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LES AMMAUX
Chacun sait combien la psychologie animale est pleine d’obscurités et de difficultés. Elles s'accumulent principalement sur la question qui nous occupe ; car, il s’agit de savoir non si les animaux perçoivent, se souviennent et même, quand leur organisation est supérieure, imaginent, — ce que personne ne conteste, — mais si, dans l’ordre intellectuel, ils sont capables de plus et de mieux. L’opinion commune est pour la négative : il se peut bien qu’elle repose simplement sur une équivoque de langage. Sans Tien préjuger d’avance, il n’y a qu’à interroger les faits et, dans Tirilerprétation, à les serrer d’aussi près que possible.
En ce qui concerne les faits, nous pouvons être très sobres : on les trouvera dans les traités spéciaux, et il n’est pas utile de les entasser ici. D’ailleurs, il est clair qu’une bonne partie du règne animal est à négliger. A ses degrés inférieurs, il est si loin de nous, d’une psychologie si obscure ^t si pauvre, qu’on ne peut rien y apprendre. Il est clair que, dans les formes supérieures seules, nous avons quelques chances de trouver ce que nous cherchons : 1° des équivalents de concepts ; 2“ des procédés assimilables au raisonnement.
PiiBOT. — Idées générales. 2
l’évolution des idées générales
Dans l’immense domaine des Invertébrés, le plus haut développement psychique se rencontre, de l’avis commun, chez lés Hyménoptères sociaux et les représentants supérieurs de ce groupe sont les Fourmis : il nous suffira de nous occuper d’elles. Malgré l’exiguïté de leur taille, leur cerveau remarquablé par sa structure, surtout chez les neutres, est, disaitDarwin, «un des atomes les plus extraordinaires que nous présente la matière, sans en excepter le cerveau de l’homme. » Les lésions de cet organe, fréquentes dans leurs combats acharnés, causent des troubles fort analogues à ceux que l’on constate chez les mammifères. Il est inutile de rappeler ce que chacun sait de leurs mœurs ; organisation du travail, adaptations variées dans l'architecture, guerres, rapt, pratique de l’esclavage et de l’élevage et (pour certaines espèces) travaux agricoles, moissons, soins donnés à leurs greniers, etc. (1) ; tout au contraire, il nous faut examiner les cas exceptionnels, ceux où les fourmis sortent de leurs habitudes ; car leur aptitude à abstraire, généraliser, raisonner, ne peut s’établir qu’en raison d’une adaptation nouvelle à des circonstances insolites. En voici quelques exemples :
,« A côté d’un de nos tramways, dit Belt, se trouvait une fourmilière dont les habitants ne pouvaient se rendre auprès des arbres (qu’ils moissonnaient) qu’en traversant des rails sur lesquels des wagons passaient sans cesse, non sans écraser beaucoup de fourmis. Celles-ci finirent par renoncer à un trajet aussi dangereux et elles avaient percé
(1) Pour les détails, voir Romanes, Animal InteAligenee, ch. m et v. —En ce qui concerne la probabilité d’un ensemble de signes qui les aident dans leur coopération, voir ci-après, ch. ii.
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un tunnel sous chaque rail. Un jour, à un moment où il ne passait pas de wagons, je comblai ces tunnels de pierres, pour voir ce que feraient les fourmis qui revenaient au nid, chargées de feuilles, en découvrant l’obstacle. Je pus alors constater que la bande, plutôt que de passer sur les rails, se mit à creuser d’autres souterrains. »
Un autre observateur, Bâtes, qui a patiemment étudié les fourmis de l’Amérique centrale, rapporte un fait analogue. Ces insectes découpent les feuilles des arbres et les emportent dans leur nid, où elles servent à divers usages. Une colonne revenait chargée de ce butin :
« Je mis une branche de près d’un pied de diamètre en travers de leur route qui était bordée des deux côtés par une herbe haute, épaisse, infranchissable; je l’enfonçai quelque .peu dans le sol pour que les fourmis ne pussent passer dessous. Les premières arrivées essayèrent en effet de ce moyen pour passer outre, puis elles essayèrent de passer par-dessus, ce qui fut impossible avec le poids de leurs feuilles. Alors, elles se tinrent immobiles, comme si elles attendaient un mot d’ordre, et quel fut mon étonnement quand je vis que, des deux côtés, on travaillait à creuser un tunnel. Les fourmis avaient déposé leurs feuilles pour procéder à cette opération ; lorsqu’elle fut terminée, c’est-à-dire au bout d’une demi-heure, elles prirent de nouveau leur charge, et la colonne se mit en marche. »
Elles montrent antant d’invention dans la construction des ponts. Il résulte d’observations nombreuses qu’elles savent disposer des brins de paille au-dessus de l’eau, les maintenir en équilibre, ou les sceller aux deux bouts avec de la terre, les humecter de leur salive, les rétablir si on
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les dérange, oonstruire une chaussée faite de guains de sable, etc. (Réaumur). Elles emploient môme des ponts vivants : « Le sol, autour d’un arbre, ayant été enduit de goudron pour le soustraire à leurs ravages, les premières fourmis qui essayèrent dépasser furent engluées, mais les autres ne s’y laissèrent pas prendre. Retournant sur l’arbre chercher des aphides, elles vinrent les poser sur le goudron l'un après l’autre et s’en firent une chaussée (1). »
J’omets toute observation sur l’ingéniosité des guêpes et des abeilles ; je veux cependant noter un cas rudimentaire de généralisation. Huber avait remarqué que les abeilles, quand la longueur des corolles les empêche d’en extraire le miel par leur procédé ordinaire, percent un trou vers le bas. « Une fois que ces insectes ont reconnu que la conformation d’une fleur nécessite ce procédé, ils l’appliquent désormais à l’espèce. » Sans doute, on peut invoquer ici l’association, l’habitude; mais, avant qu’elles se créent, n’y a-t-il pas eu extension du même au môme?
Pour les animaux supérieurs, je me bornerai aussi aux types les plus élevés. J’écarte naturellement toutes les observations relatives aux animaux « savants », tout ce qui est dû à l’éducation et au dressage par l’homme. J’écarte encore les cas où, comme chez le castor, il y a un mélange embarrassant de ce qu’on nomme l’instinct (propriété spécifique) et d’une adaptation variable suivant les temps et les lieux.
L’éléphant a une réputation, peut-être un peu surfaite,
(1 ) Romanes, ouv. cité, ch. iii.
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d’intelligence. Sa psychologie est assez bien connue ; j’en donne quelques traits caractéristiques pour notre sujet : Il sait arracher des piquets de bambou, les casser, les examiner, et répéter cette opération jusqu’à ce qu’il en trouve un à sa convenance; alors il saisit avec sa trompe le fragment qu’il a fabriqué et s’en sert comme d’un grattoir pour déloger les sangsues qui adhèrent à sa peau dans quelque endroit inaccessible. « Le cas est fréquent, et chaque éléphant se sert quotidiennement d’un grattoir de ce genre ». Lorsqu’il est importuné par les grosses mouches, il choisit une branche qu’il dépouille de ses feuilles, sauf à l’extrémité; « il la frotte à plusieurs reprises de haut en bas pour la bien nettoyer et il se trouve ainsi muni d’un éventail de cinq pieds de long qu’il agite de chaque côté! Quoi qu’on en dise, voilà bien deux instruments dans toute l’acception du mot, c’est-à-dire fabriqués avec intelligence, dans un but déterminé. » ~ « Un point sur lequel je désire insister particulièrement, dit un naturaliste qui les a beaucoup observés, c’est qu’on est fondé à croire que les éléphants conçoivent des idées abstraites. Je suis convaincu qu’ils acquièrent par expérience l’idée de dureté et de poids, et en voici la preuve, à mon avis... On enseigne à l’éléphant à ramasser des objets à terre et à les passer à son mahout qui se tient assis sur ses épaules. Tout d’abord, on lui fait ramasser des objets mous, comme des vêtements, à cause de la force dangereuse de ses mouvements. Au bout d’un certain temps, qui varie selon les animaux, il semble se rendre compte de là nature des objets qu’il soulève; s’il continue à lancer sans façon un paquet de linge, il passe doucement les choses lourdes (barres de fer, chaînes).
l’êvolütion des idées générales
prend un couteau aiguisé par le manche et le met sur sa tête à la disposition du mahout. J’ai fait à dessein ramasser à des éléphants des objets qu’ils ne pouvaient avoir vus auparavant, et la façon dont ils les manièrent me prouva qu’ils savaient si ces objets étaient durs, pesants ou tranchants (1). »
Lloyd Morgan qui, dans ses livres de psychologie comparée, a une tendance évidente à concéder aux animaux une ration intellectuelle aussi restreinte que possible, commente ainsi cette observation : « Faut-il supposer que ces animaux possèdent des idées abstraites? Je réponds que cela dépend de ce qu’on entend par idées abstraites. Si on veut dire que les idées abstraites sont isolées, c’est-à-dire considérées comme des qualités tout à fait séparées des objets qu’elles caractérisent, je ne le pense pas. Mais, si on veut dire que les éléphants, pratiquement, reconnaissent les qualités de dureté, poids,"'etc., comme éléments prédominants dans leur représentation, je suis tout disposé à l’accorder (2). » Pour ma part, j’adhère complètement à cette conclusion, en y ajoutant une seule remarque : c’est qu’entre la notion abstraite pure et la notion « prédominante », il n’y a qu’une différence de degré. Si celle-ci n’est pas isolée, détachée, fixée par un signe, elle en est bien près et mérite, à ce titre, d’être nommée un abstrait d’ordre inférieur.
On a souvent cité l’observation d’Houzeau sur les chiens qui, souffrant de la soif, dans les pays secs, se précipitent sur les sillons qu’ils rencontrent, en explorent une cin-
(1) Romanes, ouv. cité, ch. sm.
(2) Lloyd Morgan, Animal Life and Intelligence, ix, 364.
LES FORMES INFÉRIEURES DE l’ABSTRACTION
quantaine en descendant, espérant tonjours que ce litdesséclié les conduira à l’abreuvoir. Ils ne peuvent être guidés ni par l’odeur de l’eau, ni par la vue des feerbes ; car tout cela manque : « Ils le sont donc ici, par des idées générales, secondées jusqu’à un certain point par rexpérience et d’un caractère fort simple sans doute. »
C’est pourquoi le terme image générique serait bien préférable^ à mon avis, pour les cas de ce genre.
« J’ai vu maintes fois non seulement les chiens, mais les chevaux, les mulets, les bœufs, les chèvres, chercher l’eau dans des endroits qu’ils n’avaient jamais visités. Ils se guidaient en vertu de principes généraux, puisqu’ils arrivaient à des abreuvoirs, pour le moment tout à fait secs (1). » Sans doute, on peut objecter que l’association des images joue ici nn rôle prépondérant. La vue des sillons rappelle l’eau qui, quoique absente, fait partie d’un groupe de sensations bien des fois perçu : mais l’image générique ne pouvant être, comme nous le verrons plus loin, qu’une condensation presque passive de ressemblances, ces faits nous montrent assez bien sa nature et ses limites.
Je rappelle pour mémoire et sans en rapporter aucune les observations sans nombre sur raptitude des chiens et des chats à trouver les moyens qui peuvent les conduire à leur but, sur leur adresse mécanique“, sur les ruses, sî bien décrites par G. Leroy, du renard, du lièvre, pour (déjouer le chasseur, « quand ils sont vieux et instruits par l’expérience, car c’est à la science des faits qu’ils doivent leurs inductions justes et promptes. »
(i) ^aiszKKVs, Études sur les facultés mentales des am'?wawa?, t.II,pp.264 et suivantes. Il donne aussi un exemple de généralisation chez les aloeilles.
24 l’évolution des idées générales
Les plus intelligents des animaux, les singes supérieurs, n’ont pas été beaucoup étudiés à l’état libre ; mais des observations, dont quelques-unes sont dues à des naturalistes célèbres, fixent assez bien le niveau intellectuel des mieux doués. L’histoire de Lorang de Cuvier a été reproduite à satiété. Les livres plus récents de psychologie comparée contiennent beaucoup de preuves de leur aptitude à profiter de l’expérience (Darwin, Descendance^ I, ch. iii), à se créer des instruments. Un singe, n’ayant pas la force de soulever le couvercle d’un coffre, se servit d’un bâton comme d’un levier. « L’usage du levier comme moyen mécanique est un exploit dont on ne connaît pas d’exemple en dehors du singe. Un autre (observé par Romanes), parvint sans assistance, en poursuivant méthodiquement ses investigations, à se rendre compte du principe mécanique de la vis. Il est communément reconnu que les singes savent se servir de pierres en guise de marteaux. » Ils sont habiles à combiner leurs stratagèmes ; comme celui qui, retenu captif par une chaîne et ne pouvant s’approcher d’une couvée de canetons, leur tendait un morceau de pain eU quand il avait réussi à attirer l’un d’eux, le saisissait et le tuait d’un coup de dent à la poitrine (1).
Reste une opération mentale qu’il convient d’examiner à paru et nous suivrons toujours la môme méthode, en ce qui la concerne, dans le cours de cet ouvrage. Elle a l’avantage d’être précise, limitée, à-évolution complète et d’étre accessible aux recherches dans toutes les phases de son déve-
(1) Romanes, ouv. cité, ch.
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loppement, du plus bas au plus haut. C’est la numération.
Y a-t-il des animaux capables de compter? G. Leroy est, je crois, le premier qui ait soutenu l’affirmative dans un passage qu’il est utile de transcrire, quoiqu’il ait été souvent cité :
« Parmi les différentes idées que la nécessité fait acquérir aux animaux, on ne doit point oublier celles des nombres. Les bêtes comptent, cela est certain, et, quoique leur arithmétique paraisse jusqu’à présent assez bornée, peut-être pourrait-on lui donner plus d’étendue. Dans les pays où l’on conserve le gibier, on fait la guerre aux pies parce qu’elles enlèvent les œufs... et pour anéantir d’un coup la famille carnassière, on tâche de tuer la mère pendant qu’elle couve. Pour cela, on est contraint de faire un affût bien couvert au pied de l’arbre où est le nid, et un homme s’y place pour attendre le retour de la couveuse; mais il attend en vain si la pie a été quelquefois manquée en pareil cas... Pour tromper cet oiseau inquiet, on s’est avisé d’envoyer à l’affût deux hommes, dont l’un s’y plaçait et l’autre passait ; mais la pie compte et se tient toujours éloignée. Le lendemain, trois y vont, et elle voit encore que deux seulement se rencontrent, et elle voit encore que deux seulement se retirent. Enfin il est nécessaire que cinq ou six hommes allant à l’affût mettent son calcul en défaut... Ce phénomène, renouvelé toutes les fois qu’il est tenté, est l’un des plus extraordinaires de la sagaeité^des animaux. »
Depuis, la question a été reprise. Lubbock y consacre les trois dernières pages de son livre sur « Le sens et l’instinct des animaux ». D’après ses expériences sur les nids d’oi-
l’évoxution des idées générales
seaux, on peut enlever un œuf dans un nid où il y en a quatre ; mais, si l’on en retire deux, l’oiseau déserte généralement. La guêpe solitaire approvisionne sa cellule d’un nombre déterminé de victimes. L’ammopliile se contente d’une seule ; une espèce d'Eumenes prépare pour ses petits cinq victimes, une autre espèce en prépare dix, une autre quinze, une autre vingt-quatre ; le nombre des victimes est constamment le môme pour chaque espèce. Comment l’insecte connaît-il son nombre? (1)
Une expérience, conduite avec méthode par Romanes, lui a montré qu’un chimpanzé peut compter exactement jusqu’à cinq, distinguer les mots qui désignent 1, 2, 3, 4,.5 et, au commandement, présenter le nombre de brins de paille qu’on lui demande (2).
Bien qu’on n’a.it pas encore sur ce point des observations assez étendues et assez variées pour en parler comme il conviendrait, on doit pourtant remarquer que les cas cités ne sont pas semblables et qu’il paraît illégitime de les réduire tous à un môme mécanisme psychologique.
1“ Le cas des insectes est le plus embarrassant ; il est préférable d’énoncer franchement un non liquet ; car l’attribuer à une numération inconsciente ou à un instinct spécial équivaut à ne rien dire ; d’ailleurs, nous n’avons pas à nous occuper de ce qui touche à l’instinct.
2° Le cas du singe et ses analogues est déjà assez élevé :
(1) On trouvera à la fin de ce passage une histoire extraordinaire sur 1 arithmétique d’un chien, que Luhbock explique par une « lecture de pensée ». Je l’omets, ayant écarté délibérément tous les cas suspects ou rares.
(2) Mental Évolution in Man, ch. in, p. S8.
LES FORMES INFÉRIEURES DE l’aBSTRACTION
c’est une forme de numération concrète que nous retrouverons chez les enfants et les représentants les plus bas de l’humanité.
3“ Tout autre est la nature de la prétendue « arithmétique » de la pie de G. Leroy et autres observations similaires. J’y vois non une numération, mais une perception de la pluralité, ce qui est tout différent. Il y a dans le cerveau de l’animal une coexistence de perceptions; il sent qu’elles sont toutes présentes ou qu’il en manque ; mais la conscience d’une différence entre le groupe complet et le groupe tronqué, en déficit, n’est pas identique à l’acte de compter. Elle est une condition préliminaire, une introduction, rien de plus, et l’animal qui ne dépasse pas ce stade ne compte pas, au sens exact du mot. Nous verrons plus loin que des observations faites sur les jeunes enfants fournissent des preuves en faveur de cette assertion, ou montrent du moins qu’elle n’est pas une simple vue de l’esprit, mais l’hypothèse la plus vraisemblable.
Sans attendre davantage, et sous réserve des faits qui seront étudiés dans la suite de ce chapitre, nous pouvons dès maintenant essayer de fixer la nature des formes d’abstraction et de raisonnement accessibles aux types supérieurs de l’animalité.
I. — L’image générique résulte d’une fusion spontanée d’images, produite par la répétition d’événements semblables outrés analogues. Elle consiste en un procédé d’assimilation presque passif ; elle n’est pas intentionnelle et n’a pour matière que les ressemblances grossières. Il y a accumulation, sommation de ces ressemblances ; elles pré-
l’évolution des idées générales
dominent par la force du nombre, parce qu’elles sont la majorité : il se forme ainsi un noyau solide qui prédomine dans la conscience, un extrait convenant à tous objets similaires; les différences tombent dans l’oubli. La comparaison de Huxley, citée plus haut, avec les photographies composites, nous dispense d’insister. Leur genèse dépend : d’une part, de l’expérience; les événements qui se répètent fréquemment peuvent seuls se condenser en une image générique; d’autre part, des dispositions affectives du sujet (plaisir, peine, etc.),de l’intérêt, derutilitépratique,qui rendent certaines perceptions prédominantes. Elles n’exigent donc pas un grand développement intellectuel pour se constituer, et on ne peut guère mettre en doute qu’elles existent, même très bas, dans l’échelle animale. L’enfant, à quatre ou cinq mois, possède déjà très probablement une image générique de la forme humaine et de quelques objets familiers. On peut remarquer d’ailleurs que cette forme inférieure de l’abstraction peut se produire même chez l’homme adulte et cultivé. Si nous sommes, par exemple, transportés brusquement dans un pays dont la flore nous est totalement inconnue, il se produit en nous par la répétition des expériences une condensation inconsciente des végétaux similaires; nous les classons sans savoir leurs noms, sans en avoir besoin, sans connaître leurs caractères essentiels, c’est-à-dire ceux qui constituent la vraie notion abstraite, celle du botaniste.
En résumé, l’image générique est à mi-chemin entre la représentation individuelle et l’abstraction proprement dite. Elle résulte presque exclusivement de la faculté de saisir les ressemblances. Le rôle de la dissociation y est
très faible : tout s’opère d’une façon pour ainsi dire automatique, mécanique, en suite de lalutte inégale qui s’établit dans la conscience entre les ressemblances qui se renforcent et les différences dont chacune reste isolée.
II. — On a dit que la principale utilité de l’abstraction est de servir à raisonner; on en peut dire autant des images génériques : c’est avec leur aide que les animaux raisonnent. Ce sujet a donné lieu à de grands débats. Beaucoup s’indignent à la seule pensée que des fourmis, des éléphants, des chiens, des singes puissent raisonner. Cependant cette indignation n’a d’autre cause que le sens très étendu, très élastique du mot raisonnement opération qui comporte bien des degrés, depuis la simple consécution empirique jusqu’au raisonnement quantitatif composé des hautes mathématiques. On oublie qu’il y a, comme pour l’abstraction et la généralisation, les formes embryonnaires, celles que nous étudions en ce moment.
Pris dans son acception la plus étendue, le raisonnement est un acte de l’esprit qui consiste à aller du connu ; à l’inconnu ; à passer de ce qui est donné immédiatement à ce qui est simplement suggéré par l’association qt l’expérience. Assurément un logicien trouvera cette formule trop vague, mais elle doit être telle pour couvrir tous les cas.
Sans prétendre à une énumération rigoureuse, défiant \ toute critique, on peut, dans le développement intellectuel, distinguer les phases suivantes en ordre ascendant : les perceptions et les images (souvenirs) comme point de dé- i part ; l’association par contiguïté, l’association par ressem- | blance ; puis la marche du connu vers l’inconnu, par le rai- | sonnement du particulier au particulier, par le raisonne- j
ment analogique, enûn parles formes parfaites de l’induction et de la déduction avec leurs modes. Toutes ces formes de raisonnement ont-elles un fonds commun, une unité de / composition ; en d’autres termes, sont-elles réductibles à i un seul type — induire suivant les uns, déduire suivant les autres? Quoique cela soit fort probable, il n’est pas utile de discuter ici cette question. Bornons-nous aux formes élémentaires que les logiciens omettent ou dédaignent ordinairement^ mais qui, pour la psychologie, sont des démarches de l’esprit aussi intéressantes que toute autre.
Sans examiner si, comme le soutenait Stuart Mill, toute inférence est, en fait, du particulier au particulier — les propositions générales étant dans cette hypothèse de simples memento, de courtes formules qui servent de base à l’opération — il est clair qu’elle est la forme la plus simple de la direction de l’esprit du connu vers l’inconnu; mais elle- est plus que la seule association, quoiqu’elle ne la dépasse que d’un degré. L’association, par ressemblance, nous l’avons vu, n’est pas identique à la formation des images génériques ; celle-ci exige une fusion, une synthèse mentale : de même, le raisonnement du particulier au particulier implique quelque chose de plus que la simple association; c’est un étdXà'attente équivalent à une conclusion dans l’ordre pratique, c’est une anticipation. L’animal qui s’est brûlé en avalant quelque aliment qui fume, se tient désormais en garde devant tout ce qui émet de la fumée. Il y a là plus qu’une simple association entre deux expériences antérieures (fumée, brûlure), et cet état « diffère de la simple suggestion associative, en ce que l’esprit est moins occupé du souvenir des brûlures passées
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que de l’attente d’une répétition du môme fait dans le cas présent ; c’est-à-dire qu’il se rappelle moins le fait d’avoii’ été brûlé qu’il ne tire la conclusion qu’il sera brûlé (1). » En d autres termes, il est orienté moins vers le passé que vers 1 avenir. Bien que cette tendance à croire que ce qui est amvé une ou deux fois arrivera toujours, soit une ample source d’erreurs, elle n’en reste pas, moins une opération logique (jugement ou raisonnement) qui contient un élément de plus que l’association : une inclusion du futur, une affirmation implicite qui s’exprime par un acte. Sans doute, entre ces deux processus — associer, inférer du particulier au particulier, — la différence est assez mince ; mais, dans une étude de genèse et d’évolution, ces formes de passage sont justement les plus importantes.
Le raisonnement par analogie est d’un ordre bien supérieur. n est le principal instrument logique de l’enfant et de l’homme primitif : base de l’extension du langage, des classifications vulgaires et pratiques, des mythes, des premières connaissances quasi scientifiques (2). C’est une induction qui commence, et il en diffère non par sa forme, mais par sa matière qui est mal établie. « Deux choses se ressemblent par un ou plusieurs caractères ; une proposition donnée est vraie de l’une, donc elle est vraie de l’autre. A est analogue à B,; m est vrai de A, donc m est vrai de B. » Telle est la formule de StuartMill. L’animal ou
(1) J. SüLLT, The human Mind, t. I., p. 460. — L’auteur représente par de bons schémas la différence entre les deux cas. — Sur le raisonnement du particulier au particulier, consulter aussi Stuart Mill, Logic, II, ch. iii, p. 3; Bradley, Lopîc, liv. II, p. 2, ch. ii.
(2) Sur l’analogie, consulter la monographie de Stern, Die Analogie in volksthümlichen Denken. Berlin, 1894.
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l’enfant qui, maltraité par une personne, étend sa haine à toutes celles qui lui ressemblent, raisonne par analogie. Il est clair que ce procédé du connu à l’inconnu est à valeur variable, depuis zéro jusqu’au cas où il se confond avec l’induction parfaite.
Après ces remarques générales, revenons à la logique des animaux ou pour mieux dire, à la seule logique pos- ' sible sans la parole. Elle n’est et ne peut être qu’une logique des images (Romanes emploie une expression syno- \ nyme: logique des recepts), qui est à la logique proprement dite, ce que les images génériques sont à l’abstraction et à la généralisation proprement dites. Cette dénomination est nécessaire ; elle en fait une catégorie à part, bien déterminée par l’absence du mot ; elle permet, quand on parle de jugement et de raisonnement chez les animaux et les individus dénués de la parole, de savoir exactement ce qu’on veut dire.
Il résulte de ce qui précède que la logique des images a deux degrés principaux :
L’inférence du particulier au particulier. L’oiseau qui, ayant trouvé,le matin, du pain sur une fenêtre, revient le lendemain à la même heure, en trouve encore et continue, est mû par une association d’images, plus l’état d’attente, d’anticipation, décrit ci-dessus.
Le procédé par analogie. Il suppose, au moins dans ses formes les plus hautes chez l’animal, une construction de l’esprit : le but est posé, et les moyens sont imaginés pour l’atteindre. Je rapporte à ce type les cas précités des fourmis creusant un tunnel, établissant un pont, etc. Dans leur vie ordinaire, elles ont la pratique de ces opé-
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rations : leur mérite consiste à pouvoir les dissocier de leurs conditions habituelles, du milieu de leur fourmilière, pour les adapter à des cas nouveaux, à l’inconnu.
La logique des images a des caractères qui lui sont exclusivement propres et qu’on peut résumer comme il suit :
l“Elle n’a pour matière que des représentations concrètes ou des images génériques et ne peut sortir de ce cercle. Elle est capable de constructions assez complexes, mais n'admet pas la substitution. Tandis que l’écolier novice résout sans grande peine des problèmes d’arithmétique élémentaire (tels que ; 13 ouvriers ont fait en 4 jours un mur de 3 mètres, combien de temps faudra-t-il à 4 ouvriers pour le môme travail ?) parce qu’il use de la logique des signes, remplaçant les données concrètes par des chiffres et n’ayant à opérer que sur leurs rapports ; la logique des images est absolument réfractaire à tout stratagème de substitution. Outre qu’elle ne peut agir que sur le représentable, môme dans ces limites, sa marche est nécessairement lente, encombrée et, faute de dissociation suffisante, s’embarrasse de détails inutiles. Toutefois, chez l’adulte habitué au raisonnement, elle peut devenir un auxiliaire dans certains cas ; j’incline môme à croire qu’elle est le nerf principal de l’imagination constructive. Il vaudrait la peine de rechercher, d’après des observations authentiques, quel rôle elle joue dans l’invention dos romanciers, des poètes, des artistes. Dans une polémique contre Max Millier qui s’obstine à soutenir qu’il est radicalement impossible de penser et de raisonner sans mots, un correspondant lui répond: « Depuis ma jeunesse, je
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suis engagé dans la pratique de l’architecture et du génie civil, et je puis assurer que le projet et l’invention se font entièrement chez moi par des images mentales {mental pictures)Je trouve que les mots sont plutôt un embarras... et la meilleure preuve qu’ils le sont.dans bien des cas, c’est qu’il a fallu trouver d’autres méthodes pour communiquer la connaissance ; par exemple, la méthode graphique en mécanique (1). »
2° Elle a toujours un but pratique. 11 ne faut pas oublier qu’à son origine, la faculté de connaître est essentiellement utilitaire et ne peut être autre, parce qu’elle est uniquement employée à la conservation de l’individu (trouver la nourriture, distinguer l’ennemi de la proie, etc.). Les animaux ne font que des raisonnements appliqués qu’ils essaient par l’expérience ; ils tâtonnent et choisissent entre plusieurs moyens celui que l’issue finale justifie ou infirme. A proprement parler, la logique des images n’est ni vraie ni fausse ; ces épithètes ne lui conviennentqu’à moitié. Elle réussit ou elle échoue : ce qui la juge, c’est le succès ou l’insuccès; et, puisque nous avons soutenu plus haut qu’elle est le réssort caché de l’invention esthétique, remarquons qulci encore, il ne s’agit pas d’établir la vérité ou l’erreur, mais de créer une œuvre viable ou d’avorter.
Ce n’est donc que par une prévention injustifiée qu’on a pu refuser aux animaux supérieurs toute opération qui dépasse l’association et toute aptitude à inférer d’après
(1) Three Introductory Lectures on the Science of Tlwught, delwered attlie R. Institution, dcçi'ÿenAiGe,'ÿ . 6, lettre 4®; Chicago, 1888.—Il convient pourtant de remarquer que celui qui use ainsi de la logique des iruages a l’esprit préformé par la logique des signes : ce qui n’est pas le cas des animaux.
des ressemblances. W. James, après avoir posé comme règle {as a rule) que les meilleurs exemples de la sagacité animale « peuvent parfaitement s’expliquer par la seule association de contiguïté, fondée sur l’expérience », arrive, en fait, à une conclusion qui ne diffère guère, de la nôtre. Après avoir rappelé l’histoire connue des chiens arctiques attelés à un traîneau qui, dès que la glace craque, s’éloignent les uns des autres pour diminuer le poids, il l’explique ainsi ; « Il nous suffit de supposer que chacun d’eux, individuellement, après le craquement, a senti sa peau mouillée, qu’ils ont souvent remarqué que ce craquement commence quand ils sont ensemble et cesse quand ils sont dispersés. » En admettant cette supposition, il n’en reste pas moins vrai que les associations par contiguïté ne sont que la matière qui sert de base à une inférence par similitude et à l’acte qui s’ensuit. — Autre histoire. Un de ses amis, accompagné de son chien, se rend à son bateau et le trouve plein d’eau et de boue. Il s’aperçoit qu’il a laissé à la maison Téponge qui sert à le nettoyer. Peu soucieux de faire un tiers de mille pour la chercher, à tout hasard et sans grand espoir, il simule devant son terrier tous les gestes nécessaires pour rapproprier le bateau, en lui criant; « L’éponge, l’éponge, va chercher l’éponge. » Le chien s’en va et, à la grande surprise de son maître, revient en la tenant dans sa gueule. Est-ce à proprement parler un raisonnement? Il ne serait tel, dit W. James, que si le terrier, ne trouvant pas l’éponge, avait apporté un torchon ou une nappe. Par cette substitution, il aurait montré que, malgré les diversités d’apparence, il comprenait que, pour le but actuel, tous ces objets sont identiques. « Cette subs-
l’évolution des idées générales
tituüon impossible pour le chien,tout homme même le plus stupide ne manquera pas de la faire. » Je n’en suis pas sûr, malgré l’assertion catégorique de l’auteur; mais, sans la discuter, il faut avouer que c’est demander à un chien de raisonner comme un homme (1). En définitive, et malgré des apparences contraires, James en arrive aune conclusion qui n’est pas bien différente de la nôtre. « Les caractères extraits pai’ les animaux sont très peu nombreux et toujours en rapport avec leurs intérêts et émotions immédiats. » C’est ce que nous avons nommé plus haut le raisonnement pratique (2).
G. Leroy disait ; « Les animaux raisonnent, mais autrement que nous. » C’est là une position négative. Nous faisons un pas de plus en disant ; leur raisonnement consiste en un enchaînement d’images concrètes ou génériques adapté à un but déterminé et dans le passage de ces repré-
(1) Psychqlogy, t. II, pp. 348 et suiv. —U rapporte pourtant le cas d’un autre chien habitué à chercher et à rapporter des coins à fendre le bois. Un jour, il ne revenait pas. On le chercha au bout d’une demi-heure ; il était occupé à mordre et déchirer le manche d’une hache enfermée dans un billot (le coin ne se trouva pas). L’animal avait-il la percep|tion claire du caractère commun à ces deux instruments servant à fendre? « C’est une interprétation possible, mais qui me paraît dépasser de beaucoup les bornes de l’abstraction canine. » {Loc. cit., p, 352.) James essaie une autre explication. Il est singulier qu’il n’invoque pas le dressage et la cohabitation avec l’homme : c’est pouriant un facteur dont l’influence sur le développement intellectuel des animaux n’est pas douteuse. Aussi est-il préférable de ne s’appuyer que sur leurs inventions spontanées, sans suggestion possible : ces faits seuls sont clairs et probants.
(2) Lloyd Morgan, dont nous avons indiqué plus haut les tendances, distingue trois sortes d’inférence ; 1° inconsciente, celle des perceptions ; c’est une construction immédiate qui les complète ; 2° intelligente (qu’il concède aux animaux), elle construit et reconstruit à l’aide des perceptions ; 3° rationnelle, qui implique l’analyse, la dissociation complète {isolation), les concepts [ouv. cité, p. 362).
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sentations à l’acte. Il est impossible de tout réduire à la seule association par ressemblance et surtout par contiguïté, puisque celle-ci a pour résultat nécessaire de créer des habitudes inébranlables, d’enfermer dans une routine étroite, et que nous avons vu que certains animaux peuvent la rompre.