‹ L'évolution des idées généralesChapitre 6 sur 27 · LES SOURDS-MUETS · texte numérisé non relu

LES SOURDS-MUETS

Dans notre étude sur le développement intellectuel avant la parole, les sourds-muets forment un groupe assez différent de ceux qui précèdent. Les animaux ne livrent pas tous leurs secrets et laissent une large part à la conjecture. Les enfants ne révèlent qu’un état transitoire, un moment dans l’évolution totale. Les sourds-muets (du moins ceux qui nous occupent) sont des adultes, comparables comme tels aux autres hommes, semblables à eux, sauf par l’absence de la parole et ce qui en résulte : ils ont atteint un état intellectuel stable. De plus, ceux qui sont instruits sur le tard, qui apprennent une langue de signes analytiques, c’est-à-dire à parler avec leurs doigts ou à émettre les sons qu’ils lisent sur les lèvres des autres, ceuxlà peuvent révéler leur état mental antériem'; il y a une comparaison possible du même homme avec lui-même, avant et après l’acquisition d’un instrument d’analyse. La psychologie subjective et la psychologie objective-concourent à nous éclairer.

Leur niveau intellectuel est fort bas (nous y reviendrons plus loin) ; mais on l’a encore exagéré, surtout au dernier siècle, en vertu du prétendu axiome : que l’on ne peut penser sans mots. Il n’y a nul besoin de discuter cet

l’évolutiox des idées générales

antique aphorisme qui, sous sa forme rigoureuse, ne compte plus, je pense,de défenseurs marquants(l). Penser étant synonyme de comparer, abstraire, généraliser, juger, raisonner, c’est-à-dire dépasser à un degré quelconque la vie purement sensorielle et affective, la question véritable n’est pas : Pense-t-on sans mots? mais ; Dans quelle mesure peut-on penser sans mots? En d’autres termes, il s’agit de Axer la limite supérieure de la logique des images ; car il est évident qu’elle atteint son apogée chez les sourds-

(1) Il faut excepter cependant Max Millier, qui, dans tous ses ouvrages, y compris le dernier {Three Lectures, etc., cité plus haut), n’a pas foit la moindre concession sur ce point. Il soutient même qu’une société de sourds-muets ne s’élèverait guère au-dessus du niveau intellectuel d’un chimpanzé : « A man born dumb, notwithstanding his great cérébral mass « and his inheritance of strong intellectual instincts, would be capable of « few higher intellectual manifestations than an orang or a chimpanzee, if « he were confihed to the society of dumb associâtes » (p. 92). Cette thèse lui a valu les c.-itiques de treize correspondants, parmi lesquels Romanes, Galton, le duc d’Argyll, etc. ; mais il fait face à tous les assauts et réplique <à tous sans démordre. Il faut avouer que les raisons invoquées par ses correspondants sont de valeur très inégale. Les unes sont probantes, les autres peu. Le duc d’Argyli dit excellemment que « le mot est nécessaire au proijrès de la pensée, non à Vacte de la pensée » ; Ebbels (p. 13, appendice) montre bien que M. Millier rétrécit illégitimement la question, en excluant tous les processus antérieurs à la formation des concepts; que nous pouvons penser par images; que le passage d’une forme à l’autre est imperceptible et que la faculté d’abstraction n’apparaît pas brusquement avec les signes. —En revanche, on ne peut admettre comme démonstratifs des faits invoqués par d’autres correspondants, par exemple les joueurs d’échecs qui combinent et calculent à l’aide des seules images visuelles ; la réponse à une lettre, entrevue d’abord comme plan général avant d’être développée en mots, etc., etc. On oublie que les gens capables de ces opérations, ayant un long usage de l’analyse par la parole, ont acquis de ce fait un haut développement intellectuel. Ainsi, dans l’ordre physique, le gymnaste exercé, même lorsqu’il n’exécute aucune prouesse, possède une souplesse, une agilité de corps, qu’il doit a l’exercice et qui se traduit dans tous ses mouvements.

LES FORMES INFÉRIEURES DE l’ABSTRACTION 49

muets adultes. Encore faut-il remarquer que, môme dans ce cas, la pensée sans mots ne donne pas sa pleine mesure ; le sourd-muet qu’on laisse sans culture et qui vit avec des hommes usant de la parole est dans une situation moins avantageuse que s’il formait une société avec ses congénères. Gérando remarquait, — et d’autres Font fait depuis, — que les sourds-muets à l’état natif, mis en présence les uns des autres, se comprennent facilement. Il a dénombré une longue série de notions qu’ils manifestent par leur mimique' et leurs gestes, et beaucoup de ces expressiens sont identiques dans tous les pays.

« Les enfants d’environ sept ans qui n’ont pas encore été éduqués, se servent d’une quantité étonnante de gestes et de mines très rapides pour communiquer entre eux. Ils se comprennent naturellement avec beaucoup de facilité... Nul ne leur enseigne les premiers signes, qui sont, en grande partie, des mouvements imitatifs non altérés. »

L’étude de ce langage spontané, naturel, est le seul procédé qui nous permette de pénétrer dans leur psychologie et de déterminer leur mode de penser. Ce langage, comme tout autre, comprend un vocabulaire et une syntaxe. Le vocabulaire se compose des gestes qui désignent les objets, les qualités, les actes; ils correspondent à nos substantifs, adjectifs etverbes.La syntaxe consiste dans l’ordre successif de ces gestes et leur agencement régulier; elle traduit le mouvement de la pensée et l’effort vers l’analyse.

L Vocabulaire. — Gérando a recueilli environ cent cinquante signes, d’usage courant, créés parles sourds-muets Ribot. — Idées générales. 4

50 l’évolution des idées générales

vivant isolément ou avec leurs semblables (1). J’en donne quelques-uns comme exemples :

Enfant. Le signe de petit, ou d’allaiter, ou de porter, du de bercer.

Bœuf. Simuler ses cornes ou sa démarche pesante ou ses mâchoires qui ruminent.

Chien. Le mouvement de la tête, quand il aboie.

Cheval. Figurer la mobilité de ses oreilles ou deux doigts à cheval sur un autre, etc.

Oiseau. Figurer son bec avec deux doigts de la main gauche et de l’autre lui donner la becquée, ou bien simuler son vol.

Pain. Signe d’avoir faim, de couper et de porter à sa bouche.

Eau. Montrer la salive, imiter un rameur ou un homme qui pompe; joindre toujours le signe de boire.

Lettre (missive). Gestes d’écrire et de cacheter, ou de décacheter et de lire.

Le singe, le coq, les divers métiers (menuisier, cordonnier, etc.), sont désignés par des gestes imitatifs. Pour dormir, être malade, bien portant, étc., ils emploient la mimique appropriée.

Pour interroger : exprimer deux propositions contradictoires et regarder d’un air indécis la personne à qui on

(1) De VEducation des sourds-muets, 2 vol., 1827. — Malgré sa date un peu ancienne, le livre n’a rien perdu de son intérêt sur ce point particulier. 11 faut remarquer aussi que les institutions de sourds-muets sont bien plus nombreuses actuellement qu’au commencement du siècle et que les enfants y sont placés très tôt. Autrefois, ils étaient abandonnés à eus-mêmes ou instruits fort tard; en raison de leur âge, ils offraient une meilleure matière pour l’étude de leur développement.

LES FORMES INFÉRIEURES DE l’aBSTRACTION 51

s’adresse . Ceci est plutôt un cas de syntaxe que de vocabulaire; mais j’indique encore quelques signes pour des notions plus abstraites que celles qui précèdent.

Grand. Élever la main et regarder en haut.

Petit. Les gestes contraires.

Mauvais. Simuler la dégustation et faire la grimace.

Nombre. L’indiquer à l’aide de leurs doigts : en grand nombre, ouvrir rapidement les mains à plusieurs reprises.

Acheter. Simulacre de compter la monnaie, de donner d’une main et de prendre de l’autre.

Perdre. Feindre de laisser tomber un objet et le chercher vainement.

Oublier. Passer rapidement la main sur son front avec un haussement d’épaules.

Aimer. Tenir la main sur son cœur (geste universel).

Haïr. Môme geste avec le signe delà négation.

Passé. Jeter la main par-dessus l’épaule à plusieurs reprises (geste universel).

Futur. Indiquer de la main un objet éloigné, faire plusieurs fois le simulacre de se mettre au lit et de se relever.

Le lecteur n’a pas besoin de beaucoup de réflexion pour voir que tous ces signes, en môme temps qu’ils sont des imitations, sont aussi des abstractions. Parmi les divers caractères d’un objet, le sourd-muet en choisit un qu’il simule par un geste et qui représente l’objet total. En cela, il procède exactement comme l’homme qui parle. La différence est qu’il fixe l’extrait par une attitude du corps au lieu de le fixer par un mot. L’Aryen primitif, qui déno mmait le cheval, le soleil, la lune, etc., le rapide, le brillant, le mesureur [des mois] n’âgissait pas autrement; pour lui

l’évolution des idées générales

aussi, un caractère choisi représentait l’objet total. Il y a identité foncière dans les deux cas; et cela justifie ce qui a été dit plus haut : l’abstraction est une opération nécessaire de l'esprit, au moins chez l’homme; il doit abstraire, parce qu’il doit simplifier.

L’infériorité de ces signes imitatifs consiste en ce qu’ils sont souvent vagues et prêtent au contre-sens ; de plus, comme ils ne se détachent jamais complètement de l’objet ou de l’acte qu’ils figurent et ne peuvent atteindre l’indépendance du mot, ils restent un instrument très imparfait de substitution.

11. Syntaxe. — Le seul fait de l’existence d’une syntaxe dans le langage des sourds-muets, prouve qu’il y a chez eux un commencement d’analyse, c’est-à-dire que la pensée ne reste pas à l’état d’enveloppement. Elle a été bien étudiée par plusieurs auteurs : D’’ Scott, ïylor, Romanes (1) qui lui assignent les caractères suivants :

1“ C’est une syntaxe de position. Il n’y a pas de « parties du discours », c’est-à-dire de termes ayant une fonction linguistique fixe : substantif, adjectif, verbe, etc. Les termes (les gestes) empruntent leur valeur grammaticale à la place qu’ils occupent dans la série, et les rapports entre les termes ne sont pas exprimés.

2" Un principe fondamental est que les signes sont disposés dans l’ordre de leur importance relative ; tout superflu est omis.

3“ Le sujet vient avant l’attribut, l’objet (le complément)

a vantr action et, leplus souvent, le modifié avant le modifiant.

(1) Tvlor, Early Histonj of Mankind, p. 80. — Romanes, Mental Evolution in Man, ch. vi.

LES FORMES INFÉRIEURES DE l’aBSTRACTION

Quelques exemples feront mieux comprendre les procédés ordinaires de cette syntaxe. Pour exprimer cette proposition : Après avoir couru, je me suis endormi ; l’ordre des gestes sera ; courir, moi, ûni, dormir. — Mon père m’a donné une pomme = pomme, père, moi, donner. — L’état actif se distingue du passif par la position : J’ai frappé Thomas avec un bâton — Moi, Thomas, frapper, bâton. J’ai été frappé par Thomas avec un bâton = Thomas, moi, frapper, bâton. — L’abbé Sicard, ayant demandé à un sourd-muet ; Qui créa Dieu ? obtint cette réponse : Dieu créa rien. Quoique n’ayant pas de doute sur le sens de celte inversion, il demanda à titre de contrôle ; Qui fait les souliers ? Réponse : Souliers fait cordonnier.

Le caractère sec et nu de cette syntaxe est évident ; les termes sont juxtaposés sans rapports ; elle n’exprime que le strict nécessaire ; elle est le décalque d’une pensée fruste et sans nuance. Puisque nous essayons de fixer, avec son aide, un niveau intellectuel, il n’est pas sans intérêt de la rapprocher d’une syntaxe fréquente chez les faibles d’esprits. « Ceux-ci ne déclinent, et ne conjuguent plus ; ils se servent d’un substantif vague, de l’infinitif seul ou du participe passé ; ils omettent les articles, les conjonctions, les verbes auxiliaires, ils rejettent les prépositions, emploient des noms au lieu de pronoms ; ils se désignent eux-mêmes par « père », « mère », « Charles », 'ou les autres par des substantifs indéterminés, tels que : homme, femme, sœur, docteur, etc. ; ils intervertissent l’ordre régulier des substantifs et des adjectifs (1) ». Bien qu’il

(1) Kussmadl, Die Stœi-ungen der Spraehe, ch.xxx.

54 l’évolution des idées générales

s’agisse ici d’une régression mentale, qui n’est pas rigoureusement comparable au cas d’un esprit sain mais peu développé, la ressemblance extrême des deux syntaxes et surtout l’absence de toute expression de rapports méritait d’être signalée, parce qu’elles ne peuvent résulter d’une coïncidence toute fortuite. EUes sont la mai'que d'une infériorité intellectuelle et d’une discontinuité relative dans la pensée.

C II y a peu de chose à dire de la numération des sourds- : muets. Non dressés, ils peuvent compter jusqu’à dix à ; l’aide de leur doigts, comme beaucoup de peuples primii tifs. Au delà (d’après Sicard et Gérando) ils se servent l d’entailles faites sur un morceau de bois ou de quelque autre marque visible.

En somme, leur faiblesse mentale, reconnue dès l’antiquité par Aristote, par la loi romaine qui les dépossédait d’une partie de leurs droits civils, plus tard par beaucoup de philosophes qui leur refusent jusqu’à la mémoire, vient de leur inaptitude à dépasser les formes inférieures de l’abstraction et des opérations connexes. Pour les événe- . ments de la vie ordinaire, dans le domaine du concret (en tenant compte, ce qu’on ne fait pas toujours, des variétés individuelles, car les uns naissent intelligents et d’autres stupides) les sourds-muets peuvent assez bien saisir la liaison pratique des choses complexes et la comprendre (1). Mais le monde des concepts supérieurs, moraux, reli-

(1) Comme preuve à l’appui, voir l’histoire rapportée par Küssmaül {ouv.cit. ch. vu) ; Un jeune sourd-muet est recueilli par la police de Prague comme vagabond. Placé dans une institution où on l’interrogea suivant les

LES FORMES INFÉRIEURES DE l’ABSTRACTION OO

gieux, cosmologiques, métaphysiques, leur reste fermé. Sur ce point, les observations abondent, quoiqu’elles révèlent, je le répète encore, de très grandes différences individuelles.

Ainsi un sourd-muet, à qui son entourage avait essayé d’inculquer quelques idées religieuses, croyait, avantd’étre instruit, que la Bible était un livre qui avait été imprimé dans le ciel par des ouvriers d’une force herculéenne. C’est la seule interprétation qu’il fit des gestes de ses parents qui essayaient de lui faire comprendre que la Bible contient une révélation, venant d’un Dieu tout-puissant qui est dans le ciel (1). — Un autre que l’on conduisait régulièrement le dimanche au service divin et qui montrait une piété exemplaire, ne voyait dans cette cérémonie qu’un acte d’obéissance due au clergé. On a rapporté beaucoup d’autres cas de ce genre.

Au contraire, d’autres font effort pour s’interroger sur la nature des choses et la pénétrer. W. James a publié (2) l’autobiographie de deux sourds-muets devenus professeurs, l’un à l’asile de Washington, l’autre en Californie.

L’intérêt principal de l’une est dans l’apparition spontanée du sens moral. A la suite de petits vols de monnaie dans le comptoir d’un marchand, il dérobe par hasard,

procédés convenables, il lit savoir : que son père avait un moulin dont il décrivit exactement la maison et les environs ; que, sa mère et sa sœur étant mortes, sou père se remaria, que sa belle-mère le maltraitait et qu’il combina une évasion qui réussit. Il indiqua la direction du moulin, à l’est de Prague. On Ht des recherches, et toutes ses assertions se vérifièrent.

(1) Romanes, Mental Evolution, etc., p. 150.

(2) W. James, Psychology, I, 266, pour la première observation; Philosophical Review, yol. I, n“ 6, p. 613 et suiv., pour la seconde.

56 l’évolution des idées générales

une pièce d’or. Quoiqu’il n’en connût pas la valeur, il fut pris de scrupules, il sentit « que ce n’était pas pour un pauvre comme lui et qu’il avait volé trop ». Il s’en débarrassa comme il put, pour ne jamais recommencer.

L’autre autobiographie, dont J’extrais quelques courts passages, peut être prise comme type du sourd-muet intelligent et chercheur. Il ne fut placé dans une institution qu’à l’âge de onze ans. Durant son enfance, il accompagnait son père dans ses longues courses, et sa curiosité s’éveillait sur l’origine des choses : des animaux et végétaux, de la terre, du soleil, de la lune, des étoiles (vers huit ou neuf ans). Il commença à comprendre (dès cinq ans) comment les enfants descendaient des parents et comment les animaux se propageaient, Peut-être tèile fut l’origine de cette question qu’il se posait : d’où viennent le premier homme, le premier animal, la première plante, etc. ? 11 supposa d’abord que le premier homme était né d’un vieux tronc d’arbre, .puis il rejeta cette hypohèse comme absurde; puis il chercha en diverses voies sans trouver. Il respectait le soleil et la lune, croyait qu’ils rentraient sous la terre à l’ouest et la traversaient le long d’un grand tuyau pour reparaître à l’est, etc. Un jour, entendant de violents coups de tonnerre, il interrogea son frère qui lui montra le ciel, en simulant le zigzag de l’éclair avec son doigt; il en conclut à l’existence d’un géant céleste dont le tonnerre était la voix.

Si puériles qu’elles soient, ces conceptions cosmogoniques et théologiques sont-elles inférieures à celles des aborigènes de l’Océanie et des régions sauvages de l’Ainé-

LES FORMES INFÉRIEURES DE l’ABSTRACTION 57

rique du Sud, qui, pourtant, ont un idiome vocal, une langue rudimentaire ?

En résumé^ ce qui domine chez les mieux doués, c’est l’imagination créatrice : elle est le point culminant de leur développement intellectuel. Leur curiosité primitive ne paraît pas inférieure à celle de la moyenne des hommes ; mais, ne pouvant dépasser la représentation par images, ils manquent d’un instrument qui permette la marche progressive de l’esprit.

Page 1