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LE CONCEPT DE CAUSE

La Dotion de cause a été la matière, depuis des siècles, de tant de spéculations, que notre premier soin doit être de rester rigoureusement dans notre sujet, c’est-à-dire de retracer simplement son évolution, de marquer les principales phases de son développement dans l’individu et dans l’espèce, éliminant autant que possible tout ce qui est en dehors de cette unique question.

On a fait remarquer que le mot cause signifie quelquefois un antécédent, quelquefois un processus, quelquefois l’antécédent, le processus et l’effet produit, pris tous les trois ensemble (1). Ce dernier sens est seul complet. Car, si la conception primitive, populaire, tend à restreindre la cause à l’antécédent, à ce qui agit, il suffit d’un peu de réflexion pour comprendre que la cause n’est déterminée comme telle que par son effet, que les deux termes sont corrélatifs, que l’im n’existe pas sans l’autre. Enfin, avec une réflexion plus approfondie, le processus lui-même, la transition, le passage, le nexus entre l’antécédent et le conséquent, apparaît comme le point vital et le proprium quid de la causalité. Comme fait psychique, comme état

(1) Lewes, Prohlems of Life and Mind, t. II, p. 375.

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(le conscience, cette notion est donc complexe et, parmi les éléments qui la composent, tantôt l’un tantôt l’autre, suivant les époques, a été considéré comme le plus important.

Dans ce qui suit, nous aurons à considérer ; 1“ l’origine de l’idée de cause selon l’expérience ; 2® sa généralisation, son passage de la forme individuelle, subjective, à la forme objective ; 3® sa transformation résultant du travail opéré dans les diverses sciences, sa scission en deux idées fondamentales : d’une part, celle de force, d’énergie, de puissance active et efficace, de cause au sens propre [vera causa) qui tend de plus en plus à devenir un postulatum, une X, un résidu métaphysique ; d’autre part, celle d’une succession constante, invariable, d’un rapport fixe, devenant la forme scientifique du concept de cause, qui est tout à fait équivalente au concept de loi.

I. Sur l’origine empirique de l’idée de cause, il me semble que tout le inonde est d’accord, au moins, quant au fond.- Elle est de source interne, subjective; elle nous est suggérée par notre activité motrice. Un être, purement passif par hypothèse, voyant ou sentant des successions externes constantes, n’aurait aucune idée de la causalité. Je crois inutile de montrer, par un entassement de citations, que des spiritualistes comme Maine de Biran, des empiristes comme Stuart Mill, des criticistes comme Renouvier, bref toutes les écoles, avec des formules qui varient, s’accordent sur ce point. Toutefois, il convient de .remarquer le privilège exclusif que quelques-uns ont attribué à la a volonté », en soutenant qu’elle est le type de la

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causalité; cette assertion que « notre propre action volontaire est la source exclusive d’où cette idée est dérivée » n’est nullement justifiée. Si, comme quelques auteurs, on emploie le mot volonté en un sens large et vague, désignant toute activité mentale qui se traduit par des mouvements, il n’y a rien à objecter. Mais, si on l’emploie au sens propre, restreint, désignant un acte jileinement conscient, délibéré, motivé, cette assertion est inacceptable (1). Le vouloir est un état d’apparition assez tardive. Il est précédé par une période d’appétits, de besoins, d’instincts, de désirs, de passions : or tous ces faits d’activité interne, qui se traduisent en mouvements, sont aussi aptes que le vouloir à engendrer la notion empirique de cause, comme action transitive, comme changement produit ; ils ont de plus l’avantage d’être antérieurs dans l’ordre chronologique.

La'psychologie contemporaine a étudié bien plus qu’on ne l’avait fait avant elle le rôle des mouvements ; elle leur attribue une importance capitale ; elle montre que dans tous les états intellectuels sans exception, perceptions, images et même concepts, il y a des éléments moteurs innlus. Elle ne peut donc avoir aucune répugnance à accepter la thèse commune. Il faut pourtant rappeler que la psychologie des mouvements a son point central dans la conscience de l’effort musculaire, qui est pris aussi comme le type de la causalité primitive. Or on sait que la nature de ce sentiment de l’effort a donné lieu à de vifs et longs débats. Pour les uns, il est d’origine centrale, il est antérieur au mouvement produit, ou du moins concomitant,

(i) Pour une discussion sur ce point, voir Renouvier. Logique, t. II, p. 324.

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il va du dedans au dehors, il est efférent. Pour les autres, il est d’origine périphérique, postérieur au mouvement produit, il va du dehors au dedans, il est afférent : c’est un agrégat de sensations venant des articulations, des tendons, des muscles, des variations respiratoires, etc.; en sorte que le sentiment de l’effort n’est que la conscience de l’énergie qui a été déployée, des mouvements qui ont été effectués ; il est un résultat. Cette deuxième thèse, sans s’établir jusqu’ici d’une façon décisive et incontestée, a gagné de jour en jour plus d’adhérents et reste la plus probable. En sorte que, la conscience de l’effort étant sur- ' tout celle de \effet produit, il s’ensuit que dans l’acte considéré comme la source de la notion de cause, nous connaîtrions beaucoup moins l’antécédent que le conséquent. Cependant cette Conscience de l’effort produit n’est pas. tout, quoi qu’on en dise, dans la conception primitive de notre causalité propre, personnelle. Il y a quelque chose , de plus : c’est l’idée confuse, illusoire ou non, d’une créa- ! tion qui émane de nous. Nous reviendrons sur ce point. j

En somme, à l’origine, les deux termes antécédent et conséquent, forment à peu près seuls la notion de cause. Ils sont du moins les deux éléments prépondérants dans la conscience, à l’exclusion du troisième, le rapport. L’idée d’une succession constante, invariable, qui sera plus tard la marque propre du processus causal, ne se dégage pas encore.

II. — Cette notion, d’abord strictement individuelle, commence très tôt son mouvement d’extension.

!■’ Pendant une première période, cette extension est

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l’oeuvre de rimagination plus que de la généralisation proprement dite. Par suite d’une tendance instinctive, bien connue quoique inexpliquée, l’iiomine suppose des intentions, une volonté, une causalité analogue à la sienne dans ce qui, autour de lui, agit ou réagit : ses semblables, les êtres vivants et ceux qui par leurs mouvements simulent la vie (les nuages, les rivières, etc.). C’est la période du fétichisme primitif qu’on trouve fixée dans les mythologies et lés langues. On l’observe encore actuellement chez les enfants, les peuples sauvages, les animaux (comme le chien qui mord la pierre qui le frappe), même chez l’homme réfléchi lorsque, redevenant pour un moment un être instinctif, il entre en colère contre une table qui le heurte.

Cette période répond assez bien à celle des images génériques, parce que la notion de cause ainsi généralisée résulte de ressemblances grossières, extérieures, partielles, accidentelles, que l’esprit perçoit presque passivement. Il n’est pas douteux que les animaux supérieurs ont une image générique de la causalité ; c’est-à-dire qu’ils sont capables, un antécédent étant donné, de se représenter invariablement le conséquent. Cet état mental qu’on a appelé quelquefois « consécution empirique » et qui n’est pas rare même chez beaucoup d’hommes qui ne s’élèvent guère au delà — se résout en une association d’idées permanente, résultat de la répétition et de l’habitude (1)..

(1) Romanes a donné quelques exemples de ce qu’il appelle l’appréciation de la causalité chez les animaux, entre autres, celui d’un chien setter qui avait peur du tonnerre. « On déchargeait des sacs de pommes dans le fruitier. Ce hruit, qui rappelait le tonnerre lointain, inquiétait fort le chien. Mais

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Mais tout cela n’est qu’une conception extérieure de la causalité, de sa forme non de sa nature ; c’est une vue du dehors, un acheminement. Le caractère propre de cette période, c’est de rester subjective, anthropomorphique, de se représenter toujours la cause comme une activité intentionnelle, qui ne produit de mouvements qp’en vue d’une fin.

2“ La deuxième période commence avec la réflexion philosophique et se poursuit par la lente constitution des sciences. Son développement peut se résumer ainsi : dépouiller peu à peu la notion de cause de son caractère subjectif, humain, sans d’ailleurs atteindre complètement ce but idéal ; réduire l’essentiel de cette notion à un rapport '^\ fixe, constant, invariable, entre un antécédent et un con- ' séquent déterminés; par suite ne voir dans la cause et ' l’effet que deux moments ou aspects d’un seul et même \ processus, ce qui est au fond l’affirmation d’une identité. J

Ici, rimagination rétrograde pour faire place à l’abstrac- ^ tion et à la généralisation —- à l’abstraction, puisqu’il | s’agit moins des termes que d’un certain rapport entre les ^ termes ; — à la généralisation, puisque la tendance naturelle de l’esprit, c’est d’étendre la causalité à l’expérience tout entière.

Toutefois, il importe de remarquer que le passage des cas particuliers à la généralisation et finalement à l’universalisation du concept de cause, au sens rigoureux, ne

lorsque, l’ayant conduit au fruitier, j e lui eus montré la vraie cause de bruit, sa terreur l’abandonna et, en rentrant à -la maison, il écouta le sourd grondement avec une parfaite quiétude. » On trouvera d’autres cas analogues dans son Évolution mentale chez les animaux (ch. x, sub. lin.).

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s’est fait que peu à peu. Une opinion très accréditée, sur la foi des à prioj’istes, c’est què chaque homme a en lui la notion infuse, innée, de la loi de causalité, comme universelle. Cette thèse est équivoque. Si l’on l’on veut dire que tout changement suggère à tout homme normal qui en est le témoin la croyance invincible en un agent connu ou inconnu qui le produit, l’assertion est incontestable: mais ce n’est là, nous l’avons vu, que la conception populaire, pratique, extérieure, de la causalité. S’il s'agit du vrai concept (celui des sciences solidement constituées), qui se réduit à un déterminisme inflexible, invariable, c’est une erreur de prétendre que l’esprit humain l’a acquis d’emblée. La croyance en une loi universelle de causalité n’est pas un don gratuit de la nature, mais une conquête. Ce qui entretient cette erreur, c’est que depuis au moins trois siècles, les écrits des philosophes et des savants ont propagé cette notion et l’ont rendue assez familière. Elle n en reste pas moins une conception tardive, ignorée de la plus grande portion du genre humain. La recherche scientifique a commencé par établir des lois (c’est-à-dire des rapports invariables de cause à effet) entre certains groupes de phénomènes, à établir une loi de causalité valable pour eux, rien que pour eux ; mais le transfert de cette loi à tout le connu et l’inconnu ne s’est produit que peu à peu, et, même de nos jours, il n’est pas complet, achevé. En un mot, la loi de causalité universelle est la généralisation de lois particulières et reste un postulat.

A l’appui de ce qui précède, sans entrer dans des détails historiques, remarquons l’existence dans la conscience humaine de deux idées qui, de temps en temps/ chacune

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à sa manière^ font échec à l’universalité du principe. Bien que, par suite du développement de la pensée scientifique, leur influence ait été en décroissant, elles restent encore très vivantes. Ces deux idées sontj celle de miracle et celle de hasard.

Le miracle, en prenant ce mot non au sens restreint, religieux, mais dans son acception étymologique imirari) est un événement rare, imprévu, qui se produit en dehors ou à l’encontre du cours ordinaire des choses. Le miracle ne nie pas la cause au sens populaire, puisqu’il suppose un antécédent ; la Divinité, une puissance inconnue. Il la nie au sens scientifique, puisqu’il admet une dérogation au déterminisme des phénomènes. Le miracle, c’est la cause sans loi. Or, pendant bien longtemps, nulle croyance n’a semblé plus naturelle. Dans le monde physique, l’apparition d’une comète, les éclipses et bien d’autres choses étaient considérées comme des prodiges et des présages ; beaucoup de peuples sont encore imbus d’imaginations bizarres à ce sujet (c’est un monstre qui veut avaler le soleil ou la lune, etc.), etmême parmi les civilisés, il y a des gens que ces phénomènes ne laissent pas sans inquiétude. Dans le monde de la vie, cette croyance a été bien plus tenace : des esprits éclairés, au xvii® siècle, admettaient encore les errores ou lusus naturœ, considéraient la naissance des monstres comme d’un mauvais augure, etc. Dans le monde de la psychologie, c’est bien pis. Sans parler des préjugés si répandus dans l’antiquité (et qui n’ont pas disparu) sur les rêves prophétiques,présages de l’avenir, du mystère dont on a entouré si longtemps le somnambulisme naturel ou provoqué et les états analogues, des — Idées générales.

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spéculations contemporaines sur l’occultisme, de ceux qui considèrent la liberté comme un commencement absolu, etc. ; il y a, même dans le cercle restreint de la psychologie scientifique, si peu de rapports de cause à effet bien déterminés, que les partisans de la contingence s’y trouvent à l’aise pour tout supposer. Il n’est pas utile d’insister sur la sociologie. Rappelons seulement que les utopistes abondent, qui, rejetant le miracle dans l’ordre religieux, l’admettent couramment dans l’ordre social, croient tout possible, reconstruisent la société humaine de fond en comble au gré de leurs rêves. Pour conclure, si l’on considère que la très sèche et incomplète énumération qui précède, couvre des millions de cas qui ont été et sont encore, il faut bien reconnaître que l’esprit humain, dans sa démarche spontanée, livré à lui-même, n’éprouve aucune répugnance à admettre des causes sans loi.

L’idée de hasard est plus obscure. On pourrait presque dire que, pour la plupart des gens qui n’essaient pas de l’éclaircir, c’est un événement qui ne suppose ni cause ni loi ; c’est l’indétermination absolue, un coup de dé amené on ne sait comment, par on ne sait qui. Il est bien évident que le hasard n’exclut ni les causes ni les lois, mais pour ceux-là seulement qui ont réfléchi sur sa nature et ont analysé cette notion : pour les autres, c’est une entité mystérieuse, impénétrable, une Tyché dont les actes sont imprévisibles. Hume disait que «le hasard n’est que notre ignorance des causes véritables ». Cournot fait observer avec raison que cela n’êst pas exact, que le hasard renferme quelque chose de réel et de positif; la conjonction, le croisement de deux ou plusieurs séries de causes et

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d’elfets, indépendantes les unes des autres à l’origine, non destinées par leur nature à une influence réciproque. Ainsi une série de causes et d’effets conduit un voyageur à prendre tel train déterminé ; d’autre part une série de causes et d’efî'ets totalement distincte produit, en un lieu et un moment déterminés, un accident qui tue notre homme (1). 11 n’y a donc, en fait, dans le hasard nulle dérogation aux lois du mécanisme universel. Pourquoi donc dans la conception commune parait-il une exception, un indéterminé par nature ? D’abord, par suite d'une analyse insuffisante du problème posé par l’imprévu; mais aussi, à notre avis, parce que l’idée primitive de la cause : est presque toujours celle d’m seul antécédent, et ici cet | antécédent unique ne se trouve pas, ne peut se trouver, f La conception de la cause complexe, constituée par une \ somme de conditions concourantes, également nécessaires, j est le fruit d’une réflexion avancée. '

Ainsi donc, en face de ces faits qualifiés de prodigieux ou de fortuits, si l’homme formé par la discipline scientifique se refuse à concéder des exceptions à la loi de causalité universelle, les autres admettent volontiers que le réseau qui enserre les phénomènes peut céder sur quelques points où il se produirait des brèches.

Du point de vue de la psychologie pure, il est impossible de ne pas affirmer que la notion de causalité universelle, d’uniformité du cours de la nature, de déterminisme rigoureux (et autres formules analogues) est acquise, superposée. Que cette notion soit applicable à toutel’expé-

(1) Pour uQe étude du hasard, voir Coürnot, ouv. cité, t. I, ch. ni.

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rience, quoique l’expérience ne soit pas épuisée, ou qu’elle soit simplement un guide dans la recherche, un stratagème pour introduire l’ordre dans les choses : c’est une question que le psychologue n’a aucune compétence pour discuter, encore moins pour résoudre.

ni. Revenons à ce travail de transformation qui,

partant de la notion de cause telle qu’elle est donnée dans l’expérience, — c’est-à-dire d’une force, d’un pouvoir qui agit et produit, — aboutit finalement à la loi de causalité universelle, son dernier terme.

De même que la pluralité des objets perçus dans la nature est la matière du concept de nombre ; que la diversité des durées dont nous avons conscience est la matière du concept de temps ; de même aussi la conscience que nous avons d’agir, de modifier notre personne et les choses, — pouvoir que nous attribuons libéralement à fout ce qui nous entoure, — est la matière première du concept de cause. Mais, pour que ce concept se constitue comme tel, fixé, déterminé, il faut un travail d’abstraction qui, en tre les divers éléments composant la notion primitive et complexe de cause empirique (antécédent, conséquent, action ou réaction, changement, transformation, etc.), isole et mette en relief le caractère propre, essentiel : un rapport invariable de succession, les conditions restant les mêmes. Cette détermination a été le résultat presque exclusif des recherches scientifiques.

Une histoire des fluctuations séculaires de l’idée de cause, faite d’après les théories philosophiques et les changements de méthode dans les sciences, serait le meil-

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leur exposé des phases de son évolution. Il est impossible d’essayer ici un pareil travail. Notons seulement les deux points extrêmes : les spéculations de l’antiquité, la position contemporaine de la question (1).

Les philosophes anciens à la fois métaphysiciens et savants, du moins pendant la grande époque, construisaient des systèmes du monde, supposaient des causes premières conçues soit comme des forces, des principes d’action, des éléments de nature motrice (eau, air, feu, atomes) soit

(1) Sous ce titre, Zur Entwickehmg von KanVs Théorie der Natureausalitât, on trouvera dans les Philosophische Studien de Wundt (t. IX, fasc. 3 et 4‘i une rapide esquisse de cette histoire. D’après fauteur, la spéculation, dans fantiquité, est caractérisée par la méthode des contraires : opposition de l’être et du devenir, etc. Elle est toute qualitative ; les an- ■ ciens procédaient par définitions. L’élaboration du concept de causalité mécanique était impossible, en raison de f absence d’une détermination quan- ■ tative. — Ce travail commence avec Galilée. Le progrès des mathématiques ét f introduction des nombres fractionnaires et irrationnels permettent une recherche non seulement delà mesure, mais du rapport entre les grandeurs, c’est-à-dire delà fonction. Celle-ci devient le type et en même temps le but de toute élaboration intellectuelle appliquée aux phénomènes de la nature. Cette méthode atteint son plus haut degré au xviic siècle, avec prédominance du type logique. Eu souvenir du vieux concept de substance, on fit des forces, la cause et des phénomènes, l’effet. Celui-ci est le plus souvent tiré de la cause par déduction, non par intuition. On pouvait ou bien considérer comme cause d’un événement déterminé la totalité de ses conditions, ou bien poser seulement comme cause d’un événement déterminé un événement antécédent. Cette dernière conception, plus favorable à l’application des mathématiques, prévalut. — Au xyiii® siècle, essor des sciences biologiques. L’importance croissante de l’observation et des recherches expérimentales s’oppose à la prépondérance des mathématiques : les données de fexpérience, sont considérées comme plus solides que les conclusions de la raison. Le type de la causalité est placé non plus dans la déduction, mais dans l’intuition sensible ; elle est un résidu de fexpérience. Cette tendance a trouvé dans Hume son théoricien. — Kant essaie une conciliation entre les deux thèses : celle qui modèle f objet sur le sujet (xvii® siècle), celle qui modèle le sujet sur l’objet (xviii® siècle).

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comme des types rationnels (nombres, idées). D’autre part, ils inventaient les mathématiques, posaient les premiers fondements de l’astronomie et de la physique. Or, en ce qui concerne la causalité, ces essais d’investigation scientifique de la nature comportaient des conséquences qui ne se sont produites clairement que bien plus tard. Ils exigeaient une autre position, un passage du subjectif à l’objectif : qu’il s’agisse de la chute des corps ou d’une loi d’hydrostatique, comme celle à qui Archimède a laissé son nom ; celui qui étudie le monde phy.sique voit nécessairement les changements du dehors. Il considère la cause, non plus comme un facteur interne révélé par la conscience, mais comme une succession donnée par les sens. Antécédents, conséquents, succession invariable, telles sont pour lui les seules données utiles. Conditions égalent cause ; et la détermination importante n’est pas celle d’une entité agissante, mais d’un rapport constant. C est à cette conception de la cause, la seule qui soit scientifique, que convient la définition de Stuart Mill : « La cause est la somme des conditions positives et négatives qui, étant données, sont suivies d’un conséquent invariable. »

Cette position extérieure, vieille comme la science, était grosse de conséquences qui ne se sont révélées nettement que de nos jours et qui peuvent se résumer d’un mot : l’identité de la cause et de l’elTet. Entre les deux, il n y a pas de séparation ; l’antécédent n’est pas une chose et le conséquent une autre chose ; ils sont deux manifestations, différentes dans le temps, d’une identité fondamentale. On a dit justement que la théorie mécanique de

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l’univers (corrélation des forces, conservation et transformation de l’énergie, etc.) est la forme contemporaine du concept de la causalité naturelle. Exprimée dès l’antiquité sous la forme d’une anticipation métaphysique {ex nihilo nihü), elle entre au xvii® siècle dans sa phase scientifique et s’achève dans le nôtre. Les physiciens qui l’ont établie sur l’expérience et le calcul, ont bien vu d’ailleurs la conséquence qui en découle. Pour n’en citer qu’un, R. Mayer dans sa Mechanik der Wârme : « Si la cause c a pour effet e, alors c = e; si e est la cause d’un autre effet /, alors e — feX ainsi de suite. Puisque c devient e, que e devient /, etc., nous devons considérer ces grandeurs comme des formes phénoménales différentes d’un seul et même objet. De môme que la première propriété des causes est l’indestructibilité, leur seconde propriété est la convertibilité, c’est-à-dire la capacité d’assumer diverses formes. Et cette capacité ne doit pas s’entendre au sens d’une métamorphose; chaque cause est invariable, mais la combinaison de ses rapports est variable. Il y a indestructibilité quantitative et convertibilité qualitative. »

11 ne faut pas oublier d’ailleurs que les principes généraux de la thermodynamique — forme dernière du concept de causalité naturelle,— ne sont pas absolus, qu’ils sont posés comme un idéal. Ainsi on sait, par exemple, que la chaleur ne reconstitue jamais intégralement le travail dont elle est issue, qu’aucun événement physique n’est exactement réversible, c’est-à-dire ne peut se reproduire d’une manière identique dans le sens contraire, parce que, en se produisant pour la première fois, il a dû vaincre une résistance et perdre une partie de son énergie. Mais tout

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cela est sans importance pour nous. Tant vaut la doctrine de la conservation de l’énergie, tant vaut le concept actuel, de la causalité naturelle. Il s’agissait simplement de suivre révolution de ce concept jusqu’à ce jour, de montrer comment il s’est transformé, mais sans rien préjuger de l’avenir et surtout sans lui attribuer une valeur absolue (1).

Maintenant, que devient la notion de cause prise dans un autre sens, non plus comme un rapport invariable d’antécédent à conséquent, mais comme une chose qui agit, crée, modifie ou persiste sous toutes les transformations et revêt tous les masques? La méthode scientifique, dès qu’elle pénètre dans un ordre quelconque de phénomènes, tend à l’exclure ou à la réduire aux plus strictes limites, à en faire usage le moins possible. Cause devient alors synonyme de force. Mais les sciences physiques ne définissent la force que par ses effets : le mouvement ou le travail produit. On connaît aussi la répugnance des biologistes pour la « force vitale », de la psychologie nonmétaphysique pour les « facultés » et pour l’intervention de « l’âme », et ainsi de suite. Expulsée, cette notion estelle pour cela supprimée? Non. Même la mécanique et la physique ne réussissent pas à s’en débarrasser complète-

(1) Une question parfois discutée est de savoir si les faits psychiques et par suite moraux, sociaux, etc., doivent être compris dans la formule de conservation de l’énergie et de corrélation des forces. Comme on n’a produit sur ce point que des affirmations théoriques ou des expériences vagues et partielles, sans détermination quantitative, cette question reste jusqu’ici ouverte. Aussi le concept de cause naturelle a-t-il été considéré plus haut au sens positif, c’est-à-dire comme un rapport de succession invariable, sans préoccupation de savoir s’il s’étend à toutes les formes de l’expérience ou s’il a des limites.

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ment. Elle demeure comme un postulat, un résidu, une inconnue qui comble les lacunes. Mais, quoi qu’on fasse, pour être plus qu’un mot vide, pour devenir intelligible, la force ou énergie ne peut être imaginée, représentée, que sous la forme de l’effort musculaire qui en est Torigine et en reste le type; et, malgré toutes les élaborations qu’on lui fait subir pour la dépouiller de son caractère anthropomorphique, pour la déshumaniser, elle demeure un fait d’expérience interne plutôt qu’un concept. Est-elle destinée à subir d’autres transformations, en raison de connaissances plus approfondies ou d’une position nouvelle du problème ? A côté de la causalité mécanique, du déter- n minisme rigoureux, y a-t-il place pour une autre forme de / la causalité, propre à la psychologie, à la linguistique, à \ l’histoire, bref aux sciences positives de l’esprit, comme le soutiennent Wundt et d’autres ? C’est le secret de l’avenir, y

La tendance naturelle de l’esprit (qui n’est qu’un aspect de l’instinct de la conservation), en face de l’inconnu et de l’imprévu, à chercher, à s’enquérir.; ce besoin confus ou clair d’expliquer bien ou mal, a, dans sa première démarche, supposé des entités agissantes. Elles subsistent encore sous une forme naïve ou transcendante ; elles reparaissent dans toute conjoncture inexpliquée, qu’il s’agisse de l’origine première des choses ou de celle d’un acte libre, pour les partisans de la liberté. En ce sens, la cause « est un autel au Dieu inconnu, un piédestal vide qui attend sa statue (1). »

Dans son autre sens, tout different et même contraire,

(1) W. James, Psychology, t. II, p. 671.

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qui s’est fixé lentement et plus lentement encore s’est étendu à l’expérience entière, la cause est un vrai concept, c’est-à-dire un résultat de l’abstraction, résumé en un caractère qui lui est exclusivement propre. Sous cette forme, il équivaut au concept de loi .

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