‹ L'évolution des idées généralesChapitre 16 sur 27 · LE CONCEPT DE TEMPS · texte numérisé non relu

LE CONCEPT DE TEMPS

Comme pour l’espace, il faut dans l’évolution de la notion de temps examiner d’abord la donnée concrète qui est au point de départ, c’est-à-dire \d.durée réelle; ensuite le concept qui en est extrait, le temps in abstracto, que nous aurons à suivre dans les moments successifs de son développement.

La durée réelle, concrète, est une qualité connue par elle-même, incluse dans les sensations internes et ex- 7 ternes, plus tard dans les représentations, que la psycho- I logie, en ce qui la concerne, doit accepter comme une ' donnée ultime. Quelle est cette durée concrète fournie par L l’expérience ? On peut dire à la rigueur que c’est le présent ; mais cette réponse est quelque peu théorique, car il faut reconnaître que ce que nous nommons le présent a des limites vagues et flottantes; de plus, que sa distinction claire et précise d’avec ce qui a précédé et ce qui suivra — le passé et le futur — paraît se produire assez tard. Les langues primitives nous en ont fourni des témoignages objectifs (cil. ii), dans les temps à valeur indécise de leurs

l’évolution des principaux concepts

verbes. Rappelons aussi ce fait tant de fois observé que les enfants^ même à l’âge de trois ans et au delà, ont des notions très confuses sur le passé et le futur, brouillent tout, ne discernent pas entre « hier » et la semaine passée, entre « demain » et la semaine prochaine (J. Sully). Toutefois, il faut bien admettre que le présent a ce privilège d’apparailre à la conscience comme la durée-type, l’étalon, la mesure à laquelle tout doit être rapporté : et il ne peut en être autrement, puisqu’en fait (ce qu’on oublie trop souvent) nous ne vivons que dans le présent ; que le passé et le futur n’existent pour nous, ne sont connus par nous que sous la condition de devenir présents, d’occuper la conscience actuelle. Le présent est le seul élément psy- \ chique qui, consciemment ou inconsciemment, donne à la \ durée un contenu, une réalité. *

Il est essentiel de se débarrasser de cette opinion accréditée par beaucoup d’auteurs, que le présent n’est qu’un moment insaisissable, une transition, un passage, un éclair, un point mathématique, un zéro, un rien ; c’est lui ) seul au contraire qui dure, tautôt long, tantôt court. Il ) est même possible, en une certaine mesure, de déterminer -ses limites et de dépasser cette description vague. En cela, nous sommes aidés par les travaux des psychophysiciens.

On peut dire que cette étude, longtemps restreinte à des dissertations métaphysiques, est entrée dans une phase positive avec Czermak, qui (en 1857) ouvrit une voie nouvelle, où il a été suivi par beaucoup d’autres. Des nombreuses recherches et expériences faites sur « le sens du temps », beaucoup peuvent être omises sans préjudice pour notre sujet, et leur exposé nous détournerait de notre but

l’évolution des idées générales

principal; mais nous devons rappeler sommairement celles qui ont rapport soit à la perception actuelle de la durée, soit à la reproduction dans la mémoire de la durée passée (1).

1° Ce présent, qu’on déclare insaisissable, a été pourtant déterminé quant à son minimum de durée. Pour le temps de discernement entre deux, sensations différentes (pris comme type de l’acte psychique simple et court par excellence), Kries et Auerbacb ont trouvé des durées qui varient entre 0%01 et 0®,07, soit une moyenne de 0%03. Depuis, Exner, en expérimentant avec la roue de Savart, a constaté que pour que deux coups successifs soient perçus comme tels, l’intervalle peut être réduit à 0^0o ; de môme pour le bruit produit par deux étincelles électriques. Pour l’œil, le plus petit intervalle perceptible entre deux impressions tombant sur la tache jaune est de 0%044. Au-dessous, une des conditions nécessaires de la conscience — la durée suffisante — fait défaut.

Quelques expériences dues à Wundt et à ses élèves nous renseignent aussi sur le maximum de durée saisissable à la conscience. Ils ont fait usage presque exclusivement des impressions auditives, plus étroitement apparentées que les autres au sens du temps. Wundt trouve que douze impressions, équivalant à une durée variant de 3%6 à 6 secondes, peuvent être perçues clairement comme formant un groupe. Dietze admet la perception comme tout continu

(1) Pour l’histoire complète de la question, depuis l’antiquité jusqu’aux, travaux contemporains, on consultera avec profit la monographie de Nichols : The Psychology of Urne, publiée V American Journal of

Psycholorjy, t. III, fasc. 4, pp. 453-330.

l’évolution des principaux concepts 183

de 40 coups du métronome, à condition que l’esprit les ordonne spontanément en 3 sous-groupes de 8 ou 8 sousgroupes de 3. Durée totale : 12 secondes. Quelques autres varient dans leurs conclusions de 6 à 12 secondes et même plus (1). James incline à croire que le présent actuel pourrait aller jusqu’à une minute.

Naturellement les chiffres, dont nous ne donnons qu’un petit nombre, varient suivant les sujets, la qualité des impressions reçues, les conditions de l’expérience, l’exercice, etc. Il ne faut pas oublier non plus que ces recherches de laboratoire sont quelque peu artiûcielles et qu’elles étudient la perception du présent dans des conditions voulues de simplicité qui ne sont pas précisément celles de la conscience spontanée; mais il en ressort que le présent n’est pas une abstraction, un néant et nous pouvons conclure avec W. James « en disant que nous sommes constamment conscients d’une certaine durée dont la longueur varie de quelques secondes à une minute au plus ; que cette durée (avec son contenu qui est perçu comme ayant une partie avant et une autre partie après) est notre intuition originelle du temps. Les temps plus longs sont conçus par addition, les temps plus courts par division des parties de cette unité à synthèse vague; habituellement nous les pensons à l’aide des signes (2). ».

2‘' Les expériences relatives, non plus à la conscience de la durée actuelle, mais à la reproduction des durées et la

(1) Pour ces expériences et celles qui vont suivre, consulter particulièrement Wdndt, Physiologisehe Psychologie, 4e édition (allemande), t L pp. 408 et suiv.

(2) W. James, Psychology, 1, 642.

l’évolution des idées générales

détermination des erreurs qu’elle comporte, sont fort nombreuses et peu concordantes. Je ne les rappelle en passant que parce qu’elles sont éminemment propres à montrer le caractère très relatif et précaire de nos notions concrètes de la durée.

A travers toutes les divergences, la formule énoncée par Vierordt, le principal initiateur de ces recherches, reste stable : notre connaissance du temps vient, n*on d’une sensation, mais d’un jugement, et dans notre appréciation rétrospective de durée, nous diminuons celles qui sont longues, et nous augmentons celles qui sont courtes. — Mais les débats et désaccords des expérimentateurs portent surtout sur la détermination du « point d’indifférence ». Vierordt désignait par ce nom l’intervalle de temps que nous apprécions avec le plus d’exactitude, que nous n’avons aucune tendance à allonger ni à abréger, en sorte que, si nous sommes requis d’en faire la répétition expérimentale, l’erreur est nulle ou très rare. Cette durée, reproduite toujours conformément à la réalité, serait : 0",35 d’après Vierordt et Ma ch ; 0''',40 (Buccola), 0",72 (Wundt), 0''',7S (Kollert), 0'‘',71, etc. Suivant un autre (Glass), il y aurait une série de points doués de la plus grande exactitude relative : l",o, 3''',75, S''', 6'^25, etc. Munster-

herg a vivement critiqué tout cela, chiffres et expériences, pour des raisons qui seront exposées plus loin.

Indépendamment de ces expériences, qui sont restreintes ; à des événements très simples, les faits de la vie quoti- ; dienne montrent avec surabondance que notre mémoire delà durée est presque toujours inexacte. Ainsi, on a fait l^souvent cette remarque qu’à mesure que l’on avance en

l’évolution des principaux concepts

âge, les années paraissent plus courtes ; ce qui est encore un cas d’abréviation du temps long (1). 11 est à peine nécessaire de rappeler que notre appréciation de la durée (concrète) comme celle de l’étendue (concrète) dépend de conditions multiples et varie avec elles. Avant tout, la constitution, le tempérament ; que l’on compare un flegmatique à un nerveux ; un Oriental « pour qui le temps ne compte pas » à un Occidental agité par sa vie fébrile. Ajoutons l’âge, le nombre et la vivacité des impressions reçues, certains états pathologiques, etc., et nous trouverons ici, comme pour l’espace, la variabilité de la connaissance concrète s’opposant à la fixité du concept.

Cette conscience de la durée si flottante, variable et instable qu’elle soit, est pourtant la source d’où dérive toute notion abstraite du temps : mais elle-même, d’où vientelle? où est son origine? « Le temps a été appelé un acte de l’esprit, de la raison, de la perception, de l’intuition, des sens, de la mémoire, de la volonté et de toutes les formes composées possibles qui peuvent en résulter. On l’a môme considéré comme un sens général accompagnant les processus mentaux, de la môme manière que font le plaisir et la douleur (2). » Voilà bien des réponses. Ajoutons que parmi les origines supposées, quelques auteurs n’en veulent admettre qu’une, — une seule, — sans que rien légitime ce choix exclusif.

(1) Sous ce titre : « Une illusion d’optique interne », M. Paul Janet a étudié ce sujet {Revue philosophique, 1877, t. in, p. 497 et suiv.), et il explique cette illusion en supposant que la durée apparente d’une certaine portion du temps, dans la vie de chaque homme, est proportionnelle à la durée totale de cette vie.

(2) Nichols, article cité, p. 502.

l’évolution des idées générales

Les uns préfèrent les sensations externes^ en tant qu’elles nous donnent la conscience d’une succession. L’ouïe a été appelée le sens du temps par excellence. Cette thèse a été soutenue notamment par Mach : comme dans une mélodie, nous pouvons séparer le rythme des sons qui la constituenL il en conclut que le rythme forme une série distincte et qu’il doit y avoir, dans l’oreille comme dans l’œil, un appareil d’accommodation qui pourrait être l’organe du « sens des temps ». — D’autres réclament en faveur du sens général, le toucher, capable chez tous les animaux de recevoir une succession d’impressions à la fois distinctes et formant série. — La vue, avec sa perception si rapide et si fine des changements et des mouvements, est un organe admirablement adapté à la formation des rapports de séquence, éléments constitutifs du temps. D’ailleurs, les premiers essais pour déterminer le temps (la succession des jours et des nuits, des saisons, etc.) n’ont-ils pas pour base des perceptions visuelles ?

Cependant, la plupart des psychologues contemporains inclinent avec raison à chercher l’origine principale de la notion de durée dans les sensations internes; et elles doivent cette prérogative à la nature primordiale et rythmique qui est propre aux principales fonctions de la vie. « Un animal stationnaire, dit Herbert Spencer, sans yeux, ne recevant des sensations distinctes des objets externes que par des contacts produits à des intervalles longs et irréguliers, ne peut avoh* dans la conscience aucun rapport composé de séquence [temps], sauf ceux qui viennent du rythme lent de ses fonctions. Même chez l’homme, les intervalles de la respiration, joints quelquefois aux in-

l’évolution des principaux concepts

tervalles entre les pulsations du cœur, fournissent une partie des matériaux d’où notre conscience de la durée est dérivée et, si nous n’avions pas des perceptions continuelles des changements externes, ces actions organiques rythmiques nous fourniraient évidemment des données importantes pour notre conscience du temps et même nos seules, en l’absence des rythmes locomoteurs. » — Le rythme, dit Horwicz, est la mesure et la seule mesure du temps ; un être incapable d’intervalles périodiques réguliers ne pourrait atteindre aucune conception du temps. Toutes les fonctions rythmiques du corps concourent à cette fin ; la respiration, le pouls, les mouvements delà locomotion, la faim, le sommeil, les travaux, nécessités et habitudes de toute sorte. » — Guyau soutient au fond la même thèse, sous une forme plus métaphysique : « Le temps est en germe dans la conscience primitive, sous la forme de la force, de l’effort; la succession est un abstrait de l’effort moteur exercé dans l’espace. Le passé, c’est de l’actif devenu passif (1), »

Plus récemnaent Mûnsterberg (2) a attribué un rôle prépondérant, presque exclusif, à la respiration. Quoique d’après lui, l’origine de notre notion de la durée doive être cherchée dans la conscience de l’effort musculaire en général et qu’il ait sa primitive mesure dans le rythme des processus corporels ; cependant, l’élévation et l’abaissement graduel du sentiment d’effort qui accompagne les deux phases de la fonction respiratoire (inspiration, expi-

(1) H. Spencer, Psijchology, t. I, g 91. — Horwicz, Fsyehologische Analysent t. nr, p. 145. —Gütaü, Genèse de Vidée du temps, 35 et suiv.

(2) Beürdge zur experimentelle Psychologie,

l’évolution des idées générales

ration) lui pai-aissent la source principale de notre appréciation de la durée. Après une critique assez vive des tentatives de ses devanciers (dont il a été question plus haut) pour déterminer « le point d’indifférence », il soutient que leurs désaccords ont pour cause une compréhension incomplète des événements psychiques qui se produisent au cours des expériences. Dans la perception des battements successifs d’un métronome ou des coups du marteau électrique de Wundt, on ne tient compte que des impressions auditives : c’est un tort. On suppose què les sensations-limites sont tout le contenu de la conscience et que les intervalles entre elles sont vides: nullement, ils sont remplis par un acte d’attention ; on a conscience d’un processus de tension variable qui, du moment initial, va en décroissant jusqu’à zéro, pour croître de nouveau et s’adapter à l’impression sonore qui doit suivre. En d’autres termes, dans la perception de trois coups successifs, il y a non pas trois états de conscience, mais cinq : trois sensations externes et deux sensations internes. C’est ainsi qu’il faut compter, si l’on veut déterminer rigoureusement les conditions psychologiques de l’expérience. A l’appui, Münsterberg invoque les résultats suivants qui lui sont propres.

On commence par déterminer « le temps normal », c’està-dire la quantité de durée qui doit être reproduite par l’expérimentateur aussi exactement que possible (« temps de comparaison :»).

Dans un cas, des durées diverses sont données, telles que : 15% 7% 22% 18% etc., sans s’inquiéter du moment de la respiration du sujet (expiration ou inspiration) qui lui-

l’évolution des principaux concepts

même réagit au hasard. Dans la reproduction du temps normal, l’erreur moyenne est de 10,7 Vo-

Dans le second cas, on donne encore les mêmes nombres, mais en veillant à ce que le sujet commence sa période d’estimation juste au stade respiratoire qui a coïncidé avec le commencement du temps normal. L’erreur moyenne n’est plus que de 2,9 7o-

Dans les deux cas précités, il n’y a aucune interruption entre la détermination du temps normal et sa reproduction ; les deux opérations se suivent immédiatement. Si au contraire on intercale entre les deux un moment d’arrêt, une pause, variant de 1" 4 60®, les résultats sont : en procédant au hasard, comme dans le premier cas, erreur moyenne 24 °/o; en procédant comme dans le second cas, erreur moyenne o,3%-

On a reproché à Münsterberg, non sans raison, d’attribuer à la respiration, entre toutes les sensations internes, le privilège exclusif de mesurer le temps. Une critique moins fondée consiste à prétendre que sa thèse est dénuée de valeur, parce que nous apprécions bien plus facilement les variations de durée dans les battements d’un pendule que les changements dans la rapidité ou la .lenteur de notre respiration. C’est confondre deux moments distincts dans la genèse de la notion de durée : sa période de formation et sa période de constitution ; ce qui se passe à l’origine et ce qui se passe chez l’adulte. Notre mesure est d’abord subjective, variable ; le progrès consiste à lui substituer une mesure objective, fixe. Sans doute, celle-ci est supérieure en clarté et en précision ; mais cela n’est ni une preuve ni même une présomption qu’elle est pre-

l’évolution des idées générales

mière en date ; nous reviendrons ci-après sur ce point.

En somme, notre conscience de la durée est un état complexe, il serait plus exact de dire un processus ; car elle est moins un état qu’un devenir. Les sensations vitales à forme rythmique en sont le noyau ; c’est un chronomètre intérieur, fixé dans les profondeurs de notre organisme. A cet élément subjectif s’ajoutent et se coordonnent d’autres éléments objectifs : les successions régulières qui ont pour causes les sensations externes. Ils forment l’enveloppe du noyau et constituent la portion sensible de notre conscience de la durée, mais non sa totalité.

Jusqu’ici nous n’avons considéré le temps que sous sa forme concrète, donnée par la conscience comme événement actuel ou ravivé par la mémoire comme événement passé. Reste à suivre le développement complet de cette notion jusqu’à son extrême limite. Dans cette étude il convient de distinguer deux stades :

Le premier qui dépend de la mémoire et de l’imagination, consiste à penser une certaine étendue de durée, plus ou moins vaguement représentable : un jour, une semaine, une année, etc.

Le second qui dépend de l’abstraction seule, donne le temps en général, le pur concept, non représentable, déterminé par les signes seuls.

Premier stade. — Il y a des esprits qui ne le dépassent pas. En ce qui concerne le temps, ce stade répond aux formes inférieures de l’abstraction que nous avons tant de

l’évolution des principaux concepts

fois désignées par les termes : images génériques et, à un plus haut degré, notions concrètes-abstraites (abstraits moyens).

La forme la plus basse, — immédiatement supérieure à la connaissance de la durée concrète, — résulte, comme les images génériques, de la répétition d’une succession d’événements à récurrence constante et à peu près uniforme ; c’est-à-dire de séries à termes variables, mais qui commencent et finissent toujours de la môme manière ; tels l’apparition et la disparition du soleil, se coucher pour dormir et se réveiller,''et autres faits analogues de la vie ordinaire. Le début et la fin sont toujours les mômes, quels que soient les changements dans les états intermédiaires ; ils constituent des points de repère. Ces images génériques se rencontrent chez les animaux supérieurs, les enfants, les races primitives.

En quelle mesure les animaux supérieurs sont-ils capables d’avoir une certaine représentation du temps, construite avec leur expérience de la durée réelle ? C’est un problème très obscur et très peu étudié. Naturellement, il ne s’agit pas du temps in abstracto, du concept, mais de la reconnaissance de certains cycles souvent répétés. On sait que beaucoup d’animaux ont une connaissance assez précise de durées assez longues, qui leur est fournie parla périodicité de leurs besoins (moments où on leur donne la nourriture, où on les fait sortir, etc., etc.). En dépouillant tout préjugé, on en trouve d’autres qui, en sus de cette connaissance d’origine vitale, subjective, ont aussi une connaissance assez exacte de certaines périodes régulières, d’origine objective, déterminées par le cours des

phénomènes naturels, notamment par la marche du soleil (1). A tout cela on peut assigner comme cause la prépondérance, incontestable dans la vie animale, de l’automatisme et de la routine : ce qui équivaut à dire que la notion de ces durées se forme par une assimilation passive qui est, nous l’avons vu, le procédé créateur des images génériques.

D’après certains auteurs, il y aurait des exemples d’une appréciation exacte de durées beaucoup moins simples. Brehm dit que pendant une longue traversée, un orangoutang faisait les mardis et vendredis, à huit heures, une visite aux matelots, parce qu’on leur donnait ces jours-là du sagou, du sucre et de la cannelle dont il prenait sa part. On a souvent cité, d’après Romanes, l’anecdote des oies qui, régulièrement tous les quinze jours, venaient de fort loin au marché d’une petite ville anglaise pour picorer le grain répandu sur la place. Une fois, le marché ayant été supprimé pour un deuil national, les oies n’en vinrent pas moins au jour ordinaire (2). Ces faits et leurs analogues ne me paraissent ni assez nombreux ni assez rigoureusement observés pour permettre une conclusion ferme.

Précédemment nous avons fait remarquer que jusqu’à l’âge de trois ans et au delà, les enfants, qui ont déjà une

(1) Dans son Histoire naturelle de la croyance, pp. 208-212, Van Ende a recueilli un grand nombre de faits de ce genre, mais qui ne sont pas tous également probants.

(2) Romanes, Animal Intelligence, t. II, ch. x. Il faut remarquer que l’auteur ne rapporte le fait que d’après un témoignage; que le narrateur dit que cela s’est passé « il y a une trentaine d’années » ; enfin « qu’il ne se rappelle pas précisément les circonstances qui déterminèrent cette habitude ».

l’évoeution des principaux concep.ts 193

connaissaQce suffisante des rapports d’espace (lointain, proche, dedans, dehors, en haut, en bas, etc.), n’ont qu’une notion très confuse de durées aussi courtes que. celles de trois ou quatre jours, d’une semaine. On a émis l’opinion, d’ailleurs hypothétique, que pour eux l’extension de la notion de durée résulterait de l’attente plutôt que du souvenir, d’une orientation vers l’avenir plutôt que vers le passé.

La période concrète-ahstraite, avec ses divers degrés confinant d’une part aux images génériques, d’autre part au concept pur, se rencontre chez les peuplades sauvages et dans les civilisations naissantes. C’est un stade que toutes les races humaines ont dû parcourir ; beaucoup qui existent encore ne 1 ont pas franchi. Les jours (révolution solaire), les mois (révolution lunaire), les saisons, c’est-àdire un ensemble de changements d’aspect dans la nature, sont les premières et les plus simples notions d'un temps quelque peu étendu. Il n’est pas de tribu si dénuée qui ne se soit élevée jusque-là. La détermination, même approximative de l’année (solaire), marque un progrès décisif.

Le caractère propre à cette période, dans son bqs degré, c’est que la notion de temps ne peut être encore séparée, extraite, de la succession des événements. C’est un état de l’intelligence dont nous avons déjà donné bien des exemples. Ce n’est pas par poésie que le sauvage compte l’âge de ses enfants par la floraison de certaines plantes, — et on sait que les locutions analogues abondent chez les peuples primitifs, — ce n’est pas par goût inné pour les métaphores, mais parce qu’il a besoin de marques con-

Ribot. — Idées générales. J 3

l’évolution des idées générales

crêtes pour ûxer les durées. Il ne peut penser in abstràcto les périodes un peu longues ; il faut qu’elles- soient imaginées, représentées en vertu d’un choix plus ou moins arbitraire, emprisonnées dans un moule concret. D’ailleurs, en l’absence d’une numération étendue, cohérente, systématique, l’esprit s’égare dès les premiers pas ; il manque du véhicule nécessaire pour se mouvoir en avant et en arrière, en sachant où il va. Les phénomènes naturelsqu’il prend comme point de repère sont de pauvres succédanés du signe absent et par surcroît le rivent invinciblement au concret.

A mon sens, le point culminant de cette période est atteint dans la conception populaire du temps considéré comme une entité vague qui se déroule en suscitant les événements. Telle est l’idée qu’on rencontre chez la plupart des hommes de culture moyenne et qui ignorent toute spéculation philosophique sur ce sujei. Elle est le terme où aboutit la réflexion commune, spontanée, livrée à ellemême. Ainsi on dit du temps qu’il amène l’imprévu, console les douleurs, éteint les passions, change les goûts, résout les difficultés et ainsi de suite : il apparaît comme une puissance active, une chose en soi. En fait, nulle abstraction peut-être n’a été si souvent réalisée. Remarquons à l’appui, que le temps a été souvent personnifié et même divinisé dans plusieurs religions. Pareil honneur n’est jamais advenu à l’espace. La cause de cette différence, c’est parce que le temps a un caractère intérieur, humain ; mais surtout parce qu’il s’oppose à l’espace comme le dynamique s’oppose au statique : c’est une entité qui se manifeste par le mouvement et le changement, par suite

l’évolution des principaux .concepts

essentiellement agissante et vivante. Tandis que, dans la conception populaire, l’espace est le réceptacledes corps, le temps est le ressort actif qui fait tout marcher. ■

Deuxième stade. — Les images génériques de la durée, plus tard la représentationsemi-concrète, semi-schématique de laps de temps assez longs fournissent la matière d’où sort le concept purement abstrait du temps. Nous avons soutenu précédemment (p. 173) que le véritable concept d’espace a été constitué le jour où les géomètres anciens ont dégagé des étendues diverses les caractères essentiels qu’ils appellent les dimensions. Nous pensons de môme que les premiers astronomes, sans le savoir et le chercher, ont, par leurs travaux, dégagé les caractères essentiels du temps conçu in abstrâcto. D’abord, ils ont purifié la notion de durée de tout caractère anthropomorphique, en l’étudiant objectivement, dans le cours des phénomènes réguliers de la nature. De plus, ils ont introduit la mesure. Les Chaldéens qui, à l’époque d’Alexandre, possédaient une série d’observations astronomiques embrassant une période de 1.900 ans, qui n’avaient erré que de deux minutes dans la fixation de l’année sidérale, qui avaient déterminé un cycle de 6.585 jours leur servant à calculer les éclipses (1) ; plus tard les inventeurs des clepsydres, des sabliers et autres instruments plus ou moins

(1) Suivant Ja remarque de Delambre, les Chaldéens n’ont pu découvrir ce cycle appelé saros par les mathématiciens grecs, que par l’étude de leurs notes commémoratives, c’est-à-dire que, d’une masse considérable d’observations, ils ont extrait o\x une récurrence constante.

imparfaits pour mesurer les subdivisions du jour : tous ceux-là ont fait plus que les spéculations métaphysiques pour débarrasser notre sujet des conceptions populaires, ou du moins ils ont grandement préparé la voie. Habitués, comine nous le sommes, dans la vie civilisée à une connaissance commode et exacte de l’écoulement du temps, à tel moment qui nous plaît, grâce à nos horloges et à nos montres, nous oublions combien est différent l’état d’esprit de l’homme qui n’a pour guides que des approximations ; la hauteur du soleil variable suivant les saisons et autres changements naturels qui renseignent mal. L’un vit dans le précis, l’autre dans le vague ou l’à peu près, c’està-dire le mystère. Il importe peu que notre mesure du temps (comme toute autre) soit relative, et les problèmes agités à ce sujet ne nous regardent pas. Par elle — par la mesure — la notion du temps a pris une marque quantitative : elle apparaît non plus comme une entité, mais comme une possibilité d’événements successifs, comme un processus divisible et subdivisible ; comme un extrait ou un abstrait, posé à part des événements, dissocié d’eux par une opération de l’esprit : bref, le temps n’est plus une chose réelle ou imaginaire, mais conceptuelle.

\ Il est inutile de répéter pour le temps ce qui a été déjà ; dit pour l’espace et est applicable aux deux. Comme l’espace et le nombre, le temps peut être conçu sans limites ; mais ici encore l’infini n’est que dans notre opération. Nous pouvons ajouter des siècles à des siècles, des milliers d’années à des milliers d’années. Ce temps infini n’est qu’en puissance ; nous le constituons de deux manières : à l’aide de la série des nombres, c’est le procédé

l’évolution des principaux concepts 197

ordinaire, le plus simple, le plus abstrait ; ou bien en le remplissant d’événements fictifs, de constructions arbitraires, pour l’avenir; en évoquant l’image d’états évanouis, quand nous descendons aux premiers âges géologiques de notre globe, à la période de la nébuleuse et ainsi de suite. Mais cette conception d’un temps infini est toute ] subjective et par elle-même ne nous révèle rien sur la ; nature des choses ; nous ne faisons cju’ajouter des états de ‘y conscience à des états de conscience ; c’est une possibilité | de progression et de régression qui ne s’épuise jamais ; ^ rien de plus.

Par une illusion fréquente, on transforme cet infini / conçu en un infini réel ; on oublie que l’esprit ne travaille que sur l’abstrait, c’est-à-dire sur une fiction, utile sans - doute, mais qui n’est créée que par nous et suivant notre nature intellectuelle.

Supposons que, par suite d’un refroidissement graduel, de la disparition des mers ou pour une cause quelconque, l’homme et tout animal capable d’apprécier la durée disparaisse de la surface de la terre ; le temps disparaît avec eux. Sans doute, la terre continuerait à tourner autour de son axe, la lune autour de notre planète, le soleil à suivre son cours; mais il n’existerait plus que des mouvements.

De môme que, si tout œil disparaissait, il n’y aurait plus, ni lumière ni couleur; que, si toute oreille venait à manquer, il n’y aurait plus ni sons ni bruits ; mais la simple possibilité de sensations lumineuses et auditives, si des organes appropriés surgissaient de nouveau : de môme, dans notre hypothèse, il ne resterait qu’une possibilité de \ temps. La conscience est la condition nécessaire d’une i

l’évolütioîî des idées générales

I notion quelconque du temps qui paraît et disparaît avec V elle.

Il n'entre pas dans notre sujet d’exposer les nombreuses opinions qui ont été émises sur la nature du procédé psychologique par lequel la notion primitive du temps se constitue dans la conscience. Cette question est distincte, d’une part, de l’histoire de son développement comme notion abstraite que nous avons essayé de retracer; d’autre part, de toute hypothèse sur son origine ultime (forme à priori de Kant, loi de l’esprit de Renouvier, innéité cérébrale de H. Spencer, etc.) qui n’explique pas son apparition à titre de fait, sa genèse selon l’expérieqce. Nous résumerons pourtant, à titre de complément, les opinions les plus récentes des psychologues (1).

Il est clair que pour que la notion de temps se constitue, la simple succession des impressions ne suffit pas ; il faut que cette succession soit connue comme telle, sentie ou pensée comme succession. Comment est-elle connue ? Les opinions contemporaines sur ce point me paraissent réductibles à deux types principaux.

1“ Les uns admettent, comme conditions suffisantes, des sensations et de leurs images consécutives, des états forts et des états faibles; mais tels, qu’avant que le premier ait disparu de la conscience, le second y a surgi.

« Supposons, dit Wundt, que les coups semblables d’un pendule se succèdent dans une conscience vide, à intervalles réguliers. Quand le premier a disparu, son image reste jusqu’à ce que le second se produise. Celui-ci reproduit le premier, en vertu de la loi d’association par ressemblance; mais en même temps il rencontre l’image qui persiste encore. Ainsi la simple

(1) Pour les détails, consulter, outre l’article deNicliols déjà cité, J. Sully, T/ie Human Minci, t. II, append. E, et James, Psychology, t. pp. 632 6t suiv.

l’évolution des principaux concepts 199

répétition du son contient tous les éléments de la perception du temps. Le premier son (rappelé par association) donne le commencement, le second la fin, et l’image persistante représente la longueur de l’intervalle. Au moment de la seconde impression,lia perception entière du temps existe d’un bloc, car tous les éléments sont présentés ensemble : le second son et l’image immédiatement et la première impression par reproduction. »

« Le phénomène de la sommation des excitations, dit W. James, dans le système nerveux, prouve que chaque excitation laisse après elle quelque activité latente qui ne disparaît que graduellement. La preuve psychologique de ce fait nous est fournie par ces « images consécutives» que nous percevons, quand l’excitation sensorielle a disparu... A tout moment, au sentiment de la chose présente doit se mêler l’écho affaibli de toutes les autres choses que les secondes précédentes nous ont fournies. Ou, pour s’exprimer en termes neurologiques : ily a à chaque moment une cumulation de processus cérébraux se recouvrant les uns les autres, en sorte que les plus faibles sont les phases expirantes des processus qui peu auparavant étaient actifs au plus haut degré. La quantité de ce recouvrement détermine le sentiment de durée occupée... Pourquoi une telle intuition résulte d’une telle combinaison de processus cérébraux, je ne prétends pas le dire. Je ne vise qu’à établir la forme la plus élémentaire de la conjonction psychologique. » L’auteur a grand soin de répéter à plusieurs reprises qu’il n’a pas la prétention d'expliquer.

2® Les autres admettent des sensations et des intervalles ; toutefois ceux-ci ne sont plus des images, mais des sensations internes de tension, d’effort : élément plutôt subconscient, que la conscience peut pourtant saisir par observation ou induction. Cette théorie a, plus que la première, un caractère actif.

La forme la plus nette et la plus complète de ce mode d’explication est celle de Münsterberg, exposée précédemment.

Fouillée soutient la même thèse comme cas particulier de sa

200 l’évolution des idées générales

théorie générale des « idées-forces ». Le présent apparent est une synthèse de présents réels. Ce que nous percevons primitivement, ce n’est pas la fixité, mais le changement ; nous sentons les transitions. Le point de vue statique doit être complété par le point de vue dynamique.

La séparation complète du présent et du passé est une fiction mathématique. Le sentiment de la transition qui est dans l’appétit sert à former la série. Le temps est une forme de l’appétit; sous l’image flottante, il y a une tendance au mouvement. Un être sans volition n’aurait pas de représentation du temps : le temps est une forme de l’appétition (1).

« Il est probable, dit Mach, que le sentiment du temps est lié à cette usure organique, nécessairement liée à la production de la conscience et que le temps que nous sentons est probablement dû au travail de l’attention... Pendant la veille, la fatigue de l’organe de la conscience croît incessamment, et le travail de l’attention augmente aussi incessamment. Les impressions qui sont jointes à une plus grande quantité de travail attentionnel nous apparaissent comme les plus anciennes (2). »

D’autres (Waitz, Guyau et plus spécialement Ward) admettent des signes temporels à l’imitation des « signes locaux » de Lotze. Nos actes successifs d’attention laissent une série de résidus variables en intensité et en netteté; ces « signes temporels » nous permettent de concevoir les représentations comme successives et non plus comme simultanées. « Quelle est la distance qui sépare a b, b de c et ainsi de suite ? C’est probablement le résidu de ce que j’ai appelé le signe temporel, en d’autres termes, c’est le mouvement de l’attention de a à 6 (3). »

Ces extraits suffisent pour déterminer le caractère propre à la

(1) Fouillée, Psychologie des Idées-forces, t. II, pp. 81-104.

(2) Mach, Beitrage zur Analyse der Empfindungen, pp. 103 et suiv.

(3) Ward, art. Psychology (Encycl. Britannica), pp. 6S et suiv.—Sur la métaphysique du temps considéré comme hétérogénéité pure, voir le récent ouvrage de Bergson : Essai sur les données immédiates de la conscience, pp. 16 et suiv.

l’évolution des principaux concepts

deuxième thèse, qui me paraît préférable à l’autre ; elle est plus complète. En effet, elle tient compte non seulement des états clairs, existant dans la conscience, mais des états subconscients ; elle ne se restreint pas aux éléments intellectuels seuls (sensations et images), elle reconnaît le rôle nécessaire des éléments actifs, moteurs.

De plus, elle me semble plus'apte que l’autre à expliquer certains faits d’expérience courante. Ainsi, c’est un fait d’observation vulgaire que le temps nous paraît long dans deux conditions contraires ; lorsqu’il est très long, lorsqu’il est très vide. Il y a là une apparente contradiction psychologique. Cependant les deux cas s’expliquent également par la quantité des états de conscience : le premier est plein d’événements, le second est îplein d’efforts. Après trois ou quatre Jours d’un voyage fertile en incidents^ il semble qu’on ait quitté la maison depuis longtemps, parce que, comparée à trois ou quatre jours de vie ordinaire, la quantité d’aventures remémorées (dont chacune implique un quantum de durée) nous apparaît comme une somme énorme de durée. D’autre part, au prisonnier enfermé dans sa cellule, à celui qui, dans une station solitaire, attend un train qui tarde toujours; bref, à tous ceux qui sont dans l’état connu sous le nom d’attention expectante, le temps paraît d’une longueur démesurée. C’est qu’il y a chez eux une dépense constante d’efforts, une tension sans cesse renouvelée, sans cesse frustrée; la conscience est à peu près vide de représentations, mais elle est pleine d’actes d’attention constamment répétés» Ce cas du temps long, quoique prétendu vide, me paraît difficile à expliquer, si l’on ne tient compte que des éléments intellectuels, en omettant la conscience des états moteurs. Remarquons que le temps « plein «paraît long plutôt dans le passé; le temps « vide» plutôt dans le présent et le passé immédiat : peut-être parce que le premier repose principalement sur la mémoire intellectuelle qui est stable; le second, surtout sur la mémoire motrice qui est vague et fragile.

Page 1