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LES GESTES ANALYTIQUES

La question des signes est si étroitement liée à notre sujet — révolution des idées générales — qu’avant d’arriver à la parole, il convient d’insister sur ce langage des gestes, qui en est un succédané imparfait, comme instrument d’analyse.

Saint-GeorgesMivart(Le55om fromNature)àomie comme une classification complète de toutes les espèces de signes, en omettant la catégorie des signes écrits, celle qui suit :

1° Sons ni articulés ni rationnels. Exemple : les cris de douleur ;

2° Sons articulés, mais non rationnels : le bavardage des perroquets et de certains idiots qui répètent ce qu’ils entendent, sans le comprendre ;

3° Sons rationnels, mais non articulés : ceux par lesquels nous exprimons l’assentiment ou le dissentiment pour une proposition donnée ;

4“ Sons rationnels et articulés ; la parole;

3° Gestes qui ne répondent pas à des concepts, mais expriment les sentiments et émotions;

6“ Gestes qui répondent à des conceptions rationnelles et sont des manifestations extérieures, mais non vocales, du verhum mentale.

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Ce dernier groupe, qui seul nous occupe en ce moment, serait, à mon avis, convenablement désigné par le terme de gestes analytiques, en opposition aux gestes synthétiques qui manifestent les divers modes de la vie affective et constituent ce qu’on appelle l’expression des émotions.

Ce langage de gestes, intellectuel et non émotionnel, qui traduit des idées, non des sentiments, est plus répandu qu’on ne le croit chez les peuples primitifs. Il a été observé en des régions très distinctes de notre globe : chez les indigènes du nord et du sud de l’Amérique, chez les Boschimans, etc. Il est un moyen de communication entre des tribus qui ne parlent pas la même langue ; souvent même il est un auxiliaire indispensable pour ces idiomes indigents. Le travail le plus considérable qui existe sur ce sujet est dû au colonel américain Mallery, qui, avec une patience infatigable, a recueilli et interprété les gestes en usage chez les Indiens de l’Amérique du Nord (1). Cet ouvrage seul peut révéler la variété de ce langage qui, à la vérité, ne sort guère des choses pratiques : description de pays parcourus, renseignements pour les voyageurs, directions à suivre, distances, temps nécessaire pour les étapes, mœurs, habitudes et dispositions des tribus. J’en donne un exemple court, emprunté à un autre auteur :

« Rencontrant un Indien, je désirais lui demander s’il avait vu six voitures traînées par des bœufs et accompa-

[l) Sign-Language among the North American Indian; 1881. Publié dans le Report of the Bureau of Ethnology de Washington. — Consulter aussi : Tylor, ouv. cité; Romanes, ouv. cité, ch. vi; Lubbock, The Origin of Civilisation, ch. vi; Zeitschrift für Vœlkerpsych., t. VI, 333.

gnées de six conducteurs, dont trois Mexicains et trois Américains, et d’un homme à cheval.

« Je fais les signes suivants : j’indique d’abord la personne pour dire « vous ». Puis j’indique les yeux pour exprimer» voir ». J’étends les cinq doigts de la main droite etl’index delà main gauche signifiant «six». Je forme deux cercles en réunissant les extrémités de mes deux pouces et de mes deux index; puis, étendant mes deux mains en avant, j’imprime à mes poignets un mouvement qui indique des roues qui tournent ; cela signifie « voiture ». Un signe de la main à chaque côté de la tête simule des cornes, par conséquent des « bœufs ». Je lève trois doigts et, plaçant la main droite à ma lèvre inférieure, je l’abaisse graduellement jusqu’à la poitrine pour signifier la barbe ou les « Mexicains ». Levant de nouveau trois doigts, je passe ma main de droite à gauche sur mon front, indiquant ainsi une face pâle ou des « hommes blancs ». Enfin je lève un doigt pour dire un seul homme ; puis, plaçant l’index de la main gauche entre l’index et le médium droit pour simuler un homme à cheval, j’imprime à mes mains un mouvement de galop. De cette façon, je dis à l’Indien : « Vous, voir six voitures, bœufs, trois Mexicains, trois Américains, un homme à cheval? » Il ne faut guère plus de temps pour ces signes que pour faire la question verbalement (1).»

Le langage des gestes, dit Tylor, est en substance le môme sur toute la surface du globe, et cette assertion est confirmée par tous ceux qui l’ont pratiqué et étudié. Sa

(1) Fisher, ap. Lubbock, loe. cit.

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syntaxe étant semblable à celle des sourds-muets, il est inutile d’y revenir. La parabole de l’Enfant prodigue a été traduite par Mallery en gestes analytiques ; puis, de cette langue, traduite derechef dans la langue parlée. « Autrefois un homme avait deux fils = Autrefois, homme un, fils deux, etc., etc. » La comparaison des deux textes est instructive : dans l’un, la pensée se déploie dans son mouvement d’analyse, complète avec rapports et nuances; dans l’autre, elle ressemble à un alignement de blocs mal équarris et juxtaposés sans ciment.

En raison de ce qui précède, on ne s’étonnera pas de rencontrer une grande analogie ou même une identité entre le langage des sourds-muets et les gestes analytiques des peuples piâmitifs. Déjà, au commencement de ce siècle, elle avait été constatée par Akerly à l’Institution de New- York. Gérando en a donné un assez grand nombre d’exemples (1), en faisant remarquer que les « gestes de réduction », c’est-à-dire abrégés, sont assez souvent identiques dans les deux cas. Mallery a mis en présence des Indiens de l’Utah et un sourd-muet qui leur a fait le longrécit d’une aventure de vol, suivi d’un dialogue ; ils se sont parfaitement compris.

Le langage des gestes analytiques est donc un substitut du langage parlé, et ceci nous conduit à une question qui, bien que purement spéculative, mérite de nous arrêter un instant.

A une époque où il était admis, à peu près sans contes-

(1) Gérando, ouv. cité, t. Il, note K, p. 203. — Parmi les gestes identiques sous leur double forme complète et réduite, je note ; pierre, eau, large, grand, voir, achevé, homme, maison, bon, joli, maintenant, etc.

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tation, que l’homme ne peut penser qu’à l’aide des mots, Dugald Stewart (1) osait écrire : « Si les hommes avaient été privés des organes de la vois ou du sens de l’ouïe, il n’y a pas de doute qu’ils auraient songé à exprimer, par le moyen d’un alphabet de signes visibles toutes leurs idées et tous leurs sentiments. » Cette assertion n’est pas une témérité ; nous venons d’en voir les preuves. Mais ce langage-pantomime était-il susceptible de progrès ?

On ne peut guère douter que, si l’humanité, avec la constitution cérébrale qui lui est propre, avait été néanmoins incapable de parler, la langue des gestes analytiques par l’initiative de quelques inventeurs, sous la pression du besoin, par l’influence de la coopération et de la vie en commun, serait sortie de la phase imparfaite où elle est restée, et on ne peut dire ce qu’elle serait devenue par l’efifort accumulé des siècles. La parole, elle aussi, a traversé une période embryonnaire, et le langage oral s’est développé lentement, péniblement. Toutefois, il est exagéré de dire « que c’est presque un hasard que le langage phonétique ait pris une importance si extraordinaire, et qu’il n’est pas douteux que le langage mimique, s’il avait été façonné pendant des temps séculaires par les rapports sociaux, serait à peine inférieur à la parole en force, facilité, variété (2). » En fait, l’homme, à l’origine, avait les deux langues à sa disposition; il usait de l’une et de l’autre concurremment, simultanément. Elles s’entr’aidaient dans le développement d’une pensée encore chaotique et vacil-

(1) Philosophie de Vesprit humain, t. III, ch. i, section 2.

(2) Kleinpaul, loe. cit.

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lante. En fait aussi, la parole a prévalu; la langue des gestes n’est restée que comme survivance ou suppléance. Ceci n’est pas fortuit ; la parole a vaincu parce qu’elle valait mieux.

D’abord pour des raisons 'pratiques; et c’est le facteur capital, puisqu’il s’agit avant tout de communiquer avec les autres hommes. Le langage des gestes, outre qu’il monopolise les mains et les empêche de vaquer à un autre travail, a le grand désavantage de ne pas porter loin et d’étre impossible dans l’obscurité. Ajoutons les raisons indiquées plus haut : son caractère vague et (en ce qui touche l’abstraction), sa nature imitative qui ne lui permet pas de s’affranchir du concret, de s’en détacher complètement, de traduire ce qui n’est pas représentable. Remarquons pourtant que l’invention des signes « réduits » semble un passage de l’imitation pure au symbolisme, un premier pas dans la voie de l’affranchissement.

La parole, au contraire, se transmet au loin et brave les ténèbres. Elie dépend de l’oreille, organe dont les sensations sont infiniment nombreuses et nuancées et, dans l’expression la plus fine des sentiments et des idées, elle participe à sa richesse. Elle est susceptible d’une variété, d’une délicatesse, d’une complexité extrêmes de mouvements dans un petit espace, avec très peu d’effort. Je ne fais valoir, pour le moment, que les raisons physiologiques. Cependant elles suffisent à montrer que son triomphe n’a pas été un hasard, mais un cas de la suprématie naturelle du plus apte (1).

(1) Oû peut remarquer que l’écriture, idéographique, à l’origine, a été un procédé d’analyse tout à fait analogue au langage des gestes. Comme lui,

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En terminant, il est inutile de rien ajouter sur les images génériques et sur la logique des images. Leur rôle considérable chez les enfants et les sourds-mnets témoigne de leur extension et de leur importance comme formes inférieures de l’abstraction, mais sans rien changer à leur nature essentielle qui a été déterminée précédemment.

1° elle isole les termes ; 2» elle les dispose dans un certain ordre; 3° elle traduit la pensée sous une forme grossière et assez vague. On en trouvera de curieux exemples dans le livre de Max Muller ; Chips from a german IForA's/tojo, XIV. Ainsi les indigènes des îles Carolines envoyèrent à un capitaine espagnol une lettre ainsi conçue. En haut, un homme les bras étendus, signe de salut. Au-dessous, à gauche, les objets qu’ils offrent : cinq gros coquillages, sept petits, trois autres de formes différentes. A droite et en face, le dessin des objets qu’ils demandent en échange; trois gros hameçons, quatre petits, deux haches et deux morceaux de fer.

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