CHAPITRE II
LA PAROLE
Avant de nous occuper des abstraits fixés et exprimés par un mot, soit que le mot se double d’une représentation actuelle on possible, soit qu’il existe seul dans la conscience, à titre de substitut complet, il est nécessaire d’étudier l’origine et surtout l’évolntion de ce nouveau facteur. Quoique beaucoup de linguistes s’abstiennent résolument de toutes considérations sur l’origine de la parole et qu’elle échappe, comme, tout ce qui tient aux origines, à la compétence de la psychologie, cette question est tellement liée à celle de l’évolution du langage articulé, liée ellemême au développement progressif de l’abstraction et de la généralisation, qu’il serait excessif de ne pas exposer sommairement les principales hypothèses sur ce sujet, en nous limitant du moins aux plus récentes.
Commençons donc par une excursion dans ce domaine des conjectures. Tout d’abord, existe-t-il chez quelques animaux des signes, des moyens de communication qui soient pour eux les équivalents d’un langage? Pour examiner ce point, il importe peu que l’on accepte ou non la
Ribot. — Idées générales. 5.
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thèse évolutionniste. On ne doit pas oublier, en eflfet„que le problème de l’origine de la parole n’est qu’un cas particulier de l’origine du langage en général ; la parole n’étant qu’une espèce, entre plusieurs autres, facultas signatrix qui ne peut se manifester chez les animaux que sous sa forme la plus humble.
Que la douleur, la joie, l’amour, l’impatience et d’autres états émotionnels se traduisent par des signes propres et faciles à constater, cela ne fait aucun doute ; mais notre problème est tout autre; il s’agit des signes de la vie intellectuelle, non de la vie affective : en d’autres termes, quelques animaux peuvent-ils transmettre à leurs semblables un avertissement, un ordre, les requérir pour un acte coopératif et se faire comprendre? Quoique l’interprétation reste nécessairement exposée au soupçon d’anthropomorphisme, il est difficile de ne pas reconnaître une sorte de langage dans certains actes de la vie animale. A priori est-il vraisemblable que les animaux, qui forment des sociétés stables et bien organisées, soient dénués de tout moyen de communiquer entre eux et de se comprendre ?
Pour les fourmis, des observateurs, tels Kirby et Spencer, Burmeister, Huber, Franklin, affirment qu’elles usent d’un système de signes. Afin d’élucider ce point, Lubbock a institué de nombreuses et patientes expériences dont j’indique quelques-unes (1). Il pique à l’aide d’une épingle une mouche morte de manière qu’une fourmi ne puisse l’emporter. Celle qui s’y attaqua la première fit de vains efforts pour la détacher; elle alla à la fourmilière en
(1) Ants, Bees and Wasps, ch. vu. — Romanes, Animal Intelligence, jv.
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chercher sept autres pour l’aider ; mais elle les devança imprudemment. Celles-ci, « qui paraissaient à moitié éveillées », perdirent la trace et tâtonnèrent fpendant vingt minutes. La première retourna au nid et revint avec un contingent de huit qui, dès qu’elles furent éloignées de leur guide, revinrent en arrière. Pendant ce temps la bande des sept (quelques-unes du moins) découvrit la mouche qui fut dépecée en commun et emportée au nid. Cette expérience répétée plusieurs fois, avec diverses espèces, donna toujours le même résultat. Lubbock en conclut que les fourmis peuvent communiquer leurs découvertes, mais sans pouvoir indiquer le lieu. — Dans une autre expérience, il dispose à trente pouces d’une fourmilière trois verres : l’un contient 3 ou4 larves, l’autre 300 à 600, l’autre est vide; il les relie au nid par trois rubans parallèles et met une fourmi dans chacun des verres à larves. Chacune retourna au nid emportant sa larve, puis revint et ainsi de suite. (Après chaque voyage dans le verre à 4 larves, Lubbock remplaçait celle qui venait d’être enlevée ; quant aux fourmis qui se succédaient, elles étaient mises à part au fur et à mesure, pendant toute la durée de l’expérience). Les verres recevraient-ils le même nombre de visites ? Sinon, lequel des deux verres pleins serait recherché le plus souvent par les nouveaux relais ? Une différence dans le nombre des visites semblerait plaider en faveur « d’une recommandation » de la part des premières venues. Furent mises en réquisition : pour le verre plein, 2S7 fourmis en quarante sept heures et demie ; pour le verre des 3 à 4 larves, 80 seulement pendant cinquante-trois heures; pour le verre vide, aucune visite.
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La communication, pour les abeilles comme pour les fourmis, paraît se faire parle frottement des antennes. Si, dans une ruche, on enlève la reine, bientôt quelques abeilles s’en aperçoivent, s’agitent, parcourent fiévreusement leur rayon en touchant de leurs antennes croisées les compagnes qu’elles rencontrent et ainsi peu à peu la nouvelle se répand dans toute la communauté. — Les chasseurs d’abeilles en Amérique les découvrent en choisissant une clairière où ils s’emparent de quelques abeilles errantes qu’ils gorgent de miel et relâchent quand elles sont repues; celles-ci reviennent avec une nombreuse escorte; on procède de môme, à l’égard des nouvelles venues, en observant la direction qu’elles suivent à leur départ, et on découvre le nid.
Pour lés animaux supérieurs, malgré les exagérations de G. Leroy qui prétend que, lorsqu’ils chassent ensemble, s’attendent, se retrouvent, s’entr’aident, « ces opérations seraient impossibles sans des conventions dont le détail ne peut s’exercer qu’au moyen d’uUe langue articulée {sic), » la vérité est que nous savons très peu de chose. Il n’est pas douteux qu’en sus des sons qui traduisent leurs émotions, beaucoup ont d’autres manières de s’entendre. D’après les observations de Romanes (II, ch. xvi), « les chiens les plus intelligents ont la faculté de se communiquer, en aboyant d’un certain ton ou par un geste, des idées simples delà nature d’un « suis moi ! » Ce geste est toujours le même; il consiste en un rapprochement des têtes avec contact, moitié par frottement, moitié par petits chocs et a toujours pour résultat un plan d’action déterminé, dont l’idée d’ailleurs n'est jamais complexe. — Dans les
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troupeaux de rennes, le « conducteur» fait un signe pour l’arrêt, un autre pour la mise en route et, avec ses cornes, frappe l’un après l’autre les retardataires. — On sait que les singes sont capables de produire des sons variés (le gibbon parcourt une octave complète) et que plusieurs espèces se réunissent pour une sorte de conversation. Malheureusement, malgré des recherches récentes, on n’a sur leur langage que des renseignements vagues ou suspects.
On sait enfin que certains oiseaux peuvent articuler et possèdent toutes les conditions matérielles de la parole ; ils sont même assez nombreux. Les perroquets font plus ; ils peuvent certainement appliquer des mots, des membres de phrase, des airs, à des personnes, des choses, des événements déterminés, sans varier dans Tapplication, qui est toujours la même (1). L’association par contiguïté suffit à exprimer ce fait : maiS;, si le plus souvent ils ne font pas un usage proprement intellectuel des sons articulés, il s’en trouve qui paraissent leur attribuer la valeur d’un signe. Romanes a observé lui-même un cas plus extraordinaire, car il implique une généralisation avec apposition d’un son. L’un de ses perroquets imite d’abord l’aboiement d’un terrier vivant dans la maison. Plus tard, cet aboiement devint un son dénotatif, le nom propre du terrier; car l’oiseau aboyait dès qu’il voyait le chien. Enfin^ plus tard encore, il prit l’habitude d’aboyer quand un chien quelconque, connu ou non, entrait dans la maison ; mais il cessa de le faire pour le terrier. Tout en distin-
(1) Parmi les nombreuses observations sur ce sujet, l’une des plus instructives est celle du Dr Wilks, membre de la Société royale, publiée dans le Journal of mental Science, July, 1879.
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guant les individus, il percevait donc leur ressemblance ; « le nom d’un chien individuel devint pour le perroquet le nom générique de tous les chiens (1). »
En définitive, le langage des animaux, — du moins ce que nous en connaissons, — témoigne d’un développement assez rudimentaire, nullement proportionné à celui de la logique des images et très inférieur à celui des gestes analytiques. 11 n’aide guère, quoi qu’on en ait dit, à éclaircir le problème de l’origine de la parole.
Sur ce sujet qui pique la curiosité humaine depuis tant de siècles sans la lasser, je ne vois, élimination faite des hypothèses anciennes ou abandonnées, que deux théories actuelles qui aient quelque solidité ; l’une admet un instinct, l’autre suppose une évolution lente.
I. — Il faut remarquer que, si les partisans de la première théorie paraissent, à l’origine, avoir admis franchement l’innéité, ce caractère fondamental de rinstinct, pour d’autres plus récents, la différence avec les évolutionnistes est assez difficile à déterminer.
Ainsi, on nous dit : la parole est un produit nécessaire auquel n’ont part ni la réflexion ni la volonté et qui dérive d’un instinct secret de l’homme (Heyse). Renan a soutenu une thèse analogue. Pour Max Millier, « l’homme naît parlant, comme il naît pensant » ; la parole marque le passage des intuitions (concrètes) aux idées ; il est un moment du développement de l’esprit; il est créé sans conscience distincte du moyen et de la fin » ; au contraire, pour Stein-
(1) Mental Evolution in Man, p. 137.
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thaï : « le langage n’est ni une invention ni an produit inné; l’homme le crée lui-même, mais ce n’est pas l’esprit réfléchi qui en est l’auteur. » A travers toutes ces formules et d’autres, quelque peu empreintes de mysticisme, on ne peut guère découvrir qu^’une position de fait, analogue à celle qui constate qu’il est dans la nature de l’aheille de fabriquer des rayons et dans celle de l’araignée de tisser des toiles. Le dernier mot de l’énigme est dans une activité inconsciente et, directement ou par des détours, il faut bien en revenir à l’innéité.
Une théorie assez récente, celle de L. Noiré (1), se distingue des précédentes. Pour celles-ci, la parole est l’expression immédiate (inconsciente, il est vrai) de l’intelligence ; pour Noiré, au contraire, la parole est fille de la volonté : « Le langage est le résultat de Vassociation, de la communauté de sentiment, d’une activité sympathique qui, àl’origine, était accompagnée de sons... ; il estl’enfaiitdela volonté et non pas de la sensation. » La parole est sortie de la communauté d’action, de la collaboration des hommes primitifs, de la mise en commun de leurs activités. Quand nos muscles sont en action, nous sentons un soulagement admettre des sons. Les hommes qui travaillent ensemble, les paysans qui bêchent ou battent' le blé, les marins qui rament, les soldats qui marchent, émettent des articulations plus ou moins vibrantes, des bruits, exclamations, bourdonnements, chants, etc. Or ces sons offrent les caractères requis pour constituer le -langage articulé ; ils sont communs à tous; ils sont intelligibles, étant associés
(1) Die Ursprung der Sprache (1877). Fr. Müller a soutenu une thèse analogue.
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par tous aux mêmes actes. Les éléments primitifs de toute langue, d’après Noiré, sont des actes. Le travail humain, tel est le contenu des racines primitives ; couper, frapper, creuser, bêcher, tisser, ramer, etc. — Quoique Max Millier ait adhéré presque sans réserve à cette hypothèse, elle a encouru, comme toutes, bien des critiques sur lesquelles je n’insiste pas. Est-il vraisemblable, a-t-on dit, que les premières dénominations ont été pour les a^^tes seuls, non pour des objets? Comment expliquer les synonymies et homonymies si fréquentes dans les langues primitives, etc. ?
IL — L’hypothèse d’une évolution progressive de la parole, émise dès l’antiquité, n’a pris une forme consistante que de nos jours, sous l’influence des doctrines transformistes. (Euvre des anthropologistes et des linguistes, surtout des premiers, elle s’appuie sur l’étude des idiomes inférieurs et sur la méthode comparative. Sa thèse fondamentale est que le langage articulé résulte d’une longue élaboration qui a exigé des siècles et dont on peut, avec quelque vraisemblance, reconstituer les étapes. Bien que tous les auteurs ne soient pas complètement d’accord, on peut dire pourtant qu’ils admettent en général trois périodes : le cri, la vocalisation, l’articulation.
Le cri est le fait primordial, le langage animal pur, simple expiration vocale, sans articulation. Il est ou bien réflexe, exprimant les besoins et les émotions ; ou bien, à un degré plus haut, intentionnel (appeler, avertir, menacer, etc.). On a dit que, si les animaux ne parlent pas, cela vient de l’imperfection de leur organe auditif (?) .Bt de l’absence de liaison organique entre les images acoustiques
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et les mouTements musculaires qui produisent le son ; mais la cause de leur aphasie doit être cherchée aussi et surtout dans leur faible développement cérébral ; et ceci s’applique à l’homme primitif. « A quel besoin les mots auraient-ils répondu, lorsque l’anthropoïde duNeanderthal ou de la Naulette, solitaire et nu, dans l’atmosphère épaisse, sur le sol marécageux, son caillou en main^ vaquait de fourré en fourré, cherchant quelque plante ou baie comestible^ ou la piste de femelles aussi sauvages que lui (1). » C’est l’intelligence qui crée ses instruments, la parole comme tout autre.
La vocalisation (émission des voyelles seules), ne contient pas encore les éléments essentiels de la parole. Beaucoup d’animaux la pratiquent: nos voyelles, brèves ou longues, même nos diphtongues, se laissent facilement reconnaître dans la voix de diverses espèces (chien, chat, cheval, oiseaux en grand nombre, etc.). Elle succède, chez l’enfant, à la période du cri simple; et, comme on admet que le développement de l’individu permet de soupçonner celui de l’espèce; que, de plus, beaucoup de langues primitives ou d’idiomes rudimentaires (comme tels, proches des origines), sont très riches en voyelles; on en a conclu à l’existence d’une période plus ou moins longue^ intermédiaire entre celles du cri et de l’articulation (cette thèse a des affinités étroites avec la théorie de Darwin, Spencer, etc., rejetée d’ailleurs par d’autres évolutionnistes) ; que la parole est dérivée du chant, le langage intellectuel du langage émotionnel ; en d’autres termes, que l’homme a
(1) A. Lefèvre, les Races et les langues {Bibl. seient. intern.)^ PP.S et 6.
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chanté avant de parler. A l’appui, on allègue divers faits ; 1® Dans les langues monosyllabiques, généralement considérées comme les plus anciennes de toutes, le rôle de l’accent est capital : la même syllabe, suivant le ton qui l’accompagne, prend les significations les plus dissemblables. Tel est le cas du chinois ; en Siamois ha = chercher ; hâ = peste; hà = cinq. 2° D’autres langues où l’intonation n’a pas une si haute importance, se rapprochent pourtant du chant et, en raison de la pauvreté du vocabulaire et delà construction grammaticale, la modulation est nécessaire pour donner un sens complet aux mots et aux phrases. 3° Môme dans nos langues totalement différenciées du chant, la voix ne procède pas uniment ; elle se modifie beaucoup suivant les circonstances. On sait que Helmholtz a montré que, pour des phrases aussi banales que : « J’ai été me promener » ; « As-tu été te promener ? » la voix descend d’une quarte pour l’affirmation et monte d’une quinte pour l’interrogation. H. Spencer a appelé l’attention sur plusieurs faits du même genre et tous d’ordre très vulgaire. 4° Mais, quand l’émotion agit, on sait combien le langage passionné se rapproche du chant; la voix revient à sa forme originelle ; « elle doit, d’après Darwin, tendre à revêtir un caractère musical, en vertu du principe d’association. »
Quoi qu’il en soit de ces raisons, probantes pour les uns, douteuses pour les autres, la parole n’a trouvé sa condition d’existence qu’avec l’articulation, les consonnes étant l’élément ferme du discours. On a beaucoup disserté sur son origine. Romanes invoque la sélection naturelle : « La première articulation ne consistait probablement en rien
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de plus qu’en une interruption significative des sons vocaux, analogue au babil, au caquetage des singes, qui est le langage naturel pour l’expression de leurs états mentaux. » {Ouv. cité, 372). Toutefois, 11 importe de remarquer que la question, sous cette forme, n’a qu’un intérêt physiologique. La voix est aussi naturelle à l’bomme que les mouvements des membres; il y a seulement entre la voix simple et la voix articulée la même distance qu’entre les mouvements irréguliers des membres chez le nouveauné et les mouvements bien coordonnés comme ceux de la marche. L’articulation n’est qu’une des formes de l’expression; elle est si peu un fait humain qu’elle se rencontre, comme on le sait, chez beaucoup d’animaux. Le véritable problème 'psychologique est ailleurs ; dans l’emploi des sons articulés comme signes objectifs, dans leur imposition à des objets auxquels nul rapport ou lien naturel né les rattache.
Geiger, dans son livre, der Ursprung der Sprache (1878), a émis une hypothèse (soutenue aussi par d’autres), qui peut se résumer ainsi ; Les mots ont été une imitation des mouvements de la bouche. Le sens prédominant chez l’homme est la vue ; il est avant tout un visuel. Antérieurement à l’acquisition de la parole, il communiquait avec ses semblables à l’aide des gestes et des mouvements de la bouche et de la face ; il s’adressait à leurs yeux. Ces « grimaces » de la bouche, complétées et éclaircies par les gestes, devenaient des signes pour les autres; ils y appliquaient leur attention. Lors donc que les sons articulés ont apparu, ils se prêtaient à un langage plus ou moins conventionnel, en raison
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de leur importance acquise. A l’appui de cette hypothèse, on a fait valoir ce qui se passe chez les sourds-muets non éduqués. Ils inventent des sons articulés (qu’ils n’entendent pas naturellement) et s’en servent pour désigner certaines choses. Bien que beaucoup de ces mots paraissent créés arbitrairement (exemple ; = un ; riche
= je ne veux pas, etc.), il y en a d’autres qui résultent de l’imitation par leur propre bouche des mouvements perçus sur la bouche des autres. Exemple ; mz<mm=manger ; chipp — boire; he-yr — l’aboiement du chien, etc. (1). Pourquoi l’homme primitif aurait-il fait moins que le sourd-muet, lui qui non seulement voyait les mouvements, mais entendait les sons ?
Pour en finir avec un sujet où les hypothèses individuelles abondent, et qui n’a d’ailleurs pour nous qu’un intérêt indirect, je résume le tableau tracé assez récemment (1888) par un des principaux partisans de la théorie évolutionniste :
« Partons de cet anthropoïde très intelligent et d’espèce sociale qui a été dépeint par Darwin. Nous pouvons imaginer qu’il était habitué à user librement de sa voix pour exprimer ses émotions, chanter, signaler les dangers. Peut-être était-il suffisammentintelligentpour faire usagede quelques sons imitatifs..., atteindre le niveau d’un enfant d’environ deux ans : c’est-à-dire que, sans user de signes articulés, il possédait assez de signes naturels (tons, gestes, spontanés ou imitatifs) pour échanger passablement ses images relatives aux besoins animaux ou même aux
(1) Heinicke, Beobachtungen über Stumme, 75,137.
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formes très simples d’une action coopérative. Le progrès de l’intelligence occasionna celui des signes qui réagit à son tour sur l’intelligence : le langage des sens et des gestes devint graduellement une pantomime imparfaite, analogue à celle des enfants, avant l’emploi des mots. A ce stade, les voyelles étaient en usage, peut-être aussi quelques consonnes. Le développement intellectuel continuant a dû produire la discontinuité (ou articulation) des sons de la voix, comme la seule direction possible d’un progrès ultérieur des signes vocaux, et cette transformation a dû être grandement aidée par l’habitude déjà acquise d’articuler les notes musicales (comme les gibbons et chimpanzés). Mais longtemps après ces grossiers débuts de la parole, le langage des tons et des gestes est resté le moyen le plus important de communication... Si nous pouvions remonter le cours de l’histoire pendant des milliers d’années, nous ne trouverions pas la pantomime remplacée par la parole... Je crois qu’il a fallu un temps d’une longueur inconcevable pour que la faculté des signes articulés, suffisamment développée, ait commencé à faire dépérir des systèmes plus primitifs et plus naturels; je pense enfin que lorsque ce dépérissement a commencé, un autre laps de temps inconcevable a été nécessaire pour que le Homo alalus se soit transformé en Homo sapiens (1).' »
Entre toutes ces hypothèses, on peut choisir ou même ne pas choisir ; et, quoique nous ayons été très bref sur un problème tant débattu, dont la littérature est si copieuse,
(1) Romanes, Mental Evolution in Man, pp. 377-379.
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peut-être est-ce trop encore pour de simples conjectures.
Un fait certain du moins, c’est que, malgré la théorie qui l’assimile à un instinct jaillissant spontanément chez l’homme, la parole, à l’origine, était si faible, si insuffisante, si pauvre, qu’elle avait besoin de s’appuyer sur le langage des gestes pour devenir intelligible. Il existe encore actuellement des échantillons de ce langage mixte parmi des races inférieures qui n’ont rien de commun entre elles, habitant des régions de la terre qui ne se ressemblent en rien.
Tantôt la parole coexiste avec le langage d’action (les Tasmaniensjles Groënlandais,les tribus sauvagesdu Brésil,les Grebos de l’Afrique occidentale, etc.). Les gestes sont indispensables pour donner quelque précision aux sons vocaux ; quelquefois même, ils en modifient le sens. Ainsi, dans l’un de ces idiomes, ni ne signifie « je le fais » ou «tu le fais », suivant le geste de celui qui parle. Les Boschimans ont un vocabulaire si incomplet et l’aident de tant de signes mimiques, qu’ils ne se comprennent plus dans l’obscurité ; quand ils désirent causer la nuit; ils sont obligés de se rassembler autour de leurs feux.
Tantôt la parole coexiste avec des sons inarticulés (les Fuégiens, les Hottentots, quelques tribus de l’Amérique du Nord) que les voyageurs ont comparés, suivant les cas, à des gloussements ou à des claquements. On les a classés, suivant le procédé physiologique qui les produit, en quatre (ou même six) espèces ; dentale, palatale, cérébrale, latérale; il est impossible de les traduire par un équivalent articulé. Ces claquements survivent, dit Sayce, « comme pour nous montrer comment l’homme, dénué de la parole.
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pouvait fixer et transmettre sa pensée par certains sons. » Chez les Gallas, l’orateur, en haranguant, l’assemblée, marque la ponctuation de son discours en faisant claquer une lanière de cuir. Le coup, suivant sa force, indique une virgule, un point et virgule ou un point ; un coup furieux marque l’exclamation (1).
11 convenait de rappeler ces états mixtes où le langage articulé n’est pas encore dépouillé de sa gangue primitive : ce sont des formes de passage entre la pantomime pure et le moment où la parole a conquis sa complète indépendance.
En passant de l’origine de la parole à l’étude de son développement, nous entrons sur un terrain plus solide. Quoique ce développement ne se soit pas produit d’une manière uniforme dans toutes les races et que les linguistes — qui sont ici nos guides — ne s’accordent pas toujours pour en fixer les. phases, c’est encore l’indicateur le plus sûr de la marche que l’esprit humain a suivie pour s’analyser, pour passer de l’extrême confusion à la différenciation réfléchie ; et les matériaux sont assez abondants pour permettre une étude objective de psychogenèse intellectuelle, appuyée sur le langage.
Cette tentative n’a rien de commun avec la « grammaire générale ou philosophique » du commencement de ce siècle. Les Idéologues qui la fondèrent avaient la préten-
(1) Pour les documents, consulter particulièrement Tylor : Primitive culture, ch. v; Sayce, Principles of comparativephilology, ch. i, § 17.
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tion, en prenant le langage pour base, d’analyser les catégories fondamentales de l’intelligence : substance, qualité, action, rapport. Entreprise louable, mais qui, en raison de leur méthode, ne pouvait aboutir. Ne connaissant que les langues classiques ou modernes, produits d’une longue civilisation, ils ne pouvaient soupçonner les phases embryonnaires : aussi ont-ils fait une construction théorique, œuvre de logiciens plutôt que de psychologues. Une investigation génétique positive leur était inaccessible ; ils manquaient de matériaux et d’instruments. Si par une comparaison empruntée à la géologie, on assimile les langues adultes à la couche quaternaire; les terrains tertiaire, secondaire, primaire, correspondront à divers idiomes décroissant en-complexité, qui contiennent, eux, les fossiles'de la psychologie. Ces formes inférieures — les langues semi-organisées ou sauvages qui sont cent fois plus nombreuses que les grandes langues — on les connaît maintenant ; d’où un champ immense pour la recherche et la comparaison. Cette régression vers le primitif conduit à un moment que quelques linguistes ont désigné par un terme pris à la biologie : c’est l’état protoplasmique, « sans fonctions ni catégories grammaticales » (Hermann Paul). Comment la parole est-elle sortie de cet état indifférencié pour constituer peu à peu ses organes et ses fonctions ? Cette question intéresse la linguistique par certains côtés, la psychologie par d’autres. Pournous, elle consiste à chercher comment l’esprit humain, à travers de longs tâtonnements, a conquis et perfectionné son instrument d’analyse.