I. Au début de celte évolution que nous devrons suivre
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pas à pas, nous trouvons l’hypothèse d’une période primitive, dite des racines^ et il vaut la peine de nous y arrêter un peu. Les.racines, en effet, quelque opinion qu’on ait sur leur origine, sont des termes généraux. Mais en quel sens?
Le chinois est fait avec 500 monosyllahes qui, grâce à des variétés d’intonation, ont sufû à la construction de la langue parlée ; l’hébreu, d’après Renan, a 500 racines environ ; pour le sanscrit, on ne s’accorde pas : d’après une hypothèse hardie de Max Müller, il serait réductible à 121, peut-être réductibles h moins encore, et « ce petit nombre de graines a suffi à l’énorme végétation intellectuelle qui a couvert le sol de l’Inde de la plus haute antiquité jusqu’à nos jours » (1). Quel que soit leur nombre, le problème pour nous se réduit à connaître leur contenu intellectuel primitif, leur valeur psychologique. Or nous nous trouvons en face de deux thèses très différentes. Pour les uns, les racines sont une réalité; pour les autres, elles sont un simple résidu de l’analyse.
« Les racines sont des types phonétiques produits par une puissance inhérente à l’esprit humain ; elles ont été créées par la nature, etc. » Ainsi parle Max Müller. Whitney qui, à l’ordinaire, est rarement de son avis, nous dit pourtant que toutes les langues indo-européennes
descendent d’une langue monosyllabique primitive, « que
nos ancêtres conversaient à l’aide de syllabes simples indiquant les idées de première importance, mais dénuées de toute désignation de rapport. »
Dans l’autre camp, on soutient que les racines sont le
(1) On trouvera cette liste dans T/ie Science of Thought, p. 549. Ribot. — Idées générales. g
résultat de l’analyse savante, mais que rien ne prouve qu’elles aient jamais existé (Sayce) ; qu’elles sont reconstruites par la comparaison et la généralisation ; que dans les langues aryennes, par exemple, les racines « ont avec les mots sanscrits, grecs, latins, à peu près le môme rapport que les Idées platoniciennes avec les objets du monde réel » (Bréal) : ce qui équivaut à dire qu’elles ne sont pas primitives. — On a calculé que les sons articulés que la voix humaine est capable de produire s’élèvent à 385. Ces sons, pour des raisons physiologiques, constituent un thème fondamental dans les divers mots créés par l’homme. Plus tard, les linguistes, en comparant les vocables usités dans diverses langues, ont constaté la rencontre fréquente de certains phonèmes communs à plusieurs mots ; ils les ont isolés ; mais il ne convient pas d'y voir autre chose que des extraits. D’ailleurs, « les premiers balbutiements de l’homme n’ont rien de commun avec des types phonétiques aussi arrêtés dans leur forme et aussi abstraits dans leur signification que dhâ, poser ; vid, voir ; ma/i, penser et autres phonèmes analogues. »
En résumé,^dans la première thèse, les racines existent d’abord ; les mots en dérivent par redoublement, flexions, affixes, suffixes, etc. ; c’est le tronc sur lequel tout un essaim de langues a proliféré.
Dans la seconde thèse, il y a d’abord les mots ; puis l’élément commun dégagé par l’analyse, mais qui n’a jamais existé réellement à l’état pur et primitif. )
Que l’on adopte l’une ou l’autre opinion, je ne vois rien à en conclure, sinon que les premiers termes ont désigné des qualités ou des manières d’être, variant suivant les
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races. La première thèse paraît la plus apte à nous révéler les formes primitives de l’abstraction et de la généralisation. Si on la choisit, malgré sa fragilité, on ne trouve dans la liste des racines, même la plus réduite, qu’un extraordinaire mélange de termes appliqués aux choses les plus disparates (exemple ; pleurs, briser, mesurer, lait, choisir, nettoyer, vomir, froid, craindre, etc., etc.). Prétendre, comme Max Millier, à qui j’emprunte les termes qui précèdent, que « tels sont les 121 concepts originels, le primitif bagage intellectuel de la famille âryenne » est une formule malencontreuse, car rien ne ressemble moins à des concepts que le contenu de cette liste. Si l’on adopte la deuxième thèse, la racine n’étant que « le noyau mis à nu d’une famille de mots », un « phonogramme », analogue aux photographies composites, formé comme elles par une condensation de ressemblances entre plusieurs termes, il est clair que l’abstraction et la généralisation primitives doivent être cherchées dans les mots, non dans les racines (1).
(1) Comment les termes primitifs (racines ou mots), se sont-ils formés? Question très débattue, non Yidée. L’homme avait à sa disposition un premier élément : l’interjection. Ou s’accorde à dire qu’elle est restée stérile, inféconde ; elle n’a pas proliféré en mots ; elle demeure dans le langage articulé comme une marque de son origine émotionnelle. Un second procédé est l’imitation à l’aide du son, l’onomatopée. De l’antiquité jusqu’à nos jours, à travers beaucoup de fantaisies, on l’a considéré comme le générateur par excellence. Il a été accepté par Renan, Whitney, Tylor, H. Paul, etc. ; rejeté par M. Müllen, Bréal, P. Regnaud, etc. Nul ne conteste la formation de beaucoup de mots par onomatopée, mais ceux qui lui contestent la valeur d’un procédé général disent « que, si nous croyons parfois entendre dans certains sons de nos idiomes une imitation des bruits de la nature, nous devrions nous rappeler que les mêmes bruits, dans d’autres langues, sont représentés par de tout autres sons dans lesquels les peuples étrangers
l’évolution des idées générales
II. — Laissant cette question qui, par sa parenté avec celle de l’origine de la parole, participe à son obscurité, il reste à se demander si les termes primitifs (quelque nature qu’on leur attribue), ont été des mots proprements dits ou des phrases. L’homme a-t-il émis d’abord de simples dénominations ou des affirmations et négations ? Ici tous les linguistes paraissent d’accord. « La parole doit exprimer un jugement » ; en ce sens, elle est toujours une phrase. « Le langage est fondé sur la phrase et non sur le mot isolé... ; nous ne pensons pas au moyen de mots, mais au moyen de phrases (1). »
Cette phrase peut être un seul mot, — ou un mot composé, formé d’un enchevêtrement de mots, comme dans les langues dites agglutinantes, polysynthétiques, holophrastiques, — ou deux mots, sujet et attribut, — ou trois mots distincts, sujet, attribut et. copule; mais, sous ces formes diverses, la fonction fondamentale reste la même: affirmer ou nier.
La même remarque a été faite pour les enfants. « Il faut, dit Preyer, rejeter le préjugé généralement répandu que
croient sentir aussi des onomatopées. De sorte qu’il serait plus juste de dire que nous entendons les bruits de la nature à travers les mots auxquels notre oreille est habituée depuis l’enfance » (Bréal). Je remarque que ceux qui ont étudié la formation spontanée du langage chez les enfants, relèvent à leur compte très peu d'onomatopées. D’autre part, un mot créé par onomatopée certaine est quelquefois, en suite d’associations ou d’analogies étran"-es transféré successivement à tant d’objets, que la trace des transformations de sens peut être perdue et l’origine imitative niée à tort. Tel le cas de Darwin cité plus haut, où l’onomatopée du canard finit par désigner tout liquide, tout ce qui vole, toute pièce de monnaie. Si les extensions successives du termi! n’avaient été observées, qui aurait pu remonter à l’origine?
(1) S.4YCE, ouv. cité, ch. iv. Il 3-5.
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tous les enfants commencent à parler avec des substantifs, ensuite avec des verbes. Mon fils, à 23 mois, employa pour la première fois un adjectif pour exprimer un jugement, le premier qu’il énonçât dans sa langue maternelle; il dit heiss (cbaud), pour « le lait est trop chaud ». Plus tard la proposition est faite de deux.mots : heim-mimi, «je vou- « drais aller à la maison et boire du lait » {heim = maison ; 7nimi = lait). » Taine et d’autres ont rapporté plusieurs observations du môme genre (1).
D’après certains auteurs, toute langue parvenue à son complet développement a dû parcourir les trois périodes successives du monosyllabisme, du polysynthétisme et de l’analyse ; en sorte que les idiomes qui sont restés monosyllabiques ou agglutinants correspondraient à un arrêt de développement. Pour d’autres, c’est une pure hypothèse qu’ils rejettent. Quoi qu’il en soit (et c’est une question que nous n’avons pas à examiner), il paraît bien téméraire de soutenir, comme Sayce, « que la division de la phrase en deux parties, le sujet et le prédicat, est un pur accident... et que, si Aristote avait été Mexicain (la langue des Aztèques était polysynthétique), son système de logique aurait pris une forme tout à fait différente ». L’apparition et l’évolution des langues analytiques n’est pas un pur accident, mais un résultat du développement de l’esprit. On ne peut passer de la synthèse à l’analyse sans diviser,
(1) Il n’est guère douteux pourtant qu’il y ait chez l’enfant (et le cas a dû se rencontrer chez l’homme primitif), une période de dénomination pure et simple où, en face des objets qu’il perçoit, il émet un mot, par action spontanée et comme réflexe, ^ans affirmation , sous-entendue. Mais cet acte est plutôt le prélude et l’essai de la parole, un acheminement vers la parole proprement dite.
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séparer, disposer les parties isolées dans iin certain ordre. La logique d’un Aristote mexicain aurait pu différer de la nôti’e quant à la forme; mais elle n’aurait pu se constituer sans briser son moule linguistique, sans établir une division, au moins théorique, des éléments du discours. L’action inconsciente qui a entraîné certains idiomes vers l’analyse, qui les a fait passer de la période d’enveloppement à celle de développement, leur a imposé l’ordre successif. On a assimilé les langues polysynthétiques au procédé des enfants qui veulent dire tout à la fois, les idées surgissant toutes ensemble et formant un conglomérat (1). Il faut évidemment rompre avec ce procédé ou renoncer à tout progrès sérieux dans l’analyse.
En somme, sur la valeur psychologique de la phrase, indépendamment de ses formes multiples, nous pouvons conclure par ces remarques de Max MüUer : « Nous nous imaginons le langage impossible sans phrase et la phrase impossible sans copule. Cela est vrai et cela est faux. Si nous entendons par phrase une expression formée de plu- I sieurs mots : sujet, attribut, copule, cela est faux. Quand i la phrase n’est composée que d’un sujet et d’un prédicat,
; nous pouvons dire qu’il y a une copule sous-entendue;
I mais la vérité est que d’abord elle n’était pas exprimée,
I qu’il n’était pas nécessaire de l’exprimer, qu’il était imi possible de l’exprimer. Arriver à dire est bonus, au
U) Il y a en iroquois un mot qui signifie: « Je demande de l’argent à ceux qui sont venus m’acheter des habits. » L’esquimau est, paraît-il, très riche en termes de ce genre. Il faut remarquer pourtant que ces immenses mots composés, étant eux-mêmes formés de mots écourtés et accolés, impliquent virtuellement un commencement de décomposition.
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lieu de vir bonus, est un des derniers triomphes de la parole (1). »
Cette évolution de la parole, partant de l’état protoplas- ! mique sans organes ni fonctions, pour les acquérir peu à ' peu, marchant progressivement de l’indéâni au défini, de \ l’état fluide à l’état fixé, ne peut être exposée qu’à grands ' traits. Prise en .détails, elle n’est ni de notre sujet ni de notre compétence. Mais les moments successifs de cette différenciation qui crée les formes grammaticales, les parties du discours, sont, sous une forme objective, l’histoire du développement de l’intelligence en tant qu’elle, abstrait, généralise, analyse et tend vers une précision toujours croissante. Les langues à évolution complète, — > ici il ne s’agit que d’elles, — portent en tout et partout ; l’empreinte du travail inconscient qui les a façonnées pen- | dant des siècles ; elles sont une psychologie pétrifiée. j Revenons aux racines ou termes primitifs, quelle qu’en soit la nature. On admet généralement deux catégories dis- | tinctes: les racines pronominales ou démonstratives, les racines verbales ou prédicatives. /
Les premières forment un petit groupe qui a pour marque propre d’indiquer plutôt la position relative de celui qui parle qu’Une qualité concrète. Elles équivalent à; ici, là, ceci, cela, etc. Elles sont peu nombreuses et très simples sous le rapport phonétique ; une voyelle ou une voyelle suivie d’une consonne. Beaucoup de linguistes
(2) Origine et dévelop'pement de la religion, trad. Darmesteter, p. 176.
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refusent de les admettre comme racines et pensent qu’elles sont sorties de la seconde classe par atténuation de sens (1). Peut-être sont-elles un reste du langage de gestes, « sans signification conceptuelle » (Max Müller), n’exprimant que des déterminations dans le temps ou l’espace.
Les secondes (verbales ou prédicatives) sont les seules qui nous intéressent. Celles-ci ont pullulé. Elles indiquent des qualités ou des actes : c’est le point important à noter. Les premiers mots ont dénommé des attributs ou des manières d’être; ils ont été des adjectifs^ dans la mesure, du moins, où l’on peut appliquer une terminologie rigide et fixe à des états en voie de formation. L’homme primitif étant frappé surtout par les qualités des choses, les mots à l’origine étaient tous appellatifs; ils exprimaient un des nombreux caractères de chaque objet; ils traduisaient une abstraction spontanée, naturelle. Ceci montre encore une fois combien celte opération est indispensable et précoce. Dès ses premières démarches, l’intelligence tend à simplifier, à substituer la partie au tout. Le choix inconscient d’un attribut entre beaucoup d’autres dépend de diverses causes : de sa prédominance sans doute ; mais avant tout de l’intérêt qu’il a pour l’homme. « Les peuples, remarque Renan, ont en général beaucoup de mots pour ce qui les intéresse le plus. » Ainsi, en hébreu, pour l’observance de la loi, 25 synonymes ; pour la confiance en Dieu, 14; pour la pluie, 11, etc. En arabe, le lion a 500 noms, le serpent 200,1e miel plus de 80; le chameau 5.744, l’épée 1.000 comme il convient à une race guerrière. Le Lapon, dont la
(1) Whitney, to Vie du langage, ch. x. — S.^yce {ouv. cité, ch. vi, 28) les rejette absolument. ’
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langue est si pauvre, a plus de 30 mots pour désigner le renne, animal indispensable à sa vie (1). Ces prétendus synonymes dénomment chacun un aspect particulier des choses ; ils sont un témoignage de l’abondance des abstractions primitives.
Cette apparente richesse devient vite un embarras et un encombrement. Au lieu de cent termes distincts, il suffirait d’un substantif générique, plus une ou deux épithètes. Mais le substantif n"est pas né du désir réfléchi d’obvier à cet inconvénient. Il est une spécialisation, un rétrécissement du sens primitif. L’adjectif perdit peu à peu sa valeur qualificative pour devenir le nom d’un des objets qualifiés. Ainsi en sanscrit: déva (brillant) finit par signifier le dieu; sourya (l’éclatant) devint le soleil; akva (rapide) devint le nom du cheval, etc. Cette métamorphose de l’adjectif en substantif par une spécialisation du sens général se produit même dans nos langues actuelles; quand, par exemple, nous disons en français : un brillant (diamant) ; le volant (d’une machine) ; un bon (de pain, de caisse, de la Banque, etc.). Ce qui n’est plus qu’un accident de nos Jours était à l’origine un procédé constant (2). Ainsi del’ad- Jectif primitif, le substantif est dérivé : ou plutôt dans l’organisme primitif, adjectif-substantif, une division s’est
(1) Renan, Histoire générale des langues sémitiques, pp. 128 et 363.
(2) On voit combien l’ordre réel de l’évolution ressemble peu à l’ordre théorique imaginé au xviii® siècle, d’après le pur raisonnement : « Les notions complexes des substances étant connues les ■premières, puisqu’elles viennent des sens, doivent être le?, premier es e. avoir des noms. » (Condillac.) « A l’égard des adjectifs, la notion ne s’en dut développer que/orf difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait et que les abstractions sont des opérations pénibles ou peu naturelles. » (J.-J. Rousseau.)
produite, et deux fonctions grammaticales se sont constituées.
Beaucoup de remarques resteraient à faire sur la détermination du substantif par les flexions, déclinaisons, la marque du genre (masculin, féminin, neutre) ; je me borne à ce qui concerne le nombre, puisque nous nous sommes proposé de considérer la numération sous tous ses aspects. Rien ne paraît plus naturel et plus tranché que la distinction de l’un et du plusieurs ; dès que nous dépassons l’unité pure, génératrice des nombres, la pluralité nous paraît homogène à tous ses degrés. Il n’en a pas été ainsi à l’origine. Ce qui le prouve, c’est l’existence du duel dans un nombre énorme de langues: âryennes, sémitiques, touraniennes, hottentote, australiennes, etc. On comptait avec précision un, deux, le reste demeurant vague. D’après Sayce, le mot trois, dans les langues âryennes, signifiait d’abord « ce qui va au delà. » On a supposé que le duel fut affecté originellement aux parties paires du corps ; les yeux, les bras, les jambes. Le progrès intellectuel Fa fait tomber en désuétude.
Au terme de cette période de première formation que nous venons de parcourir, la phrase n’est qu’un organisme fruste représenté par l’une des formes suivantes : l°cela; 2° cela brillant ; 3» cela soleil, cela brillant (1). Le verbe est encore absent.
Avec lui nous entrons dans la période de seconde formation. On a longtemps posé comme un dogme indiscutable que le verbe est le mot par excellence [verbum), l’ins-
(1) P. Regnaud, Origine et philosophie du langage, p. 317.
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trament nécessaire et exclusif de l’affirmation. Cependant il y a beaucoup d’idiomes inférieurs qui s’en passent et qui expriment l’affirmation par des procédés grossiers, détournés, sans précision, le plus souvent par une juxtaposition : Neige blanche = la neige est blanche ; boisson de moi vin = je bois (ou boirai) du vin, etc. On en trouvera beaucoup d’exemples dans les ouvrages spéciaux.
En fait, le verbe indo-européen est, pris à son origine, un adjectif (ou substantif) modifié par un pronom : Bharâmi = porteur-moi, je porte. Nous regrettons de ne pouvoir suivre dans les détails cette construction merveilleuse, résultat d’un travail inconscient et collectif qui a fait du verbe un instrument si souple, apte à tout dire par l’invention des modes, des temps, des voix. Notons, en passant, pour ce qui concerne les temps, que, quoique la distinction entre les trois parties de la durée nous paraisse très simple, elle paraît s’être établie lentement. Sans doute, on peut soutenir qu’elle existait, en fait, dans l’esprit de l’bomme primitif, mais que l’impei-feclion de son instrument verbal ne la traduisait pas. (iuoi qu’il en soit, c’est un point discuté si le verbe, à l’origine, a exprimé un passé ou un présent. Il semble avoir traduit d’abord une vague conception de la durée, une continuité dans l’action ; c’était un « duratif », un passé qui dure encore, un passéprésent; La notion adjective contenue dans le verbe, indéfinie quant au temps, ne s’est précisée que peu à peu ; la distinction entre les moments de la durée ne s’est pas faite de la môme manière dans toutes les langues, et pour quelques-unes, développées d’ailleurs comme les
l’évolution des idées générales
langues sémitiques, elle est restée très imparfaite (1).
L’essentiel était de montrer comment l’adjectif-substantif, modifié par l’adjonction d’éléments pronominaux, constitue un autre organe linguistique, et, perdant peu à peu sa marque originelle, devient le verbe avec ses multiples fonctions. Son caractère qualificatif, qui est fondamental, en fait un instrument propre à exprimer tous les degrés de l’abstraction et de la généralisation du plus haut au plus bas, à parcourir la gamme des abstraits inférieurs, moyens et supérieurs. Exemple : boire, manger, dormir, frapper; — plus haut, aimer, prier, instruire, etc. ; — plus haut encore, agir, exister, etc. Le degré le plus élevé de l’abstraction, c’est-à-dire le moment où le verbe est le plus vide de tout sens concret, se trouve dans les auxiliaires des langues analytiques modernes. « Ils occupent, dit Max Müller, la môme place parmi les verbes que les noms abstraits parmi les substantifs. Ils sont d’une époque postérieure et avaient tous à l’origine un caractère plus matériel et plus expressif. Nos verbes auxiliaires ont eu une longue suite de vicissitudes à traverser, avant d’arriver à la forme desséchée et sans vie qui les rend si propres aux besoins de notre prose abstraite. Habere, qui est maintenant employé dans toutes les langues romanes pour exprimer simplement un temps passé, signifiait d’abord « tenir ferme », « retenir». L’auteur continue en retraçant Tbistoire de plusieurs autres verbes auxiliaires. Entre tous, il y en a un qui mérite une mention particulière à cause des divagations qu’il a suscitées : c’est le verbe être, qualifié de verbe' par excel-
(1) Sur ce point, consulter particulièrement Sayce, omü. cité, ch. ii, § 9 et P. Regnaud, OMU. cife', pp. 296-299. " ’
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lence, verbe substantif, verbe unique; expression directe | ou sous-entendue de l’existence partout présente. On lui a j attribué le monopole de l’affirmation et môme le privilège j d’une origine immatérielle (1). — D’abord il ne se ren- | contre sous aucune forme dans certaines langues qui sup- i pléent à son absence par divers procédés. De plus, il est loin d’être primitif; il déris^e, suivant les idiomes, d’éléments multiples et assez discordants qui sont : respirer, vivre;, croître, d’après M. Müller; respirer, croître, demeurer, être debout [stare] d’après Whitney.
Jusqu’ici nous n’avons examiné que les parties stables, solides, du discours. Restent celles qui sont purement transitives, qui traduisent un mouv ement de la pensée, qui expriment des rapports. Avant de les étudier sous leur forme linguistique, il est indispensable de se placer au point de vue de la psychologie pure et de savoir d’abord quelle est la nature d’un rapport. On peut d’autant moins s’y soustraire que la question n’a guère été traitée que par les logiciens ou à leur manière et que beaucoup de traités de psychologie très complets n’en disent pas un seul mot (2).
(1) « Le mot « être » est irréductible, indécomposable, primitif ettout intellectuel. Je ne connais aucune langue où le mot français « être » soit exprimé par un mot correspondant qui représente une idée sensible. Donc il n’est pas vrai que toutes les racines du langage soient en dernière analyse des signes d’idées sensibles. » (V. Cousin, Histoire de la phü. au XVIII<= siècle, 1841, t. II, p. 274.)
(2) Sur la psychologie du rapport, consulter Herbert Spencer, Psychology, t. I, I 63, et t. II, Il 360 et suiv. ; James, Psychology, t. 1, pp. 203 et suiv.
Ce dernier donne l’histoire du sujet, qui est très brève, en remarquant que les idéologues font une honorable exception à l’abstention générale. Ainsi Destutt de Tracy établissait une distinction entre les sentiments de sensation et les sentiments de rapport.
94 l’évolution des idées générales
« Un rapport, dit Herbert Spencer, est un état de conscience qui réunit deux autres états de conscience. » Bien qu’un rapport ne soit pas toujours un trait d’union au sens rigoureux, cette définition a le grand avantage de le poser comme une réalité, comme un état qui existe par lui-même, qui n’est pas un zéro, un néant de conscience. Il possède des caractères propres : 1“ Il est indécomposable. Dans la conscience, il y a de grands et de petits états : les grands (par exemple : une perception) sont composés, donc accessibles à l’analyse; ils occupent un temps appréciable et mesurable; les petits (le rapport) sont par nature soustraits à l’analyse ; rapides comme l’éclair, ils semblent en dehors du temps. 2° Il est dépendant. Otez les deux termes entre lesquels il s’intercale, et le rapport s’évanouit ; mais il faut remarquer que les termes eux-mémes supposent des rapports ; car, suivant la juste remarque de Spencer, « il n’y a ni états de conscience sans rapports, ni rapport sans états de conscience ». En définitive, sentir ou penser un rapport, c’est sentir ou penser un changement.
Mais cét état psychique peut être étudié autrement que par l’observation intérieure et l’interprétation qui la suit ; il se prête à une étude objective, parce qu’il s’est incarné dans certains mots. Quand je dis : rouge et vert, rouge ou vert, il y a dans l’un et l’autre cas, non pas deux, mais trois états de conscience ;la seule différence est dans l’état intermédiaire qui correspond à une inclusion ou à une exclusion. De môme, toutes nos propositions et conjonctions (pour, par, si, mais, car, etc.) enveloppent un état mental, si mince qu’il soit. L’étude des langues nous apprend que l’expression des rapports s’est produite de
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deux manières qui forment, pour ainsi dire, deux couches chronologiques.
La plus ancienne est celle des cas ou déclinaisons ; mécanisme fort compliqué et très variable, suivant les idiomes, consistant en appositions dé suffixes ou en modiflcations du thème principal.
Mais les rapports n’ont acquis leur organe linguistique propre, spécialisé pour cette fonction, qu’avec les prépositions et conjonctions. Elles font défaut dans beaucoup de langues ; on y supplée par gestes ; les principales parties du discours existent seules, juxtaposées sans lien, à la manière des phrases exprimées par les enfants. D’autres, un peu moins pauvres, n’ont guère que deux conjonctions : et, mais. En somme, les termes auxquels est dévolue l’expression des rapports sont de formation tardive et ressemblent à des organes de luxe. Dans les langues analytiques, les prépositions et conjonctions sont des noms ou pronoms détournés de leur acception primitive, qui ont pris une valeur expressive de transition, condition, subordination, coordination et le reste. La notion psychologique commune au plus grand nombre, sinon à toutes, est celle d’un mouvement. Tous les rapports exprimés par les ^ prépositions peuvent être ramenés au repos et au mouve- | ment dans l’espace et le temps, c’est-à-dire à ceux aux- j quels correspondent dans la déclinaison le locatif, l’accu- { satif (mouvement pour s’approcher) et l’ablatif (mouvement pour s’éloigner) (1). » On peut admettre que cette | conscience du mouvement, du changement, qui n’est au •
(1) REGN.4DD, ouv., cité, pp. 304 et suiv.
fond que le sentiment des directions diverses de la pensée, appartient moins à la catégorie des notions claires qu’à ^celle des états subconscients, des tendances, des actes, ce qui expliquerait pourquoi les termes du rapport manquent totalement, ou sont rares, et n'ont conquis que tardivement leur autonomie.
Avec eux, le travail progressif de la différenciation s’est accompli. Le discours a ses matériaux et son ciment; il est capable de phrases complexes où tout se relie et se subordonne à un état principal, au contraire de ces essais grossiers qui ne peuvent aboutir qu’à des phrases simples, dénuées d’appareils de connexion.
Nous avons esquissé rapidement ce travail d’organogenèse qui a fait passer les langues de l’état amorphe à la constitution progressive de termes spécialisés et de fonctions grammaticales : évolution tout à fait comparable à celle qui, dans les corps vivants, part de l’ovule fécondé pour aboutir, par la division du travail chez les êtres supérieurs, à un agencement ûxe d’organes et de fonctions. « Les langues sont des organismes naturels qui, sans être indépendants de la volonté de l’homme, naissent, croissent, vieillissent et meurent suivant des lois déterminées » (Schleicher). Elles sont en état de rénovation continue, d’acquisitions et de pertes. Dans les langues civilisées, cette incessante métamorphose est partiellement enrayée par l’instruction imposée, la tradition et le respect des grandes œuvres littéraires. Dans les idiomes sauvages où ces moyens coercitifs font défaut, la transformation s’opère parfois avec une rapidité telle, qu’ils deviennent méconnaissables au bout de quelques générations.
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Étant un mécanisme psychophysiologique, le langage parlé est régi dans son évolution par des lois physiologiques et psychologiques.
Parmi les premières (dont nous n’avons pas à parler) la principale est la loi de l’altération phonétique, consistant dans le déplacement d’une articulation en une direction déterminée. Elle dépend de l’organe vocal ; ainsi, après l’invasion des Germains, le latin parlé par eux est retombé au pouvoir des influences physiologiques qui l’ont profondément modifié.
Parmi les secondes, la principale est la loi d’analogie, le grand artisan d’extension des langues. C’est une loi d’économie qui a pour base la généralisation, la faculté de saisir des ressemblances, réelles ou supposées. Le mot reste invariable, mais l’esprit l’applique à divers emplois : c’est un masque qui couvre tour à tour plusieurs visages. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour voir ce que ce travail inconscient a d’ingénieux et de périlleux. Tel mot n’a que quelques lignes ; il n’a pas fourni une brillante carrière. Tel autre remplit des pages : le voici d’abord dans son sens primitif; puis, d’analogies en analogies, d’accidents en accidents, il s’en éloigne de plus en plus et finit par arriver à une signification toute contraire (1). Aussi a-t-on pu dire que « l’objet d’une véritable étymologie, c’est de découvrir les lois qui ont régi l’évolution de la pensée. » Chez les peuples primitifs, le procédé qui entraîne tes déviations du sens primitif est quelquefois d’une absurdité éclatante; du moins il nous paraît tel, en raison des
(i) Il est mutile de donner des exemples d’un fait si connu. Voir Darmes- TETER, la Vie des mots.
Ribot. — Idées générales.
l’évolution des idées générales
analogies, étranges qui servent à l’extension du mot : ainsi, des tribus australiennes ont donné aux livres le nom de moules {miiyum), parce qu’ils s’ouvrent et se ferment comme ce coquillage, et on pourrait citer bien d’autres faits non moins singuliers. Il resterait beaucoup à dire sur le rôle de l’analogie, mais je crains de m’écarter de mon sujet.
En terminant^ je ne puis m’empêcher de regretter que la psychologie linguistique attire si peu de gens, et que beaucoup de récents traités de psychologie, excellents par ailleurs, ne consacrent pas même une ligne au langage. Pourtant cette étude, surtout comparative, des formes les plus infimes aux plus raffinées, en apprendrait sur le mécanisme de l’intelligence au moins autant que d’autres procédés fort réputés. On s’est lancé avec ardeur dans la psychologie physiologique^ en pensant avec raison que, si les faits biologiques, normaux et morbides, sont étudiés par les naturalistes et les médecins, ils peuvent l’être aussi par les psychologues, d’une autre manière. Il en est de même pour les langues : la philologie comparée a son but, la psychologie a le sien. Il est impossible de croire que celui qui, armé d’une suffisante instruction linguistique, se consacrerait à cette tâche, dépenserait sa peine en vain.