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« Certes, il ne manquera pas d’esprits sceptiques qui m'’objecteront qu'un long état de paix dont jouissait l'Europe a fini à peu près à l’époque où les chemins de fer et le télégraphe se sont établis et étendus avec une remarquabie rapidité, et que nous avons vu alors se succéder en l’espace de douze années, trois guerres sanglantes, tandis que l’autre hémisphère fut témoin d’une guerre civile dont l’histoire n’offre pas d’exemple. Mais, seraït-il juste d’en rechercher la cause dans ces merveilleuses conquêtes du genre humain ? Ne faut-il pas reconnaître que celles-ci ont servi à adoucir et à abréger des calamités qui eussent été épargnées à l'Europe, si ce long état de paix que l’on regrette aujourd’hui eut été mieux employé à les prévenir. » age
» Réjouissons-nous sans réserve des progrès que les facilités de communication assurent à la civilisation. Elles ne profitent pas seulement au bien-être matériel et au développement intellectuel des peuples ; c’est encore et surtout au maintien des rapports pacifiques
» entre eux qu’elles contribuent d’une manière efficace. » Le télégraphe, surtout, transmet, lorsqu'il en est encore » temps, des conseils de prudence et de modération ; il » arrête des actes précipités, il fait cesser les malenten- » dus, il fait renaître la confiance souvent en autant de » minutes qu'il fallait autrefoïs de jours et de nuits pour y parvenir. »
Pour notre part, nous ne partagerons pas entièrement la confiance de M. de Beust qui, il est vrai, n’était basée que sur une expérience de quelques années. En établissant le dialogue à distance, le télégraphe risque de transformer une négociation en discussion ; il oblige à répondre subitement, sous l’empire de la passion excitée par tel fait qui vient de se passer, et ne laisse pas à l’esprit le temps de se calmer. Si, dans une négociation, l’une des parties est de mauvaise foi, le télégraphe peut tenir un rôle des plus dangereux. Deux ans après la Conférence télégraphique de Vienne, la dépêche d’'Ems allait avoir une influence prépondérante dans les causes immédiates du déclanchemient de la guerre francoallemande. En dehors de ce télégramme fameux qui permit à Bismarck de faire prévaloir sa volonté guerrière sur les désirs pacifiques de Guillaume I<", l'invention
nouvelle ne cessa pas d’avoir une influence néfaste pendant toute la période de tension diplomatique qui précéda la guerre, Fonctionnant sans arrêt entre les capitales européennes, penmettant aux nouvelles de se succéder à une cadence accélérée, le télégraphe contribua pour une large part à l’énervement des opinions publiques qui finit par entraîner les gouvernements vers un
conflit cependant évitable. Dès le 5 juillet, Napoléon IIT parlant au ministre espagnol n’avait-il pas déclaré :
« Il n’y a pas dans cette question de différence entre >» un gouvernement parlementaire ou personnel ; l’un » et l’autre sont sous la pression de l'opinion publique, » et celle-ci repousse de toute ses forces les manœuvres > hostiles à la France. »
À Berlin comme à Paris, le texte de la dépêche de Bismarck avait surexcité au plus haut point le sentiment national. Le télégraphe ne laissait point aux opinions le temps nécessaire pour se calmer. Le 14 juillet 1870, à la gare d’'Ems, le roi de Prusse et Benedetti, l'ambassadeur français, échangeaïent des saluts courtois, cependant qu’à Paris la foule brisait les vitres de l’ambassade prussienne, et qu’à Berlin toutes les rues retentissaient du cri de « Au Rhin ! ».
D'autre part, le gouvernement français qui prit l’initiative de la déclaration de guerre eût peut-être été plus réservé sans les dépêches de ses agents à l'étranger. Notre envoyé à Vienne, homme de peu d'expérience, cäblait sans arrêt que la France pouvait entièrement compter sur l’Autriche. D’après les nouvelles de Rome, l'Italie avait promis son appui. Enfin, les renseignements émanant des Etats de l’Allemagne du Sud fai-. saïent escombpter la neutralité bienveillante, sinon Île concours immédiat de la Bavière et du Wurtemberg.
La guerre franco-allemande eut des causes lointaines qui sortent du cadre de cette étude. Mais il semble bien que la technique nouvelle, l'envoi incessant des dépéches, les communications télégraphiques des gouverne-
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ments et de leurs agents, la propagation rapide d’informations trop souvent controuvées mais contribuant à exciter des opinions déjà nerveuses, eurent pour conséquences sinon de provoquer, du moins de hâter le déclanchement du conflit.
Certes, dans bien des cas, les inventions modernes, et en particulier le télégraphe, peuvent servir à transmettre des conseils de prudence et de modération, ainsi que l’admettait M. de Beust, et bien que l'hypothèse inverse ne doive pas être exclue a priori. Mais, quoi qu’il en soit, la disparition, au xix° siècle, du facteur temps qui, jusqu’alors, avait eu très souvent une influence apaisante et lénifiante sur les rapports internationaux, est sans doute regrettable,
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