêtrés l’un dans l’autre et qu’il y a plutôt des synthèses analytiques et des analyses synthétiques.

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rant, parce qu’on poursuit des ressemblances de plus en plus cachées par les dififérences. Les esprits grossiers ne s’élèvent pas au-dessus des ressemblances palpables. Le paysan qui entend parler un dialecte ou patois très voisin du sien, n’y comprend rien ; il y a pour lui une autre langue, là où un linguiste, même médiocre, constate immédiatement l’identité des mots, ne différant que par l’accent, l’adoucissement, le renforcement, etc.

Nous pouvons figurer la différence entre les images génériques et les notions générales qui s’en rapprochent le plus, par le symbolisme suivant,

l.— kBGde ll. — kbcde

ABCe/ xy Z kf

A B G P' A, etc. g kh km, etc.

où chaque ligne répond à un objet et chaque lettre à l’un des principaux caractères de l’objet.

Le tableau I est celui de l’image générique. Une partie A, B, G, est constamment répétée dans chaque expérience; de plus, elle est en relief, comme l’indiquent les majuscules ; l’élimination des différences est presque passive, se fait d’elle-même ; elles sont oubliées.

Le tableau II est celui d’une notion générale assez simple. Il s’agit de dégager A de tous les objets où il est inclus. G’est encore un caractère saillant indiqué par les majuscules et qui se rencontre dans chaque objet; mais, comme il est perdu dans les différences, comme il ne représente qu’une assez faible fraction de l’événement total, il ne s.e dégage pas spontanément; il exige un travail préalable de dissociation et d’élimination.

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Ainsi entendue;, la différence entre les deux procédés ne consiste que dans le pouvoir de dissocier plus ou moins, et rien n’autorise à supposer une différence de nature.

Mais la question peut se poser d’une autre manière, plus précise et plus embarrassante. Je la formule ainsi : l’image générique n’est jamais, le concept est toujours un jugement. On sait que pour les logiciens (autrefois du moins), le concept est l’élément simple et primitif, puis vient le jugement qui lie deux ou plusieurs concepts, puis le raisonnement qui lie deux ou plusieurs jugements. Pour le psychologue, au contraire, l’affirmation est l’acte fonda- ; mental; le concept est le résultat de jugements (explicites ou implicites) de ressemblances avec -exclusion des différences. Si Ton se rappelle en outre ce qui a été dit précédemment : que la parole ne commence qu’avec la phrase, que, sous sa forme la plus simple, elle est le mot-phrase ; alors la question débattue peut se transformer en celle-ci : entre l’image générique et le jugement sous ses formes inférieures, y a-t-il solution de continuité ou passage pàr transformations lentes?

Pour les partisans de la première thèse, l’apparition du jugement est « un passage du Rubicon » (M. Millier). Il est également impossible de l’affirmer et de le nier d’une manière positive et indiscutable. Romanes, qui prend parti contre « le passage du Rubicon », admet les stades suivants dans le développement des signes, pris comme indicateurs du développement de ,1’intelligence elle-même.

1° Le signe indicatif; geste ou racine pronominale chez l’homme primitif ; aboiement du chien pour qu’on lui ouvre la porte, etc.

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2“ Le signe dénotatif qui s’applique à des choses, qualités ou actions particulières. Exemple : le perroquet qui, en voyant une personne, profère son nom ou un mot quelconque qu’il lui a associé et qui, pour l’animal, est devenu sa marque.

3“ Le signe connotatif ou attributif qui, à tort ou à raison, est attribué à toute une classe d’objets ayant une qualité commune. Exemple d’un enfant qui appliquait le mot <c étoile » à tout ce qui brille.

4° Le signe dénominatif ; c’est l’emploi intentionnel du signe comme tel avec la pleine appréciation de sa valeur ; Exemple : le mot « étoile » pour celui qui connaît l’astronomie.

6° Le signe prédicatif, c’est-à-dire la proposition formée par l’apposition de deux signes dénominatifs (1).

Cet ordre hiérarchique, bien qu’il prête à quelques critiques, indique au moins schématiquement le passage progressif du concret aux plus hautes abstractions et peut être accepté comme tel.

Il est clair que les deux premiers stades ne dépassent guère le concret.

Au troisième, notre auteur attache une importance capitale ; avec lui commence le jugement. Cependant, on peut se demander si l’affirmation existe vraiment à ce fstade. Pour notre part, nous inclinons à l’admettre comme incluse dans l’image générique de l’espèce la plus élevée (car elles aussi ont leurs degrés), non sous la forme d'une proposition, mais d’une action. Le chien de chasse possède assu-

(1) Ouvrage cité, ch. vni, pp. 1S8-165,

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rement des images génériques de l’iiomme et des divers gibiers, sous la forme visuelle et surtout olfactive. Quand il s’élance sur la piste de son maître, d’un lièvre ou d’une perdrix, n’est-ce pas un jugement d’une certaine espèce, une affirmation, la plus indubitable de toutes, puisqu’elle est un acte ? L’absence d’expression verbale et de formalisme logique ne cbange rien à la nature foncière de l’état mental. Nous avons déjà parlé (cb. P'), des jugements et raisonnements pratiques; il est inutile de réitérer.

Le passage du troisième au quatrième stade est encore plus important. C’est le moment où apparaît le véritable concept ; ce point atteint, un progrès presque sans limites est possible. Or la vraie cause du vrai concept, c’est la réflexion. Cette formule me paraîL la plus simple, la plus courte, la plus claire, la plus exacte. Il a y possibilité de concept quand iLy a possibilité pour l’esprit de détacher un caractère (ou plusieurs), extrait entre beaucoup d’autres, de le poser comme entité indépendante, de l’ériger en objet connu, c’est-à-dire déterminé dans ses rapports avec nous et avec les autres choses. Exemple : se former l’idée générale d’un vertébré. Mais cet acte fondamental, — la réflexion, — n’est pas sans antécédents, il ne jaillit pas comme une apparition nouvelle, il est le plus haut degré de l’attention, c’est-à-dire d’une attitude de l’esprit qui se rencontre même très bas dans l’échelle animale. '

La discontinuité dans l’évolution, dans le passage de l’inférieur au supérieur, est donc loin d’être établie. Sans doute, comme toutes les questions de genèse, celle-ci laisse beaucoup de place à l’hypothèse, et on ne peut se décider que d’après des vraisemblances ; mais elles ne me

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semblent pas en faveur d’une rupture de continuité et d’une opposition de nature.

En résumé, pour nous en tenir au moins contestable : conditions cérébrales et psychologiques de la parole (non du langage articulé seul), imposition du mot aux qualités et attributs qni peu à peu sont érigés en choses indépendantes, et le pas définitif est franchi. Telle est la marche de l’esprit et remarquons en passant que le processus qui crée le véritable concept, conduit du môme coup, fatalement, à la foi aux idoles, aux entités réalisées.

Sans nous arrêter pour le moment sur ce dernier point, examinons maintenant, sous une forme plus positive et au point de vue strict de la psychologie expérimentale, la nature des formes inférieures de l’abstraction moyenne, en la déterminant par des exemples. On détermine aussi du môme coup le niveau intellectuel qui correspond au moment de transition entre les images génériques (forme animale) et les abstraits supérieurs dont il nous reste à poursuivre la longue étude. Pour cela, le mieux est de prendre comme type les races humaines qui sont restées à l’état sauvage ou demi-sauvage : elles instruisent plus que les enfants, parce qu’elles représentent un état fixe, permanent. Nous pouvons puiser à deux sources principales ; leurs langues, leurs systèmes de numération. On pourrait étudier aussi leurs croyances religieuses, ce qui conduirait aux mômes résultats, mais serait trop long et moins précis (1).

(1) Nous avons effleuré ce sujet incidemment dans la Psychologie des sentiments (partie II, ch. ix, § 2, pp. 303 et suiv.). Beaucoup de peuplades ne dépassent pas le polydémonisme, qui peuple l’univers d’innombrables

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1“ Les langues, considérées dans leurs caractères les plus généraux, révèlent une notable impuissance à dépasser les ressemblances les plus simples, une incapacité incurable pour des généralisations étendues ; elles s’élèvent à peine au-dessus du concret. Le rôle du mot est très effacé ; c’est un substitut très incomplet ; il n’est guère qu’une marque, une étiquette, comme le geste ; il n’en diffère que par l’avenir qu’il porte en lui. L’étude de la marche ascendante de la généralisation est, en effet,l’étude des phases successives d’émancipation du mot jusqu’au moment où il devient prépondérant, dominateur. Au stade actuel, qu’on pourrait dénommer justement concret-abstrait, il n’est pas encore éniancipé ; il est mineur, en tutelle.

Prenons tour à tour les substantifs, les adjectifs et les verbes.

Pour les indigènes d’Hawaï, dit Max Müller {No 2 iv. Leçons sur la science du langage, t. II, p. 19), il n’existe qu’un seul mot « aloba » pour signifier amour, amitié, estime, reconnaissance, bienveillance, etc. ; mais, d’un autre côté, des mots très nombreux pour exprimer les variétés de direction ou de force du vent ; ce qui prouve encore une fois combien à l’origine l’abstraction ou dissociation est régie par des causes pratiques. — Dans les langues barbares, il y a des termes pour désigner non seu-

géoies ; c’est le règae du concret. Un progrès consiste à subordonner le génie de chaque arbre au dieu de la forêt, les divers génies d’un fleuve au dieu du fleuve, etc. A un degré plus haut, l’esprit constitue un seul Dieu pour l’eau, un seul pour le feu, un seul pour la terre, etc. On a ainsi des génies d’origine individuelle, spécifique, générique.

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lement chaque espèce de chien, mais leur âge, la couleur de leur poil, leurs qualités bonnes ou mauvaises, etc. De même pour le cheval : des mots spéciaux désignent ses variétés, tous les mouvements qu’il se donne; ils indiquent s’il est monté, non monté, épouvanté, s’il se détache, etc. — Les Américains du Nord ont des mots spéciaux pour le chêne noir, le chêne blanc et le chêne rouge, mais aucun pour le chêne en général ; à plus forte raison pour arbre en général. Les indigènes du Brésil peuvent dénommer les différentes parties du corps, mais non le corps en général (Lubbock). — Chez plusieurs peuples de l’Océanie, un vocable spécial est employé pour la queue d’un chien, un autre pour celle d’un mouton, etc., mais on ne peut désigner une queue en général. De même, aucun terme pour désigner la vache, mais des mots distincts pour la vache rouge, blanche, brune (Sayce).

Il y a cependant des cas de progrès très nets dans la généralisation ; la signiflcation d’un mot s’étend ; de spécifique il devient générique. On saisit sur le vif cette métamorphose chez les Finnois et les Lapons. Les premiers ont un nom pour le moindre ruisseau, mais pas un pour dire fleuve : de même à l’origine, un mot pour chaque doigt, aucun pour doigt en général; mais, ultérieurement, le terme qui désignait le pouce seul en est venu à désigner tous les doigts. Chez les seconds, quelques tribus qui avaient une dénomination spéciale pour chaque espèce de baie, en ont adopté une qui sert pour toutes les espèces (Max Millier).

Mômes remarques sur la pauvreté de l’adjectif, le terme abstrait par excellence. On a souvent cité le cas des Tas-

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maniens qui ne peuvent exprimer les qualités que par des représentations concrètes ; dur = comme une pierre ; long = jambes; rond = comme une boule, comme la lune, etc. (Lubbock). Un cas moins connu, que les linguistes appellent « concrétisme », se rencontre même dans certains idiomes assez développés, comme une survivance de l’époque où l’esprit ne pouvait se détacher du concret ni se passer d’une qualification complète et détaillée. On ne dit pas : dix marchands, cinq poules; mais, marchands dix hommes, poules cinq oiseaux, et ainsi de suite pour les cas similaires.

Nous savons que le verbe peut exprimer tous les degrés de l’abstraction et de la généralisation aussi bien que l’adjectif et le substantif. Au stade actuel, il répète exactement le type (décrit plus haut) du substantif avec sa multiplicité encombrante, faute d’une généralisation pourtant bien simple, à notre jugement. Les Indiens du Nord de l’Amérique ont des mots particuliers pour 'dire : laver sa figure, la figure d’un autre, le linge, les ustensiles, etc. ; en tout trente mots, mais aucun pour laver en général. De même pour dire : manger du pain, des fruits, de la viande, etc. ; pour frapper du pied, de la main, de la hache, etc. ; pour couper dubois, de la viande ou tout autre objet, il y a des termes spéciaux, mais aucun terme pour dire simplement; manger, frapper, couper (Sayce; Hovelacque). Par contre, notons un cas de transition analogue à celui des Lapons et des Finnois. Certaines tribus du Brésil ont quelques verbes à signification générale simple : boire, manger, danser, voir, etc., et même aimer, remercier, etc. (Lubbock).,

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Je ne multiplierai pas les exemples : ceux-ci suffisent à mettre en relief une impuissance extrême pour généraliser, dès que l’esprit perd son point d’appui dans le concret. On pourrait rappeler aussi la difficulté tant de fois signalée par les missionnaires ; il leur est presque impossible, môme en créant des mots nouveaux ou en changeant la signification des autres, de traduire les Livres saints, dans ces idiomes si pauvres en termes concrets.

2“ La numération, prise dans l’ensemble de son développement, nous paraît divisible en trois périodes principales : la numération concrète, précédemment étudiée chez les / animaux et les enfants; la numération concrète-abstraite '/qui nous occupe présentement; la numération purement /abstraite que nous examinerons plus tard et qui se traduit \ par la constitution de l’arithmétique.

Nous avons vu la parole si humble à l’origine, qu’elle a besoin du geste qui la complète et l’éclaircit. Dans sa période concrète-abstraite, la numération est dans une situation tout à fait analogue. D’abord, elle a peu d’extension : elle ne s’éloigne que lentement et péniblement de l’unité. De plus, elle ne s’opère que soutenue par le concret; il y a nécessité d’un accompagnement matériel. On compte en énonçant des mots, mais surtout avec l’aide des objets dénombrés qui sont perçus en même temps — ou avec l’aide des doigts; et remarquons que ceci est déjà un / premier essai de substitution. Il y a simultanément numé- ^ ration concrète ou digitale et numération verbale (1)..

On sait que beaucoup de tribus australiennes et sud-

(1) 00 trouvera des documents très abondants sur cette question dans Tylor, Primitioe Culture, t. I, ch. vu (qui y est consacré tout entier).

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américaines ne comptent verbalement que jusqu’à deux ; quelques-unes disent ; deux-un = trois ; deux-deux = quatre ; quelques autres par le même procédé s’élèvent jusqu’à six (deux-trois = cinq; trois-trois= six) ; puis tout le reste est « beaucoup ». Le plus souvent ils comptent sans mots, à l’aide des doigts ou des articulations; môme lorsqu’ils possèdent des mots, les deux numérations — digitale et verbale — se font simultanément (1).

Cette manière de compter est surtout concrète; la forme concrète-abstraite ne s’y révèle qu’à l’état embryonnaire. Un grand progrès qui s’est produit assez tôt chez beaucoup de peuples, consiste à compter par cinq, en prenant la main (les cinq doigts) comme unité nouvelle supérieure à

(1) Dans le récit de ses YGyages chez les Datnmaras (Afrique tropicale), Galton dit ; « Dans la pratique, quels que soient les termes que possède leur langue, ils n’emploient pas d’adjectif numéral supérieur à trois. Quand ils veulent arriver à quatre, ils font usage de leurs doigts qui Sont pour eus un instrument de calcul aussi formidable que pourrait l’être une machine à calculer pour un écolier européen. Ils sont perdus quand il faut dépasser cinq, car ils n’ont plus alors de main libre pour saisir les unités. Cependant ils perdent rarement un bœuf, non pas parce que le troupeau a diminué en nombre, mais parce qu’il leur manque une figure de connaissance. » [Ceci est à rapprocher de ce que nous avons dit plus haut, ch. i, sur la prétendue numération des animaux et des petits enfants.] « Quand on leur achète des moutons, ils vendent chacun d’eux séparément. Ainsi, supposons que deux rouleaux soient le prix d’un mouton.' on embarrasserait fort un Dammara en prenant deux moutons et en lui donnant quatre rouleaux. Je l’ai fait un jour. L’homme mit de côté deux rouleaux et regarda un des moutons. Convaincu que le mouton,était payé, il vit, à sa grande surprise, qu’il lui restait encore deux rouleaux dans la main, prix du second mouton. Un doute lui vint; il reprit les deux premiers rouleaux et se trouva enfin tellement embarrassé, regardant tantôt les moutons tantôt les rouleaux, qu’il rompit le marché. Il ne voulut le conclure que quand Je lui mis deux rouleaux dans la main en emmenant un mouton, puis deux autres rouleaux en emmenant un second mouton. » Galton rapporte beaucoup d’autres faits analogues dont il a été témoin ou acteur.

Ribot. — Idées générales. 8

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runité simple; On dit alors : une main = S; deux mains ou un demi-homme = 10 ; deux mainS;, un pied = lo; deux mains, deux pieds ou un homme = 20. Telle èst évidemment l’origine des numérations quinaire, décimale, vigésimale. Parfois les doigts, comme instruments de numération, ont été remplacés par des objets à nombre typique. Ex.; 1 = lune ou soleil; 2 = les yeux ou les jambeS;, etc.

Quelque variés que soient ces procédés, car nous ne les mentionnons pas tous^ suivant les races et les temps, ils sont identiques quant au fond pour le psychologue. Ils se réduisent à ceci ; la numération se fait surtout avec l’aide des perceptions sensibles ; le mot n’est qu’un accompagnement insignifiant, une superfétation; il n’existe que par surcroît et est si peu utile que, le plus souvent, on s’en passe.

Quoiqu’on en ait parlé moins souvent, remarquons que la mesure de la quantité continue a débuté elle aussi par la môme phase concrète-abstraite ; et elle s’est produite assez tôt^ suscitée par des besoins pratiques et des nécessités sociales. Ainsi nous trouvons à l’origine le pied^ le doigt, le pouce, la palestre (largeur des quatre doigts), l’empan, la coudée, la brasse, etc., le stade (distance qu’un bon coureur pouvait parcourir sans s’arrêter). Le caractère concret de ces mesures est évident. Nous en avons encore des survivances dans certaines locutions courantes, comme une journée de marche. Il y a plus; elles ont un caractère humain, ayant pour étalon et point de repère, du moins au début, certaines parties du corps ou une somme déterminée de mouvements musculaires. Peu à peu, elles ont

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perdu leur signification originelle pour acheminer, à travers des siècles, à notre système métrique, type d’une consti’uction savante, réfléchie, rationnellement abstraite, dépouillée autant que possible de tout anthropomorphisme.

En récapitulant dans sa mémoire les exemples cités, le lecteur sera probablement fixé sur la nature de ces formes inférieures, mieux que par de longues dissertations. Le niveau intellectuel qu’elles laissent transparaître est-il de beaucoup supérieur à celui des images génériques? C’est douteux. Parfois il n’y a guère pour les différencier que la présence du mot : pour le moment, il fait pauvre figure ; mais, si humble qu’il soit, il annonce un monde nouveau où sa place deviendra la première.

Ce qui va suivre est une étude de transition. En passant des formes inférieures aux formes supérieures de l’abstraction moyenne, nous parcommns la région intermédiaire entre les états immédiatement superposés aux images génériques et les plus hauts concepts : à vrai dire, en terminant ce chapitre, nous serons contraints de pénétrer quelque peu dans cette région extrême.

Au risque d’être accusé de répétition, il faut tout d’abord indiquer par quels caractères lés notions générales qui nous occupent actuellement se distinguent des abstractions qui sont au-dessous et des abstractions qui sont au-dessus. Je résume ces différences aussi brièvement que possible.

Dans la phase conçrète-abstraite (que nous quittons) la

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notion générale ou soi-disant telle, est constituée par des éléments concrets, plus le mot dont l’office de substitution est faible ou nul.

Dans la phase abstraite (où nous entrons), le concept est constitué par une image évoquée ou évocable, qui peut avoir tous les degrés depuis la représentation nette jusqu’au pur schéma simplement entrevu, qo/ws le mot qui devient l’élément principal. Nous pensons ces concepts surtout avec les mots.

Dans la phase des abstraits supérieurs (à étudier ultérieurement), aucune représentation sensible ne surgit ou, si elle apparaît, la pensée ne trouve en elle qu’un appui douteux, souvent une entrave : quant au mot, il a conquis dans la conscience la maîtrise absolue.

Pris dans sa totalité, le développement psychologique nous montre un phénomène complexe, un composé binaire, dont l’un des éléments va toujours en croissant, l’autre toujours en décroissant : le mot passe du néant à l’autocratie ; le concret passe de la plénitude de l’être au néant.

Revenons aux formes supérieures de Pahstraction moyenne, car nous ne pouvons nous contenter d’une détermination purement théorique. Il faut les caractériser nettement par des exemples : or cette tentative est assez embarrassante. Faut-il choisir la numération? Mais, dès qu’elle sort de la période concrète-abstraite, elle trouve sa loi de formation et nous introduit tout de suite dans l’abstraction pure. Faut-il avoir recours au langage ? Ce procédé peut paraître convenable, puisque les idées générales qui nous occupent constituent le fond de nos langues modernes, très civilisées, où, d’autre part, les concepts les

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plus élevés (mathématiques, métaphysiques, etc.), ne se rencontrent que rarement et par accident. On pourrait à la rigueur dépouiller un dictionnaire, en extraire tous les termes généraux, élimination faite des mots purement scientifiques et les classer suivant leur ordre croissant de généralité. Mais ce procédé, outre qu'il serait très fastidieux, incapable de se plier à une exposition claire pour le lecteur, aurait le défaut capital d’être arbitraire; car, comment établir une commune mesure entre ces termes généraux, issus des sources les plus diverses de Tactivité humaine (1) ?

Il m’a semblé que la meilleure méthode à suivre, c’est de prendre pour base les classifications des naturalistes, en suivant l’histoire de leurs développements. Nous avons, en effet, l’avantage de nous appuyer sur des documents

(1) Wundt {Logik, t. I, pp. 113 et suiv.) a donné une classification des • concepts qu’il juge complète, mais qui ne répond pas à notre dessein. En voici le sommaire. Quatre classes : I. Concepts identiques ou équipoltents : Aristote = le précepteur d’Alexandre. II. Concepts subordonnés ou surordonnés : -Mammifères et vertébrés, etc. III. Concepts coordonnés, comprenant cinq espèces :. 1® Concepts disjonctifs : bruit et son, Français et Allemands, etc. Ils sont subordonnés à un concept plus large. 2° Concepts corrélatifs, à rapport réciproque : homme et femme, montagne et vallée. 3® Concepts contraires ; haut et bas, bon et mauvais. 4® Concepts contingents, c’est-à-dire qui se touchent, entre lesquels il y a de très petites différences perceptibles. Cette catégorie, très importante, est celle qui contient les nombres. 5® Concepts înterférents, qui se recouvrent ou se croisent en partie ; nègre et esclave, rectangle et parallélogramme. IV. Concepts dépendants l’un de l’autre. Exemple : espace et mouvement, crime et punition, offre et demande, travail et salaire. — Ce tableau peut convenir au logicien, mais non au psychologue, parce que les concepts y sont présentés sous une forme que j’appelle statique, c’est-à-dire tout formés : or nous les considérons sous leur forme dynamique, c’est-à-dire dans leur devenir et leur ordre de genèse.

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positifs, puisqu’elles s’appliquent à des êtres concrets et se constituent d’après des caractères pris dans l’expérience ; puisqu’elles exigent une marche ascendante de l’individu aux notions les plus générales, suivant une filiation méthodique; puisqu’elles opèrent sur des êtres vivants ou des objets de même nature, ayant par conséquent entre eux une commune mesure. Nous allons voir que l’histoire, même très sommaire, de ces classifications est instructive ; elle montre le passage progressif des notions concrètesabstraites à des concepts de plus en plus abstraits,, de la constatation des ressemblances grossières à la recherche des ressemblances subtiles, delà période de l’assimilation à celle où la dissociation prédomine.

Entre ces classifications diverses, je choisis celles des zoologistes, parce qu’elles m’ont paru les plus nombreuses, les plus complètes, les mieux élaborées. Au reste, les remarques qui vont suivre pourraient s’appliquer tout aussi bien, mutatis mutandis, aux classifications des botanistes. Il n’y a pas besoin d’ajouter que notre étude est strictement psychologique, qu’elle a pour objet non la valeur absolue des classifications, mais la détermination des procédés suivis par l’esprit humain, à mesure que la taxonomie zoologique s’est constituée.

Nous trouvons au début une période pré-scientifique sm^ laquelle nous sommes assez mal renseignés ; car ces essais de classifications diffèrent suivant les temps et les races. La Bible, les livres hindous, les poètes et historiens primitifs de la Grèce, nous fournissent pourtant des indications suffisantes pour comprendre comment l’homme a classé les êtres vivants, à l’origine. Ordinairement, la

répartition se fait d’abord en trois grandes catégories, saiyant que les animaux vivent dans l’eau ou vivent sur la terre ou volent dans l’air. Les subdivisions sont étranges. Ainsi, pour les animaux terrestres, il y a ceux qui marchent et ceux qui rampent ; dans ce dernier groupe se trouvent pêle-mêle des articulés, des mollusques, des reptiles, des amphibies. Parmi les animaux aériens, il y a les oiseaux et beaucoup d’insectes qui volent. Ges classifications primitives reposent sur les perceptions bien plus que sur des abstractions,ou du moins elles n’ont pour base que des ressemblances superficielles. Le milieu habituel : air, eau, terre, détermine les grandes classes. Un caractère facile à saisir détermine les subdivisions : le vol (oiseaux, insectes), la locomotion (marcher, ramper). Le procédé employé n’est plus très supérieur à celui qui forme les images génériques ; et, dans l’ordre des classifications, ce moment répond à la période concrète-ahstraite des langues, numérations et religions primitives, c’est-à-dire à une généralisation grossière .fixée par un mot.

La période scientifique commence avec Aristote. On a soutenu qu’il est redevable de nombreux emprunts à des précédesseurs qu’il n’a pas cités : ce point d’histoire est sans intérêt pour nous. Avec lui, ou sous son nom, commence l’anatomie comparée qui suppose un travail préliminaire d’analyse, inconnu à la période pré-scientifique et qui marque le passage des ressemblances apparentes, superficielles, aux ressemblances profondes, essentielles. Toutefois, sa classification est très imparfaite, souvent inconsistante; elle porte l’empreinte d’une époque de transition.

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Sa terminologie est pauvre, mal fixée, flottante. Il ne distingue guère que deux sortes de groupes : le genre (ysvoc) et l’espèce (sTSoç). « Mais le ternie yÉmt; a la signification la moins constante; il sert à désigner indistinctement tout groupe d’espèces quelle qu’en soit l’étendue, aussi bien ce que nous appelons aujourd’hui des classes que d’autres groupes inférieurs (1). » Parfois cependant Aristote parle de grands genres (ysvvi fAsyccXa) et de très grands genres (ysvv) ^Éyiara), mais sans préciser leurs marques. On a dit que la pénurie de mots a été pour lui un obstacle : cette raison n’est guère plausible, puisqu’il a bien su créer le mot ’£VTO[/,a pour désigner les insectes. L’obstacle véritable est dans la détermination insuffisante des caractères.

Indépendamment de la nomenclature, « bien qu’Aristote connût un assez grand nombre d’animaux, l’idée de les grouper dans un ordre déterminé, permettant d’exprimer leur degré plus ou moins grand de ressemblance, ne parait pas s’être présentée à son esprit. Il n’a donc pas tenté ce que nous appelons une classification. Il compare de toutes les façons possibles les animaux les uns aux autres et cherche à réduire en propositions générales le résultat de ses comparaisons ». Il arrive ainsi à des rapproehements tantôt importants, tantôt sans importance. Exemple ; Parmi les animaux, les uns ont du sang, d’autres de la lymphe qui en tient lieu : cette division, malgré l’erreur qui lui sert de base, répond en gros à la distinction des vertébrés et des invertébrés. Les animaux « qui ont du

(1) Pour les détaUs, avec citations à l’appui, consulter Agassiz : De l’espece, ch. III, et E. Perrier, la Philosophie zoologique avant Darwin,

ch. II.

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sang » sont subdivisés en vivipares et ovipares. Ailleurs les animaux qui volent sont répartis entrois catégories, suivant qu’ils ont des ailes garnies de plume (oiseaux) ou formées par un repli de la peau (chauves-souris) ou sèches, minces et membraneuses (insectes). Puis on trouve une division des animaux en aquatiques et terrestres, sociaux et solitaires, migrateurs et sédentaires, diurnes et nocturnes, privés et sauvages, etc.

En somme, il y a coexistence de deux procédés : l’un scientifique qui suppose une analyse préalable; l’autre d’observation commune qui ne diffère pas sensiblement des classifications concrètes-abstraites ; et l’idée d’une hiérarchie formée par des abstraits d’abstraits, d’un arrangement systématique du règne animal, n’apparaît pas encore. Mais l’oeuvre d’Aristote, en raison môme de sa nature composite, est intéressante pour le psychologue qui étudie l’évolution de la faculté d’abstraire et de généraliser.

Sautons par-dessus deux mille ans, durant lesquels aucun progrès ne se fit, jusqu’à Linné. « Il fut le premier homme qui ait conçu distinctement l’idée d’exprimer, sous une formule définie, ce qu’il croyait être le système de la nature ». Sa nomenclature est fixée-. Sous les noms de classes {genus summum), ordres [genus intermedium), genres {genus proximum), espèces, variétés, il pose des subdivisions de valeur décroissante, embrassant un nombre, plus ou moins grand, d’animaux qui tous présentent en commun des attributs plus ou moins généraux. Il poursuit la recherche des caractères fondamentaux, des ressemblances essentielles, corrigeant sans cesse son œuvre première. Ainsi à la onzième édition seulement du

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Systema naturæ la classe des « Quadrupèdes] » devient celle des Mammifères; les Cétacés rentrent dans cette classe et non plus dans celle des poissons ; les chauvessouris de même et non plus dans celle des oiseaux, etc. (1), Quelle que puisse être leur valeur objective, nous trouvons ici un vrai s-ystème de concepts rationnels.

Mentionnons encore Cuvier pour la netteté avec laquelle il sépare les caractères dominateurs et les caractères subordonnés : « Si l’on considère, 'dit-il, le règne animal d’après les principes que nous venons de poser, en n’ayant égard qu’à l’organisation et à la nature des animaux, et non pas à leur grandeur, à leur utilité, au plus ou moins de connaissance que nous en avons, ni à toutes les circonstances accessoires, on trouvera qu’il existe quatre formes principales, quatre plans généraux si l’on peut s’exprimer ainsi, d’après lesquels les animaux semblent avoir été modelés, etc. » On sait que ces quatre embranchements (mot nouveau qu’il a créé) et pour lui irréductibles, étaient ceux des Vertébrés, Articulés, Mollusques et Rayonnés.

Enfin, le progrès de l’abstraction et de la généralisation consécutive consistant à rechercher sans cesse des extraits d’extraits et des simplifications de simplifications, le mouvement naturel de l’esprit tend fatalement vers l’unité pure, comme but suprême. Cette dernière phase appar-

(1) Agassiz, oiiv. cité. On y trouvera le résumé de ces perfectionnements successifs. Hs sont intéressants non seulement pour le zoologiste, mais pour nous qui suivons la prépondérance toujours croissante de l’analyse et la recherche des caractères fondamentaux, à l’exclusion des ressemblances extérieures qui ont servi de base aux classifications primitives.

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tient au xix° siècle et surtout à l’époque contemporaine. Elle vient de diverses sources et a pris diverses formes :

Spéculative dans l’école de Schelling. Pour son plus haut représentant, Oken, l’homme est le prototype et la mesure de l’organisation animale ; tous les animaux sont construits sur son patron. « Leur corps, est en quelque sorte le corps de l’homme analysé ; les organes humains vivent soit isolément, soit sous diverses combinaisons, à l’état d’animaux indépendants. Chacune de ces combinaisons constitue une classe. »

Embryologique après les travaux de Von Baer. Tandis que Cuvier, pour classer, menait de front l’anatomie et la morphologie, un système nouveau se fait jour, fondé sur le seul développement ; le système embryologique. A la vérité, la conception de Baer n’était pas unitaire, puisqu’il admettait quatre types : périphérique (rayonnés), massif (mollusques), longitudinal (articulés), à symétrie double (vertébrés). Mais, peu à peu, chez ses successeurs se dégage et s’affirme le principe tant de fois répété : l’animal de l’organisation la plus élevée passe, durant son développement individuel, à travers des phases qui, chez des êtres moins élevés, sont des états permanents ; ou, plus brièvement, chez les animaux supérieurs, l’ontogenèse est une répétition de la phylogenèse.

Transformiste, qui, avec ses partisans les plus hardis, comme Haeckel, adopte une conception rigoureusement unitaire : tous les innombrables exemplaires du règne animal sont issus d’une même et commune souche.

Au fond de toutes, il y a l’entraînement de l’esprit vers l’idée d’une unité originelle. 11 n’importe pas pour le mo-

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ment d’examiner si ce concept de l’unité idéale (on aurait pu rappeler aussi le végétal idéal de Gœthe et le vertébré idéal de Richard Owen) est un leurre ou une légitime prise de possession de la vérité : nous y reviendrons plus tard, en discutant la yol&uv objective des notions de genre et d’espèce (ch. V, sect. vi). Actuellement, le procédé subjectifs psychologique, nous intéresse seul.

Ce qui précède n’a pas la prétention d’être une histoire même écourtée des classifications zoologiques ; mais de montrer à l’aide des faits : 1" comment une hiérarchie de concepts se constitue et, par le travail des siècles, passe de la période des images génériques à l’idéal de l’unité embryologique, commune àtous les êtres; 2° comment le travail de dissociation et d’analyse a été toujours en augmentant, en quête de ressemblances de plus en plus difficiles à découvrir — souvent même fragiles ou douteuses — pour ne s’arrêter qu’à l’unité, abstraction suprême.

Nous voici au seuil de la période ultime de l’abstraction, celle du symbolisme complet, et il n’estpas sans intérêt de noter que ce qui se passe dans l’ordre théorique a son équivalent dans une autre forme de l’activité humaine — dans l’ordre pratique, — où le mécanisme de l’échange s’est développé lui aussi à l’aide d’une substitution toujours croissante. Ainsi, au plus bas degré, toute transaction commerciale se réduit au troc, à l’échange en nature; on donne du concret pour du concret : c’est le procédé des peuples primitifs. Un pas immense a été franchi, lorsjgu’à ce procédé rudimentaire succéda l’emploi des métaux précieux : on substitua une valeur qui servit de commune

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mesure aux autres valeurs. On sait que l’argent et l’or, sous forme de poudre ou de petits lingots, étaient à l’origine pesés par les contractants pour chaque transaction particulière. Puis, à ce procédé incommode, s’est substitué la frappe de la monnaie par les soins et sous le contrôle d’un chef ou de l’agrégat social, ce qui confère à l'instrument d’échange une valeur générale. Puis, bien plus tard, à l’or et à l’argent se substituent la lettre de change, le billet de banque et les nombreuses formes de la monnaie fiduciaire; en sorte qu’une feuille de papier qui ne vaut pas un centime peut devenir le symbole de millions et môme de milliards.

Cette ressemblance des deux cas n’est pas fortuite.'Elle a sa base dans l’identité du procédé psychologique qui est une substitution à degrés ascendants, une simplification toujours croissante, soit dans l’ordre des recherches spéculatives, soit dans le domaine des transactions commerciales ; et, de môme que le papier-symbole, s’il n’est finalement convertible en objets de consommation, nécessaires ou frivoles, est un pur néant qu’on peut entasser dans sa caisse sans rien posséder que des apparences ; de môme, si les plus hauts symboles de l’abstraction ne sont réductibles aux données de l’expérience^ on peut, comme il arrive trop souvent, entasser, manipuler, échafauder des concepts et être en état de banqueroute intellectuelle permanente.

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