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CHAPITRE VI

CONCLUSION

Nous avons essayé de montrer comment la faculté d’abstraire et de généraliser s’est développée en fait, de la suivre dans son évolution spontanée et naturelle, d’après l’histoire, non d’après les spéculations philosophiques qui n’en sont que le couronnement et qui, le plus souvent,ignorent ou dédaignent ses origines. Il nous reste, en terminant, à rechercher comment, par quelles causes, ce procédé intellectuel a pu se constituer et se développer; puis, quelles sont les directions différentes qu’il a suivies au cours de son développement.

I. — Pour la psychologie contemporaine, l’esprit est une somme de processus différents de nature dont le mode d’apparition et d’évolution dépend de conditions déterminées. Dans l’ensemble des opérations intellectuelles, l'abstraction est un procédé de formation secondaire: elle n’appartient pas à la couche primaire, originelle, celle des sensations et perceptions, des appétits et tendances, des émotions primitives. Toutefois, nous avons vu qu’elle y est en germe. Comm.ent, au lieu de rester dans cet état rudimentaire, s’est-elle différenciée de manière à devenir une fonction propre de l’esprit et à fournir une longue carrière qui continue encore ?

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Sa première condition est l’existence de l’attention qui, dans la confusion des choses, met quelques points en lumière. Nous avons exposé ailleurs comment l’attention elle-même dépend à l’origine de l’instinct de conservation individuelle (1). Mais l’attention ne peut que précéder et préparer l’abstraction, parce qu’elle est un état momentané qui s’applique aux variables aspects des événements, sans rien isoler.

Nous savons comment le premier travail de séparation, de dissociation, s’opère dans les images génériques et comment la qualité extraite se fixe, tant bien que mal, à l’aide d’un schéma visuel, auditif, tactile,d’un mouvement, d’un geste, qui lui confèrent une sorte d’indépendance,

Enfin, avec le mot, substitut de l’intuition absente, la dissociationmentale se rapproche d’une dissociation réelle : le caractère abstrait, incarné dans le mot, semble — comme il n’arrive que trop souvent — exister par luimême. Le procédé d’abstraction, muni de son instrument, est complètement constitué.

Durant ces phases successives et après elles, durant tout le cours du développement historique de l’intelligence humaine, le progrès de l’abstraction et de la généralisation dépend de deux causes principales : l’une générale, l’utilité ; l’autre accidentelle et sporadique, l’apparition des inventeurs.

1° Wallace, dans son livre sur le Darwinisme (ch. xv), combattant la théorie qui applique aux facultés mentales la loi de conservation des variations utiles dans la lutte

(1) Psychologie de eattention, ch. I.

CONCLUSION

pour la vie, insiste longuement sur la faculté mathématique ; il soutient qu’elle est une exception inexplicable, un cas irréductible à la loi. L’inaptitude des races inférieures aux calculs. les plus simples est bien connue ; comment, si rudimentaire à l’origine, a-t-elle pu aboutir au génie d’un Newton, d’unLaplace ou d’un Gauss ? « Nous demandons quelle puissance motrice a causé son développement. » L’auteur établit avec un luxe de détails historiques assez inutiles que, dans les luttes de tribus à tribus, plus tard de peuples à peuples (les Grecs contre les Perses), la supériorité mathématique n’a joué aucun rôle et que la victoire a résulté d’autres causes, morales èt sociales. C’est de toute évidence. Mais l’aptitude mathématique n’étant qu’un cas particulier de l’abstraction, quoique l’un des plus parfaits, la question doit être posée sous une forme plus générale : L’aptitude à abstraire a-t-elle eu, dès l'origine, une valeur pratique ? ■— Oui, la « puissance motrice qui a causé son développement, que Wallace réclame sans l’indiquer, c’est l’utilité ».

Pour empêcher toute équivoque, remarquons que le développement de l’aptitude à abstraire et à généraliser peut être expliqué de deux manières : en admettant l’influence de l’hérédité, en l’omettant.

Dans le premier cas, on suppose que cette aptitude apparaît par « variation spontanée » chez un individu ou une race, se fixe, s’affermit, grandit par accumulation lente dans la suite des générations. Cette thèse postule l’hérédité des modiflcations acquises, qui est acceptée par les uns, rejetée par les autres, surtout depuis Weismann. En raison de son caractère hypothétique, contesté, je renonce

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à l’invoquer. Aussi bien la probabilité d’une transmission serait ici bien plus difficile à établir que pour d’autres dispositions psychiques, telles que l’imagination ou les sentiments.

Dans le second cas, le facteur héréditaire éliminé, le progrès, doit être attribué à des causes sociales, l’utilité et l’imitation. Toujours il s’est rencontré des esprits qui, ayant à résoudre un problème pratique, savent mieux que d’autres, dans la complexité des faits, extraire l’important, négliger l’accessoire. L’utilité de l’abstraction est identique à celle de l’attention, qui n’a pas besoin d’être démontrée ; elle se résume d’un seul mot : simplifier. Gomme le procédé réussit, il est imité. Nulle nécessité d’admettre, à l’origine, une abstraction réfléchie et pleinement consciente ; un heureux instinct, aiguillonné par les besoins de la vie, suffit pour commencer. Les races pauvrement douées sous ce rapport ou peu aptes à imiter les meilleures, n’ont pu dépasser un niveau infime. En définitive, l’abstraction et la généralisation sont le nerf de toute connaissance qui dépasse la sensation, et ce mode de connaissance est-il utile ? Il n’y a aucun doute possible sur la réponse.

2® Le rôle des inventeurs correspond au fait qui, dans la terminologie transformiste, s’appelle la variation spontanée. Nous entendons par inventeurs ceux qui sont nés avec le talent ou le génie de l’abstraction. Inutile de prouver qu’il s’en est trouvé de tels, en grand nombre. Ils sont abstracteurs d instinct, comme d’autres sont musiciens, mécaniciens, dessinateurs. La biographie des grands mathématiciens abonde en exemples : Pascal inventant la géométrie d’après quelques vagues indications de son père ;

CONCLUSION

Newton devinant les démonstrations d’Euclide, d’après le simple énoncé du théorème ; Ampère, avant de savoir lire et de connaître les chiffres, faisant avec quelques cailloux de longues opérations ; Gauss, à l’âge de cinq ans, rectifiant les calculs d’un ouvrier, etc. Si l’on trouve moins de faits analogues à citer dans les autres sciences, c’est que la précocité mathématique est fréquente et surprend davantage. Tout cela est l’effet de l’innéité ; ce mot ne servant qu’à résumer notre ignorance des causes qui produisent de pareils esprits. Dans le développement delà connaissance par abstraction et généralisation, la première cause — l’utilité — peut être assimilée au rôle des actions lentes en géologie : qu’il s’agisse d’inventions pratiques ou de la constitution d’un idiome, elle est continue, collective, anonyme. Au contraire, le rôle des grands abstracteurs ressemble aux actions brusques, qui font époque.

IL — Si maintenant, au lieu de suivre la marche de l’abstraction pas à pas, de son plus bas à son plus haut degré, comme on l’a fait dans les précédents chapitres, nous la considérons d’une façon plus générale d’après son orientation vers un but précis, on trouve qu’elle a suivi au cours de son histoire trois grandes directions : pratique, spéculative, scientifique; inséparables d’ailleurs, car l’abstraction pratique conduit à la science, l’abstraction scientifique profite à la pratique, et la spéculation ne peut se passer complètement des deux autres (1).

L’abstraction et la généralisation pratiques sont nécessairement les premières en date, comme nous l’avons vu

(1) Pour une étude sur le rôle et la valeur sociale du symbolisme, consulter Ferrero, les Lois psychologiques du symbolisme ; Paris, F. Alcan.

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en étudiant leurs débuts cliez les animaux, les enfants, les sauvages. Elles servent à distinguer les qualités des choses par un mot ou un signe quelconque ; elles servent aux adaptations simples delà vie quotidienne. Plus tard, à un degré supérieur, nous voyons apparaître des procédés mixtes qui, dirigés surtout vers l'utilité, préludent déjà à la connaissance scientifique. La curiosité désintéressée s’éveille et se fait jour timidement. Il suffit de la moindre notion de l’histoire des sciences pour savoir que toutes, à leur origine, ont été des procédés de recherche appliquée et que souvent, dans leurs efforts incertains, elles ont trouvé ce qu’elles ne cherchaient pas. Les systèmes de numération sont issus du besoin de compter les objets et plus tard de quelques grossiers échanges commerciaux. Il a fallu une géométrie élémentaire pour mesurer les champs, pour déterminer des angles droits, fixer des positions relatives et fournir l'indispensable à l’architecture primitive. L’invention du levier, de la balance, d’engins rudimentaires pour soulever de lourdes masses, a posé les premières fondations de la mécanique. L’astronomie est issue du besoin de régler la vie civile et les fêtes religieuses, du désir (par exemple chez les Mexicains et Péruviens) de ne pas irriter les dieux par le retard des sacrifices dus. La métallurgie et plus tard la recherche de la pierre philosophale, de l’élixir de longue vie, ont préludé à la chimie scientifique. L’histoire du début de chaque science fournirait des faits analogues à profusion.

Par un travail de division interne, de cette direction d’abord unique de l’esprit sont issues les deux autres.

CONCLUSION

D’abord l’abstraction et la généralisation purement spéculative, c’est-à-dire philosophique ou métaphysique. Cette direction nouvelle a des caractères nets, bien connus ; et elle a été, dans l’antiquité, le privilège de deux peuples seuls, les Indous et les Grecs. L’abstraction conduit d’emblée aux généralisations les plus hautes ; de la simplification immédiate et hâtive de quelques faits, l’esprit s’élance d’un bond jusqu’aux dernières raisons des choses ; il saute par-dessus les étapes intermédiaires-,11 ignore la démarche lente et progressive. Ce procédé où, en fait, l’abstraction et la généralisation ne sont que les servantes d’une forme particulière de l’imagination, a trouvé sa première expression complète dans Platon et sa théorie des Idées. Avec lai, l’intelligence humaine a goûté pour la première fois le plaisir indicible de jouer avec les abstractions les plus hautes et de croire fermement qu’à l’aide de quelques entités, on peut résumer l’univers, le constraire et l’expliquer. Dans cette direction, malgré de multiples changements d’aspects, le procédé généralisateur est resté au fond toujours le même et n’a guère fait que se répéter. Il ne s’agit pas ici de critiquer, mais de constater. Aussi bien, le psychologue doit admettre, à titre de fait, que cette tendance à construire le monde — illusoire ou non — est inhérente à la nature de l’esprit humain. Dans son livre déjà mentionné (1), Stallo, qui a soumis à une critique incisive les concepts fondamentaux des sciences physiques et leur dérivation inconsciente vers la métaphysique, a si bien indiqué les caractères propres au procédé d’abstraction et

(1) The Concepts and Théories of modem Physics.,<ih.. rs.

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de généralisation purement spéculatives, que nous ne pouvons mieux faire que de transcrire :

« Quelle que soit la diversité qui existe entre les systèmes métaphysiques, ils sont tous fondés sur la supposition implicite ou explicite qu’il y a une correspondance fixe entre les concepts et leur ûliation d’une part, et les choses dans leur dépendance mutuelle d’autre part. Cette erreur fondamentale est due en grande partie à une opinion fallacieuse sur le rôle du langage dans la formation des concepts. En gros, les concepts sont la signification des mots ; cette circonstance que les mots désignent ordinairement des choses ou au moins des objets sensibles et leur action réciproque, a donné naissance à certaines suppositions trompeuses qui, à certains points de vue, constituent le développement naturel de révolution de la pensée et, comme telles, peuvent être appelées des erreurs structurales de rintelligence.A cet égard, elles ressemblent aux maladies organiques du corps. Ces suppositions sont ;

« Que chaque conceptcst l’équivalent d'une réalité objective distincte et que, par suite, il y a autant de choses ou de classes naturelles de choses qu’il y a de concepts ou de notions ;

« Que les concepts plus généraux ou plus extensifs et les réalités correspondantes préexistent aux concepts moins généraux, plus compréhensifs et aux réalités correspondantes ; que ces derniers concepts et réalités sont dérivés des premiers, soit par une addition successive d’attributs, soit par une évolution ; les attributs ou propriétés des premiers étant, par hypothèse, impliqués dans ceux des derniers ; .

CONCLUSION

« Que l’ordre de la genèse des concepts est identique à l’ordre de la genèse des choses ;

« Que les choses existent indépendamment de leurs rapports et antérieurement à eux et que ces rapports ont lieu entre des termes absolus. »

Les différences entre ce procédé et celui qui est propre à la troisième direction (scientifique) n’ont pas besoin d’être énumérées.

Ici l’on va pas à pas, sans jamais perdre un instant le fil qui peut ramener au point de départ, l’expérience. Même quand il marche à grandes enjambées ou saute par-dessus les généralisations intermédiaires, comme chez les grands inventeurs, l’esprit vérifie les résultats et renoue le fil cassé pendant un instant. C’est le procédé-type. Comme il a servi de base à notre exposé des formes moyennes et supérieures de l’abstraction, il n’y a pas à y revenir. Toutefois, en finissant, il convient de rappeler une fois encore ce qui en fait la solidité.

Réduire l’essentiel de l’abstraction et de la généralisation au seul emploi du mot (ou signe), comme on le fait ordinairement, est une erreur qui ne s’explique que par l’oubli séculaire du rôle de l’inconscient en psychologie. Le signe n’est qu’un instrument de simplification, une formule abréviative. Quand l’esprit opère avec l’aide des concepts, il faut, pour que son travail soit légitime et fructueux, la coopération de deux facteurs ; l’un conscient, l’autre inconscient ou subconscient; d’une part, les mots ou signes accompagnés quelquefois d’une représentation vague, d’autre part un savoir latent, potentiel, organisé. On a

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essayé plus liaut (ch. iv) de montrer comment ce couple se forme et se fixe. Ce mécanisme reste toujours le même sans exception. Qu’il s’agisse de tenir une conversation banale à l’aide des termes abstraits dont nos langues sont faites ou de s’élever aux généralisations les plus hautes, il n’y a dans l’état mental qu’une différence de degré, non de nature. Sous les mots qui sont la portion claire, il existe le travail sourd et l’évocation vague de l’expérience organisée qui les vivifie. Sans ce facteur inconscient qui peut et souvent doit redevenir conscient, rien ne se fait que d’illusoire. Quand on induit, déduit, traverse une longue série d’abstractions pour démontrer ou découvrir, le travail utile consiste en rapports nouveaux qui s’établissent dans le savoir organisé, potentiel; les mots ne sont que des instruments de manipulation qui commencent la besogne, la facilitent et en marquent les phases. Quand l’esprit, aux prises avec les abstractions les plus hautes, court de cimes en cimes, ce qui le soutient contre les chutes et le garantit contre l’erreur, c’est la quantité et la qualité d’inconscient emmagasiné sous les mots. L’entomologiste qui, à première vue, immédiatement, classe un insecte entre des milliers d’espèces, agit en vertu de sa longue expérience, fixée dans une mémoire solide et d’après des caractères saillants : il va des données sensibles au nom. Dans l’opération inverse, quand il se borne à énoncer le nom, tout ce savoir acquis est dessous. L’existence de ces couples conscients-inconscients est pour ainsi dire une règle en psychologie ; les idées générales n’en sont qu’un cas particulier, peut-être le plus méconnu: aussi les avons-nous assimilées précédemment(ch. iv) à des habitudes mentales.

CONCLUSION

A mesure que l’on s’élève dans la généralisation, on ne monte donc pas dans le vide, comme on l’a dit, mais dans le simple, — du môme coup, il-est vrai, dans l’approximation. Les concepts vides relativement (il n’y a pas de concepts vides absolument) sont le produit d’une généralisation discontinue qui ne permet pas de descendre sans interruption ni omission jusqu’au concret. On sait qu’ils se rencontrent surtout dans le monde de la spéculation pure.

Ils sont les noms représentatifs d’un savoir incomplet, partiel, insuffisant ou mal organisé; ils correspondent non à une élimination de l’inutile, mais à un déficit du nécessaire. Sans contact possible avec la réalité, ils flottent dans une atmosphère irréelle et sont les matériaux d’une architecture fragile, à rapide écroulement. La pensée par concepts a pour fin de substituer à des états complexes des états simplifiés qu’on peut tourner et retourner dans tous les sens pour en mieux découvrir les rapports ; ici, par la nature des choses, l’activité inconsciente, le travail qui s’opère silencieusement dans les couches inférieures, appliquée à une matière pleine de lacunes et de fissures, ne projette dans la conscience que de fausses lueurs.

On a souvent répété que la pensée symbolique est une pensée par substitution. Cette formule n’est admissible qu’à la condition de reconnaître que le substitut suppose, exige, l’existence actuelle du substitué. Il y a substitution pour la conscience, non pour l’opération totale. Pour tout résumer d’un mot : la psychologie de l’abstraction et de la ^ généralisation est, en grande partie, une psychologie de I l'inconscient.

Nous n’avons étudié les idées générales qu’autant qu’elles ont une origine assignable dans l’expérience et n’en dépassent pas les limites. Existe-t-il, comme quelques-uns le soutiennent, des notions antérieures à toute intuition sensible qui ne puissent, en aucune manière et par aucun effort, être dérivées des données expérimentales ? Il ne nous appartient pas de le discuter. Cette thèseest une revendication — légitime ou non — en faveur de l’innéité et de quelque façon qu’on la conçoive (formes à priori, disposition héréditaire, conformation cérébrale) : c’est le problème de la constitution dernière de l’intelligence humaine que nous avons rigoureusement éliminé •de notre sujet.

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