SECTION VI
LE CONCEPT d’espèce
En partant des phénomènes par des abstractions et généralisations successives, on atteint des lois de plus en plus étendues; de même, en partant des individus, par des abstractions et généralisations successives, on forme les espèces, genres, ordres, embranchements, etc. Nous avons déjà suivi ce travail de l’esprit essayant d’introduire l’ordre dans la multiplicité et la variété des êtres (ch. m). Nous l’avons vu débuter par la période des images génériques, puis traverser les divers degrés de la période concrète-abstraite, pour aboutir par diverses voies à une conception unitaire. Il nous faut maintenant reprendre ce sujet au point où nous l’avons laissé, pour considérer la nature des concepts classificateurs, au dernier terme de leur développement, au moment de leur plus haute détermination scientifique. Si les géomètres ont, les premiers, abstrait de l’étendue les données esssentielles de l’espace ; si les astronomes ont fait pour le temps un travail analologue ; les naturalistes, eux aussi, entre les nombreux caractères existant chez les êtres vivants, ont dû dégager parabstraction ceux qui, étant fondamentaux, permettent de réduire les individus aux espèces, les espèces aux genres et ainsi de suite. Ils sont les inventeurs des
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concepts qui régissent cette portion de l’expérience.
La notion d’individu qui sert de base et de matière pre~ mière aux classifications biologiques, est suffisamment claire tant que l’on s’en tient aux êtres vivants supériem’s ; elle devient obscure et équivoque quand on descend aux derniers échelons où la vie se multiplie par bourgeonnement ou par division. Aussi a-t-elle suscité de grands embarras aux naturalistes.Nous n’en dirons rien; nous pouvons sans inconvénient négliger leurs débats sur ce sujet et supposer que l’individualité a toujours des caractères fixes. Seul, le travail d’abstraction et de généralisation nous concerne.
Certainement, entre tous, le concept d’espèce est celui qui, de nos jours surtout, a été le plus étudié et discuté. On a fait beaucoup d’efforts pour en déterminer les caractères essentiels, auxquels les uns attribuent et les autres refusent une valeur objective. On sait, en effet, qu’à prendre les choses en gros, il existe sur ce point deux théories contraires.
Celle de la fixité des espèces, la plus ancienne, la seule longtemps régnante et qui compte encore peut-être des partisans. Si on l’accepte, ou admet du même coup que le naturaliste, en déterminant les espèces, dévoile un mystère de la nature, découvre partiellement le plan de la création.
L’antithèse complète consiste à soutenir qu’il n'existe que des individus. Sous sa forme radicale et absolue, cette assertion paraît avoir été émise rarement. Pourtant, on a dit que « l’idée d’espèce ne nous est pas donnée par la nature-méme (1). » En fait, la thèse du transformisme est
(1) Brown, cité par Quatrefages (Précurseurs de Darwin, p. 218) qui
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différente. Il ne se refuse pas à reconnaître le groupement des êtres, suivant leurs degrés de ressemblance, en variétés et en espèces ; mais il n’accorde à l’espèce qu’une fixité momentanée dans le temps etl’espace; elle n’est pas existante, ce n’est pas un type naturel, c’est une variété stable transitoirement : la réalité est dans l’individu. A notre point de vue, cela signifie que les caractères spécifiques, isolés par l’abstraction, n’ont de valeur que comme moyens pratiques de simplification, sans nous faire pénétrer en rien dans le fond des choses.
Quoi qu’il en soit, sans nous demander pour le moment si le travail d’abstraction, dans ce domaine, donne des résultats subjectifs ou objectifs, s’il se borne à simplifier par rapport à l’homme ou s’il découvre par rapport à la nature, suivons-le dans sa marche ascendante. Nous pouvons ici encore distinguer deux principales étapes : celle des espèces correspondant aux lois empiriques et concrètes ; celle des genres et formes encore plus élevées, correspondant aux lois théoriques et idéales.
La nature d’un concept^est fixée par la détermination de ses éléments constitutifs; ceux-ci sont déterminés par l’abstraction. L’abstraction non pas vulgaire et arbitraire,
ajoute : « STI en était ainsi, on ne trouverait pas un grand nombre d’espèces portant des noms particuliers chez les peuples sauvages et chez nos populations les plus illettrées. La notion générale de l’espèce est au contraire une de celles qu’on doit avoir, pour peu qu’on regarde autour de soi. La difficulté est de la formuler nettement, de lui donner la précision scientifique, et cette difficulté est très réelle. »
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mais scientifique, doit découvrir des caractères qui soient les substituts d’un groupe (ici l’être vivant), qui en tiennent lieu et permettent de le penser. Ges éléments constitutifs du concept d’espèce se rencontrent dans presque toutes les définitions des naturalistes (1) ; ils sont au nombre de deux : l’espèce est déterminée par deux caractères essentiels ; la ressemblance (critérium morphologique), la filiation (critérium physiologique).
1° La ressemblance paraît au premier abord facile à constater, et il semble qu’il n’y ait qu’à ouvrir les yeux; mais avec ce procédé élémentaire, on ne dépasse guère le niveau des images génériques et on risque de commettre beaucoup d’erreurs. Il faut pénétrer jusqu’à des ressemblances plus profondes que celles qui se voient; ce qui est un premier degré de complication. Déjà Buffon faisait remarquer « que l’âne et le cheval, qui sont des espèces distinctes, se ressemblent plus que le barbet et le lévrier qui sont de la môme espèce ». Les faits désignés par les contemporains sous le nom de polymorphisme^ mettent totalement en défaut le critérium de la ressemblance. Sans parler des différences évidentes entre la larve et l’insecte parfait, entre la chenille et le papillon, entre les mâles,
(1) On trouvera dans Quatrefages [ouv. cité, pp. 219-222) un graod nombre de définitions de l’espèce. J’en cite quelques-unes : « L’espèce doit être définie une succession d’individus entièrement semblables, perpétués au moyen de la génération » (L, de Jussieu). — « L’espèce est une succession constante d’individus semblables et qui se reproduisent » (Buffon). — « On appelle espèce toute collection d’individus semblables qui furent produits par des individus pareils à eux » (Lamarck). — « L’espèce est l’individu répété et continué dans le temps-et l’espace » (Blainville). — « L’espèce est l’ensemble de tous les individus de même origine et de ceux qui leur sont aussi semblables qu’ils le sont entre eüx » (Brown), etc., etc.
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femelles et neutres des sociétés d’abeilles, de fourmis, de termites, il s’est trouvé des . cas où la disparité est si grande entre les deux sexes, que le mâle et la femelle, pris l’un et l’autre pour deux animaux différents, ont été classés dans des genres et môme des ordres distincts ; ainsi pour le lampyre ou ver luisant, pour les lernées et beaucoup d’autres. Le caractère de la ressemblance est donc souvent vague, quelquefois trompeur, presque toujours insuffisant ; aussi doit-on avoir recours à l’autre, la filiation.
2® Il semble aussi que celui-ci, le critérium physiologique, ne laisse place à aucune équivoque, pouvant être constaté matériellement. En général, on est imbu de cette opinion que les enfants ressemblent aux parents, que le produit immédiat est la reproduction du type des générateurs. Mais les cas de génération alternante (métagenèse, généagenèse) découverts dans le cours de ce siècle, ont montré que cette conception est trop simple et souvent fausse. Ce mode de reproduction n’est pas rare ; il se rencontre chez un grand nombre de plantes inférieures, infusoires, vers et môme insectes. « Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c’est qu’un être sexué, de forme déterminée, donne naissance à des êtres asexués qui ne leur ressemblent pas, mais qui produisent euxmêmes par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps de nouveaux êtres sexués semblables à ceux dont ils sont issus. » Aussi dans sa définition de 1 espèce, Vogt s’est efforcé de comprendre les cas de génération alternante en disant : « L’espèce est la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui redeviennent par eux-mêmes ou par
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leurs semblables à leurs premiers ancêtres. »
En somme, l’idée générale d’espèce repose sur deux idées, complexes malgré leur apparente simplicité, flottantes malgré leur apparente précision.
Jusqu’ici nous avons parlé de l’espèce comme si elle se superposait immédiatement aux individus, comme si elle résultait d’une généralisation directe. Or telle n’est pas la position des naturalistes. Leur classification descend de l’espèce à l’individu par des généralités décroissantes qui sont la race et la variété. Ainsi l’espèce humaine comprend plusieurs races (blanche, jaune, etc.), la race blanche comprend plusieurs variétés (type anglais, arabe, etc). Pour les partisans de la fixité des espèces, ces trois notions générales n’ont pas une égale valeur : l’espèce seule a des caractères propres et irréductibles qui se déduisent de la fonction de reproduction et des faits de croisement.
Accouplez deux individus ^espèces distinctes : le croisement est le plus souvent infécond. S’il ne l’est pas, les hybrides qui en sont issus restent inféconds. Si, par rareté, ils se propagent, les produits retournent rapidement au type de l’une des espèces primitives.
Accouplez deux individus de races ou de variétés distinctes, le croisement est fécond ; le métis qui en est issu est lui-même fécond : les éleveurs ont pu créer et fixer des variétés, môme des races.
L’espèce, conclut-on, est donc une chose qui existe, qui se défend, qui ne s.e laisse pas entamer.
Évidemment ce débat est une question de faits ; or, les deux parties adverses en produisent à l’appui de leur thèse. Si restreint qu’en soit le nombre, il y a des hybrides
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féconds et qui se perpétuent. On en, trouve parmi les oiseaux, parmi les mammifères : ainsi l’alpaca et la vigogne, le taureau et le’zébu, le bélier et la brebis qui produisent les ovicapres, le lièvre et le lapin dont sont issus les léporides (leur perpétuité a été contestée). D’autre part, s’il y a des. espèces qui se fondent ainsi en un mélange durable, il y a par contre des races qui restent réfractaires à tous les essais de croisement : ainsi le cobaye domestique et le cobaye du Brésil, diverses races de chats, de lapins, etc.
Nous n’avons pas à. entrer dans le fond de ce débat ni à énumérer les observations et expériences invoquées de part et d’autre : on les trouvera dans les ouvrages spéciaux. Notre but était de rechercher les éléments constitutifs de la notion d’espèce, dans sa phase scientifique. Or l’élément morphologique et l’élément physiologique n’ont ni l’un ni l’autre un caractère de permanence et d’universalité. Le concept d’espèce n’a pas de valeur absolue; il n’est pas non plus un simple décalque, dans l’esprit, du « plan de la nature ». Résultat de l’abstraction et de la généralisation, il répond à quelque chose de ûxe pendant un certain temps et dans certaines conditions; il a une objectivité temporaire et provisoire (1).
(1) On sait que, pour les transformistes, la variété, la race, l’espèce, ne sont pas des notions fixes. « De la variété à la race, de la race à l’espèce, il y a un passage insensible, continu. Des modifications individuelles, d’abord légères, donnent lieu à une variété ou à une race. Elles peuvent, en continuant à s’accroître et à s’étendre à un nombre toujours plus grand d’individus, constituer des caractères spécifiques. Puis l’espèce, poursuivant son évolution, finira par atteindre le rang de genre, de famille, etc. »
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Les discussions contemporaines se sont concentrées presque exclusivement sur l’espèce. Pour les genres et surtout pour les divisions supérieures au genre, on s’entend peu. En tout cas, nous ne trouvons pas ce que nous cherchons : la détermination d’éléments constitutifs, généralement acceptés qui soient pour le genre, la famille, l’ordre, la classe, l’équivalent des deux marques — morphologique et physiologique — qu’on attribue à l’espèce.
Il n’en a pas été toujours ainsi. Au temps où prévalait la croyance en un plan de la création, les naturalistes s’efforçaient,par le rapprochement des espèces, des genres, des familles, etc., de dégager des caractères de plus en plus généraux, qu’ils considéraient comme essentiels et déterminés par la nature des choses. Nous avons dit précédemment que Linné le premier a ûxé nettement la notion de genre, à laquelle il attribuait de la manière la plus expresse, une réalité : « Qu’on sache, dit-il, dans sa Philosophia botanica, que le caractère ne constitue pas le genre, mais le genre le caractère ; que le caractère découle du genre, non le genre du caractère; que le caractère existe non pour que le genre devienne {fiât), mais pour que le genre soit connu. » Dans la nomenclature binaire adoptée par lui, le premier terme désigne le genre, le second terme une des espèces incluses. Ainsi le chien et le loup ont des caractères qui les rapprochent l’un de l’autre et les distinguent des autres animaux (cinq doigts aux membres antérieurs, quatre seulement aux membres pos-
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térieurs, vingt-deux dents aux mâchoires inférieure et supérieure, etc.). Linné les constitue en genre Canis dont le Canis familiarisa le Canis lupus, le Canis vulpes, qIç,., sontles espèces. De môme le genre Felis, déterminé par les caractères communs exclusivement à certains animaux, comprend comme espèces : le chat {Felis catus), le lion {F. leo) , le tigre {F, tigris), etc.).
Agassiz, le dernier représentant de cette lignée de naturalistes qui ont aspiré à reproduire l’ordre de la nature dans la hiérarchie de leurs concepts classificateurs, caractérise les genres et les divisions qui montent au delà par des formules vagues. On en peut juger par le passage qui suit :
« Les individus sont les supports, pour le moment présent, non seulement des caractères de l’espèce, mais de tous les autres. — Gomme représentants du genre, ils ont certains détails d’une structure définie et spécifique, identique à ceux que possèdent les représentants d’autres espèces. — Gomme représentants de la famille, ils ont une figure définie et expriment par des formes semblables à celles des représentants d'autres genres, un modèle spécifique distinct. — Gomme représentants de Yordre, ils se placent à un rang défini, quand on les compare avec les représentants d’autres familles.—Comme représentants de la classe, ils manifestent le plan de structure de leur embranchement à l’aide de moyens spéciaux et suivant des voies spéciales. Comme représentants de Y embranchement, les individus sont tous organisés d’après un plan distinct qui diffère duplan des autres embranchements (1). »
il) De ch. Il, §§ 6 et-7. ' - '