L ÉVOLUTION DES PRINCIPAUX CONCEPTS
Comme on l’a déjà montré (ch. III), les classifications contemporaines, à base embryologique, transformiste, générique, suivent d’autres procédés, visent un autre but ; leur idéal est de dresser l’arbre généalogique des êtres vivants, avec ses multiples ramifications, en marquant les moments principaux de l’évolution.
Mais, si on laisse de côté la matière même des classifications (animaux ou végétaux) pour ne considérer que le travail psychologique qui les constitue, on constate que les transformistes et leurs adversaires ont au moins un point commun et qui est d’une importance capitale. La notion des types fondamentaux — conçus comme fixes ou provisoires — est pour les uns et les autres un aiguillon, un guide pour la recherche, une norme qui permet d’apprécier les déviations. Ces concepts ont donc une valeur 'pratique, et nous trouvons ici l’abstraction et la généralisation dans leur rôle principal, qui est, non de découvrir,mais de simplifier, d’être avant tout utiles.
En effet, les uns, cédant à la tendance naturélle de l’esprit à réaliser des abstractions, admettent la permanence et l’objectivité des types; ils croient fermement qu’ils tiennent en quelques concepts la possibilité d’une reconstruction idéale du monde entier des êtres vivants. Cette foi les soutient et les pousse vers des déterminations de plus en plus exactes.
Pour leurs adversaires, les transformistes de toute nuance, c’est un autre idéal qui les guide : la recherche de la continuité, des transitions, des formes de passage. Les espèces, genres, familles, etc., ne sont que des points de repère protisoires, entre lesquels existent des lacunes
l’évolution des idées générales
qu’ils s’efforcent de combler. Bien que la série animale, la chaîne des êtres soit, elle aussi, une construction théorique, une abstraction réalisée, on pourrait citer de beaux et nombreux travaux que cette foi en la continuité a inspirés. Ainsi ceux de Huxley, Cope et autres sur le genre Equus, établissant la filiation de VEohippus de l’époque tertiaire ancienne, avec ses quatre doigts, à l’Hipparion de l’époque tertiaire nouvelle et au Cheval de la période quaternaire.
La hiérarchie des concepts formés par des abstractions et généralisations superposées ne sert qu’à faciliter la tâche. La seule valeur incontestable qu’on puisse assigner aux notions d’espèce, surtout de genre et autres plus générales encore, c’est donc d’être utiles. Dans l’investigation de la nature, c’est un procédé qui réussit. Tout ce qu’on en peut dire par ailleurs est sujet à discussion. Une position surtout est intenable : celle qui à des concepts, purs résultats de l’abstraction, prétend conférer une valeur absolue. Évidemment, ils ne peuvent l’avoir. Ils ne sont ni réalité ni fiction, mais approximations.
Lois et espèces — deux notions générales qu’il faut joindre — ont dû varier au cours de l’évolution, parce qu’elles sont entièrement subordonnées aux conditions d’existence des phénomènes et des êtres. Admettons, simplement pour fixer les idées, l’hypothèse de la nébuleuse primitive. Supposons, par impossible, un être intelligent pouvant, à ce moment de l’histoire du monde, dresser l’inventaire des lois existantes. Il n’aurait pu, en découvrir d’autres que celles qui régissent la matière à l’état gazeux: les
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unes actuellement encore existantes ; d’autres que nous ne connaissons pas, que nous ne connaîtrons jamais, parce que, leurs conditions ayant cessé d’être, elles ont disparu. Puis, quand cette matière, uniformément diffuse et dispersée à travers l’espace, se divisa, pour une cause quelconque, en vastes sphères nébuleuses qui commencèrent à tourner lentement, notre être hypothétique aurait pu surprendre la naissance des lois astronomiques. Puis, la constitution de l’état liquide de la matière, de l’état solide à ses divers degrés, suscita de nouvelles lois physico-chimiques, tandis que d’autres disparaissaient. Enffn, quand la vie, quelle que soit son origine, a fait son apparition, d’autres lois ont surgi et une possibilité de classifications; mais, pour le spectateur chimérique, elles devaient être fort singulières, fort différentes des nôtres, à moins d’admettre l’hypothèse d’un monde créé de toutes pièces.
Inutile d’entrer dans les détails de cette longue évolution, telle qu’on l’admet généralement. Il suffisait de rappeler que la matière d’où l’abstraction tire les lois et les espèces a varié etpeut varier encore au cours du temps. Si, d’autre part, on tient compte du lent progrès des connaissances humaines et des rectifications incessantes que l’expérience et le raisonnement imposent de siècle en siècle, on se trouve en face de deux facteurs variables, l’un objectif, l’autre subjectif. De leur union, la permanence ne peut sortir. Si longue que puisse être la stabilité des lois et des espèces, rien n’en garantit la perpétuelle durée. En sorte que, après deux siècles qui comptent grandement dans l’histoire des sciences, on peut s’en tenir encore à la formule de Leibniz : « Nos déterminations des
Ribot. — Idées générales.
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espèces physiques sont provisionnelles et proportionnelles à nos connaissances (1).
Bien d’autres concepts pourraient être ajoutés à ceux qui précèdent, entre autres ceux des sciences morales. J’y renonce, parce que la seule histoire de leurs fluctuations exigerait un volume. Jusqu’ici, ils sont peu déterminés, mal définis. Peut-on même parler d’une évolution régulière ? N’ont-ils pas subi plutôt des cor&i e ricorst qui parfois les ramènent à leur point de départ ? Là où, poursuivi pendant des siècles, le travail d’abstraction a réussi, nous l’avons vu passer par des phases successives : — idées génériques,formes moyennes,formes supérieures—mais non d’un cours constant : tantôt atteignant très vite la période de simplification parfaite, comme dans les mathématiques; tantôt arrêté longtemps dans sa marche, comme dans les sciences de la nature ; tantôt incapable de dépasser, du moins jusqu’à ce jour, les plus bas degrés, comme dans les sciences mal établies.
(1) Nouveaux Essais, ni, 6, | 23.