LEUR NATURE
Avant d'aborder l’étude des principaux concepts, aün de déterminer pour chacun d’eux séparément les conditions de leur genèse et dé leur développement, comme nous l’avons fait pour l’abstraction prise en général, il nous faut éclaircir, s’il est possible, une question très controversée : la nature psychologique des concepts à symbolisme pm', où le mot paraît le seul élément qui existe dans la conscience. Est-il vrai que nous pouvons penser effectivement et utilement avec des mots, — rien qu’avec des mots, — comme on l’a soutenu à satiété? Cette assertion n’est-elle pas fondée sur la méconnaissance ou l’oubli d’un facteur qui, quoiqu’il n’entre pas dans la conscience, n’en est pas moins existant et agissant? L’examen de cette question est le principal objet de ce chapitre.
Il n’est pas nécessaire d’exposer longuement les recherches faites durant ces trente dernières années sur le . siège et la nature des images. Toutefois, comme elles ont servi de point de départ à l’euquête qui va suivre, il est bon d’en résumer les résultats très brièvement.
On admet généralement que l’image occupe le même siège que la perception, dont elle est un résidu affaibli et
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incomplet; c’est-à-dire que, pour se produire dans la conscience, elle exige la mise en activité de certaines portions déterminées des centres cérébraux. L’énergie de la faculté représentative ne varie pas seulement d’un individu à un autre d’une manière générale : il y a, en fait, des formes particulières d’imagination, constituées par la prédominance très marquée d’un groupe particulier de représentations, visuelles, auditives, musculaires, olfactives^ gustatives. L’observation normale et surtout les documents pathologiques ont permis ainsi de"déterminer certains types. On peut admettre — ce qui est d’ailleurs une simple hypothèse difficile à vérifier — un type « mixte » ou « indifférent », dans lequel les diverses espèces de sensations seraient représentées par des images correspondantes, également nettes et vivaces, sans prédominance marquée d’un groupe, en tenant compte nécessairement de leur importance relative : car il est clair que chez l’homme, par exemple, les images visuelles et les images olfactives ne peuvent être équivalentes quant à leur importance absolue. Ce type indifférent exclus, on trouvetrois principaux types purs : visuel, auditif, musculaire ou moteur, c’est-à-dire une tendance à se représenter les choses en termes empruntés à la vision, on aux sons, ou aux mouvements. En poussant plus loin ces recherches, on a pu constater [que ces types eux-mémes comportent des variétés ou sous-types. Ainsi, on peut avoir une faculté de représentation très vive pour les formes visuelles complexes (visages, paysages, monuments), très faihle pour les signes graphiques (mots imprimés ou écrits), et ainsi de suite.
LES FORMES SUPÉRIEURES DE L’abSTRACTION 129
Les travaux nombreux consacrés à ce sujet, trop connus pour que j’insiste, conduisent à cette conclusion : il n’existe pas une faculté d’imagination en général; c’est un terme vague désignant des variétés individuelles fort différentes ; celles-ci seules ont une réalité psychologique et seules sont importantes à connaître pour le mécanisme de l’esprit.
N’en serait-il pas de môme pour la faculté de concevoir? Le mot « idée générale » ou « concept » ne serait-il pas, dans son genre, l’équivalent du mot image, c’est-à-dire une formule vague, ayant sa réalité psychologique dans des types ou variétés encore indéterminés ? Le problème que l’on s’est posé pour les images, je le pose ici pour les idées, en reconnaissant qu’il est beaucoup plus obscur. , Les conditions psychophysiologiques de l’existence des ' concepts sont à peu près inconnues ; c’est une terra inco- i gnita où la psychologie nouvelle ne s’est guère aventurée, 1 où il eût même été chimérique d’aborder avant d’étude préalable de l’image.
La question que je me suis proposé d’élucider est très modeste, très limitée, très circonscrite, et ne représente qu’une partie du problème indiqué ci-dessus. Elle peut pourtant nous apprendre quelque chose sur la nature intime des concepts. La voici :
Lorsqu’on pense, entend ou lit un terme général, qu’y i a-t-il en sus du signe, dans la conscience, ûnmédiatement j et sans réflexion ?
Ribot. — Idées générales. g
Je souligne ces derniers mots à dessein, pour bien mettre en lumière mon principal but, qui était de découvrir le travail instantané (conscient ou inconscient) qui se produit, en pareil cas, chez des personnes dont les habitudes d’esprit sont très différentes. J’ai visé à exclure autant que possible la réflexion et à saisir l’état mental sur le vif. Les esprits, même les moins aptes à l’abstraction, parviennent avec du temps et de l’effort à traduire bien ou mal les termes généraux ou à leur substituer un simulacre de déflnition tronquée et boiteuse. C’est un travail du second moment que j’ai essayé de supprimer pour m’en tenir au premier moment, pour tâcher de déterminer ce que le mot évoque immédiatement (1) et en quelle mesure cela diffère suivant les individus.
Pour que les réponses soient plus exactement comparables, je n’ai interrogé que des adultes des deux sexes, à l’exclusion de tout enfant. Il était indispensable de comprendre dans mon enquête des gens très dissemblables par leur degré de culture, leur tournure d’esprit et leurs habitudes professionnelles. J’énumère les principales catégories : mathématiciens, physiciens, médecins, érudits, philosophes^ peintres, musiciens, architectes^ gens du monde, femmes, romanciers, poètes, ouvriers, paysans.
(1) Sous ce titre, Observations sur les termes généraux, je trouve dans The American Journal of Psychology, t. ni, n» 1, p. 144 (janvier 1890), les résultats d’une enquête faite sur H3 écoliers de treize à dix-huit ans. On écrivait les mots : être, infini, littérature, abstraction, nombre, froid, horreur, etc., etc. ; « on leur donnait quelques moments pour transcrire leurs impressions »; qui étaient ensuite recueillies. Le résumé des réponses n’est pas sans intérêt, mais l’on peut voir que le but poursuivi était fort différent du mien.
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Ces derniers ont répondu d’une façon si peu claire, que je considère ces documents comme nuis ; ils laisseraient une trop large part à mon interprétation personnelle. Le total des personnes interrogées s’élève à 103.
J’ai toujours procédé de la môme manière, en disant au sujet : « Je vais prononcer plusieurs mots; je vous prie de me dire immédiatement et sans réflexion, si ce mot n’évoque rien dans votre esprit, ou s’il évoque quelque chose et quoi ? » La réponse était notée aussitôt ; si elle tardait plus de cinq à sept secondes, elle était considérée comme nulle ou douteuse. Pour les sujets naïfs, j’avais recours à un entraînement préalable : avant de prononcer les mots abstraits, j’employais des termes concrets (désignant un monument, une personne) propres à évoquer une simple image ; puis l’impulsion donnée, j’entamais l’énumération des termes généraux.
Les mots qui ont servi de matière à l’enquête sont au nombre de 14, allant du concret à l’abstraction la plus haute. Ils ont été énoncés dans un ordre indifférent. Les voici: chien, animal, couleur, forme, justice, bonté, vertu, loi (1), nombre, force, temps, rapport, cause, infini.
L enquête a toujours été faite oralement, jamais par écrit, en ayant grand soin de ne pas prévenir la personne du but que je poursuivais, sinon après : ce qui m’a valu dans certains cas des éclaircissements intéressants. La nature même
(1) Le mot loi a été choisi à dessein à cause de son sens équivo que : lois physiques, lois morales ou sociales. L’immense majorité des réponses a été dans le sens juridique. E.k. : Code, Lois des XH Tables, un juge, une femme avec des balances, etc.
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de moD procédé m’a empêché de l’étendre autant que j’aurais voulu. Je ne pouvais, à la manière anglaise, user de questionnaires imprimés et largement distribués dans le public, puisqu’il fallait noter sur-le-champ la réponse spontanée, non corrigée par la réflexion ultérieure. De plus, il me fallait des sujets vierges, ignorant mon dessein : aussi ai-je éliminé tous ceux que j’ai soupçonnés d’en avoir une connaissance môme indirecte.
La plupart ont été interrrogés sur les 14 termes susénoncés, les autres sur quelques-uns seulement ; en sorte que le total des réponses dépasse 900. Il ne peut être question de les publier ici, ce qui serait un fatras bien inutile. Ce ne sont que des documents qu’il s’agit d’interprêter. Or il me semble qu*’il en ressort trois types principaux ou purs, sans parler des cas frustes ou mixtes : je les appelle le type concret, le type visuel typographique, le type auditif. Chacun de ces trois types répond à une façon particulière de se représenter l’idée générale. Nous allons les étudier séparément.
I. Type concret. — Le mot abstrait éveille presque toujours une image, vague ou précise, ordinairement visuelle, quelquefois musculaire. Il n’est pas un simple signe, il ne représente pas une substitution totale, il n’est pas sec et réduit à lui-même. Il se transforme immédiatement et spontanément en un concret. En fait, les personnes de ce type ne pensent que par images. Le mot n’est pour elles qu’une sorte de véhicule, un instrument social pour se comprendre et se faire comprendre. Quand une série de termes généraux ou abstraits se déroule dans leur esprit, ce qui se déroule, en réalité, c’est une série de concrets,
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sauf pour les mots très abstraits qui « n’évoquent rien ». C’est une réponse que j’ai très souvent recueillie et qui, en raison de son importance, sera étudiée séparément dans la suite de ce chapitre.
Le type concret m’a paru de beaucoup le plus répandu : il existe presque exclusivement chez les femmes, les artistes et tous ceux qui n’ont pas l’habitude des abstractions scientifiques. Parmi les très nombreuses observations qui appartiennent à ce type, je choisis quelques échantillons.
Un peintre. Cause: rien. Rapport: rapport de tons; récit, rapport écrit. LoL-juges en robe rouge. Nombre: Vague. Couleur: opposition du vert d’une plante et du rouge d’une draperie. Forme : un bloc rond, une épaule de femme. Son: un murmure. CAêm: les oreilles d’un chien qui court. Animal: un ensemble vague comme dans certains tableaux hollandais. Force :il abat les mains pour donner un coup de poing. Bonté: sa mère jeune, vue vaguement. Temps : Saturne avec sa faux. Infini : un trou noir.
Une femme. Cause : j’ai été cause des succès de son fils. Loi: le gouvernement est mauvais. Couleur : voit un tableau impressionniste de son Forme .-nomme une per¬
sonne belle. Bonté et Vertu : nomme deux personnes ayant chacune cette qualité. Force : voit des lutteurs. Rapport : rapports sociaux, entre mari et femme. Justice: voit une salle d’audience et des juges. Chien : voit un chien qui a mordu un de ses parents.rien. Temps: un métronome.
Ces deux interrogatoires sont complets. Je pourrais pro-
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céder d’une autre manière ; prendre chacun des termes généraux (loi, cause, nombre, etc.) et énumérer les réponses obtenues, parmi lesquelles il s’en trouve souvent d’identiques. Cette énumération serait très longue et superflue. Je ne puis cependant omettre quelques remarques de détail.
Pour le mot cause, plusieurs personnes (femmes, artistes, gens du monde) ont répondu ; « cause célèbre», « procès célèbre », et le plus souvent en ont désigné un, d'ordinaire récent. La première fois, cette réponse m’a contrarié et m’a semblée inutile pour mon questionnaire. Plus tard, au contraire, je l’ai jugée instructive, parce qu’elle caractérise mieux qu’une définition le type que jé nomme concret et le tour particulier de ce genre d’esprit, pour qui le sens abstrait ne se présente pas, au moins dès l’abord.
Je note aussi deux réponses qui m’ont été données immédiatement par un peintre célèbre : Nombre : je vois beaucoup de points brillants. Loi: je vois des lignes parallèlès. (Est-ce l’idée inconsciente du nivellement par la loi ?) .
Les termes bonté et vertu ont donné lieu à des réponses très faciles à résumer : 'elles forment deux catégories: l«rien; cette réponse n’appartient pas au type concret ; 2“ une personne déterminée qui a toujours été nommée et qui en devient l’incarnation, la représentation concrète.
Presque toutes les images évoquées appartiennent au sens visuel, cependant le mot force a évoqué le plus souvent des images musculaires pures ou accompagnées d’une représentation visuelle vague. Exemples : voir quelqu’un
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soulever un poids; je vois vaguement quelque chose qui tire ; un poids suspendu à un.anneau ; une ficelle qui tire un clou ; la pression de mon poing dans un fluide ; le maréchal de Saxe brisant un écu de six livres, etc., etc.
Je viens de décrire la forme ordinaire et principale du type concret. Elle consiste dans la substitution immédiate et spontanée d’un cas particulier (fait ou individu) au terme général. D’après plusieurs observations, je crois pouvoir noter une variété Un peu différente : je l’ai rencontrée chez quelques historiens et érudits. Dans le type ordinaire, on pense le tout (général) au moyen de la partie (concret) ; dans la variété, on pense par analogie^ et le mécanisme paraît se réduire à une pure association. Quelques exemples feront mieux comprendre les différences. Les réponses données en double appartiennent chacune à des personnes différentes.
Nombre: la « Langue des calculs », Pythagore. Cause: la théorie de Hume sur la causalité ; la théorie de Kant. Loi; les « Tables de Malaga», la définition de Montesquieu.- Couleur: la chimie spectrale. Justice : la définition qu’en donne Littré. Animal: le -nspl d’Aristote. Temps, une théorie métaphysique vague. Rapport: la discussion d’Ampère et de Tracy sur ce sujet. Infini: des livres de mathématiques. Couleur: des traités de photographie,etc.
On pourrait objecter que, dans les cas ordinaires comme dans cèux-ci, il y a une association ; mais la différence se laisse facilement saisir.. Les premiers vont du contenant au contenu, de la classe au'fait ; ils pensent le tout au moyen de la partie ; c’est une association en dedans. Les secondes font une association à côté et en dehors. A ce
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qu’il semble, ceux-ci ne descendent pas jusqu’au concret, ils s’arrêtent en route; ils substituent à une généralité complète une demi-généralité. Au reste, mes documents ne sont ni assez nombreux ni assez clairs pour que j’insiste sur ce point.
II. Type visuel typographique. — Rien de plus facile à définir. Sous sa forme pure, il consiste à voir les mots imprimés et rien de plus : je relève 3 cas où les mots sont vus écrits. Chez quelques-uns, la vision du mot imprimé s’accompagne d’une image concrète comme dans le premier type, mais seulement pour les concepts semi-concrets (chien, animal, couleur); pour les hauts abstraits (temps, cause, infini, etc.), il n’existe que la vision typographique (1). Ce mode de représentation est très répandu chez ceux qui ont beaucoup lu, mais il y a beaucoup d'exceptions.
Je ne doute pas que, parmi mes lecteurs, plusieurs en s’examinant découvriront qu’ils appartiennent à ce type. De plus, j’ai cru remarquer que tous ceux qui ont ce mode de représentation le considèrent comme naturel et nécessaire chez tous ceux qui savent lire. C’estune erreur. Pour ma part, je ne l’ai à aucun degré, et j’en ai rencontré beaucoup d’autres de mon espèce;
J’étais donc peu préparé à découvrir ce type^ et en fait j’en suis arrivé à ma trentième observation sans le soupçonner, lorsque j’ai rencontré un cas si net qu’il m’a mis sur la voie- J’interrogeais un physiologiste très connu. A tous les mots, sauf Loi et Forme, il a répondu : « Je les
(1) Pour le mot infini, ceux qui appartiennent à ce type yoient le mot imprimé ou le signe mathématique, <» .•
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vois en caractères typographiques», qu’il a pu décrire avec précision.
Môme les mots chien (1), animal^ couleur^ n’ont été accompagnés d’aucune image. Il m’a donné de lui-même des renseignements complémentaires qui se réduisent à cette phrase : « Je vois tout typographiquement ». Cela existe môme pour les objets concrets. Si l’on prononce le nom de ses amis intimes, qu’il fréquente tous les jours, il voit leurs noms imprimés ; ce n’est qu’à la réflexion et avec effort qu’il voit leur image. Le mot « eau » lui apparaît comme imprimé, sans aucune vision du liquide. S’il pense à l’acide carbonique ou à l’azote, il voit les rnots imprimés ou leurs symboles CO^,Az, indifféremment. Il ne voit pas les formules très complexes de la chimie organique, mais les mots seuls.
Très surpris,'pour la raison que j’ai indiquée plus haut, de cette observation dont la sincérité et l’exactitude ne pouvaient laisser aucun doute, je continuai mes recherches et je constatai que cette manière de penser le général est assez répandue, J’ai môme trouvé plusieurs cas aussi purs et aussi complets que celui qui vient d’étre détaillé. Depuis ce moment, après avoir achevé mon interrogatoire, j’ai toujours l’habitude d’ajouter la question : « Avez-vous vu les mots imprimés ? »
Plusieurs personnes m’ont dit : « J’ai beaucoup lu, j’ai corrigé beaucoup d’épreuves ; voilà pourquoi j’appartiens au type visuel typographique. » Assurément, l’influence de l’habitude est énorme, mais elle n’est pas ici une expli-
(1) R.emarquer qu’il \it au milieu de ces animaux et qu’il expérimente sur eux presque tous les jours.
l’évolution des idées générales
cation suffisante, puisqu’il y a beaucoup d’exceptions. J’ai moi aussi beaucoup lu et corrigé beaucoup d’épreuves, et jamais un mot ne m’apparaît imprimé, sinon après beaucoup d’efforts et vaguement. Il faut donc faire une très large part aux dispositions naturelles.
Chez les compositeurs d’imprimerie que j’ai interrogés, j’ai constaté ce qui suit : « 1° ils ont vu mes 14 mots imprimés» dans un caractère particulier de leur imprimerie » qu’ils ont quelquefois désigné ; 2“ ils ont vu, en même temps, une image pour les termes semi-concrets; 3° pour les termes abstraits,, aucune image n’accompagnait la vision typographique. Nous avons ici la superposition de deux types ; l’un naturel et de première formation (type concret), l’autre acquis et de deuxième formation (type visuel typographique).
En résumé, dans beaucoup d’esprits, l’existence du concept est liée aune vision nette du mot imprimé, sans rien de plus.
III. Type auditif. — Sous sa forme pure, il m’a semblé rare. Il consiste à n’avoir dans l’esprit que les sons (images auditives), sans aucun accompagnement ni de la vision des mots imprimés ni des images concrètes. Peutêtre est-il prépondérant chez les orateurs et prédicateurs : je n’ai aucun document sur ce point. Les musiciens ne m’ont pas paru appartenir à ce type.
J’ai cependant rencontré un cas très net et complet dans ce genre. C’est un médecin’polyglotte, connu par de nombreux travaux d’érudition, vivant depuis de longues années dans les manuscrits et les livres. Il n’a la vision typographique à aucun degré', mais tous les mots «résonnent
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dans son oreille ». Il ne peut lire ni composer sans articuler. Si l’intérét de sa lecture ou de son travail augmente, il parle à haute voix : «il faut qu’il s’entende ». Dans ses rêves, peu ou point d’images visuelles ; il entend sa voix et celle de ses interlocuteurs : « ses rêves sont auditifs ». Aucun de mes mots, même semi-concrets, n’a évoqué d’images visuelles.
Chez la plupart, le type auditif n’est pas pur. Pour les termes très généraux, il n’existe que le mot entendu; mais, à mesure que l’on descend vers le concret, il s’accompagne d’une image, faisant ainsi retour vers notre premier type.
Je crois utile de remarquer que le terme flatus vocis « noŸnina employé d’ahord au moyen âge et qui est devenu depuis la formule du nominalisme, semble par sa nature indiquer qu’à l’origine il a été inventé par des gens appartenant au type auditif, et je risque sur ce point une hypothèse. Le type visuel typographique n’existait pas (l’imprimerie n’étant pas inventée) ; il est vrai qu’il pouvait avoir un succédané dans le type visuel graphique (lecture des manuscrits). Mais, si l’on remarque qu’au moyen âge l’enseignement était surtout oral, qu’on s’instruisait plutôt en écoutant qu’en lisant, que les joutes oratoires et les argumentations étaient quotidiennes et interminables, on ne peut, nier que les conditions aient été très favorables pour développer le type auditif.
Je n’ai pas besoin de dire que les trois types décrits cidessus ne se rencontrent que par exception, sous la forme pure et camplète. Dans la règle, ce qui prédomine, c’est un type mixte ; image concrète pour quelques mots et vision typographique ou image auditive pour les autres. En
140 l’évolution des idées générales
résumé, tous les cas me paraissent se réduire à ce qui suit ; 1“ le mot entendu; en sus, rien (nous aurons à examiner plus tard ce «rien»); 2° la vision typographique seule; 3° accompagnée d’une image concrète ; 4“ le mot entendu toujours accompagné d’une image concrète.
IV. — Avant de commencer cette enquête, j’avais fort hésité sur un point : en questionnant, fallait-il employer des mots généraux ou propositions générales ? J’avais opté pour les mots, parce qu’étant courts, simples, isolés, présentés à l’état de nudité, ils avaient l’avantage d’être saisis du premier coup et surtout de n’indiquer au sujet interrogé aucune direction à suivre.
J’avais cependant à ce sujet quelques scrupules. L’interrogatoire ainsi conduit n’était-il pas un peu artificiel ? En fait, les termes généraux se présentent le plus souvent comme membres d’une phrase, agencés avec d’autres et liés à eux par certains rapports. J’ai donc recommencé mon enquête, de la môme manière, mais en substituant des phrases aux mots. Les propositions générales dont j’ai usé sont à dessein banales, de façon à ne solliciter aucune contradiction et à recueillir l’état mental instantané. Les voici :
La cause précède toujours l’efiTet. — L’infini a plusieurs significations. — L’espace est-il infini? — Le temps a-t-il des bornes? — La loi est un rapport nécessaire.
Je n’ai pas besoin d’insister sur les résultats ; ils sont exactement les memes qu’avec les mots. Dans tous les cas et chez tous, il y a un mot qui est dominateur, qui absorbe toute la substance de la phrase et la remplace. C’est sur lui que s’opère le travail mental instantané.
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Si l’on appartient au type concret, on voit des images. Ainsi, pour la deuxième phrase, tout converge sur le mot infini. Réponses ; sensation d’obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse, etc.
Si l’on appartient au type visuel typographique, on voit la phrase imprimée, moins nettement que pour les mots simples ; en caractères très fins^ sans majuscules » ; quelques-uns l’entrevoient rapidement. D’autres ne voient « que le mot principal imprimé ».
Pour le type auditif pur, la réponse a toujours été très simple : « J’entends la phrase ; mais je ne vois rien, absolument rien ».
Cette nouvelle manière de procéder a donc été la confirmation pure et simple de la précédente, sans aucune variante. L’identité des résultats ne me paraît pas favorable à une distinction admise par beaucoup d’auteurs. Dans les traités classiques, on distingue entre les « idées nécessaires » et les « vérités nécessaires » (j’emploie leur terminologie sans la discuter), c’est-à-dire les concepts généraux et les propositions générales. Exemple : cause, principe de causalité. Il n’y a là, selon moi, qu’une pure différence de forme, entre deux positions ; l’une psycholo- ^ gique, l’autre logique. Le concept est le jugement à l’état ; d’enveloppement ou de résultat, la proposition est le mot i à l’état de développement. La différence n’ést pas maté- 1 rielle, mais formelle; c’est le passage de la synthèse à ! l’analyse. j
J’avais pensé qu’après une interruption de deux ans.
il y aurait quelque intérêt à faire subir le môme interrogatoire aux mêmes personnes; mais les résultats ne m’ont pas encouragé dans cette voie. Les uns, se rappelant les questions antérieures, m’ont déclaré « qu’ils se sentaient influencés d’avance ». Les autres, qui m’ont paru garder un souvenir plus vague de l’épreuve (peut-être parce qu’ils n’en comprenaient pas le but), ont donné des réponses analogues aux premières. En somme, malgré le temps écoulé elles changements de circonstances, chacun m’a semblé être resté d’accord avec lui-même.
Je dois reconnaître que,, dans l’enquête précédente, la nature psychologique des concepts a été étudiée sous un asp.ect particulier. Cette objection a été présentée au Congrès de psychologie de Londres (1) par le Président Sidgwick, dont je résume les remarques : 1° il croit que chez une personne non habituée à l’observation intérieure, la direction brusque de l’attention sur un terme évoquera une réponse qui ne concorde pas exactement avec l’état suscité d’ordinaire. Il a trouvé, pour son cas particulier, que les images évoquées, visuelles le plus souvent, étaient extrêmement faibles ; mais que, s’il s’y arrêtait, elles devenaient plus vives. '2° Les images sont très variables suivant la nature des termes employés. Ainsi, lorsqu’il s’occupe de raisonnements mathématiques et logiques, il ne voit que des mots imprimés ; s’il raisonne sur l’économie politique,
(1) Les résultats de cette enquête ont été d’abord exposés, en partie dans la. Revue philosophique, octobre 1891, en partie au Congrès international de ps 5 'chologie, deuxième session, tenu à Londres en 1892 [International' Congress of experimental Psychology ; Londres, Williams etNorgate, pp. 20
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les termes généraux ont pour concomitants des images souvent bizarres comme celles-ci : valeur = l’image vague et partielle d’un homme qui pose quelque chose sur une échelle. 3° Quand, pour les mots, infini, rapport, etc., on répond ; « rien », cela prouve simplement qu’on n’est pas capable de décrire les éléments confus qu’on a dans la conscience. 4“ Son expérience lui apprend que mes types peuvent se succéder chez la même personne.
Sur ce dernier point — la coexistence de plusieurs manières de concevoir chez la même personne — je suis tout à fait d’accord avec M. Sidgwick, et mes documents, classés par observations personnelles, m’en fourniraient au besoin d’assez nombreux exemples. Toutefois, l’objet de mes recherches n’était pas de déterminer de quelle manière tel individu conçoit, mais sous quelles formes les hommes, pris en général^ pensent les concepts. Je ne me proposais pas non plus de suivre le travail de l’esprit lorsqu’il résout ses idées générales en concrets, lorsqu’il fait la monnaie de ses billets de banque; mais de surprendre le travail sous-jacent qui accompagne l’usage courant et aisé des termes généraux, quand on parle, écoute, lit ou écrit. Sans doute, il serait désirable de prendre le sujet sous une autre forme, en étudiant non plus l’état momentané qui répond à la présence du concept dans la conscience ; mais la tournure d’esprit stable, organisée, qui est due à une longue habitude de manier les concepts. Pour cela, il serait convenable d’interroger surtout les mathématiciens et les métaphysiciens. Mes documents sont trop peu nombreux et trop peu clairs pour que je me hasarde à dogmatiser sur ce sujet. Quelques mathématiciens m’ont dit
l’évolution des idées générales
qu’ils ont toujours besoin d’une « représentation figurée », d’une « construction » et que, même lorsqu’ils les considèrent comme une pure fiction, cet appui est indispensable pour la suite de leurs raisonnements. — Contrairement à ceux-ci qui pensent géométriquement, il y en a qui pensent algébriquement, éliminant toute figuration ou construction, pour procéder par simple analyse à l’aide des signes : ce qui (avec les corrections et restrictions nécessaires) rapprocherait les premiers du type concret et les seconds du type auditif-moteur. — Chez les métaphysiciens, le type visuel typographique m’a paru grandement prédominer; j’en ai rencontré un (très connu) qui appartient au type auditif pur. Mais, en définitive, tout cela est insuffisant : il faudrait que ces recherches fussent poursuivies par d’autres et sur d’autres.
Un jeune médecin russe, M. Adam Wizel, qui s’intéressait à ce sujet, aso.umis aux mêmes questions, et suivant la méthode antérieurement indiquée, des personnes en état d’hypnotisme. Admettant que, dans cet état, l’activité inconsciente de l’esprit est prédominante, il s’est demandé si, par ce procédé, on ne pourrait pas pénétrer plus avant dans le. substratum inconnu qui est au-dessous de la conscience. Ses expériences ont été faites à la Salpêtrière, dans le service de Charcot, sur six femmes, grandes hystériques. Les sujets étaient mis d’abord en état de somnambulisme; puis, après une explication préalable, il les interrogeait comme il a été dit ci-dessus. Ayant recueilli les réponses, il ordonnait aux sujets d’oublier tout ce qui s’était passé et les réveillait. Il recommençait ensuite à l’état de veille en posant les mômes questions : ce qui permet de comparer les réponses données successivement dans les deux cas. Elles sont presque toujours plus nettes et plus explicites
pendant le somnambulisme que pendant la veille, ainsi qu’on en peut juger par l’exemple suivant (extrait de la troisième observation).
Questions Somnambulisme Veille
Chien : Une grosse bête grise. Rien.
Forme : Une tête rouge en carton. Rien.
Loi : Un tribunal. Rien.
Justice : Un juge de paix, gros, etc.. Etat juste pour tous. Nombre : Chiffre 12 en blanc. Le nombre d’une note (?)
Couleur : Vert. Bleu,
Quand les réponses sont concrètes dans les deux cas, je note entre elles une assez grande analogie. Dans ses expériences (dont il a éliminé les cas douteux et ceux qui ont été accompagnés de crises), M. Wizei n’a rencontré ni le type visuel typographique, ni le type auditif pur. Ses six hystériques appartiennent au type concret, avec prédominance des images visuelles, beaucoup plus rarement des images motrices (évoquées par le mot « force »). La réponse « rien » a été très fréquente, mais bien moins en état de somnambulisme qu’en état de veille.
Nous abordons maintenant la partie la plus obscure et la plus difficile de notre sujet. Sur les 900 et quelques réponses recueillies, celle qui se rencontre le plus fréquemment est « rien ». Pas une observation où elle ne se trouve au moins une fois ; dans la plupart,elle se trouve trois, quatre fois et plus. Si je prends le mot cause, la formule : « Je ne me représente rien » forme 83 p. 100 du total des réponses recueillies ; les autres ont vu le mot imprimé ou quelque image concrète : une pierre qui tombe, une traction par des chevaux et autres simulacres dont plusieurs ont
Ribot. — Idées générales.
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été déjà énumérés. Il en est de môme pour tous les termes très abstraits (temps, infini, etc.). En sorte que, si nous reprenons Vunique question que je m’étais proposé d’étudier: « L’idée générale, pensée, lue ou entendue, a-t-elle quelque accompagnement dans la conscience? » nous pouvons répondre : une image, une vision typographique ou rien. Reste à chercher ce qu’est t^rien, car il doit être quelque chose.
Nous nous trouvons aux prises avec le problème que les nominalistes purs ont tranché en pi’enan+ ce rien au sens propre. En réalité, s’en est-il rencontré de pareils, qui aient prétendu que nous n’avons dans l’esprit que le mot, le seul mot, sans rien de plus ? C’est un problème historique qu’il est inutile pour nous d’examiner. Il est possible que quelques-uns aient poussé jusque-là leur réaction contre les extravagances du réalisme ; mais c’est une thèse totalement insoutenable ; car, à ce compte, il n’y aurait aucune différence entre un terme général et un mot d’une langue qu’on ne comprend pas ; c’est celui-ci qui est le pur flatus vocis, un son qui n’évoque rien. D’un autre côté, si par mot on entend sigfne, alors tout change, puisque le signe implique et enveloppe quelque chose. Telle me paraît être la véritable interprétation (1). En sorte que, pour les cas qui seuls nous occupent actuellement, c’est-à-dire
(1) Ainsi Taine, qu’on considère ordinairement comme un nominaliste nous dit ; « Une idée générale et abstraite est un nom, rien qu’un nom le nom significatif et compris d’une série de faits seniblables ou d’une classe d’individus semblables, ordinairement accompagné par la représentation sensible, mais vague, de quelques-uns de ces faits ou individus. » Les mots que j’ai soulignés pour appeler sur eux l’attention, ne le sont pas dans le texte.
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ceux dont la réponse a été : « Rien », il y a deux éléments, l’un gui existe dans la conscience (le mot entendu ou l’image auditive), l’autre qui est au-dessous de la conscience, mais qui n’est pas pour cela sans valeur et sans action. Il nous faut donc pénétrer dans le domaine obscur de l’inconscient, pour saisir ce quelque chose qui donne au mot, sa signification, sa vie, son pouvoir de substitution.
Leibniz a écrit ; « Le plus souvent, par exemple dans l’analyse d’une longueur, nous n’avons pas l’intuition simultanée de tous les caractères ou attributs d’une chose ; mais à leur place nous employons des signes. Dans la pen. sée actuelle, nous avons coutume d’omettre l’explication de ces signes au moyen de ce qu’ils signifient, sachant ou croyant que nous avons cette explication en notre pouvoir; mais cette application ou explication des mots, nous ne la jugeons pas nécessaire actuellement... J’appelle cette manière de penser aveugle ou symbolique. Nous l’employons en algèbre, en arithmétique et en fait universellement » : ce qui équivaut à dire que, sous les termes généraux ou abstraits, est emmagasiné un savoir potentiel; et on n’est pas surpris de rencontrer cette doctrine chez celui qui le premier a iutroduit en philosophie la notion d’inconscient.
Déterminer le rôle de ce facteur toujours actif, quoique silencieux, est une entreprise difficile et nécessairement entachée d’inexactitude, puisqu’il s’agit de traduire dans le langage clair et analytique de la conscience des états obscurs et enveloppés. Le procédé le plus simple pour y parvenir est d’examiner comment on arrive à la compréhension
l’évolution des idées générales
des termes généraux (1). Mettons une page d’un ouvrage philosophique sous les yeux d’un écolier ou d’un homme totalement ignorant en ces matières. Il ne comprend rien. La seule méthode à suivre pour la rendre intelligible, c’est de prendre l’un après l’autre les termes généraux ou abstraits et de les traduire en événements concrets, en faits d’expérience courante. Pour ce travail, il faut une heure ou plus. A mesure que le novice fait des progrès, la traduction s’opère plus vite, elle est même inutile pour plusieurs termes et plus tard, pour comprendre une page équivalente, il lui suffit de quelques minutes. Souvent les esprits naïfs s’étonnent, en lisant une phrase faite de termes abstraits, « de comprendre chaque mot et de ne pas savoir ce que l’ensemble veut dire ». Cela signifie qu’ils n’ont pas, sous chaque mot, un savoir potentiel suffisant pour qu’un lien, un rapport, s’établisse entre tous les termes et leur donne un sens, A part ceux qui par don naturel ou par habitude se jouent dans l’abstraction, il est incontestable que pour l’immense majorité, la lecture d’une page abstraite est une opération lente, pénible, très fatigante. C’est que chaque mot exige un acte d’attention, un effort, qui correspond à un travail dans les régions inconscientes ou subconscientes. Quand ce travail est devenu inutile, que l’on pense (ou paraît penser) rien qu’avec les signes, tout marche rapidement, aisément.
En somme, ^on apprend à comprendre un concept, comme on apprend à marcher, à danser, à faire de l’es-
(1) Il ne s’agit ici que de la compréhension et non de l'invention (découverte d’une loi ou de caractères généraux dans la nature). L’invention nécessite de tout autres procédés de l’esprit.
crimOj à jouer d’un instrument de musique : c’est une habitude, c’est-à-dire une mémoire organisée. Les termes généraux couvrent un savoir organisé, latent, qui est le capital cachéjsans lequel nous serions en état de banqueroute, manipulant de la fausse monnaie ou du papier sans valeur. Les idées générales sont des habitudes dans l’ordre intellectuel. A l’habitude parfaite correspond la suppression de l’elïort : de même à la compréhension parfaite.
Ce qui se passe toutes les fois que nous avons dans la conscience le mot général seulement, n’est qu’un cas particulier d’un fait psychologique très commun qui consiste en ceci ; le travail utile se.fait au-dessous de la conscience, et il n’y a en elle que des résultats, des indices ou des marques. Les faits énumérés ci-dessus sont tous empruntés à l’activité motrice. On en trouverait les équivalents en abondance dans le domaine des sentiments. Les états de tristesse et de joie « sans cause », fréquents chez l’iiomme sain et plus encore chez le malade, ne sont que la traduction dans la conscience des dispositions organiques ignorées qui agissent dans l’ombre. Ce qui donne à nos passions de l’intensité et de la durée, ce n’est pas la conscience que nous en avons, mais la profondeur des racines par lesquelles elles plongent en nous, sont organisées dans nos viscères et par suite dans notre cerveau. Elles ne sont que l’expression de notre constitution organique, permanente ou momentanée. On pourrait parcourir le domaine de la psychologie tout entière, avec variations sur le même thème. Je ne me propose pas de le faire ici, mais simplement de rappeler que tout état de conscience quel qu’il soit (perception, image, idée, sentiment, passion, volition)
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a son dessous ; qx\.Q le concept réduit au mot seul n’est qu’un cas de ce genre, nullement particulier ; que^oire qu’il n’y a que le mot parce qu’il existe seul dans la conscience, c’est ne saisir que la partie superficielle et visible de l’événement et, à tout prendre, peut-être la moindre. Ce substratum inconscient, ce savoir potentiel, organisé, ne donne pas au mot sa valeur seulement, mais sa marque, comme les harmoniques quand ils s’ajoutent au son fondamental.
En résumé, no.us ne pensons pas avec des mots au sens strict {ftatus vocis) mais avec des signes. La pensée symbolique, opération purement verbale en apparence, est soutenue, coordonnée, vivifiée par un savoir potentiel et / un travail inconscient. Reste à ajouter que le savoir potentiel est un genre dont le concept n’est qu’une espèce. Toute mémoire est réductible à un savoir latent, organisé, susceptible de reviviscence ; mais toute mémoire n’est pas matière à concept. Celui qui sait beaucoup de langues, quand il ne les parle pas ; le naturaliste capable d’identifier des milliers d’échantillons, quand il ne les classe pas, ont un savoir potentiel très étendu, mais tout en concrets. Le savoir potentiel qui est au-dessous des concepts consiste, lui, en une somme de caractères, qualités, extraits, qui sont d’autant moins nombreux que le concept se rap- / proche davantage du symbolisme pur : en d’autres termes, ce qu’il y a sous le concept, c’est une mémoire abstraite ou d’abstraits.
A mon avis, une grande partie de Tobscurité et des dissentiments qui régnent sur la nature des concepts, vient de ce que le rôle de l’activité inconsciente a été, pendant
LES FORMES SUPÉRIEURES DE l’aBSTRACTION
loi
des siècles, méconnu ou oublié, — la psychologie se renfermant dans la conscience exclusivement, — et^ tandis que son influence est universellement admise aujourd’hui pour toutes les autres manifestations de la vie de l’esprit ; instincts, perceptions, sentiments, voûtions, etc., elle reste encore exclue du domaine des concepts : tout ce qui précède est un essai.pour l’y réintégrer.
Est-il besoin d’ajouter que, quelque opinion que l'on adopte sur la nature de l’inconscient, cela nous importe peu? On sait qu’il y a sur ce point deux hypothèses principales. D’après l’une, c’est un événement purement physiologique, réductible à une céréhration inconsciente. D’après l’autre, l’inconscient est encore un fait psychique; soit un état affectif plutôt que représentatif, soit un composé de petites consciences éparses, isolées, évanescentes, sans lien avec le moi; soit une organisation ou série d’états qui forment un autre courant, coexistant avec celui de la claire conscience. Ces théories et d’autres que j’omets, n’ont rien à faire ici. Il suffit qu’on admette, à titre de fait et sans l’expliquer, une activité inconsciente ; ce qui ne me paraît guère contesté.
Nous avons vu l’abstraction, à mesure qu’elle monte et s’affermit, se séparer de plus en plus nettement de l’image et finalement, au moment du symbolisme pur, la séparation devient un antagonisme. C’est que, au fond, il y a entre les deux, dès le début, opposition de nature et de procédé. L’idéal de l’image est une complexité toujours croissante, l’idéal de l’abstraction est une simplification toujours croissante ; parce que l’une se forme par addition et l’autre par soustraction.
Pour l’homme doué d’une riche vision intérieure, la forme des personnes, des monuments, des paysages, surgit nette et bien délimitée; sous, l’influence de l’attention et avec le temps, les détails s’ajoutent, la représentation se complète, se rapproche de plus en plus de la réalité. Mêmes remarques pour l’audition intérieure : tels les musiciens qui entendent idéalement tous les détails d’une symphonie.
Pour l’ahstraction, c’est le contraire. « Il y a, disait Cournot, une analyse qui sépare les objets et une analyse qui les distingue sans les isoler. » L’expérience du prisme réfringent est un exemple de l’analyse qui sépare ou qui isole. Si, au lieu d’isoler les rayons de manière à leur faire décrire des trajectoires différentes, on leur fait traverser certains milieux qui ont la propriété d’éteindre telle ou telle couleur déterminée, on distingue sans isoler (1). L’abstraction appartient à ce dernier type avec intervention du procédé décrit par Cournot. L’attention met un caractère en relief, l’inattention ou l’inhibition volontaire agissent comme des étouffoirs qui éteignent les autres caractères.
Passons de la théorie à la pratique. Cet antagonisme est d’observation courante, presque banale, quand on rapproche les hommes d’imagination des hommes d’abstraction. Nous écartons ceux qui, par un don assez rare de la nature (Gœthe) ou par artifice de l’éducation sont capables de manier tour à tour l’image et le concept.
(1) Cournot, Essai sur les fondements de nos comiaissunces, t 1er §109, p. 231. ’ * ’
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Prenons comme types d’imaginatifs les artistes : romanciers^ poètes, sculpteurs et peintres, musiciens, etc. Tous rêvent une œuvre organique, vivante, donc complexe. Les uns avec des mots, d’autres avec des formes, d’autres . avec des sons ; les réalistes à l’aide de détails minutieux ; les classiques à l’aide d’esquisses généralés, tendent au même but. La musique aussi qui, par sa nature^ semble à part, n’est-elle pas une architecture de sons, d’une étonnante complexité, suscitant parfois des états d’âme contradictoires ?
Chez les abstracteurs (théoriciens, savants) la tendance est toujours vers l’unité, les lois, les généralités; — vers \o simplification —par traits fondamentaux et essentiels, si c’est un vrai savant ; par traits instables et accidentels,, si c’est un manœuvre. Le mathématicien et les métaphysiciens purs ont ordinairement le dégoût et le dédain des faits, de la multiplicité des détails. Un littérateur, dont le nom m’échappe, a dit : « Tout savant sent le cadavre. » Sous une forme imagée, c’est notre thèse. L’abstrait est un cadavre. Il serait moins pittoresque, mais plus juste de dire un squelette ; car une abstraction scientifique est la charpente osseuse des phénomènes.
Donc, au fond, l’antagonisme de l’image et de l’idée, c’est celle du tout et de la partie. On ne peut être simultanément un abstracteur et un imaginatif, parce qu’on ne peut simultanément penser par totalité et par fragment, par groupe et par fraction et que ces deux habitudes mentales, sans s’exclure absolument, se contrecarrent.
Pour conclure, avons-nous des idées générales ou seu-
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lement des termes généraux? Remarquons d’abord que les expressions, idées ou notions générales, « concepts », sont équivoques ou plutôt multivoques. Selon leur degré, nous l’avons vu, les concepts sont d’une nature psychologique fort différente, n’ayant en commun qu’un seul cal’actère : d’être des extraits, et qu’il est par conséquent chimérique de vouloir les comprendre tous dans une définition unique. Pour nous en tenir aux plus élevés, source principale du débat, les uns disent : Pas d’idées générales, mais des termes généraux. Pour d’autres, l’idée générale n’est qu’une série indéfinie d’idées particulières ou « une idée particulière que l’esprit pose comme le premier jalon d’une marche en avant (1). » Pour d’autres, c’est un système de tendances, accompagné ou non d’une possibilité d’images (2). Je préférerais pour ma part la formule de Hdffding : « Les idées générales existent en ce sens que nous avons le pouvoir de concentrer notre attention sur certains éléments de la représentation individuelle et de laisser les autres dans une faible lumière (3). » Tel est le seul mode d’existence qui puisse leur être concédé légitimement.
En ce qui concerne les plus hauts concepts, nous avons essayé de montrer qu’ils ont leur nature psychologique propre : d’une part, un élément clair et conscient, qui est toujours le mot et quelquefois en sus,un lambeau d’image; d’autre part, un facteur obscur, inconscient, mais sans lequel la pensée symbolique n’est qu’un mécanisme qui tourne à vide, sans rien pouvoir produire que des fantômes.
(1) Dugas, Du Psittacisme et de la pensée symbolique, pp. 121 et suiv,
(2) Paulhan, Revue philosophique, juillet 1889, pp. 77 et suiv.
(3) HôÊfding, Psychologie, 2» éd. ail. pp, 223 et suiv.